Du mérite, selon Bucer
Il ne sera pas inutile , pendant que nous sommes sur cette matière, de considérer ce qu'en a pensé ce docteur, un des chefs du second parti de la nouvelle Réforme , dans une conférence solennelle (Disp, Lips, an, 1539.), où il parle en ces termes : « Puisque Dieu jugera chacun selon ses œuvres, » il ne faut pas nier que les bonnes œuvres faites par la grâce* » de Jésus-Christ , et qu'il opère lui-même dans ses sërvi- )) teurs , ne méritent la vie éternelle ; non point à la vérité » parleur propre dignité, mais par l'acceptation et la pro- )) messe de Dieu, et le pacte fait avec lui : car c'est à de » telles œuvres que l'Écriture promet la récompense de la vie » éternelle , qui pour cela n'en est pas moins une grâce à un » autre égard, parce que ces bonnes œuvres, auxquelles on » donne une si grande récompense , sont elles-mêmes des » dons de Dieu. » Voilà ce qu'écrit Bucer en 1539 dans la dispute de Lipsic, afin qu'on ne pense que ce soit des choses écrites au commencement de la Réforme , et avant qu'elle eût eu le loisir de se reconnoître. Selon ce même principe, le même Bucer décide, en un autre endroit (Resp, ad Abrinc,), qu'il ne faut pas nier a qu'on puisse être justifié par les jj œuvres, comme l'enseigne saint Jacques, puisque Dieu
» rendra à chacun selon ses œuvres. Kt, poursuit-il , la ques- » tion n'est pas des mérites : nou< ne les rejetons en aucune » sorte , et même nous reconnoissons qu'on mérite la vir* » éternelle , selon cette parole de notre Seigneur : Celui qui » abandonnera tout pour l'amour de moi aura le centuple dans » ce siècle, et la vie éternelle en Vautre.
45. Bucer entreprend la défense des prières de TEf^Itse, et fait Toir en quel sens les mérites des saints nous sont utile*.
On ne peut reconnoître plus clairement les mérites que chacun peut acquérir pour soi-même, et même par rap[>ort à la vie éternelle. Mais Bucer passe encore plus loin : et comme on accusoit FEglise d'attribuer des mérites aux saints nonseulement pour eux-mêmes, mais encore pour les autres , il la justifioit par ces paroles : « Pour ce qui regarde ces prières )) publiques de TÉglise qu'on appelle collectes , où Ton fait » mention des prières et des mérites des saints : puisque dans » ces mêmes prières tout ce qu'on demande en cette sorte »est demandé à Dieu, et non pas aux saints, et encore qu'il » est demandé par Jésus-Christ; dès là tous ceux qui l'ont » cette prière reconnoissent que tous les mérites des saints «sont des dons de Dieu gratuitement accordés.» (Disp, halisb. ) Et un peu après : « Car d'ailleurs nous confessons et » nous prêchons avec joie que Dieu récompense les bonnes • œuvres de ses serviteurs, non-seulement en eux-mêmes, » mais encore en ceux pour qui ils prient; puisqu'il a pro- » mis qu'il feroit du bien à ceux qui l'aiment, jusqu'à mille » générations. » Bucer disputoit ainsi pour l'Église catholique en 1546 dans la Conférence de Ratisbonne : aussi ces prières avoient-elles été faites par les plus grands hommes de l'Église, eldans les siècles les plus éclairés; et saint Augustin même, tout ennemi qu'il étoit du mérite présomptueux, ne laissoit pas de reconnoître que le mérite des saints nous étoit utile, en disant qu'une des raisons de célébrer dans FÉglise la mélûoire des martyrs, étoit pour être associés à leurs mérites, et fiidégpar leurs prières (Lib. xx. contra Faust. Maiiich. cap. XXI. tom. vni. col. 547.).
Ainsi, quoiqu'on puisse âivo, la doctrine v\v^ U ^w'àVv^vb
chrétienne, de ses œuvres et de son mérite , étoit avouée dans les deux partis de la nouvelle Réforme ; et ce qui a fait depuis tant de difficulté n'en faisoit aucune alors, ou n'en faisoit en tout cas , qu'à cause que dans la Réforme on se laissoit souvent entraînera l'esprit de contradiction.
44. Etrange doctrine de la Confession d*Ausbourg sur ramour de Dieu.
Je ne puis omettre ici une bizarre doctrine de la Confession d'Ausbourg s\ir la justification. C'est non-seulement que l'amour de Dieu n'y étoit pas nécessaire, mais que nécessairement il la supposoit accomplie. Luther nous l'a déjà dit: mais Melancton l'explique amplement dans l'Apologie, «r 11 est » impossible d'aimer Dieu , dit-il (Art, v. xx. cap. de bon. » oper. Synt. Gen, 2. part, sup, liv, 1. n. xyiii. Apol, cap.de » Justif. p. 66. ), si auparavant on n'a par la foi la rémission » des péchés; car un cœur qui sent vraiment un Dieu irrité » ne le peut aimer; il faut le voir apaisé : tant qu'il menace. » tant qu'il condamne , la nature humaine ne peut s'élever » jusqu'à l'aimer dans sa colère. Il est aisé aux contempla- 1 » teurs oisifs d'imaginer ces songes de l'amour de Dieu, » qu'un homme coupable de péché mortel le puisse aimer i » par-dessus toutes choses ; parce qu'ils ne sentent pas ce » que c'est que la colère ou le jugement de Dieu : mais ud« » conscience agitée sent la vanité de ces spéculations philoso- » phiques. » De là donc il conclut partout : « Qu'il est impos- » sible d'aimer Dieu , si l'on n'est auparavant assuré de Is » rémission obtenue » (Ibid, p. 81, etc.), '
C'est donc une des finesses de la justification de Luther,! que nous sommes justifiés avant que d'avoir la moindre étin-j celle de l'amour de Dieu ; car tout le but de l'Apologie ei d'établir non-seulement qu'on est justifié avant que d'aimer, mais encore qu'il est impossible d'aimer si l'on n'est aupai* vaut justifié (ApoL p, 66. 81. 82. 85. 121. etc) : en sort que la grâce offerte avec tant de bonté ne peut rien du toil sur notre cœur; il faut l'avoir reçue pour être capable d'ai mer Dieu. Ce n'est pas ainsi que parle l'Église dans le concil de Trente : « L'homme excité et aidé par la grâce , dit fl » concile (Soss, vi. cap. 6.), croit tout ce que Dieu a révélé
» et tout ce qu'il a promis; et croit ceci avant toutes choses, » que rimpie est justifié par la grâce, par la rédemption qui » est en Jésus-Christ. Alors se sentant pécheur, de la justice » dont il est alarmé , il se tourne vers la divine miséricorde » qui relève son espérance , dans la confiance qu'il a que » Dieu lui sera propice par Jésus-Ghrist , et il commence à » Taimer comme Fauteur de toute justice ; » c'est-à-dire , comme celui qui justifie gratuitement Timpie. Cet amour si heureusement commencé le porte à détester ses crimes; il reçoit le sacrement, il est justifié. La charité est répandue dans son cœur gratuitement par le Saint-Esprit; et ayant commencé à aimer Dieu, lorsqu'il lui offroit la grâce, il Taiine encore plus quand il Ta reçue.
''i5. Autre erreur de la justification luthérienne.
Mais voici une nouvelle finesse de la justification luthérienne. Saint Augustin étahlit , après saint Paul , qu'une des différences de la justice chrétienne d'avec la justice de la loi, c'est que la justice de la loi est fondée sur l'esprit de crainte et de terreur; au lieu que la justice chrétienne est inspirée par un esprit de dilection et d'amour. Mais l'Apologie Texplique autrement ; et la justice où l'amour de Dieu est jugé nécessaire, où il entre, dont il fait la pureté et la vérité ,. y est partout représentée comme la justice des œuvres , la justice de la raison , la justice par les propres mérites; en un mot , comme la justice de la loi et la justice pharisaïque (Ap. P' 86. 103, etc.). Voici de nouvelles idées que le christianisme ne conuoissoit pas encore ; une justice que le Saint- Esprit répand dans les cœurs, en y répandant la charité, est une justice pharisaïque, qui ne purifie que le dehors ; une justice répandue gratuitement dans les cœurs à cause de Jésus-Christ, est une justice de la raison, une justice de la 'oi, une justice par les œuvres; et enfin on nous accuse d'établir une justice par ses propres forces, lorsqu'il paroît clairement, par le concile de Trente, que nous établissons une justice dont la foi est le fond , dont la grâce est le principe , dont le Saint-Esprit est l'auteur depuis son premier commen-
cément jusqu'à la dernière perfection où Ton peut aniver dans cette vie.
Je crois qu'on voit maintenant combien il a été nécessaire de bien faire entendre la justification luthérienne par la Confession d'Ausbourg et par l'Apologie, puisque cette exposition a fait paraître, que dans un article que les Luthériens regardent comme le chef-d'œuvre de leur Réforme , ils n'ont après tout fait autre chose que de nous calomnier dans quelques points, nous justifier en d'autres; et dans ceux où il peut rester quelque dispute , nous laisser visiblement la meilleure part.
4(3. Les Luthériens reconnoissent le sacrement de Pénitence et Tasolution sacramentate.
Outre cet article principal , il y en a d'autres très-importants dans la Confession d'Ausl30urg ou dans T Apologie, comme « qu'il faut retenir dans la confession l'absolution » particulière; que c'est l'erreur des Novatien s , etuneer- » reur condamnée , de la rejeter; que cette absolution est un » sacrement véritable et proprement dit ; et que la puissance » des clefs remet les péchés , non-seulement devant l'Église, » mais encore devant Dieu» (Art, xr. xii. xiii. edit, Gen, p. 21. Apol. dePœnit.p. 167. 200. 201. Ibid. p. 164. 167. Ibid. p, 165.). Quant au reproche qu'on nous fait ici de dire que ce sacrement conféroit la grâce sans aucun bon mouvement de celui qui le reçoit, je crois qu'on est las d'entendre une calomnie si souvent réfutée.
47. La Confession, avec la nécessité du dénombrement des péchés.
Quant à ce qu'on enseigne au même lieu , qu'en retenant la confession a il n'y falloit pas exiger le dénombrement des » péchés, à cause qu'il est impossible, conformément à cette » parole : Qui est-ce qui connoît ses péchés » (Conf. Aug. art. XI. cap. de Conf.)1 c'étoit à la vérité une bonne excuse à l'égard des péchés que l'on ne connoît pas, mais non pas une raison suffisante de ne point soumettre aux clefs de l'Église ceux qye l'on connoît. Aussi faut-il avouer de bonne foi que les Luthériens, non plus que Luther, n'ont pas en cela d'autres
50. Saint Bernard, aaint François, saint Bonaventiire rois par Luther au rang des saints : son doute bizarre sur le salut de saint Thomas d^Aquin.
Cet endroit de F Apologie est remarquable, puisqu'on y met parmi les saints ceux des derniers temps , et qu'ainsi on reconnoît pour la vraie Eglise celle qui les a portés dans son sein. Luther n'a pu refuser à ces grands hommes ce glorieux titre. Partout il compte parmi les saints, non-seulement saint Bernard , mais encore saint François, saint Bonaventure, et les autres du treizième siècle. Saint François entre tous le» autres lui parut un homme admirable , animé d'une merveilleuse ferveur d'esprit. Il pousse ses louanges jusqu'à Gerson, lui qui avoit condamné Yiclef et Jean Hus dans le concile de Constance, et il l'appelle un homme grand en tout (Thés. 1522. T. 1. 377. adv. Paris. Theologast. T. ii. 195. de abrog. Miss, priv. primo Tract, ibid. 258. 259. de vot. Mon. ibid. 271. 278. ) : ainsi l'Eglise romaine éloit encore la mère des saints dans le quinzième siècle. Il n'y a que saint Thomas d'Aquin dont Luther a voulu douter, je ne sais pourquoi : si ce n'est que ce saint étoit Jacobin , et que Luther ne pouvoit oublier lesaigres disputes qu'il avoit eues avec cet ordre. Quoi qu'il eu soit, il ne sait, dit-il (Prœf. adv, Latom, ibid, 243.), si Thomas est damné ou sauvé, bien qu'assurément il n'eût pas Élit d'autres vœux que les autres saints religieux , qu'il n'eût pas dit une autre messe , et qu'il n'eût pas enseigné une autre foi.
51, La messe luthérienne.
Pour maintenant revenir à la Confession d'Ausbourg et à l'Apologie, l'article même de la messe y passe si doucement (Cg>. de Miss.), qu'à peine s'aperçoit-on que les Protestants y aient voulu apporter du changement. Ils commencent par se plaindre « du reproche injuste qu'on leur fait d'avoir aboli » la messe. On la célèbre, disent-ils, parmi nous avec une I * extrême révérence , et on y conserve presque toutes les » cérémonies ordinaires. » En efl'et, on 1525, lorsque I:<uther réforma la messe et en dressa la formule (Form, Mism. ^11.), il ne changea presque rien de ee ^\vû lt^\HYÇ>\W^
yeux du peuple. On y garda Tlntroït, le Kyrie, la Collecte , TEpître, TEvangile, avec les cierges et Tencens, si Ton vouloit, le Credo, la Prédication, les Prières, la Préface, le Sanctus, les paroles de la Consécration, l'Elévation, TOraison dominicale, VAgnus Dei, la Communion, l'Action de grâces. Voilà Tordre de la messe luthérienne , qui ne paroissoit pas à Fextérieur fort différente de la nôtre : au reste , on avoil conservé le chant et même le chant latin ; et voici ce qu'on en disoit dans la Confession d'Ausbourg : On y mêle avec te chant en latin des prières en langue allemande, pour Vinstruction du peuple. On voyoit dans cette messe et les parements et les habits sacerdotaux : et on avoit un grand soin de les retenir, comme il paroissoit par l'usage , et par toutes les conférences qu'on fit alors (Chryt, Hist, Conf. Aug,). Bien plus , on ne disoit rien contre l'oblation dans la Confession d'Ausbourg : au contraire, elle est insinuée dans ce passage qui est rapporté de l'Histoire triparlite : « Dans la ville » d'Alexandrie, on s'assemble le mercredi et le vendredi, et » on y fait tout le service, excepté l'oblation solennelle » (Confess. Aug, cap. de Miss. Ibid.).
C'est qu'on ne vouloit pas faire paroître au peuple qu'on eût changé le service public. A entendre la Confession d'Ausbourg, il sembloit qu'on ne s'attachât qu'aux messes sans communiants , qu'on avoit abolies, disoit-on (Ibid.) , à cause qu'on n'en célébroit presque plus que pour le gain ; de sorte qu'à ne regarder que les termes de la Confession , on eût dit qu'on n'en vouloit qu'à l'abus.