‹ Histoire des variations des églises protestantesChapitre 14 sur 59 · V. Ignorance de ce ministre sur la loi des mariages · texte numérisé non relu

V. Ignorance de ce ministre sur la loi des mariages

Mais venons au fond. Il est question de savoir si Luther , Melancton , Bucer , ces trois piliers de la Réforme , ont eu droit de dispenser le landgrave de la loi de l'Evangile qui réduit le mariage à l'unité; et par là d'établir une doctrine directement contraire à celle de tout ce qu'il y a jamais eu de chrétiens dans l'univers. Le ministre s'embarrasse ici d'une si terrible manière , qu'on ne comprendroil rien dans tout son discours, si pour le rendre plus intelligible on ne tâchoit de le réduire à quelques principes. Voici donc comme il raisonne : « Les lois naturelles , dit-il ', sont entièrement in- » dispensables : mais quant aux lois positives, telles que sont » celles du mariage, on en peut être dispensé, non-seule- » ment parle législateur, mais encore par la souveraine né- » cessité. Ainsi, continue-t-il, les enfants d'Adam et de Noé » se marièrent au premier degré de consanguinité, frères et » sœurs, quoiqu'ils n'en reçurent dispense, ni du souve- » rain Législateur, ni de ses ministres : la nécessité en dis- » pensa ». Dissimulons pour un temps la prodigieuse ignorance de ce ministre, qui premièrement ose avancer que les enfants de Noé se marièrent frères et sœurs comme ceux d'Adam. Où a-t-il rêvé cela? l'Ecriture dit expressément et répète cinq ou six fois, que les trois enfants de Noé avoienl leurs femmes dans l'arche, dont ils eurent des enfants après le déluge ' : mais qu'elles fussent leurs sœurs, c'est ce qu'on ne voit nulle part. Qui les auroit obligés à épouser leurs sœurs avant que d'entrer dans l'arche ( car ils entrèrent

' Lett. vni. p 57. — "* Geu. vi.vw. \U'.. \\ x.

mariés) pendant que toute la terre étoit pleine d'hommes, et où M. Jurieu pourroit-il trouver alors cette souveraine nécessité qu'il nous allègue? Il n'en paroît pas non plus dans la suite : les enfants de l'un des trois frères pouvoient choisir une femme dans la famille des autres : de cette sorte, sans se marier frères et sœurs au premier degré de consanguinité, comme l'assure M. Jurieu, les mariages pouvoient se faire entre les germains; et on sait où le ministre a pris le contraire. Mais celle erreur n'*esl rien en comparaison de celle où il tombe , lorsqu'il conclut par ses raisons, que le mariage d'entre frères et sœurs n'est pas contre la loi naturelle, sous prétexte qu'ail s'en est fait de semblables dans l'origine des choses ; par où il montre qu'il ne sait pas même qu'il y a un ordre entre les lois naturelles, les moindres cédant aux plus grandes. Ainsi , lorsque les enfants d'Adam se marièrent ensemble au premier degré de consanguinité, ce ne fut pas une dispense de la loi naturelle, qui défend le mariage de frère à sœur; mais l'effet de la subordination de cette loi à une autre loi plus essentielle, et si on peut parler ainsi, plus fondamentale, qui étoit celle de continuer le genre humain.

Il n'y a donc rien de plus mauvais sens à votre ministre, que de parler ici de dispense. Mais après tout s'il en falloit une ou pour les enfants d'Adam, ou enfin, s'il plaît au ministre, pour ceux de Noé, elle étoit suffisamment renfermée dans ce commandement exprès de Dieu : Croissez^ et multipliez^ et remplissez la terre \ Commandement donné aux premiers hommes dès l'origine du monde, et qui obligeroitsans difficulté en pareil cas ; mais commandement que Dieu daigna bien encore r^'itérer à Noé et à ses enfants' : de sorte qu'avoir recours à la seule nécessité dans cette prétendue dispense, sans y reconnoître l'expresse autorité du Législateur, c'est assurément une ignorance du premier ordre. Mais c'en est une de la même force de ne pas entendre dans ce précepte divin la voix même de la nature, qui veut être multipliée et qui ne veut pas périr, parce que son auteur l'a faite

• Gcjj. r. 28. — -Ibid. rx. t.

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pour durer. C*est aussi pour cette raison qu'il a créé les deux sexes , qu'il les a bénis, qu'il y a répandu sa fécondité , et quelque image de Téternelle génération de son Fils : ce qui fait que leur union est autant de droit naturel, que leur distinction ; de sorte que c'est sans raison qu'on a ici recours aux lois positives.

Il ne falloit donc pas dire si absolument que les lois du mariage sont des lois positives , et que le mariage est de pure institution : comme s'il n'étoit pas fondé sur la nature même, ou que la sainte société de l'homme et de la femme , avec la production et l'éducation des enfants, ne fût pas au fond de droit naturel, sous prétexte que les conditions en sont réglées dans la suite par les lois positives.

Mais il y a encore ici une autre erreur : c'est qu'en parlant des lois positives qui ont réglé le mariage, le ministre oublie de dire ce qui étoit en ce cas le principal , qui est qu'elles sont divines , par conséquent indispensables de leur nature tant qu'elles subsistent : et si M. Jurieuy avoit pensé, il n'auroit pas dit comme il fait, que la souveraine nécessité puisse dispenser de ces lois; puisque c'est dire que Dieu commande des choses dont il est souvent nécessaire de se dispenser ; doctrine aussi ridicule qu'elle est inouïe. Mais laissons ignorer ces choses à notre ministre, et efforçons-nous de comprendre oii il en veut venir par tous ces détours.

VI. Nouveaux articles de Réforme proposés par M. Jurieu sur le mariage

et sur le divorce.

Ce fondement des dispenses des lois positives , même divines, par la souveraine nécessité étant supposé, M. Jurieu passe au divorce dont il ne s'agit nullement dans celte affaire; puisque le landgrave, sans faire divorce avec sa femme en prit une autre, et demeura également avec les deux. Mais puisque M. Jurieu pour embarrasser la matière veut nous parler du divorce, ayons la patience de l'entendre. « Les lois, » dit-il •, qui regardent le divorce, ne sont point d'une autre » nécessitéque celles qui regardent lesdegrés dans lesquels les

'Loti. vijï. p. J8- c. ?..

nariages sont incestueux : ni Dieu ni les hommes n'en dis- )ensent plus : mais au moins la nécessité en peut dispenser, -.e Seigneur Jésus-Christ déclare que l'adultère dissout le nariage, et qu'un homme qui y surprend sa femme la peut ibandonner et en prendre une autre : c'est la raison de la lécessitéqui fait cela, et non pas la nature et l'adultère ». "îe donnons pas ici le plaisir à notre ministre de nous dérner sur la question de l'adultère et de la dissolution du riage en ce cas : mais si c'est là une dispense, qu'il reconsse du moins que l'autorité du Législateur y intervient , squ'il l'attribue lui-même à notre Seigneur. Passons outre. « L'apôtre saint Paul, poursuit M. Jurieu ', lous donne un autre cas de nécessité qui dispense des lois lu mariage : c'est le refus de la cohabitation )). Voici une ivelle doctrine, et de quoi grossir les Variations, si on enjne que le mariage contracté entre les fidèles après le baple peut se rompre , même quand au lien , par le refus de le des deux parties. Luther l'a dit; je le sais , et je m'en 1 étonné ' : mais je ne croyois pas que ces excès fussent rouvés dans la Réforme. Les lumières y croissent tous les rs, et le ministre ne fait a aucune diflicullé qu'un maii ont la femme seroit entre les mains des Barbares, sans ucune espérance de pouvoir être retirée, après y avoir fait Dut ce qui est possible, pourroit légitimement passera un utre mariage ,• de même que les lois civiles permettent à me femme dont le mari est absent durant plusieurs anlées, de présumer son mari mort et de se remarier ^ ». us allons loin par ces principes : la perpétuelle indispoioD survenue à un mari ou à une femme, n'est pas un emchement moins invincible , que l'absence ou la captivité toe : il faut donc que les mariés se quittent impitoyableentdans ces tristes états. Mais l'incompatibilité des humeurs, aladie des plus incurables , ne sera pas un empêchement oins nécessaire. M. Jurieu n'a qu'à suivre son raisonnement : irses soins le mariage deviendra si libre, qu'il n'y aura plus te plaindre de ses contraintes ou de ses inconmiodités ;

'Lclt. vi;2. p. 'f9. — - Var. llv. m. u il, — "^ Juv. A.cU. \\\\.\\>v^.

tSlâ QUATRIÈME AVERTISSEMENT

et les apôjres auront eu tort de dire à leur maître, lorsqu'il défendoit si sévèrement le divorce : « Maître , si telle est la » la condition du mari et de la femme, il vaut mieux ne se » pas marier * » . Quand ils parloient de cette sorte , ils ne songeoient pas aux commodités que le christianisme réformé devoit apporter aux mariages. Yoilà des facilités et des complaisances que notre discipline ne connoit pas. La Réforme devoit du moins les chercher dans TEcriture, où elle se vante de trouver toute sa doctrine ; et nous ne croyons pas qu'elle dût régler les consciences sur les tolérances de la loi civile pour la plupart abolies.

Pour nous, il y a longtemps que nous en avons purgé U christianisme. C'est une règle inviolable parmi nous de ni permettre les secondes noces à Tune des parties, qu'après quf les preuves de la mort de l'autre sont constantes. On n^i point d'égard aux captivités ni aux absences les plus longues.. Les papes, que la Réforme veut regarder comme les auteu du relâchement, n'ont jamais laissé affoiblir cette sainte di cipline '. L'Eglise parle pour l'absent, et ne permet qu'on l'oublie, ni qu'on mette au rang des morts celui po qui le soleil se lève encore. M. Jurieu nous apprend que « » droit commun de l'Etat des Provinces-Unies et de tous l » Etats protestants, et que l'absence invincible et la perte ii » réparable du mari ou de la femme après quelques années » est réputée une mort'». Mais comment est-ce qu'on p croire l'absence d'une personne invincible, et sa perte in parable tant qu'elle est vivante? Cependant cest le droj commun de tous les Etats protestants; et les exemples conséquent en sont ordinaires : une absence de quelques nées a cet affet. Apparemment; ces quelques années s'écoulec bien vite : car un chrétien réformé ne peut pas attendre longp temps la liberté de sa femme , quoiqu'il la sache vivante : i suffit qu'il en croie la perle irréparable pour lui , selon l'é de ses affaires. Si elles l'appellent à Batavia ou plus loin, que sa femme ne puisse supporter la mer, après quelques

' Muith. XIX. 10. — - FjvI. ca\). lu prtcscatia , de Sijonsal. liv. IfL Décréta/, lit. i ,- cap. 19. — ^ Leli. \\\. v- Vc»^. \

SLR LES LETTRES DE M. JURIEl?. 215

ies, M. Jurieu, et si nous Ten croyons, ledroil commun de la éforme, lui pennellra d'en prendre une autre. Qui peut outer après cela de l'empêchement d'une maladie incurable? iulle absence ne sera jamais plus irrcparîible; et il est plus isé de s'échapper d'une captivité, quelque dure qu'on se 'imagine, que de guérir de telle maladie. Un confrère de I. Jurieu lui reproche ses facilités' : mais il le traite d'igno- •anl, et méprise sa critique. Cet auteur, dit-iP, ne sait rien, i critique tout. Pour les papes , dans ces occasions ils conjeillentla prière, le jeûne , la patience ; et Jésus-Christ ayant prononcé si absolument, que i" homme ne sépare pas ce que dieu a uni % nous ne trouvons point de nécessité qui dispense de celte loi. Si la Réforme l'a corrigée , nous ne voulons pas être réformés à ce prix. Mais enfin, passons tout ceci à M. Jurieu, et tâchons devoir à la fin s'il conclura quelque chose en beur de la permission donnée au landgrave.

VU. Étrange idée du divorce et suite d*extrayagances.

« Il faut, dit-il *, observer après cela que le divorce est une

• espèce de polygamie » . Voici une étrange idée : le divorce, [ai est la rupture du lien du maria{;e , est un moyen de l'éendre et d'établir la polygamie. Mais voyons la preuve du iinistre : « Car celui, dit-il, qui se marie à une autre femme,

• la première étant vivante, a plusieurs femmes actuellement, » encore qu'il n'habite pas avec les deux ensemble ». A la bonne heure : qu'on permette donc au landgrave de faire dirorce avec sa femme , puisqu'on veut lui en donner une au- Ire. Ce sera sans doule un attentat contre l'Évangile ; mais bien moindre que d'autoriser hautement la polygamie à Teieraple des Mahométaus , et de vouloir mettre deux femmes également légitimes dans un même lit nuptial.

VIIL Application des principes de M. Jurieu à TafTaire du landgrave.

Au reste , je laisse passer pour un peu de temps cette krange proposition, qu'une épouse qu'on abandonne, et sur

' Rép. d'un minisln^ sur le sujet des p. Propli. d» natipli.,<eXc. — - Jur, <tt. XXI. — * AJîilib. \}x. 6, - ' Jur. Ijett. viii.

21 i QLATUIÈME AVERTISSIiJIKNT

laquelle on n'a plus aucun droit , non plus qu'elle sur nous , le contrat étant résolu de part et d'autre , soit encore une épouse : je laisse , dis-je , passer cela par le désir qui me presse, je l'avoue , de voir enfin les conclusions que le ministre prétend tirer de ces deux principes : les voici : a Tou- » tes ces considérations font voir que les théologiens luthéf) riens, qui eurent la complaisance de permettre au landgrave » de prendre une seconde femme du vivant de la première ^ » se sont trompés beaucoup plus dans le fait que dans lej » droit' ». C'est directement le contraire. Le fait étoit que 1 landgrave leur déclaroit fort grossièrement et sans équivoque ce que j'ai honte de répéter, qu'il ne vouloit ni ne pouvait contenter de sa femme'' ; et le droit étoit de juger que c'étoi là un moyen légitime d'en avoir un autre. Us se trompe donc beaucoup moins dans le fait, qui pouvoit dépendre e quelque ifaçon de la bonne foi du prince , que dans le droi qui étoit constant par l'Évangile, oii il est clair qu'on ne pe avoir qu'une seule femme , sans que jamais on ait douté cette règle. Mais passons, g Le principe sur lequel ils se so » fondés (Luther et ses consultants) , c'est que les lois di » mariage étant des lois positives, la nécessité en certains » en dispensoit». Il falloit avoir ajouté , quoiqu'elles fusse divines : et l'erreur seroit en ce cas de reconnoître des n cessités contre ces lois ; puisque c'est donner le moyen d les éluder et de s'élever au dessus de Dieu. Poursuivorf « Us ont fondé cette maxime sur la permission que donnedi » Jésus-Christ et saint Paul de rompre les liens du mariagi » en certains cas ». Mais au contraire , bien éloignés d'avol fondé leur résolution sur la permission de rompre ce mariagi ils ont si bien supposé qu'il n'y avoit pas lieu de le rompre qu'ils ont donné au landgrave une autre femme sans le sépa rer d'avec la sienne : en sorte que ce n'étoit plus deux persot nés dans une même chair , comme Jésus-Chrit Tavoit com mandé ^ ; mais trois , contre son précepte , et contre le sacr mystère du mariage chrétien, qui ne donne à un mari qu'un seule épouse, comme il ne donne à Jésus-Christ qu'une seul

' Jur Lett, vm. p. à'i.— - InsL du Laml. Var. liv. vi.— Hïattii. xix.5.

SUR LES LETTRES DE 31. jnilEf. :21.')

ise. Mais voici la conclusion plus ridicule et plus indigne , se peut, que tout le reste : a Ils peuvent, dit-il', avoir oussé ce principe trop loin , en retendant à la polygamie )rinelle : s'ils se sont trompés en cela , leur erreur vient e ce que j'ai dit, que le divorce est une espèce de polygnlie ; et ils out confondu la polygamie directe avec la polyamie indirecte : ce qui n'est qu'une erreur humaine ». Si ir éluder une loi expresse de Jésus-Christ, il ne faut qu'emrasser un discours , et en pousser l'ambiguïté jusqu'à la nière extrémité où Ton peut aller ; le ministre a gagné sa se : mais tachons de développer, s'il est possible, l'obscui affectée de son discours.

Que les termes du ministre soit incompatibles, et que sa docfiine se

détruit par elle-même.

;.a polygamie directe et formelle doit être d'avoir deux imos ensemble , avec lesquelles on vit conjugalement : la ygamie indirecte doit être , après le divorce , d'avoir une nrae , vraie femme, sur laquelle on ait le droit coujugal, et e autre qu'on ait quittée, etsurlaquelleil ne reste pi us aucun }it. Je demande si on s'est jamais avisé d'appeler cela po~ ;amie? Mais tout est permis pour excuser les Uéformateurs: aut bien embrouiller les choses quand on n'en peut plus, et ele foible de la cause va se faire sentir aux plus ignorants, le si on réduit en termes communs le raisonnement du mislre , il veut dire que Luther et ses consultants, persuadés l'en certains cas , comme dans celui de l'absence ou de l'altère , on pouvoit rompre le mariage en ôtant tout droit au iri sur la femme qu'il avoit, sont excusables d'avoir cru sur fondement qu'on pouvoit donner en même temps à un il mari un droit légitime sur deux femmes. Mais c'est tout contraire qu'il faudroit conclure; puisque par les exemples divorce que le ministre nous allègue, quand ils seroient prouvés, il paroît qu'on ne peut donner une nouvelle femme iD mari , qu'en lui ôtant tout droit sur celle qu'il avoit auravant : de sorte qu'il n'y a rien de plus ridicule, que de

' Malt. XIX. b.

216 QUATRlÈnE AVERTISSEMENT

s'imaginer des nécessités, tellesqu'étoienl celles du landgrave, où il n'y ait point de remède qu'en tenant deux femmes ensemble ; puisque c'est manifestement lâcher la bride à la licence, et renverser l'Évangile.

X. Les raisofinements du mîoîstre sur les lois divines et sur celles du

mariage convaincus de fausseté.

Revenons un peu maintenant aux propositions que nous avons laissé passer. Je dis que les lois positives divines , tant . qu'elles subsistent, ne sont pas moins indispensables que les natures. Je dis qu'on ne peut non plus «admettre de nécessité ] contre les unes que contre les autres , et que tant qu'une loi 1 divine subsiste, alléguer une nécessité pour s'en dispenser, \ c'est s'élever au dessus de Dieu même. Je dis que M. Jurieu, qui enseigne le contraire, quoi que Grotius, dont il s'autorise, ait pu dire sur ce sujet, n'a compris ni la notion ni la force de la loi naturelle, qui après tout n'est inviolable qu'à cause qu'elle est divine. Je dis que , sans disputer si Jésus-Christ ou saint Paul ont permis le divorce en certains cas , c'est un attentat impie d'en pousser la permission au delà. Je dis enfin, que le divorce n'a rien de commun avec la polygamie; et que ce seroit se moquer de Dieu , quand il auroit permis rd'ôter une femme, d'en conclure que sans sa permission on put en même temps en avoir deux.

XI. Fauses idées du ministre sur le divorce et sur la séparation des mariés.

Ce raisonnement du ministre, « que la relation de mari à » femme ne peut non plus être anéantie que celle de lils à » père, à cause qu'elle est fondée sur des actions très-réelles, » qui ne peuvent pas n'avoir pas été faites *», est une preuve constante qu'il n'entend pas ce qu'il dit : car pour peu qu'il l'eût entendu, il auroit pu épargner à son lecteur la peine de réfléchir sur cette action si réelle à laquelle il donne tant de force ; puisqu'après tout, ce n'est pas celle qui fait le mariage: autrement elle marieroit tous les impudiques. Le mariage consiste dans la foi , dans le lien , dans le droit mutuel qu'on

' Lett, VIII, p. 49.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU. 2i 7

i Tan sur Tautre ; et quand on ôtc ce droit : quand il n'y a plus de foi conjugale, elqu'on résoutle contrat de part et d'autre , on n'est non plus mari et femme que si on ne Tavoit jamais été.

Quand le ministre allègue ici la séparation de corps et de biens \ il ne fait que confirmer de plus en plus qu'il parle sans entendre de quoi il s'agit ; puisque si le mariage subsiste dans cet état , ce n'est pas comme le dit ce docteur, parce que cette relation fondée sur une action si réelle ne se peut jamais anéantir ; c'est à cause que ce qu'on appelle la foi, le contrat, en un mot , le lien du mariage subsiste toujours : autrement chacun des conjoints auroit la liberté de se pourvoir ; ce que la séparation de corps et de biens constamment n'opère pas.

XII. Que , malgré M. Jurieu , les chefs de la Réforme demeurent couverts

d*uD éternel opprobre.

A quoi servent donc tous ces détours, et tous les vains raisonnements de la lettre viii de M. Jurieu , si ce n'est à éblouir >Jes ignorants, et à se donner un air de savant par des distinctions frivoles? Ça é(é manifestement à ce ministre une foiblesse digne de pitié, de prétendre faire accroire aux gens de bon sens , soit Protestants soit Catholiques, que des docteurs qui ont permis expressément la polygamie, ne se sont trompés que dans le fait, et n'ont pas détruit un dogme certain de la religion chrétienne , ni établi une erreur judaïque et mahométane; et tout cela pour quelle tin? Pour prouver, en tout cas, que ces docteurs n'étoient pas des scélérats^, car c'est tout ce qu'il prétend. N'est-ce pas là un beau fruit de son travail , et un bel éloge pour les Réformateurs du genre humain?

Mais puisqu'il nous pousse jusque là, comment veut-il donc que nous appelions , et comment veut-il appeler lui-même des gens assezcorrompus pour flatterl'intempcrance d'un prince, jusqu'à lui permettre la polygamie dont ils rougissoient en leur cœur, puisqu'ils prenoient tant de précautions pour la cacher^, des gens qui , ayant honte de ce qu'ils faisoienl, le

'Lett. viir p. 49— - Ibid. 5i). r. 2. -^ Var. IW. \i.tt.4 elswvs.

218 QUATRIÈME ÀTERTISSUMBNT

iont néanmoins, de peur de choquer ce prince qui étoit Tappui de la Réforme ; qui leur déclàroit ouvertement qu'il pourroit bien s'adresser à l'Empereur pour celte affaire ; qui leur faisoil aussi entrevoir qu'on pourroit bien y mêler le Pape ; qui leur faisoit craindre par là qu'il pourroit bien échapper au parti ; qui pour ne rien oublier, et gagner ces âmes vénales par les intérêts les plus bas , leur propose de leur accorder pour prix de leur iniquité tout ce qu'ils lui demandevoieni ; soit que ce fût les biens des monastères, ou é^ autres choses semblables^ ? C'est ainsi que les traita le land- ^ave , qui assurément les connoissoit ; et au lieu de lui ré-pondre avec la vigueur et le désintéressement que le nom de Réformateur demandoit , ils lui répondent en tremblant ' : Notre pauvre Eglise , petite, misérable et abandonnée a besoin 4e princes régents vertueux; tel qu'étoit sans doute celui-ci, qui vouloit bien tout accorder à la Réforme et lui demeurer fidèle, pourvu qu'on lui permît d'avoir plusieurs femmes en sûreté de conscience, à l'exemple des Mahométans ou des Païens, et de contenter ses désirs impudiques.

Voilà ceux que votre ministre tâche d'excuser; et« pour ce » qui est du landgrave , à Dieu ne plaise , dit-il % que je le » justifie d'avoir eu un désir si déréglé que celui de prendre » une seconde femme avec celle qu'il avoit déjà». Mais si ce prince est inexcusable , Luther et les autres chefs de la Réforme le sont beaucoup davantage, de lui trouver des excuses dans son crime et d'autoriser son impénitence. Au lieu d'être des Réformateurs , on voit par là, qu'ils ne sont que de ces conducteurs aveugles dont le Fils de Dieu a prononcé non-seulement qu'ils tombent dans V abîme, mais encore qu'ils y précis pitent ceux qui les suivent*. Je n'ai pas besoin d'exagérer davantage une aussi grande prostitution delà théologie réformée : la chose parle d'elle-même ; et quelque étrange qu'elle paroisse dans la déduction qu'on en vient de voir, j'ose assurer qu'elle paroîtra plus odieuse encore et plus horrible quand on en verra l'histoire entière , comme elle est fidèlement rapportée dans le livre des Variations.

' Jnst. du Land. Var.' liv. vi. n. 4. — ^ Consult. de Luth. Var. liv. Vi. u. 7. — ^Lett. vm. p. â\). — ^ ^"ailOa. \N. \'a.

Toute la Réforme est armée contre ce livre , et M. Burnet a interrompa ses grandes occupations pour y répondre, ou plutôt pour dire qu'il y répondoit. Car on n'appellera pas une réponse quarante ou cinquante pages d'un petit volume qall vient d'opposer à cette histoire, sans avoir osé attaquer aucun des faits qu'elle contient. C'est une nouvelle manière de combattre une histoire , que d'en laisser tous les faits en leur entier. Tous les autres qui se soulèvent contre celle-ci, la laissent également inviolable. On blâme, on gronde, on menace ; mais pour les faits , on n'en a pas encore marqué un seul qu'on accuse de fausseté ; et en particulier M. Burnet a laissé passer tous ceux qu'on a avancés sur son Granmer et sur les autres Réformateurs. Ainsi on peut dorénavant tenir pour certain que JLuther, Bucer et Melancton ne sont pas les seuls qui aient flatté les princes intempérants. Il faut mettre encore en ce rang le héros de M. Burnet, et le chef de la Réformation anglicane. M. Burnet continue bien à l'égaler aux Aâianase , aux Cyrille , aux Grégoire et aux autres grands saints ; mais pour le purger de sa perpétuelle lâcheté , et de la honteuse prostitution de sa conscience , livrée à toutes les volontés d'un mauvais prince ; il n'y songe seulement pas. Nous parlerons à lui une autre fois, il ne faut pas mêler tant de matières, lorsqu'on en veut donner d'intelligence.

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