‹ Histoire des variations des églises protestantes (volume 2)Chapitre 33 sur 177 · L^oblation, comment retranché · texte numérisé non relu

L^oblation, comment retranché

Cependant on avoit ôté dans le canon de la messe les paroles où il est parlé de l'oblation qu'on faisoit à Dieu des dons proposés. Mais le peuple, toujours frappé au dehors des mêmes objets , n'y prenoit pas garde d'abord ; et en tout cas, pour lui rendre ce changement supportable , on insinuoil que le canon n'étoit pas le même dans les Eglises : « Que celui )) des Grecs différoit de celui des Latins, et même parmi les j> Latins celui de Milan d'avec celui de Home» (Consult. Luth, apud Chytr, Hist, Aug. Conf. tit. de Caiione.). Voilà de quoi

DES VARIATIONS y LIV. III. 141

on amusoit les ignorants : mais on ne leur disoit pas que ces canons ou ces liturgies n'avoient que des différences fort accidentelles; que toutes les liturgies couvenoient unanimement de Toblation qu'on faisoit à Dieu des dons proposés devant que de les distribuer : et c'est ce qu'on cbangeoit dans la pratique, sans Toser dire dans la Confession publique.

S3. Ce qu*on inventa pour rendre Toblation odieuiie dans la messe.

Mais pour rendre cette oblalion odieuse, on faisoit accroire à TEglise qu'elle lui attribuoit « un mérite de remettre les » péchés, sans qu'il fût besoin d'y apporter ni la foi , ni au- » cun bon mouvement : x> ce qu'on répétoit par trois fois dans la Confession d'Ausbourg; et on ne cessoit de l'inculquer dans l'Apologie ( Conf. Aug, edit. Gen. cap. de Miss, p. 25. Apol, cap. de Sacram. et Sacrif. et de vocab. Miss. p. 260. et seq.) ^ pour insinuer que les Catholiques n'admettoient la messe que pour éteindre la piété.

On avoit même inventé, dans la Confession d'Ausbourg, cette admirable doctrine des Catholiques, à qui ou faisoit dire : a Que Jésus-Christ avoit satisfait dans sa passion pour )) le péché originel , et qu'il avoit institué la messe pour les » péchés mortels et véniels que l'on commettoit tous les » jours » {Conf. Aug. in lib. Conc. cap. de Miss. p. 25.) : comme si Jésus-Christ n'avoit pas également satisfait pour tous les péchés; et on ajoutoit, comme un nécessaire éclaircissement, tt que Jésus-Christ s'étoit offert à la croix, non- » seulement pour le péché originel , mais encore pour tous » les autres» {Ibid. 26.); vérité dont personne n'avoit jamais douté. Je ne m'étonne donc pas que les Catholiques , au rapport même des Luthériens , quand ils entendirent ce reproche, se soient comme récriés tout d'une voix : Que jamais on n avoit o«ï telle chose parmi eux (Chytr. Hist. Conf. Aug. Confut. Cathol. cap. de Missâ. ). Mais il falloit faire croire au peuple , que ces mall)enreux Papistes ignoroient jusqu'aux éléments du christianisme.

5u La prière et Toblation pour les morts.

Au reste, comme les fidèles avoient bien avant dans l'esprit

Foblatiûn Dadte de tout temps pour les morts, les Protestants ne Touloient pas paroître ignorer, ou dissimuler une chose si connue ; et ils en parlèrent dans TApologie en ces termes : a Quant à ce qu'on nous objecte de Foblation pour les morts, » pratiquée par les Pères, nous avouons qu'ils ont prié pour » les morts, et nous n'empêchons pas qu'on ne le fasse; » mais nous n'approuvons pas l'application de la Gène de )) notre Seigneur pour les morts, en vertu de l'action, ex » opère operato y) (Apol. cap. de vocab. Miss. p. 274.).

Tout est ici plein d'artilice : car premièrement, en disant qu'ils n'empêchent pas cette prière, ils l'avoient ôtée du canon, et en avoient effacé par ce moyen une pratique aussi ancienne que l'Église. Secondement, l'objection parloit de Foblation, et ils répondent de la prière, n'osant faire voir au peuple que l'antiquité eût offert pour les morts; parce que c'étoit une preuve trop convaincante que l'Eucharistie profitoit même à ceux qui ne recevoient pas la communion.

55. Les Luthériens rejettent la doctrine d^Aérius, contraire i la prière pour les morts.

Mais les paroles suivantes de l'Apologie sont remarquables: « C'est à tort que nos adversaires nous reprochent la con- » damnation d'Aérius, qu'ils veulent qu'on ait condamné, à » cause qu'il nioit qu'on offrît la messe pour les vivants et » pour les morts. Voilà leur coutume de nous opposer les » anciens hérétiques, et de comparer notre doctrine avec la » leur. Saint Épiphane témoigne qu'Aériusenseignoit que les » prières pour les morts étoient inutiles. Nous ne soute- » nons point Aérius ; mais nous disputons avec vous qui dites, » contre la doctrine des prophètes, des apôtres et des Pères, » que la messe justifie les hommes en vertu de l'action, et » mérite la rémission de la coulpe et de la peine aux mé- » chants à qui on l'applique ; pourvu qu'ils n'y mettent pas » d'obstacle » (Ibid.), Voilà comme on donne le change aux ignorants. Si les Luthériens ne vouloient point soutenir Aérius, pourquoi soutiennent-ils ce dogme particulier, que cet hérétique arien avoit ajouté à Vhérésie arienne, qu'il ne fa lloit point prier ni offrir des oblations pour les morts. Voilà

ce que saint Augustin rapporte d'Aérius, après saint Épiphane dont il a fait un abrégé (S. Aug. lib, de Hœr, 53. tom, vni. coL 18. Eptph, hceres, 75. tom. i. p. 708.). Si on rejette Aérius, si on n'ose pas soutenir un hérétique réprouvé par les saints Pères, il faut rétablir dans la liturgie non-seulement la prière, mais encore Toblation pour les morts.

o(i. Comment Toblation de rEucharistie profite à tout le monde.

Mais voici le grand grief de FApologie : C'est, dit-on, que saint Épiphane, en condamnant Aérius, ne disoit pas comme vous, « que la messe justifie les hommes en vertu de Tac- » tion, ex opère operato, et mérite la rémission de la coulpe et » de la peine aux méchants à qui on l'applique, pourvu qu'ils » n'y mettent point d'obstacle. » On diroit, à les entendre, que la messe par elle-même va justifier tous les pécheurs pour qui on la dit, sans qu'ils y pensent; mais que sert d'amuser le monde? La manière dont nous disons que la messe profite même à ceux qui n'y pensent pas, jusqu'aux plus méchants, n'a aucune difficulté. Elle leur profite comme la prière, laquelle certainement on ne ferait pas pour les pécheurs les plus endurcis, si on ne croyoit qu'elle pût obtenir de Dieu la grâce qui surmonteroit leur endurcissement, s'ils n'y résistoient, et qui souvent la leur obtient si abondante, qu'elle empêche leur résistance. C'est ainsi que l'oblation de TEucharistie profite aux absents, aux morts et aux pécheurs mêmes ; parce qu'en effet la consécration de l'Eucharistie, en mettant devant les yeux de Dieu un objet aussi agréable que le corps et le sang de son Fils, emporte avec elle une manière d'intercession très-puissante, mais que trop souvent les pécheurs rendent inutile, par l'empêchement qu'ils mettent à son efficace.

Qu'y avoit-il de choquant dans celte manière d'expliquer Teffet de la messe. Quant à ceux qui détournoient à un gain sordide une doctrine si pure, les Protestants savoient bien que l'Église ne les approuvoit pas : et pour les messes sans communiants, les Catholiques leur dirent dès lors ce qui depuis a été confirmé à Tren<e, que si l'on n'y communie

pas, ce n'est pas la faute de l'Église, puisqu'elle souhaiteroit

au contraire que les assistants communiassent à la messe qu'ih entendent (Chytr, Hist. Conf. Aug. Confut. Cath. cap. de Missâ. Concil. Trid. Sess. xxii. cap. 6.) : de sorte que TÉglise ressemble à un riche bienfaisant, dont la table est toujours ouverte et toujours servie, encore que les conviés n'y viennent pas.

On voit maintenapt tout Tartifice de la Confession d'Ausbourg touchant la messe: ne toucher guère au dehors; changer le dedans, et même ce qu'il y avoit de plus ancien, sans en avertir les peuples ; charger les Catholiques des erreurs les plus grossières, jusqu'à leur faire dire, contre leurs principes, que la messe justifioit le pécheur, chose constamment réservée aux sacrements de Baptême et de Pénitence; et encore sans aucun bon mouvement, afin de rendre l'Eglise et sa liturgie plus odieuses.

57. Horrible calomnie fondée sur les prières adressées aux Saints.

On n'étoit pas moins soigneux de défigurer les autres parties de notre doctrine, et particulièrement le chapitre de la Prière des saints. « 11 y en a , dit l'Apologie (Ad art, xxi. caf, )) de Invoc, SS. p, 225.), qui attribuent nettement la divi- » NiTÉ aux saints, en disant qu'ils voient en nous les secrètes )) pensées de nos cœurs. » Oii sont-ils ces théologiens qui attribuent aux saints de voir le secret des cœurs comme Dieu, ou de le voir autrement que par la lumière qu'il leur donne, comme il l'a fait aux prophètes quand il lui a plu? « Ils font » des saints, dit-on (Ibid,), non-seulement des intercesseurs, )) mais encore des médiateurs de rédemption. Ils ont inventé » que Jésus-Christ étoit plus dur, et les saints plus aisés à » apaiser; ils se fient plus à la miséricorde des saints, qu'à )) celle de Jésus-Christ; et fuyant Jésus-Christ, ils cherchent les saints. » Je n'ai pas besoin de justifier l'Eglise de ces abominables excès. Mais afin qu'on ne doutât pas que ce ne fût là au pied de la lettre le sentiment catholique, a nous » ne parlons point encore, ajoutoit-on, des abus du peuple: » nous parlons de l'opinion des docteurs. » Et un peu après (Ibid, 227.) : « Ils exhortent à se fier davantage à la miséri- >^ corde des saints qu'à celle de Jésus-Christ. Ils ordonnent 4e

» se fier aux mérites des saints, comme si nous étions répu- » tés justes à cause de leurs mérites, comme nous sommes » réputés justes à cause des mérites de Jésus-Christ. » Après nous avoir imputé de tels excès, on dit- gravement: « Nous » n'inventons rien : ils disent dans les indulgences que les y> mérites des saints nous sont appliqués. » Il ne falloit qu'un peu d'équité pour entendre de quelle sorte les mérites des saints nous sont utiles ; et Bucer même, auteur non suspect, nous a justifiés du reproche qu'on nous faisoit sur ce point.

58. Calomnies sur les imao;es, et impostare giossière sur rinvocation des saints.

Mais on ne vouloit qu'aigrir et irriter les esprits. C'est pourquoi on ajoute encore : « De l'invocation des saints on » est venu aux images. On les a honorées, et on pensoit qu'il »y avoit une certaine vertu, comme les magiciens nous font » croire qu'il y en a dans les images des constellations, » lorsqu'on les fait en un certain temps » (Ad art, cap. 21 de Invoc. SS. p. 229 ). Voilà comme on excitoit la haine publique, il faut avouer pourtant qu'on n'en venoit point à cet excès dans la Confession d'Ausbourg, et qu'on n'y parloit pas même des images. Pour contenter le parti , il fallut dire dans l'Apologie quelque chose de dur. Cependant on se gardoit bien d'y faire voir au peuple que ces prières adressées aux saints , afin qu'ils priassent pour nous , fussent communes dans l'ancienne Église. Au contraire , oïl en parloit comme d'une «coutume nouvelle, introduite sans le témoignage des Pères, » et dont on ne voyoit rien avant saint Grégoire » (Ad art, xxi, cap. de Invoc, SS, p, 223, 225, 229) , c'est-à-dire avant le septième siècle. Les peuples n'étoient pas encore accoutumés à mépriser l'autorité de l'ancienne Église , et la Réforme, timide encore, révéroit les grands noms des Pères. Mais maintenant elle a endurci son front ; elle ne sait plus rougir, de sorte qu'on nous abandonne le quatrième siècle , et on ne craint point d'assurer que saint Basile , saint Ambroise, saint Augustin, et en mot tous les Pères de ce siècle si vénérable, ont, avec l'invocation des saints, établi dans la nouvelle ido-

iAd IIISTOIIIK ^

latrie , le règne de l'Antechrisl {DalL de cuit. Latin. Joseph. Meda in Comment. Apoc. Jur. Aie. des Propk. ).

50. 1^8 Luthérienii n'oaoient rejeter l'autorilé de rbI<rUse romaine.

Alors, et durant le temps de la Confession d'Ausbourg, les Protestants se glorifioient d*avoir pour eux les saints Pères, principalement dans Tarticle de la justification , qu'ils regardoient comme le plus essentiel : et non-seulement ilsprétendoient avoir pour eux Tancienne Église ( Conf. Aug. art. 21. edit. Gen. p. 22, 25, etc. Apol. resp. ad Arg. p. 141, etc.), mais voici encore comment ils finissoient Texposition de leur doctrine : « Tel est l'abrégé de notre foi, où Ton ne verra » rien de contraire à F Écriture , ni à TÉglise catholique , ou » même a l'église romaine , autant qu'on la peut connoître )) par ses écrivains. 11 s'agit de quelque peu d'abus qui se » sont introduits dans les Églises sans aucune autorité cer- » taine ; et quand il y auroit quelque différence , il la faudroil » supporter, puisqu'il n'est pas nécessaire que les rites des » Églises soient partout les mêmes. »

Dans une autre édition (Edit. Gen. art. xxi p. ?2), on lit ces mots : « Nous ne méprisons pas le consentement de l éw GLiSE catholique, ni ne voulons soutenir les opinions impies )) et séditieuses qu'elle a condamnées ; car ce ne sont point » des passions désordonnées; mais c'est l'autorité de la parole » de Dieu, et de l'ancienne église , qui nous a poussés à em- » brasser cette doctrine, pour augmenter la gloire dé Dieu, et » pourvoir à l'utilité des bonnes âmes dans l'Église univer- » selle. »

On disoit aussi dans l'Apologie , après y avoir exposé l'article de la Justification, qu'on tenoit sans comparaison le principal : « Que c'étoit la doctrine des prophètes, des apôtres et » des saints Pères, de saint Ambroise, de saint Augustin, de la » plupart des autres Pères, et de toute l'Église qui reconnois- » soit Jésus-Christ pour propitiateur, et comme l'auteur de la » Justification ; et qu'il ne falloit pas prendre pour doctrine )) de l'Église romaine tout ce qu'approuvent le Pape, quelques » cardinaux, évoques, théologiens ou moines» (Apol, resp. «<' art, p. 141) : par où l'on distinguoit manifestement le^^

opinions particulières d'avec le dogme reçu et constant , où on faisoit profession de ne vouloir point toucher.

GO. Paroles mémorables de Luther, pour reconnoitre la ,vraie Eglise dans la Communion romaibe.

Les peuples croyoient donc encore suivre en tout le sentiment des Pères , l'autorité de TÉglise catholique , et même celle de TÉglise romaine , dont la vénération étoit profondément imprimée dans tous les esprits. Luther même , tout arrogant et tout rebelle qu'il étoit , revenoit quelquefois à son bon sens , et il faisoit bien paroîlre que cette ancienne vénération qu'il avoit eue pour l'Église, n'étoit pas entièrement effacée. Environ l'an 1534 , tant d'années après sa révolte , et quatre ans après la Confession d'Ausbourg , on publia son traité pour abolir la messe privée (TV. de Missd priv, t. vu. 26. et seq. ). C'est celui où il raconte son fameux colloque avec le prince des ténèbres. Là, tout outré qu'il étoit contre TÉglise catholique , jusqu'à la regarder comme le siège de TAnlechrist et de l'abomination, loin de lui ôter le titre d'Église par cette raison, il concluoit, au contraire, a qu'elle étoit » la véritable Église, le soutien et la colonne de la vérité, et » le lieu très-saint. En cette Église, poursui voit-il. Dieu con-^ » serve miraculeusement le Baptême , le texte de l'Évangile » dans toutes les langues , la rémission des péchés, et l'abso- » lution tant dans la confession qu'en public ; le sacrement » de l'autel vers Pâques, et trois ou quatre fois l'année, quoi- » qu'on en ait arraché une espèce au peuple ; la vocation et » l'ordination des pasteurs ; la consolation dans l'agonie ; Ti- » mage du crucifix , et en même temps le souvenir de la mort » et de la passion de Jésus-Christ ; le Psautier, l'Oraison do- » minicale , le Symbole , le Décalogue , plusieurs cantiques » pieux en latin et en allemand. » Et , un peu après : c( Où » Ton trouve ces vraies reliques des saints, la sans doute a été » et est encore la sainte Église de Jésus-Christ ; là sont défi meures les saints; car les institutions et les sacrements de «Jésus-Christ y sont, excepté une des espèces arrachée par >» force. C'est pourquoi il est certain que Jésus-Christ y a été '^ présent , et que son Saint-Esprit y conserve sa vraie con-

)» noissance, et la vraie foi dans ses élus. » Loin de regarder la croix qu'on mettoit entre les mains des mourants , comme un objet d'idolâtrie, il la regarde au contraire comme un monument de piété, et comme un salutaire avertissement qui nous rappeloit dans l'esprit la mort et la passion de Jésus- Christ. La révolte n'avoit pas encore éteint dans son cœur ces beaux restes de la doctrine et de la piété de l'Église ; et je ne m'étonne pas qu'à la tête de tous les volumes de ses œuvres on l'ait peint, avec son maître l'électeur, à genoux devant un crucifix.

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