Quels dof^mes Melancton trouyait mal expliqués
Si l'on demande quels étoient les* dogmes que Melancton prétendoit mal expliqués, il est certain que c'étoit les plus importants. Celui de l'Eucharistie étoit du nombre. En 1553, après tous les changements de la Confession d'Ausbourg , après les explications de l'Apologie, après les articles de Smalcalde qu'il avoit signés, il demande encore une nouvelle formule pour la Cène (Lib. ii. ep. 44-7.). On ne sait pas bien ce qu'il vouloit meffire dans cette formule ; et ii paroît seulement que ni celles de son parti, ni celles du parti contraire De lui plaisoient , puisque selon lui les uns et les autres ne Wsoient qu'obscurcir la no^atière (Ibid.).
Un autre article, dont il souhaitoit la décision', étoit celui du libre arbitre, dont les conséquences influent si avant dans les matières de la justification et de la grâce. En 15i8, il écrit à Thomas Cranmer, cet archevêque de Cantorbéri qui jeta le roi son maître dans l'abîme par ses complaisances : « Dès \i\ » commencement, dit-il {Lib, m. ibid, ep. 42.), les discours » qu'on a faits parmi nous sur le libre arbitre, selon les opi- " nions des Stoïciens , ont été trop durs, et il faut sonç^er à
» faire quelque formule sur ce point. » Celle de la Confession d'Ausbourg, quoiqu'il l'eût lui-même dressée, ne le contentoit plus : il commençoit à vouloir que le libre arbitre agît non-seulement dans les devoirs de la vie civile , mais encore dans les opérations de la grâce et par son secours. Ce n'éloit pas là les idées qu'il avoit reçues de Lutlfer , ni ce que Melancton lui-même avoit expliqué à Ausbourg. Cette doctrine lui suscita des contradicteurs parmi les Protestants. Il se préparoit à une vigoureuse défense , quand il écrivait à un ami : S*ils publient leurs disputes stoïciennes (touchant la nécessité fatale, et contre le franc arbitre) je répondrai très-gravement et très-doctement (Lih, il. ep. 200.). Ainsi parmi ses malheurs il ressent le plaisir de faire un beau livre, et persiste dans sa croyance, que la suite nous découvrira davantage.
24 . Melancton déclare qu'il s'en tient à la Confession d* Ausbourg» daoL le temps qu il songe à la réformer. '
On pourroit marquer d'autres points dont Melancton désiroit la décision longtemps après la Confession d' Ausbourg. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que pendant qu'il sentoit en sa conscience , et qu'il avouoit à ses amis , lui qui l'avoit faite, la nécessité de la réformer en tant de chefs importants, lui-même, dans les assemblées qui se faisoient en public , il ne cessoit de déclarer avec tous les autres qu'il s'en tenoit précisément à cette Confessior , telle qu'elle fut présentée dans la diète d' Ausbourg ; fet ^l'Apologie , comme à la pure explication de la parole de Dieu (Lib. i. 56. 70. 76.). La politique le vouloit ainsi; et c'eût été trop décrier la Réformation, que d'avouer qu'elle eût erré dans son fondement.
Quel repos pouvoit avoir Melancton durant ces incertitudes? Le pis étoit qu'elles venoient du fond même , et pour ainsi dire de la constitution de son Église , en laquelle il n'y avoit point d'autorité légitime, ni de puissance réglée. L'autorité usurpée n'a rien d'uniforme : elle pousse, ou se relâche sans mesure. Ainsi la tyrannie et l'anarchie s'y font sentir tour à tour, et on ne sait à qui s'adresser pour donner une forfli« certaine aux affaires.
22. Ceiincflrtitudes veiioieDlde lu constitution des E.'çli^eii protisstaiitev.
Un défaut si essentiel , et en même temps si im' viUihli^ dans la constitution de la nouvelle Kéforme, cuusoil des troubles extrêmes aii malheureux Mclanctoii. S'il naissoil quelques questions, il n'y avoit aucun moyen do les terminer. Les traditions les plus constantes étoicnt méprist^'es. L'Écriture se laissoit tordre et violenter à (pii le \ouloit. Tous les partis çroyoient Tentendre : tous publioient quelle T'Ioit îlaire. Personne ne vouloit céder à son compa^rnon. Melane- »Dcrioiten vain qu'on s'assemblât pour terminer la (pi(;> elle de l'Eucharistie , qui déchiroit la Kéforme naissante, ^s conférences qu'on appeloit amiables n'en avoient que le lom, et ne faisoient qu'aigrir les esprits, et embarrasser les ibires. Il falloiC une assemblée juridique, un concile qui eut K)nvoir de déterminer, et auquel les peuples se srjunilsseiil. bis où le prendre dans la nouvelle ilél'orme? I.a mémoire d<îs iï^es méprisés y étoit encore trop récente : les i>arliriiliers pi'oû voyoit occuper leurs places n'avoient pas [)u s(; donner un "aractère plus inviolable. Aussi vouloient-ils de pari et d'aure. Luthériens et Zuingliens, qu'on ju^^eât de leur mission •ar le fond. Celui qui disoit la vérité avoit selon eux la mision légitime. C'étoit la difliculté de savoir qui la disoit cette érité dont tout le monde se fait honneur; et tous ceux qui ^soient dépendre leur mission de cet examen la rendoieni outeuse. Les évêques catholiques avoient un titre certain, vA. I n'y avoit qu'eux dont la vocation lût incontestable. On dioit qu'ils en abusoient; mais on ne nioil point qu'ils ne cassent. Ainsi Melancton veulent toujours qu'on les reconût; toujours il soutenoit qu'on avoit tort de ne rien accordf r rOrdre sacré (Lib. iv. ep. 100.). Si on ne rétablissoit leur Qtorité, il prévoyoit avec une vive et inconsolable douleur, ne « la discorde seroit éternelle , cl qu'elle seroit suivie de rignorance, de la barbarie, et de touîe surle de maux. »
S. L*aulorité de r£;;lise nbsolunu'nt nécessnirt; dans les iiiatit'tcs de • la foi.
Il est bien aisé de dire, comme font noî^ rxéîmuvH , ^\\\v>w
a une vocation extraordinaire ; que FÉglise n'est pas attachée comme les royaumes à une succession établie, et que les matières de religion ne se doivent pas juger en la même forme que les affaires sont jugées dans les tribunaux. Le vrai tribunal, dit-on, c'est la conscience, où chacun doit juger des choses par le fond , et entendre la vérité par lui-même : ces choses , encore une fois , sont aisées à dire. Melancton les disoit comme les autres {Lib, i. ep,S9,) ; mais il sentoit bien dans sa conscience qu'il falloit quelque autre principe pour former l'Église. Car aussi pourquoi seroit-elle moins ordonnée que les empires? Pourquoi n'auroit-elle pas une succession légitime dans ses magistrats? Falloit-il laisser une porte ouverte à quiconque se voudroit dire envoyé de Dieu, ou obliger les fidèles à en venir toujours à l'examen du fond, malgré l'incapacité de la plupart des homm'es? Ces discours sont bons pour la .dispute ; mais quand il faut finir une affaire, mettre la paix dans l'Église, et donner sans prévention un véritable repos à sa conscience, il faut avoir d'autres voies. Quoi qu'on fasse, il faut revenir à l'autorité, qui n'est jamais assurée, non plus que légitime , quand elle ne vient pas de plus haut^ et qu'elle s'est établie par elle-même. C'est pourquoi Melancton vouloit reconnoître les évêques que la succession avoit établis , et ne voyoit que ce remède aux maus de l'Église.
24. Sentiment de Melancton sur la nécessité de reconnaître le Pape et les évêques.
La manière dont il s'en explique dans une de ses lettres est admirable (Resp, ad BelL) : « Nos gens demeurent d'ac- » cord que la police ecclésiastique, eii on reconnoît des évé- » ques supérieurs de plusieurs Églises et l'évêque de Rome » supérieur à tous les évêques, est permise. Il a aussi été per- » mis aux rois de donner des revenus aux Églises : ainsi il » n'y a point de contestation sur la supériorité du Pape , et » sur l'autorité des évêques : et tant le Pape que les évêques » peuvent aisément conserver cette autorité : car il faut à » l'Église des conducteurs pour maintenir l'ordre, pour avoir c( l'œil sur ceux qui sont appelés au ministère ecclésiastique,
DES TARIAT10X8, UV. V. 2*25
faires de FEglise. On voit que ses amis, c'est-à-dire les chefs da parti, entrent avec lui dans ces réflexions : pour lui, sa malheureuse nativité ne lui promettoit que des combats infinis sur la doctrine, de grands travaux et peu de fruit (Lib. u. ep. 448.). Il s'étonne, né sur les coteaux approchants du Rhin, qu'on Zut ait prédit un naufrage sur la mer BaltiquH (Lib. n. ep. 93.) ; et appelé en Angleterre et en Danemarck, il se garde bien d'aller sur cette mer. A tant de prodiges et tant de menaces des constellations ennemies, pour comble d'illusion, il se joignoit encore des prophéties. C'étoit uno des foiblesses du parti, de croire que tout le succès en avoit été prédit; et voici une des prédictions des plus mémorables qa'on y vante. En Fan 1516, à ce qu'on dit, et un an devant les mouvements de Luther, je ne sais quel cordelier s'étoit avisé, en commentant Daniel, de dire que la puissance du Pape allait baisser, et ne se relèverait jamais (Mel. lib. i. ep. G5.). Cette prédiction étoit aussi vraie que ce qu'ajoutoit ce nouveau prophète, qu'en 1600 le Turc serait maître de V Italie et de V Allemagne. Néanmoins Melancton rapporte sérieusement la vision de ce fanatique, et se vante de l'avoir en original entre ses mains, comme le frère cordelier F avoit écrite. Qui n'eût tremblé à ce récit? Le Pape est déjà ébranlé par Luther, et on croit le voir à bas. Melancton prend tout cela lourdes prophéties; tant on est foible quand on est prévenu. Après le Pape renversé, il croit voir suivre de près le Turc victorieux ; et les tremblements de terre qui amvoient, le confirment dans cette pensée (Ibid,). Qui le croiroit ca- ^1ble de toutes ces impressions, si toutes ses lettres n'en êtoient remplies? Il lui faut ftiire cet honneur, ce n'étoit pas ses périls qui lui causoient tant de troubles et tant de tourments : au milieu de ses plus violentes agitations on lui entend dire avec confiance : Nos périls me traublent mains que nos fautes (Lib. iv. ep. 70.). Il donne un bel objet à ses douknrs; les maux publics, et particulièrement les maux de l'Église; mais c'est aussi qu'il ressent en sa conscience, comme il Fexplique souvent, la part qu'avoient à ces maux «îeux qui s'étoient vantés d'en Atre les réformateurs. Mais ^'est assez parier en particulier des trouble» AoulXl^Viwv\Vv'^\\
21â HISTOIRE
étoit le coupable , les évêques étoient ses esclaves : ils n « pouvoîent pas être juges. Qui donc tiendroit le concile? X^i Luthériens? de simples particuliers, ou des prêtres soule^^ contre leurs évêques? Quel exemple à la postérité! et puis n'étoient-ils pas aussi les intéressés? N'étoient-ils pas regardés comme les coupables par les Catholiques , qui faisoient sans contestation le plus grand parti, pour ne pas dire ici le, meilleur de la chrétienté? Quoi donc? Pour avoir des jugei', indifférents , falloit-il appeler les Mahométans et les Infldè-] les, ou que Dieu envoyât des Anges? Et n'y avoit-il qu'i accuser- tous les magistrats de rÉglise, pour leur ôter leur l)ouvoir, et rendre le jugement impossible? Melancton avoil trop de sens pour ne pas voir que c'étoit une illusion. QM] fera-t-il? Apprenons-le de lui-même. En 1537, quand lei| Luthériens furent assemblés à Smalcalde, pour voir ce que l'on feroit sur le concile que Paul III avoit convoqué à Mantoue, on disoit qu'il ne falloit point donner au Pape Tan-, torité de former l'assemblée où on de voit lui faire sott; procès, ni reconnoître le concile qu'il assembleroit. Maïs Melancton ne put pas être de cet avis : a Mon avis fut, » dit-il {Lib. iv. ep. 196.), de ne refuser pas absolument le » concile; parce qu'encore que le Pape n'y puisse pas êtrt » juge, toutefois il a le droit de le convoquer, et il faut que » le concile ordonne qu'on procède au jugement. » Voilà . donc d'abord de son avis le concile reconnu ; et ce qu'il y a ici de plus remarquable , c'est que tout le monde demeuroil d'accord qu'il avoit raison dans le fond. «De plus fins que D moi, poursuit-il, disoient que mes raisons étoient subtiles » et VÉRITABLES , mais inutiles ; que la tyrannie du Pape étoil » telle que si une fois nous consentions à nous trouver au » concile , on entendroit que par-là nous accorderions au » Pape le pouvoir de juger. J'ai bien vu qu'il y avoit quelque )) inconvénient dans mon opinion : mais enfin elle étoit la ! » plus honnête. L'autre l'emporta après de grandes disputes; ; )) et je crois qu'il y a ici quelque fatalité. »
DES TARUTIONS, fJV. Yl. 237