Contradiction manifeste dans la doctrine anglicane
Et certainement je ne pense pas qu'on puisse rien imaginer de plus contradictoire d'un côté , que de dénier aux rois Tadministration de la parole et des sacrements; et de l'autre, de leur accorder l'excommunication, qui en effet n'est autre |ehose que la parole céleste armée de la censure qui vient du ciel, et une partie des plus essentielles de l'administration ies sacrements , puisque assurément le droit d'en priver les fidèles, ne peut appartenir qu'à ceux qui sont aussi établis de Ûieu pour les leur donner. Mais l'Église anglicane est encore ^ée plus loin , puisqu'elle attribue à ses rois, et à l'autorité séculière, le droit d'autoriser les Rituels et les Liturgies, ^l même de décider en dernier ressort des vérités de la foi , c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus intime dans l'administration des sacrements, et de plus inséparablement attaché à la prédication de la parole. Et tant sous Henri VIII que dans les règnes suivants , nous ne voyons ni Liturgie , ni Rituel , ni Confession de foi , qui ne tire sa dernière force de l'autorité des Rois et des Parlements, comme la suite le fera connoître. On a passé jusqu'à cet excès , qu'au lieu que les Empereurs orthodoxes , s'ils faisoient anciennement quelques constitutions sur la foi, ou ils ne le faisoient qu'en exécution des décrets de l'Église , ou bien ils en attendoient la confirmation de leurs ordonnances : mais on enseignoit au contraire, en Angleterre, « que les décisions des conciles sur la foi, n'avoit » nulle forcç sans l'approbation des princes » (i/, part, liv. i. p. 251.); et c'est h belle idée que dotvtvoW C:TOKWv«t ^
doit naturellement à son prince pour le temporel : et, sans protestation, nous avons toujours bien entendu que Tune n'apporte point de préjudice à Tautre. Mais enfin, ou ce ser- \ ment est une illusion, ou il oblige à reconnoître la puissance spirituelle du Pape. Le nouvel archevêque la reconnut donc, quoiqu'il n'y crût pas. M. Burnet avoue que cet expédient étoit peu conforme à la sincérité de Cranmer (Burn. T. i. li?. II. p. i90.): et pour adoucir comme il peut une si criminelle dissimulation, il ajoute un peu après: « Si cette conduite ne » fut pas suivant les règles les plus austères de la sincérité, ^ » du moins on n'y voit aucune supercherie. » Qu'appelle-t-on * donc supercherie? et y en a-t-il de plus grande que de jurer ce qu'on ne croit pas, et se préparer des moyens d'éluder son serment par une protestation conçue en termes si vagues! Mais M. Burnet ne nous dit pas que Cranmer, qui fut sacré avec toutes les cérémonies du Pontifical, outre ce serment dont il prétendoit éluder la force, fit d'autres déclaration» contre lesquelles il ne réclama pas: comme de « recevoir » avec soumission les traditions des Pères, et les constitution» » du saint- siège apostolique ; de rendre obéissance à saint » Pierre en la personne du Pape, son vicaire, et de ses suc- » cesseurs, selon l'autorité canonique; de garder la chasteté» {Pont, Rom. in consec. Episc.) : ce qui, dans le desseln.cle l'Église, expressément déclaré dès le temps qu'on y reçoit le sous-diaconat, emportoit le célibat et la continence. Voilà ce que M. Burnet ne nous dit pas. 11 ne nous dit pas que Cranmer dit la messe selon la coutume avec son consacrant. Cranmer devoit encore protester contre cet acte, et contre toutes les messes qu'il dit en officiant dans son Église; du moins durant tout le règne de Henri VIII, c'est-à-dire, trente ans entiers. M. Burnet ne nous dit pas toutes ces belles actions de son héros. Il ne nous dit pas qu'en faisant des prêtres, comme | il en fit sans doute durant tant d'années, étant archevêque, . \ il les fit selon les termes du Pontifical, oh Henri ne changea rien, non plus qu'à la messe. Il leur donna donc le pouvoir « de changer par leur sainte bénédiction le pain et le vin an T) corps et au sang de Jésus-Christ, et d'offrir le sacrifice, et » dire la messe tant pour les vivants que pour les morts «(Pou/.
DBS TABIATlO^rS^ LIT. VU. 279
Bom. in ord. Presbyt,). 11 eût été bien plus important de pro. tester contre tant d'actes si contraires au luthéranisme, que ^ contre le serment d'obéir au Pape. Mais c'est que Henri Ylll, qa'une protestation contre la primauté du Pape n'offensoit pas, n'auroit pas souffert les autres : c'est pourquoi Cranmer dissimule. Le voilà tout ensemble luthérien, marié, cachant son mariage, archevêque selon le Pontifical romain, floomis au Pape, dont en son cœur il abhorroit la puissance, disant la messe qu'il ne croyoit pas, et donnant pouvoir de la dire; et néanmoins, selon M. Burnet, un second Athanase, un second Cyrille, un des plus parfaits prélats qui fut jamais dans TËglise. Quelle idée nous veut-on donner, non-seulement de saint Athanase et de saint Cyrille, mais encore de saint Basile, de saint Ambroise, de saint Augustin, et en un mot de tons les saints, s'ils n'ont rien de plus excellent ni de moins défectueux qu'un homme qui pratique durant si longtemps ce qa'il croit être le comble de Tabomination et du sacrilège? Voilà comme on s'aveugle dans la nouvelle Réforme, et comme les ténèbres, dont l'esprit des Réformateurs a été couvert, se répandent encore aujourd'hui sur leurs défenseurs.
i 2. Réflexion sur la prétendue modération de Granmer.
M. Burnet prétend que son archevêque fit ce qu'il put pour Oe pas accepter cette éminenle dignité, et il admire sa modération. Pour moi je veux bien ne pas disputer aux plus grands ennemis de l'Éghse certaines vertus morales qu*bn trouve dans les philosophes et dans les païens, qui n'ont été dans les hérétiques qu'un piège de Satan pour prendre les foibles, et une partie de l'hypocrisie qui les séduit. Mais M. Burnet a trop d'esprit pour ne pas voir que Cranmer, qui avoit pour lui Anne de Boulen, dont le Roi étoit si épris; qui faisoit tout ce qu'il falloit pour favoriser les nouvelles amours de ce prince, et qui, après s'être déclaré contre le mariage de Catherine, se rendoit si nécessaire pour le rompre, sentoit bien que Henri ne se pouvoit jamais donner un plus favorable archevêque ; de sorte que rien ne lui étoit plus aisé que d'avoir Tarchevêché en le refusant, et de joindre à l'honneur d'une à grande préiature colui do\a vwo^(^t^V\^^.
"15. Graïuner procède au divorce : il prend la qualité de légat du saifv ^ Siège dans la sentence.
En effet, dès que Cranmer y fut élevé, il commença à travailler dans le parlement à déclarer la nullité du mariage. Dès Tannée d'auparavant, c'est-à-dire en 1532, le Roi avoit déjà épousé Anne de Boulen en secret : elle étoit grosse, et iJ étoit temps d'éclater {Burn. T. i. liv, lup, 191.). L'arche- ^ vêque, qui n'ignoroit pas ce secret, se signala en cette rencontre (Ibid. 186.), et témoigna beaucoup de vigueur à flatter le Roi. Par son autorité archiépiscopale il lui écrivit une grave lettré sur son mariage incestueux avec Catherine (T. i. liv, II. p. 193.): mariage, disoit-il, qui scandalisoit tout le monde; et lui déclaroit que pour lui, il n' étoit pas résolu à souffrir davantage un si grand scandale. Voilà un homme bien courageux, et un nouveau Jean-Baptiste. Là-dessus il cite le le Roi et la Reine devant lui : on procède. La Reine ne comparoît pas; l'archevêque par contumace déclara le mariage nul dès le commencement, et n'oublia pas dans sa sentence de prendre la qualité de légat du saint-siége, selon la coutume des archevêques de Cantorbéri. M. Burnet insinue qu'on crut par là donner plus de force à la sentence, c'est-à-dire, que l'archevêque, qui en son cœur ne reconnoissoit ni le Pape, ni le saint-siége, vouloit pour l'amour du Roi prendre la qualité la plus favorable à autoriser ses plaisirs. Cinq jours après il approuva le mariage secret d'Anne de Boulen, quoique fait avant la déclaration de la nullité de celui de Catherine ; et l'archevêque confirma une procédure si irrégulière.
■14. Sentence de Clément VIÏ, et emportement de Henri contre le saint-siège.
On sait assez la sentence définitive de Clément VII contre le roi d'Angleterre. Elle suivit de près celle que» Granmer avoit donnée en sa faveur. Henri, qu'on avoit flatté jàe quelque espérance du côté de la Cour de Rome, s'étoit de nouveau soumis à la décision du saint-siége, même depuis le jugement de l'archevêque. Je n'ai pas besoin de raconter jusqu'à quel excès de colère il fut transporté; et M. Burnet avoue lui-même, qu'il ne garda aucune me^uxe daus son res-
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sentiment (T. i. liv. u. p. 199.)- Dès là donc il commença de pousser à Textrémité sa nouvelle qualité de chef souverain de ^Église anglicane sous Jésus-Christ,
fô.|fonia et Fischer condamnés à mort pour n'avoir pas voulu recon- Dottre le Roi comme chef de l'Eglise.
(1534.) Ce fut alors que Tunivers déplora le supplice des lleni plus grands hommes d'Angleterre en savoir et en piété ; Thomas Morus, grand chancelier, et Fischer, évoque de Rochestre. M. Burnet en gémit lui-même, et regarde la fin tragique de ces deux grands hommes comme une tache à la vie de Henri (Ibid. p. 227. 229. etc. liv. m, p. 483 et suiv.).
Ds furent les deux plus illustres victimes de la primauté ecclésiastique. Morus, pressé de la recounoître, fit cette belle réponse : qu'il se défieroit de lui-même s'il étoit seul contre tout le Parlement ; mais que s'il avoit contre lui le grand conseil d'Angleterre, il avoit pour lui toute l'Église, ce grand conseil des chrétiens {Ibid. 228.). La fin de Fischer ne fut pas moins belle ni moins chrétienne.
46. Date mémorable du commencement des cruautés de Henri , et de ses autres excès.
Alors commencèrent les supplices indifféremment contre les Catholiques et les Protestants, et Henri devint le plus san- ^inaire de tous les princes. Mais la date est remarquable. «Nous ne voyons nullement, dit M. Burnet, que la cruauté » lui ait été naturelle: il a régné, poursuit-il, vingt-cinq ans » sans faire mourir autre personne pour crime d'État, » que deux hommes, dont le supplice ne lui peut élre reproché. Dans les dix dernières années de sa vie, il ne garda, dit le même auteur, aucunes mesures dans ses exécutions (T. i. lib. m. p. 242.). M. Burnet ne veut ni qu'on l'imite, ni aussi qu^on le condamne avec une extrême rigueur; mais nul ne le condamne plus rigoureusement que M. Burnet lui-même. C'est lui qui parle ainsi de ce prince (Prœf.) : « Il fit des T» dépenses excessives, qui l'obligèrent à fouler ses peuples ; » il extorqua du parlement par deux fois un acquit de toutes 9 ses dettes; il fahifin sa monnaie, cA cov[\V£\\\.\>\^a\^^>\Vç^^
» actions indignes d'un roi. Son esprit chaud et emporté le » rendit sévère et cruel; il fit condamner a mort un bon » nombre de ses sujets pour avoir nié sa primauté ecclésiasy> tique, entre autres Fischer et Morus, dont le premier étoit » fort vieux, et Vautre pouvoit passer pour Thonneur de » l'Angleterre, soit en probité ou en savoir. » On peut voir le reste dans la préface de M. Burnet; mais je ne puis oublier ce dernier trait : « Ce qui mérite le. plus de blâme, c'est, » dit-il, qu'il àonna l'exemple pernicieux de fouler aux pieds » la justice, et d'opprimer l'innocence, en faisant juger des » personnes sans les entendre. » M. Burnet veut avec tout cela que nous croyions, qu'encore que pour des fautes légères il traînât les gens en justice, néanmoins a les lois présidoient » dans toutes ces causes-là ; les accusés n'étoient ni poursuivis » ni jugés que conformément au droit » {Liv, m. p. 243.) : comme si ce n'étoit pas le comble de la cruauté et de la tyrannie, de faire des lois iniques, comme fut celle de condamner des accusés sans les ouïr, et de tendre des pièges aux innocents dans les formalités de la justice. Mais qu'y a-t-il de plus affreux que ce qu'ajoute ce même historien {Tom. i. liv, m. p. 243). (( Que ce prince, soit qu'il ne pût souffrir qu'on » lui contredît, soit qu'il fût enflé du titre glorieux de chef de » l'Église que ses peuples lui avoient déféré, soit que les » louanges de ses flatteurs l'eussent gâté, se persuadoit que » tous ses sujets étoient obligés de régler leur foi sur ses » décisions. » Voilà, comme dit M. Burnet, dans la vie d'un prince, des taches si odieuses, qu'un honnête homme ne saurait l'en extuser-; et nous sommes obligés à cet auteur de nous avoir par son aveu sauvé la peine de rechercher des preuves de tous ces excès, dans des histoires qui auroient pu paroître plus suspectes. Mais ce qu'on ne peut dissimuler, c'est que Henri, auparavant si éloigné de ces horribles désordres, n'y tomba, de l'aveu de M. Burnet, que dans les dix dernières années de sa vie, c'est-à-dire, qu'il y tomba incontinent après son divorce, après sa rupture ouverte avec l'Église, après qu'il eut usurpé, par un exemple inouï dans tous les siècles, la primauté ccc\èmsl\ç\ue •. el oa est forcé d'avouer qu'une des causes de son \>roà\^vewTi «N^w^^m^^vVVaX. ^^ ^^vt^
dulre, est postérieure, et de Tan 1556. Et quoi qu'il en soit, c'est un préjugé favorable pour la dispense de Jules II et poor la sentence de Clément VII, que ces Papes aient trouvé des défenseurs parmi ceux qui ne cherchoient , à quelque prix que ce fût, qu'à censurer leurs actions.
Les Protestants d'Allemagne furent si fermes dans ce sentiment, qu'avec toutes les liaisons qne Granmer avoitdès lors jrec eux, il n'en put engager aucun dans le sentiment du roi d'Angleterre, que le seul Osiandre son beau -frère, dont nous terrons dans la suite que l'autorité ne devoit pas être fort considérable.