‹ Histoire des variations des églises protestantes (volume 2)Chapitre 50 sur 177 · INSTRUCTION · texte numérisé non relu

INSTRUCTION

Donnée au docteur Martin Bucer, par Philippe, I.and^ave de Hesse, sor les choses qu'il doit demander instamment aux docteurs Martin Lutiier,

, et Philippe Melancton, et ensuite, si ceux-ci le jugent à propos, à l'Electeur de Saxe. '

I. Il commencera par leur souhaiter de ma part toute sorte de biens et de prospérités , et leur témoignera combien je serai ravi d'apprendre qu'ils sont en bonne santé de corps et d'esprit. Knsaite, il leur dira que depuis la dernière maladie que Dieu m'a envoyée , j'ai beaucoup réfléchi sur mon état et principalement sur ce que peu de temps après mon mariage , je me suis plongé dans l'adultère et la fornication ; et que mes pasteurs m'ayant ■ouvent exhorté à m'approcher de la sainte Table , je n'ai pas cru ijtevoir le faire depuis quelques années , à cause de ma vie déréglée. Gomment en effet pourrois-je en conscience m'asseoir à la table du Seigneur, pendant que je ne veux point quitter ce genre de vie ? Je sais qu'en le faisant , bien loin de remplir le devoir decbrétien, j'encourrois la juste vengeance du Seigneur. D'ailleurs, j'ai lu dans plusieurs endroits de saint Paul , qu'aucun fornicateor et adultère ne possédera le royaume de Dieu. Étant donc pleinement convaincu que, tandis que je n'aurai point d'autre femme que la mienne , je ne pourrai, de ma vie, m'abstenir de la fornication , de la luxure et de l'adultère , et me corriger de €68 vices , il s'ensuit évidemment que je n'ai rien autre chose à attendre que le bannissement du royaume de Dieu , et de la damnation élernelle. Voici pourquoi je ne puis , avec la femme que fai , m'abstenir de la fornication , de l'adultère et d'autres désordres semblables.

II. Premièrement, quand je l'épousai, je n'avois aucun goût, aucune inclination pour elle ; les officiers de la Cour , les dames qui sont à son service, et plusieurs autres, connoissent son humeur diifidle) son caractère peu aimable ; savent qu'elle sent mauvais, et que quelquefois elle boit avec excès. J'ai peine à m'expliqucr tar ces choses , que j'ai pourtant découvertes à Bucer.

m. Secondement , les médecins savent que je suis d'une com-

plexion vigoureuse. Or , étant souvent obligé de me trouver aux assemblées de l'Empire , où Ton fait bonne chère , il est aisé de voir que je ne puis m'y passer d'une femme , et que d'en amener une d'une si grande qualité , ce seroit un trop grand embarras. IV% Si l'on me demande pourquoi donc j'ai épousé ma femme? J'avoue qu'alors je fis une grande imprudence , de suivre les avis de quelques-uns de mes conseillers , qui maintenant sont morts en grande partie. Je n'ai pas gardé plus de trois semaines la foi du mariage ; et depuis j'ai toujours vécu comme je vis.

V. Mes prédicateurs ne cessent point de me remontrer qu'il est de mon devoir de punir les crimes, tels que la fornication et d'autres. Je voudrois bien le faire ; mais comment oserois-je punir des crimes oii je suis plongé moi-même ? On ne manqueroit pas de me dire : Seigneur j punissez-vous vous-même. D'ailleurs» si j'étois obligé d'aller à la guerre pour la cause de l'Évangile, je ne pourrois m'exposer qu'en tremblant, et en craignant d'aller ao diable , si j'étois tué d'un coup d'épée ou de mousquet. Les prières que j'ai faites à Dieu pour en obtenir ma conversion, ne m'ont pas procuré le moindre changement.

VI. Dans ces circonstances , je me suis mis à lire exactement et avec toute l'attention dont Dieu m'a rendu capable , les Écritures de l'ancien et du nouveau Testament ; où je n'ai point trouvé d'autre conseil , ou moyen convenable à ma situation , que celui dont je viens de parler. Je vois qu'avec la femme que j'ai, mi jk ME FUIS , MI JB ME VEUX chaugcr de vie (j'en prends Dieu a tiîmoim); mais je propose d'user des moyens que Dieu a permis , et non détendus. Les pieux patriarches, Abraham, Jacob, David, Lamech, Salomon , qui, selon saint Paul, Corinlh. x, croyoient, comme nous, en Jésus-Christ, avoient plusieurs femmes; ce qui n'a pas empêché Dieu de donner de grandes louanges à ces saints dans l'ancien Testament , ainsi que Jésus-Christ dans le nouveau. D'ailleurs , la loi de Moïse permet ces doubles mariages, et prescrit ce que doit faire un homme qui a deux femmes.

VII. Si l'on m'objecte que celle permission avoit été donnée à Abraham et aux anciens, en vue du Christ promis, je réponds que la loi de Moïse donne clairement une permission générale, et que ne spécifiant pas ceux qui peuvent avoir deux femmes-, elle n'exclut personne de les avoir. On savoit que le Christ devoit naître de la tribu de Juda ; ce qui n'empêcha pas le père de Samuel , le roi Achab et plusieurs autres , qui n'étoient pas de cette tribu , d'avoir plusieurs femmes. Il est donc faux que cette permission ait été donnée uniquement en vue du Messie promis.

VIII. Ni Dieu, dans l'ancien Testament, ni Jésus-Christ dans le nouveau, m les prophètes, ni les apôtres, ne défendent point à un

homme d'avoir deux femmes , et jamais aucun prophète ou aucun apôlre , n'a puni ou hUnié des rois , des princes, ou même qui que ce soit, pour avoir 4:n deux femmes à la fois; et ne les a jugés coupables de crimes qui excluent du royaume de Dieu. Saiut Paul, qui fait un si grand détail des prévaricateurs qui n'obtiendront point le royaume de Dieu, ne dit rien de ceux qui ont deux femmes^ fl les apôtres , quoique très-attentifs , comme on le voit dans les Acte*, à instruire les gentils convertis âi la foi , de la conduite qu'ils dévoient tenir , et des choses dont ils dévoient s'abstenir , ne leur défendent pas d'avoir deux femmes à la l'ois , Quoique plurieurs d'entre les gentils eu eussent plus d'une. Ils ne le défendent pas non plus aux Juifs , parce que la loi le leur permettoit, et que quelques-uns étoient dans cet usage. Sïiint Paul dit cbirement, qu'un évêque et un minisire ne doit avoir qu'une femme. Or, il n'étoitpas nécessaire de leur donner un tel précepte, s'il étoit vrai qu'il fût défendu indistinctement à tout le monde d'avoir plusieurs femmes.

IX. J'ajoute que même aujourd'hui quelques chrétiens d'Orient ont deux femmes à la fois. Bien plus , l'empereur Valentinien > dont les historiens, saint Ambroise et d'autres savants hommes font l'éloge, avoit deux femmes , et ht une loi pour permettre aux autres d'en avoir aussi deux.

X. Le pape lui - même , de l'autorité duquel je fais fort peu de cas, permit à un certain comte, qui fit un pèlerinage au saint iépulcre, et qui s'étoit remarié, parce qu'il croyoit sa femme norte, de les garder toutes deux à lu fois. Je sais que Luther et Melaucton avoit conseillé au roi d'Angleterre de ne point rompre un premier mariage , mais d'épouser une seconde femme , comme on le voit dans leur consultation motivée. Si l'on me dit qu'ils. ont donné ce conseil , parce que ce prince n'avoit point d'héritier mâle de sa première femme , il me semble qu'on doit avoir encore plus d'égards à la cause alléguée par saint Paul , de prendre une femme , pour ne point tomber dans la fornication. Car il est plus essentiel de mettre la conscience en paix , de pourvoir au saiut de. Pâme et de prescrire une conduite chrétienne , en faisant mèmeabstraction du déshonneur qui en résulte > et de l'intempérance apparente , que de procurer un moyen de se donner des héritiers , puisqu'on doit avoir plus de soin de l'âme que des choses temporelles.

XI. Toutes ces raisons me déterminent à user, pour éviter désormais la fornication et toute impureté, du remède et du moyen dont je ne doute en aucune sorte que Dieu ne permette de se servir. Je neveux pas demeurer plus longtemps dans les lacets du démon, et je ne puis ^ ni ne veux m'en tirer que dans celte voie. C'est pour-

quoi je demaDde à Lulher , à Melanctonet à Bucer même , de décider si je puis m'en servir licitement.

Xlf. S'ils craignent que leur décision ne tourne à scandale en ce temps , et ne nuise aux affaires de l'Évangile , dans le cas où elle seroit imprimée , je souhaite au moins , qu'ils me donnent une déclaration par écrit , que si je me mariois secrètement. Dieu n'y se< I oit point offensé ; qu'eux-mêmes regarderoient ce mariage comme valide et me permettroient de chercher les moyens de le rendre public avec le temps , en sorte que la femme que j'épouserai ne passe point pour une femme malhonnête , mais pour une personne honnête. Je les prie de faire attention que si la femme que je dois épouser étoit sensée agir en cela d'une manière peu chrétienne et déréglée , ce seroit la perdre d'honneur. D'ailleurs , comme mon commerce avec cette femme ne peut pas toujours demeurer secret, il arriveroit , si je persistois à cacher mon mariage , que dans la suite du temps, l'Église qui ne sauroit point pourquoi j'habiterois avec elle, en seroit scandalisée.

XIII. Qu'ils né craignent pas non plus que mon second mariage me porte à maltraiter ma première femme , à me retirer de sa compagnie , et à lui témoigner moins d'amitié que par le passé ; puisqu'au contraire , je veux dans cette occasion porter ma croix, faire à ma première femme tout le bien que je puis , et contiDuer d'habiter avec elle. Je veux aussi laisser mes États aux enfants que j'ai eus d'elle, et donner à ceux qui me viendront de la seconde des apanages convenables. Qu'ils me donnent donc, au nom de Dieu , le conseil que je leur demande , et qu'ils viennent à mon secours sur un point qui n'est pas contre la loi de Dieu, afin que je puisse vivre et mourir plus gaiement pour la cause de l'Évangile, et en entreprendre plus volontiers la défense. Démon côté , je ferai tout ce qu'ils m'ordonneront , selon la religion et la raison; soit qu'ils me demandent les biens des monastères, soit qu'ils désirent d'autres choses.

XIV. Mon dessein n'est pas de multiplier mes femmes, mais seulement d'en avoir une outre celle que j'ai déjà. Je me propose, dans cette affaire, de n'avoir aucun égard au monde ni à son faste , mais d'avoir Dieu en vue et de bien examiner ce qu'il ordonne , ce qu'il défend , et ce qu'il laisse à notre liberté. L'Empereur et le monde me permettroient aisément , ainsi qu'à tout autre d'entretenir publiquement des femmes prostituées ; mais ils 'luroient peine à permettre d'avoir à la fois plus d'une femme. Ils défendent ce que Dieu permet, et tolèrent ce que Dieu défend; comme on le voit à l'égard des prêtres , auxquels il ne permettent pas d'avoir une femme , quoiqu'ils leur permettent de vivre avce des prostituées. Au reste , les ecclésiastiques nous haïssent déjà

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tellement, qu'ils ne nous haïront ni plus ni moins pour cet artide« qui permeltroit aux chrétiens la polygamie.

XV. Bucer fera observer à Luther et à Melancton « que si , contre ce que j'espère , ils ne me procurent aucun secours , je roule *dans mon esprit plusieurs desseins, entre autres de faire solliciter l'Empereur de m'accorder cette permission, quelque argent qu'il dût m*en coûter pour gagner des solliciteurs. L*Kmpereur ne voudra pas me l'accorder sans la dispense du Pape, dont je ne me soucie guère. Mais pour celle de l'Empereur , je ne la dois pas mépriser : quoiqu'au reste j'en ferois peu de cas , si je ne croyois d'ailleurs que Dieu a plutôt permis que défendu ce que je souhaite.

XVI. Si la tentative que je fais de ce côtë-Ià, c'est-à-dire, du côté de Luther, ne me réussit pas, uue crainte humaine me porte h demander le consentement de l'Empereur , qui , comme je l'ai déjà dit, n'est pas à mépriser ; je me flatte d'en obtenir tout ce que je voudrai, eu donnant une grosse somme d'argent à quelques-uns de ses ministres. Mais quoique pour rien du monde je ne voulusse me retirer de l'Eglise > en me laissant entraîner dans quelque démarche qui fût contraire à ses intérôls, je crains pourtant que les ministres impériaux ne saisissent celte circonstance pour m'cngager à quelque chose qui ne seroit pas utile à cette cause et à ce parti. Je demande donc qu'ils me donnent le secours que j'attends, de peur que je ne sois contraint de l'aller chercher en quelque autre lieu moins agréable, puisque j'aime mille fois mieux devoir mon repos à leur permission , qu'à celle de rc:mpcreur, ou de tout autre homme. Cependant je n'aurois pas confiance dans leur permission même , si ce que je demande n'avoit pas un fondement solide dans la sainte Écriture, comme je Tai fait voir plus haut.

XVII. Enfin je souhaite encore une fois d'avoir par écrit le sentiment de Luther , de Melancton et de Bucer , afin que désormais je puisse réformer ma conduite , m'approcher en bonne conscience du sacrement, et traiter avec plus de liberté et de confiance les affaires de notre religion.

Donné à Melsingue, le dimanche après la sainte Catherine ,

5/^/2é Philippe ; Landgrave de liesse.

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