Les doux espèces
Pour ce qu'il dit de la soustraction d'une des espèces , la Réforme se trouvoit fort embarrassée sur cet article ; et voici ce qu'on en disoit dans l'Apologie : « Nous excusons l'Eglise » qui ne pouvant recevoir les deux espèces, a souffert cette » injure ; mais nous n'excusons pas les auteurs de cette déy> fense » {Cap, de utraque specie, 235) .
Pour entendre le secret de cet endroit de l'Apologie , il ne faut que remarquer un petit mot que Melancton , son auteur, écrit à Luther, en le consultant sur cette matière, pendant qu'on en disputoit à Ausbourg entre les Catholiques et les Protestants. « Eccius vouloit, lui dit-il {Mel. lib. i, Ep. 15), » qu'on tînt pour indifférente la communion sous une ou sous » deux espèces. C'est ce que je n'ai pas voulu accorder : et » toutefois j'ai excusé ceux qui jusqu'ici avoient reçu une » seule espèce par erreur ; car on crioit que nous condam- » nions toute l'Église.
Ils n'osoient donc pas condamner toute l'Église : la seule pensée en faisoit horreur. C'est ce qui fait trouver à Melancton ce beau dénouement , d'excuser V Église sur une erreur. Que pourroient dire de pis ceux qui la condamnent, puisque Terreur dont il s'agit est supposée une erreur dans la foi, et encore une erreur tendante à l'entière subversion d'un aussi grand sacrement que celui de l'Eucharistie? Mais enfin on n'y trouvoit pas d'autre expédient: Luther l'approuva; et pour mieux excuser l'Église, qui ne communioit que sous une e5/?é^, /j| joignit la violence qu'elle souffroit de ses pasteurs
DES YARIATlO^iS, LIV. III. 149
r ce point , à rerreur où elle étoit conduite : la voilà bien cnsée , et les promesses de Jésus-Christ , qui ne la de- )it jamais abandonner , sauvées admirablement par cette éthode.
Les paroles de Luther, dans la réponse à Melancton , sont îmarquables : Ils crient que nous condamnons toute l'Église. 'est ce qui frappoit tout le monde. « Mais répondit Luther (Resp. Luth, ad Mel. t. ii. Sleid. lib. vu. 112) , nous disons que l'Église oppressée et privée, par violence, d'une des espèces, doit être excusée , comme on excuse la Synagogue de n'avoir pas observé toutes les cérémonies de la Loi, dans la captivité de Babylone, où elle n'en avoit pas le pouvoir. »
L'exemple étoit cité bien mal à propos : car enfin ceux pii lenoient la Synagogue captive n'étoient pas de son corps , »mme les pasteurs de l'Église , qu'on faisoit ici passer pour •es oppresseurs , étoient du corps de l'Église. D'ailleurs, la îynagogue, pour être contrainte au dehors, dans ses obserrances , n'étoil pas pour cela induite en erreur, comme Meancton soutenoit que l'Église, privée d'une des espèces, y étoit induite : mais enfin l'article passa. Pour ne point condamner l'Église, on demeura d'accord de l'excuser sur l'erreur où elle Stoit, et sur V injure qu'on lui avoit faite; et tout le parti souscrivit à cette réponse de l'Apologie.
Tout cela ne s'accordoil guère avec l'article vu de la Confession d'Ausbourg, où il est porté: « Qu'il y a une sainte » Eglise qui demeurera éternellement. Or l'Eglise c'est l'as- > semblée des saints, où l'Evangile est enseigné, et les sacre- » ments administrés comme il faut. » Pour sauver cette idée d'Eglise, il ne falloit passeulcmcnt excuser le peuple; mais il&lloit encore que les sacrements fussent bien administrés par les pasteurs ; et si celui de l'Eucharistie ne subsistoit 80US une seule espèce, on ne pouvoit plus faire subsister l'Eglise même.
^>Le corps des Luthériens se soumet au jun;enient du concile général, dans la Confession d'Ausbourg,
L'embarras n'étoit pas moins grand à on condamner la doctrine; et c'est pourquoi les Protestants no^^o'vexvV îcsq\\ç,\
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autres ensemble. On voit dans les lettres qu'il lui écrit, qi ne savoit comment adoucir cet esprit superbe : quelquefois entroit contre Melancton dans une telle colère, quil ne voul pas même lire ses lettres (Lib. i. ep 6.). C'est en vain qu* lui envoyoit des messagers exprès : ils revenoient sans i ponse ; et le malheureux Melancton, qui s'opposoit le pj qu'il pouvoit aux emportements de son maître et de s parti, toujours pleurant et gémissant, écrivoit la Gonfessi d'Ausbourg avec ces contraintes.
laisoit, en allendaiit sa décisiou, ne pouvoit ôlro (]uc provisoire. On retenoit les peuples, et on se Ironipoit peut-être soi-même par cette belle apparence. On s'enj^a^'eoit rependant, et rhorrenr qu'on avoit <lu scliisme «liminuoit tous les jours. Après qu'on y fut accoutumé, et (|ue le parti s(î l'ut fortiflé par des traités et par des ligues, TK^lise l'ut oubliée, tout ce qu'on avoit dit de son autorité sainte s'évanouit comme un songe, et le titre de concile libre et chrétien, dont on s'étoit servi, devint un prétexte pour rendre illusoire la réclamation an concile, comme on le verra par la suite.
Co. Conclusion de cette matière : combien eUe devroit servir û rameiifr les Luthiuiens.
Voilà rhistoire de la Confession d'Ausbourg et de son Apologie. On voit que les Luthériens reviendroient de beaucoup de choses, et j'ose dire presque de tout, s'ils vojjloiruit seulement prendre la peine d'en retrancher les calomni(;s dont on nous y charge, et de bien comprendre les do^zmes oùroD s'accommode si visiblement à notre doctrine. Si l'on en eût cru Melancton, on se seroit encore approché beaucoup davantage des Catholiques: car il ne disoit pas tout ce qu'il vouloit; et pendant qu'il travailloit à la Confession d'Ausbourg, lui-même en écrivant à fjitlier sur le- articles de fui, qu'il le prioit de revoir: // I^h faut, dit-il ^Lih. \. ep, i.), cUangn souvent et hs accommoder a F occasion. Voilà comme on Mtissoit cette célèbre Confes-^ion d»* foi, qui e.*t le f^uidement delà religion protestante: et cV-î ain-i qu'on y trailoit les dc^es. On ne permettoit pa.s à Mf-lancton d'adoufir les fhoses autant qu'il le souhaitoif. f Je clian^ieoi^, dit-il Lih. »iv. ep. 9o. , toui les jour:", et reohanjeoi- quelque cho-ie, •elj'en aorois changé beaucoup driwinîa:.'^', -i iio- compa- • gnons nous l'aboient p'^rrinis. Mais. |»<^;ursuivuit-il. il- ne se > mettent en peine de rien: -> e'étoil-à-dire. com.'fi*: il l'explique partCKit. que. f^ans r>ré;oir ce qui po'jw/jî arriwjr. on ne soDseoit qu'à fH.,u— ►: r ■ . .. ■; la l - l *.r • tu i r>' ; »■' - - 1 po îj rquo i on Toycit trjnjofirs Melan^iton. corn me il b- • /.nfe-.-» lui-même illfid, f, ar.cahU 'ii^ crui^ i U.i inr^ v i^tu-ù ». '- ^ .■■.< i>:.'\n\i, (Ti^- *MppfjrtahU* r^jret*, Lrtther 1^ '':.''r::ra:-Ti'Lt ^mi.- que t'-n- l^--
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lui avoit fait croire que TÉglise romaine alloit tomber d'ellemême ; et il soutenoit fortement alors, qu'il ne falloit pas employer les armes dans l'affaire de l'Évangile, pas même pour se défendre de l'oppression (Ci-dessus, liv. i. n. 51, liv. II, n. 9.). Les Luthériens sont d'accord qu'il n'y avoit rien de plus inculqué dans tous ses écrits que cette maxime. Il vouloit donner à sa nouvelle Eglise ce beau caractère de l'ancien christianisme ; mais il n'y put pas durer longtemps. Aussitôt après la diète (Sleid, lib, vu. viii.), et pendant que les Protestants travailloient à former la ligue de Smalcalde, Luther déclara qu'encore qu'il eût toujours constamment enseigné jusqu'alors, « qu'il n'étoit pas permis dé résister aux puis- » sances légitimes ; maintenant il s'en rapportoit aux juris- » consultes, dont il ne sa voit pas les maximes, quand il avoit » fait ses premiers écrits. Au reste, que l'Evangile n'étoit pas » contraire aux lois politiques; et que dans un temps si fâ- » cheux on pourroit se voir réduit à des extrémités, où non- » seulement le droit civil, mais encore la conscience oblige- )) roit les fidèles à prendre les armes et à se liguer contre tous » ceux qui voudroient leur faire la guerre, et même contre » l'Empereur» (Sleid. L viii. 217.).
Le lettre que Luther avoit écrite contre le duc George de Saxe (Ci-dessus, liv, ii. n. 44.), avoit déjà bien montré qu'il n'étoit plus question parmi les siens de cette patience évangélique tant vantée dans leurs premiers écrits ; mais ce n'étoit qu'une lettre écrite à un particulier. Voici maintenant un écrit public, oh Luther autorisoit ceux qui prenoient les armes contre le prince.
2. Le trouble de Melancton dans ses nouveaux desseins de guerre.
Si nous en croyons Melancton (L^6. iv. ep, 111.), Luther n'avoit pas été consulté précisément sur les ligues: on lui avoit un peu pallié l'affaire; et cet écrit étoit échappé sans sa participation. Mais ou Melancton ne disoit pas tout ce qu'il savoit; ou l'on ne disoit pas tout à Melancton. Il est constant par Sleidan (Sleid, L viii. 117), que Luther fut expressément consulté, et on ne voit pas que son écrit ait été publié par un autre que par lui-même : car aussi, qui l'eût osé faire sans
son ordre? Cet écrit mit toute T Allemagne en feu. Melancton s'en plaignit en vain: « Pourquoi, dit-iî (Lib. iv. ep. m.), » avoir répandu l'écrit- par toute TAUemagne? Et falloit-il » ainsi sonner le tocsin pour exciter toutes les villes à faire » des ligues? » Il avoit peine à renoncer à cette belle idée de réformation que Luther lui avoit donnée, et qu'il avoit luimême si bien soutenue, quand il écrivit au landgrave, « qu'il n falloit plutôt tout souffrir, que de prendre les armes pour la fi cause de l'Evangile » (Lib, m. ep. 46.). Il en avoit dit autant des ligues que traitoient les Protestants (Lib, iv. ep, 85. m.), et il les avoit empêchées de tout son pouvoir au temps de la diète de Spire, où son prince l'électeur de Saxe l'avoit mené. « C'est mon sentiment, dit-il (Ibid, ep, 85.), que tous » les gens de bien doivent s'opposer à ces ligues : » mais il n'y put pas moyen de soutenir ces beaux sentiments dans un tel parti. Quand on vit que les prophéties ne marchoient pas assez vite, et que le souffle de Luther étoit trop foible pour abattre cette papauté tant haïe, au lieu de rentrer en soimême, on se laissa entraîner à des conseils plus violents. A la fin Melancton vacilla : ce ne fut pas sans des peines extrêmes ; et l'agitation où il paroit, durant qu'on tramoit ces ligues, fait pitié. Il écrit à son ami Camerarius (Lib, iv. ep, 110.) : (( On ne nous consulte plus tant sur la question, s'il » est permis de se défendre en faisant la guerre : il peut y ^n » avoir de justes raisons. La malice de quelques-uns est si » grande, qu'ils seroient capables de tout entreprendre s'ils )) nous trouvoient sans défense. L'égarement des hommes » est étrange, et leur ignorance est extrême. Personne n'est » plus touché de cette parole : Ne vols inquiétez pas, parce
» QUE VOTRE PÈRE CÉLESTE SAIT CE QU'iL VOUS FAUT. Ou UC SC
» croit point' assuré si on n'a de bonnes et sûres défenses. » Dans cette foiblesse.des esprits, nos maximes théologiques » ne pourroient jamais se faire entendre. » Il falloit ici ouvrir les yeux et voir que la nouvelle Réforme, incapable de soutenir les maximes de l'Evangile, n'étoit pas ce qu'il en avoit pensé jusqu'alors. Mais écoutons la suite de la lettre. « Je ne » veux, dit-il, condamner personne, et je ne crois pas qu'il » faille blâmer les précautions de nos gens, pourvu qu'on ne
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» fasse rien de criminel; à quoi nous saurons bien pourï) voir. » Sans doute, ces docteurs sauront bien retenir les soldats armés, et donner des bornes à Tambition des princes, quand ils les auront engagés dans une guerre civile. Hé! comment espéroit-il empêcher les crimes durant cette guerre, si cette guerre elle-même, selon les maximes qu'il avoit toujours soutenues étoit un crime*? Mais il n'osoit avouer qu'on avoit tort; et après qu'il n'a pu empêcher les desseins de guerre, il se voit encore forcé à les appuyer de raisons. C'est ce qui le fait soupirer, a Ha, dit-il, que j'avois bien prévu TD tous ces mouvements à Ausbourg ! » C'étoit lorsqu'il y déploroit si amèrement les emportements des siens, qui poussoient tout à bout, et ne se mettoient, disoit-il, en peine de rien (Ci-dessus, liv. m. n. 63.). C'est pourquoi il pleuroit sans fin ; et Luther, par toutes les lettres qu'il lui écrivoit, ne pouvoit le consoler. Ses douleurs s'accrurent quand il vit tant de projets de ligues autorisés par Luther même. Mais « enfin, » mon cher Camerarius (c'est ainsi qu'il finit sa lettre), cette » chose est toute particulière, et peut être considérée de » plusieurs côtés: c'est pourquoi il faut prier Dieu. »
Son ami Camerarius n'approuvoit pas plus que lui dans le fond de son cœur ces préparatifs de guerre ; et Melancton tâchoit toujours de le soutenir le mieux qu'il pouvoit : surtout il falloit bien excuser Luther. Quelques jours après la lettre que nous avons vue , il mande au même Camerarius {Lih, iv, ep, 111.), c( que Luther a écrit très-modérément, et qu'on a » eu bien de la peine à lui arracher sa consultation. Je crois , » poursuit-il, que vous voyez bien que nous n'avons point de » tort. Je ne pense pas que nous devipns nous tourmenter y> davantage sur ces ligues ; et, pour dire la vérité, la conjonc- )) ture du temps fait que je ne crois pas les devoir blâmer : » ainsi revenons à prier Dieu ».
C'étoit bien fait. Mais Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les malheurs publics , quand on ne s'oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je ? quand on l'approuve et qu'on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance. Melancton le sentoit bien ; et troublé de ce qu'il faisoit , aulant que de ce que faisoient les aufres , il prie son ami de fe
soutenir: «Écrivez-moi souvent, je n'ai de repos que par |
vos lettres ». 1