XVIII. Sous Constance
Ce qui a paru dans l'Église sous les princes infidèles, ne^ s'est pas moins soutenu sous les princes hérétiques. Il est aisé de montrer, et nous-mêmes nous l'avons fait dans le premier Avertissement, que le nombre des Catholiques a toujours été sans comparaison plus grand que celui des ArieiïS. L'empereur Constance se mit à la tête de ce malheureux parti, et persécuta si cruellement les Catholiques par confiscations de biens, par bannissemcnis, par emprisonnements, par de sanglantes exécutions, et même par des meurtres; tels que furent ceux qu'un Syrien et ses autres officiers firent sous
' S. Aug. m Ps. 19-4, u. 7-, tom. iv. col. 1/ilO. ~- Theod. m. 15.
St'R LES LETTRES DE II. JURIEI'. 255
ses ordres et de son aveu ; que cette persécution étoit regardée comme plus cruelle que celle des Dèceetdes Maximien, et en un mot comme un prélude de celle de rAnlechrist*. Et toutefois dans le même temps qu'on lui reprochoit à luimême ses persécutions, sans aucun ménagement, il n'en passôit pas moins pour constant qu'il n'étoit pas permis de rien entreprendre contre lui, « parce que le règne et Tauto- 9 rite de régner vient de Dieu, et qu'il faut rendre à César I ce qui appartient à César o. C'est ce qu'enseignoit saint Hilaire ^ ; c'est ce qu'enseignoit Osius, non pas dans le temps de sa foiblesse, mais dans la force de sa glorieuse confession, lorsqu'il écrivoil à l'Empereur au nom de tous les évêques ' : I Dieu vous a commis l'Empire et à nous l'Eglise; et comme
> celui qui affoiblit votre Empire par des discours pleins de h haine et de malignité s'oppose à l'ordre de Dieu ; ainsi vous I devez prendre garde , que tâchant de vous attirer ce qui I appartient à l'Eglise, vous ne vous rendiez coupable d'un » grand crime. Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu
> ce qui est à Dieu : ainsi ni l'Empire ne nous appartient , » ni l'encensoir et les choses sacrées ne sont à vous ». Peuton établir plus clairement, comme un principe certain , par l'Evangile , la nécessité d'obéir à un prince , même hérétique et persécuteur. Saint Alhanase n'avoit point d'autre sentiment, lorsqu'il protestoit au même Empereur de lui être toujours obéissant > et lui déclaroit que lui et les Catholiques dans toutes leurs assemblées lui souhailoient une longue vie et un règne heureux *. Tous les évêques lui faisoient de pareilles déclarations et même dans les conciles. Ce courageux confesseur de Jésus-Christ saint Lucifer de Cagliari , adressa à cet Empereur un livre, dont le titre étoit, Quil m faut point épargner ceux qui offensent Dieu en repliant son Fils * ; et toutefois y établit comme un principe constant, « qu'on » demeure toujours débiteur envers les puissances souverai-
' Hil. lib. cont. Const. col. I2'i0. Alhaii. Apol. Ed. Ben. his(. Ariau. n. 74. tom. I. p. 380. Ibid. Apol. ad imp. Const. n. 3. p. 290. - ' Hil. fragm. l. n. 5. col. 1282. — ^ Apud. Atlian. hist. Arian. n. 44. t. i. ■ p 371. Apol. ad Coust. — * Apol. ad Const. etc. sup. cit. — • Athan. Ep de Syii t. i. part. II. p. 7 16 et seq.
)) nés selon le précepte de Tapôtre » ; de sorte qu'il n'y î\ rien à faire contre TEmpereur, que « de mépriser les ordre ç^ » impies qu'il donne contre Jésus-Christ, et tout au plus h\ \ » dénoncer librement qu'il est anathème ».
On peut ajouter ici avec les anciens historiens ecclésiastî ^ ques ' , qu'au commencement de la persécution de Constance pendant qu'il persécutoit saint Athanase et les autres évêques orthodoxes Jusqu'à les bannir et leur faire craindre la mort, i le parti catholique étoitsi fort , qu'il avoit pour lui deux em^ pereurs, qui étoient Constantin et Constant, les deux frères -^ de Constance , dont le premier le menaça de lui faire la guerre s'il ne rétablissoit saint Athanase : et cependant les Catholiques qui vivoient sous l'empire de Constance ne songèrent pas seulement à remuer; et saint Athanase , accusé d'avoir aigri contre Constance l'esprit de ses frères , s'en défend comme d'un crime , en faisant voir à Constance dont il étoit sujet, qu'il ne lui avoit jamais manqué de fidélité \
XIX. Sous Valons, Justine, et en Afrique sous la tyrannie des Vandales.
Valens, empereur d'Orient , arien comme Constance, fut encore un plus violent persécuteur ; et c'est de lui qu'on écrit qu'il parut un peu s"* adoucir lorsquUl changea en bannissement la peine de mort^ : et néanmoins les Catholiques, quoique les plus forts, même dans son empire, ne lui donnèrent jamais le moindre sujet de craindre, ni ne songèrent à se prévaloir des longues et fâcheuses guerres, où à la Gn il périt misérablement. Au contraire les saints évêques né prêchoient et ne pratiquoient que l'obéissance. Saint Basile rendit à Modeste , que l'Empereur lui envoyoit, toutes sortes de devoirs*. Ce saint évêque Eusèbe de Samosate, craignant quelque émotion populaire contre lui qui lui porloit l'ordre de se retirer, l'avertit de prendre garde à lui, et de se retirer sans bruit, apaisant le peuple qui accourut à son pasteur, et lui récitant ce précepte apostolique , qu'il faut obéir aux rois
• Socr. VI. 29.. Soz. m. 2. Thcodor. m. 1.2.— ' Apol. ad Const. sup. cit. — •* Greg. Naz. Orat. xx. tom. i. p. 370 et seq. Soc. liv. iv. cap. 32. — * GreS' Naz. Ibid. p. 337.
■ >ét.
ft aux magistrats*. Je ne finirois jamais, si je voulois raconter tous les exemples semblables. Saint Ambruise étoit le plus fort dans Milan, lorsque Timpéralrice Justine, arienne, y voulut faire tant de violences, en faveur des hérétiques : mais il n'en fut pas moins soumis, ni n'en retint pas moins tout le peuple dans le respect, disant toujours : a Je ne puis pas » obéir à des ordres impies ; mais je ne dois point combattre : 0 toute ma force est dans ma foiblcsse et dans ma patience : » toute la puissance que j'ai, c'est d'offrir ma vie et de répan- » dre mon sang ' ». Le peuple , si bien instruit par son saint évêque , s'écria : « 0 César, nous ne combattons pas ; mais » nous vous prions : nous ne craignons rien ; mais nous vous » prions » : et saint Ambroise disoit : « Voilà parler, voilà 9 agir comme il convient à des chrétiens ». M. Jurieu auroit bien fait d'autres sermons, et leur auroit enseigné que la modestie n'est d'obligation que lorsqu'on est le plus foiblo : mais saint Ambroise et tout le peuple parlèrent ainsi , depuis même que les soldats de l'Empereur tous Catholiques so furent rangés dans l'Eglise avec leur évoque, et dans un(^ conjoncture où l'Empereur, menacé du tyran Maxime, avoit plus besoin du saint, évêque , que le saint évêque de lui , comme la suite des affaires le fit bientôt paroître. C'en est assez; et de tous les exemples qui se présentent en foule à ma mémoire , je ne veux plus rapporter que ceux des Catholiques africains sous l'impitoyable persécution des Genséric et des Hunéric, ariens. Ils résistèrent, dit saint Gélase; mais co fut en endurant avec patience les dernières extrémités "\ Les chrétiens ne connoissoient point d'autre résistance; et pour montrer que ce sentiment leur venoit non de leur foiblesse, mais de la foi même et de la religion , saint Fulgence, l'honneur de l'Afrique comme de toute l'Eglise d'alors, écrivoit à un de ces rois hérétiques * : « Quand nous vous parlons libre - » ment de notre foi , nous ne devons pas pour cela vous être » sus[)ects ou de rébellion ou d'irrévérence; puisque nous
' Tlieod. liv. IV. 14.— - Orat. dcBa«iiI. trarl. post. Epist. xvxii. nuii x\i. Epist. XXXIII. ad MarceH. niinc xx ; toiii. ii. cot. S.v'i et seq. — ^ Epbl xni. - < Ad Trasim. lib. i. c. 2. Ed. 1084. p. 70.
âri6 CINQUIÈME AVERTISSEMENT
» nous souvenons toujours de la dignité royale , et des » préceptes des apôtres qui nous ordonnent d'obéir ixix » rois ».
XX. Les chrétiens de Perse , les Goths persécutés par Athanaric.
Cette doctrine se trouve établie partout où le'christianisme Vétoit répandu. Au quatrième siècle, Sapor, roi de Perse ûî un effroyable carnage des chrétiens; puisqu'on en compte de martyrisés « jusqu'à seize mille dont on sait les noms , sans » parler des autres qu'on ne peut pas même nombrer * x>. On objecta d'abord à leur archevêque d'avoir intellligefice avec les Romains ennemis de l'empire des Perses. Mais les chrétiens s'en défendoient comme d'un crime , et soutenoient quec'étoitlïi une calomnie. On ne poussa point une accusation si mal fondée ; et pour achever de la détruire, un chrétien trouva le moyen d'obtenir de Sapor, qu'en le traînant au supplice, CI on publieroit auparavant par un cri public, qu'il » n'éloit pas infidèle au prince ni accusé d'antre chose que » d'être chrétien' ».
Les chrétiens quoiqu'en si grand nombre et constamment les plus forts dans une province des plus importantes et des plus voisines des Romains ^^ se laissoient traîner au supplice comme des brebis à la boucherie , sans se prévaloir de ce voisinage ni des guerres continuelles qui étoient entre les Romains et les Perses : contents de trouver un refuge assuré dans l'Empire romain, ils ne le remplissoient pas de leurs cris pour animer tous les peuples et les empereurs contre leur patrie ; ils ne leur offroient point leur main contre elle, et on ne les vit point à la guerre contre leur prince.
Les Goths zélés chrétiens si cruellement persécutés pai* leur roi Athanaric, se contentèrent aussi de se réfugier chez les Romains* ; mais ils ne songèrent pas à en faire des ennemis à leur roi. L'amour de la patrie et la soumission pour leur prince régna toujours dans leur cœur. La maxime demeuroil ferme, que la soumission doit être à toute épreuve :
' Soz. lib. II. cap. 8 et seq — - Ibid. — ' Ibid. — * Paul. Gros. liv. vn. .32. Aug. de Civ. Dei.l. xvii. c. 51. tom. vu. coi. 533.
la tradition en étoit constante en tous lieux comme eu tous temps, parmi les Barbares comme parmi les Romains : et tout le nom chrétien la conservoit. Il n'est pas ici question d6 chercher de mauvais exemples depuis que la vigueur de la discipline chrétienne s'est relâchée : TËglise ne les a jamais approuvés ; et la foi des premiers siècles est demeurée ferme. Quand TËglise (ce qu'à Dieu ne plaise) auroit dégénéré de ces anciennes maximes sur lesquelles la religion a été fondée , c'étoit à des chrétiens qui se disoient réformés à purger le christianisme des erreurs ; mais au fond FÉglise catholique ne s'est jamais démentie de Tancienne tradition. S'il y a eu de mauvais exemples dans les derniers temps, s'il y en a eu de mêlés, TÉglise n'a jamais autorisé le mal ; et en an mot la révolte, sous prétexte de persécution, n'a pu trouver d'approbation dans ses décrets. Les Protestants sont les seuls qui en ont donné en faveur de la rébellion , que leurs synodes nationaux ont passé en dogme, jusqu'à déclarer eux-mêmes , pour ainsi parler, la guerre aux rois. Nous condamnons hautement tous les attentats semblables, en quelque lieu et en quelque temps qu'on les ait vus ; et tout le monde sait les décrets de nos conciles œcuméniques en faveur de l'inviolable majesté des rois. Mais la Réforme défend encore aujourd'hui les décrets de ses synodes, puisque M. Jurieu ose dire qu'elle n'en a point de honte. Ce ne sont pas des foiblesses dont elle rougisse ; ce sont des attentats qu'elle soutient.
Wl. Réflexion sur le discours précédent : opposition entre les premiers chrétiens et les chrétiens Prétendus Réformés.
Ainsi l'opposition entre les premiers chrétiens et nos chrétiens réformés est infinie. Les premiers chrétiens n'avoient rien que de doux et de soumis : mais on ne voit rien que de violent et d'impétueux dans ces chrétiens qui se sont dits réformés. Leurs propres auteurs nous ont raconté que dès le commencement ilsétoient pleins de vengeance, et se servaient dans leurs entreprises de gens aiguillonnés de leurs passions
» Var. Viv. X. u. 32. 3%
â«^8 CINQUIÈME AVERTISSEMENT
et leur ministre nous les représente encore à présent comme gens en qui la rage et la fureur fortifient rattachement qu'ils ont à leur religion. Mais les premiers chrétiens n'avoient rien d*amcr ni d'emporté dans leur zèle. Aussi disoient-ils hautement, sans même que les Infidèles osassent le nier, qu'ils n'excitoient point de trouble, ni n'attroupoient le peuple par des discours séditieux ' ; au contraire les premières prédications de nos Réformés furent suivies partout de séditions et de pilleries. Les Infidèles avonoient eux-mêmes que les premiers chrétiens ne blasphémoient point leurs faux dieux^, encore qu'ils en découvrisssent la honte avec une extrême liberté ; parce qu'ils parloient sans aigreur et ne disoient que la vérilé sans y mêler de calomnies : au contraire tout a été aigre et calomnieux dans nos chrétiens réformés , qui n'ont cessé de défigurer notre doctrine, et ont rempli l'univers de satires envenimées, pour exciler la haine publique contre nous. Les premiers chrétiens n'ont jamais été ni orgueilleux ni menaçants : nos chrétiens réformés, non contents de violentes menaces, en sont venus aux effets dès le commencement de leur Réforme. Il est vrai que nos chrétiens réformés ont eu à souffrir en quelques endroits, et la Réforme a tàclic d'avoir le caractère des martyrs. Mais , comme nous avons vu, les martyrs souffroient avec humilité: et les autres, de leur aveu propre, avec dépit; les uns soutenus par leur seule foi, et les autres par leur passion : c'est pourquoi de si différents principes ont produit des effets bien contraires. Trois cents ans de continuelle et implacable persécution n'ont pu altérer la douceur des premiers chrétiens : la patience a d'abord échappé aux autres, et leur violence les a emportés aux derniers excès. A peine nomme-t-on en Allemagne trois ou quatre hommes punis pour le luthéranisme : cependant toute l'Allemagne vit bientôt les ligues , et sentit les armes de nos Réformés. Ceux de France furent patients durant enviion trente ans à différentes reprises, sous les règnes de François I" et de Henri II. Ils ne furent pas à l'épreuve d'une plus longue souffrance ; et ih
^ Act. XIX. iiv. n. — - lbU\.\\TL. ^1.
ifeiirent pas plus tôt trouvé de la foiblesse dans le gouverne roeot, qu'ils en vinrent aux derniers efforts contre TÉtat.
XXII. Vain prétexte des guerres civiles apporté par M. Jurieu , et leur
vraie cause.
M. Jurieu donne pour raison de la justice de leurs armes le massacre de Vassi, sans répondre un mot seulement aux témoignages incontestables même des auteurs protestants , par lesquels nous avons montré que ce prétendu massacre ne ne fut qu'une rencontre fortuite, et un prétexte que la rébellion déjà résolue se vouloit donner'. Mais, sans répéter les preuves que nous en avons rapportées contre ce ministre , D008 avons de quoi le confondre par lui-môme. « Le mas- D sacre de Yassi ^ dit-il , avoit donné le signal par toute la » France ; parce que, continue-t>il , au lieu qu'il ne s' agis i » soit que de la mort de quelques particuliers sous les règnes 9 dé François ï«^, ici et dans ce massacre la vie de tout un «peuple étoit en péril ». Mais si Ton attendoit ce signal, pourquoi donc avoit-on déjà machiné la conspiration d'Amboise par expresse délibération de la Réforme, comme nous Tavons démontré par cent preuves , et par Taveu de Bèze même? Et pourquoi donc avoit-on résolu de s'emparer du château où le roi étoit, arracher ses ministres d'entre ses bras, se rendre maître de sa personne, lui contester sa majorité, lui donner un conseil forcé, et allumer la guerre civile dans toute la France, jusqu'à ce que ce noir dessein fût accompli ? car tout cela est prouvé plus clair que le jour dans l'Histoire des Variations \ sans que M. Jurieu y ait pu répondre un seul mol. Et quant à ce que dit ce ministre, qu'on songea à prendre les armes, lorsqu'on vit que tout un peuple étoit en péril, au lieu qu'il ne s'agissoit auparavant, c'est-àdire, sous François l^' et Henri II, que de quelques particuliers : Bèze a été bien plus sincère , puisqu'il est demeuri» il'accord que ce qui causa les grands troubles de ce royaume , fut que les seigneurs considérèrent que les rois François et Henri n'avaient jamais voulu attenter à la personne des gens j
' Var. liv. x. ii. 42. — • Lc;t. ix. p. 70. — ' Liv.\. n. 20 et Kiiiv.
d*Etat, c'est-à-dire, des gcDS de qualité, se contentant d^ battre le chien devant le loup , et les gens de plus basse con^ dilion devant les grands, et qu'on faisoit alors le contraire \ Ce fut donc, de Taveu de Bèze, ce qui les fit réveiller comme d'un profond assoupissement ; et ils émurent le peuple , doij( ils avoient méprisé les maux, tant qu'on ne s'étoit attaqué qu'à lui. Mais ni Bèze, ni Jurieu n'ont dit le fond. Les supplices des Protestants condamnés à titre d'hérésie par édite et arrêts sous François I«r et Henri 11, mettoient en bien plus grand péril tout le parti réformé , et dévoient lui donner bien plus de crainte que la rencontre fortuite de Vassi, où il étoil bien constant que ni on n'avoit eu de mauvais dessein, ni on n'avoit rien oublié pour empêcher qu'on ne s'échaufiBt. L'intérêt des gens de qualité ne fut pas aussi la seule cause qui obligea la Réforme à se remuer sous François II ou Charles JX ; car ils se seroienl remués dès le temps de François I« et Henri II , puisqu'ils sentoient que ces princes ne les épargneroient pas, s'ils se déclaroient, et qu'ils ne se sauvoient de leurs temps qu'en dissimulant. Il ne s'agissoit non pins dans nos guerres civiles de la vie des Protestants ; pnisqae nous avons fait voir et qu'il est constant qu'ils ont pris les armes tant de fois, non point pour leur vie, à laquelle il y avoit longtemps qu'on n'en vouloit plus , mais pour avoir part aux honneurs et un peu plus de commodité dans leur exercice. II n'y a qu'à voir leurs traités et leurs délibérations pour en être convaincu ; et Bèze demeure d'accord*, qu'il ne tint pas aux ministres qu'on ne rompît tout pour quelques articles si légers qu'on en a honte en les lisant. Ainsi la vraie cause des révoltes arrivées sous François II, sous Charles IX et sous les règnes suivants, c'est que la patience, qui n'est conçue et soutenue que par des sentiments humains, ne dure pas; et que le dépit, retenu dans des règnes forts, se déclare quand il en trouve de plus foibles. C'est ensuite que la Réforme délicate a pris pour persécution ce que les anciens chrétiens n'auroient pas seulement compté parmi les maux ; c'est-à-dire, la privation de quelques hon-
' Var. ibid. n. 11. — "* Uisl. \*\v . ^\.
SUR LES LETTRES DE M. JLRlEtJ. !l2Gl
oeiira publies et de quelques facilités, comme on a dit : eDCore le plus souvent leurs plaintes n'étoient que des prétextes. Les rois qui leur ont été le plus contraires n'eussent pas songé à les troubler, si des esprits si remuants avoient pu se résoudre à demeurer en repos. Certainement sous Louis XIII ils étoient devenus si délicats et si plaintifs dans leurs assemblées politiques, et encore plus dans leurs synodes, qu'on les voyoit prêts à échapper à tous moments ; en sorte qu'on u'osoit rien entreprendre contre l'étranger quoi qu'il fît, tant qu'on avoit au dedans un parti si inquiet et si menaçant. Toilà dans la vérité, et tous les Français le savent, ce qui a fait nos guerres civiles; et voilà en même temps ce qui mettra une éternelle ditîérence entre les premiers chrétiens et les chrétiens réformés. M. Jurieu ne sortira jamais de cette difficulté : qu'il brouille tout ; qu'il mêle le ciel i la terre ; qu'il change les préceptes en conseils, et les règles perpétuelles fondées sur l'ordre de Dieu et le repos des Etats, en préceptes accommodés au temps; qu'il change encore la patience des premiers chrétiens en foiblesse; qu'il fasse leur obéissance forcée; qu'il cherche de tous côtés des prétextes à la rébellion de ses pères : il est acccablé de toutes parts par l'Écriture, par la tradition , par les exemples de l'ancienne Église , par ses propres historiens ; et il n'y eut jamais une cause plus déplorée.
Exemples de M. Jurieu en faveur des guerres civiles de religion. Premier exemple , tiré de Jésus-Christ même,
XXIII. ÎE^'étention de M. Jurieu, que Jésus-Christ a autorise les apôtres à se servir de Tépée contre les ministres de la justice qui se saisissaient de sa personne.
Prêtez maintenant l'oreille, mes Frères, aux exemples dont on se sert parmi vous, pour permettre aux chréticus opprimés de défendre leur religion à main armée contre les puissances souveraines. Etrange illusion ! M. Jurieu a osé produire l'exemple de Jésus-Christ même, et encore cUuis le à temps de sa passion , iorsqu'il ne fit aulvc e\\o^ç , ç-viwww^ ^\N.
saint Pierre ' , que de se livrer à un juge inique comme un agneau foible et muet, sans ouvrir seulement la bouche pour se défendre ^ Mais voyons comme le ministre argumente, « l/Evangile, dit-iP, n'a ôté à personne le droit de se dé- » fendre contre de violents agresseurs; et c'est sans doute » ce que le Seigneur a voulu signitier, quand allant au jardin » où il savoit que les Juifs dévoient venir Tenlever avec vio- » lence ; et comme on lui eut dit : Voici deux épées , il ré- » pondit : C'est assez » : Sur quoi le ministre fonde ce raisonnement : « Ce n'est pas assez pour repousser la violence : » car deux hommes armés ne pouvoient pas résister à la troupe » qui accompagnoit Judas ; mais c'éloit assez pour son but, qui » étoit de faire voir que ses disciples dans une telle occasion » ont le droit de se servir des armes: car autrement, quel » sens cela au roi t- il : Prenez vos épées » ? Il ne falloit rien changer aux paroles du Fils de Dieu qui n'a point parlé en ces termes. Mais, pour en venir au sens et à l'esprit, le ministre songe-l-il bien à ce qu'il dit, lorsqu'il tient un tel discours? Songe-t-il bien, dis-je, que ceux qui venoient prendre Jésus- Christ étoient les ministres de la justice, et que le conseil ou sénat de Jérusalem, qui les envoyoit\ avoit en main une partie de la puissance publique? Car il pouvoit faire arrêter qui il vouloit, et il avoil la garde du temple, et d'autres gens armés en sa puissance pour exécuter ses décrets. C'est pourquoi on voit si souvent dans les actes, que les apôtres ont été arrêtés par les pontifes et les magistrats du temple, et mis dans la prison publique pour comparoitre devant le conseil % - où en effet ils répondent juridiquement sans, en contester le pouvoir. Aussi lorsqu'ils prirent le Sauveur, sans les accuser d'usurper un droit qui ne leur apparlenoit pas, il se contente de leur dire : Vous venez me prendre à main armée comme un voleur : fétois tous les jours au milieu de vous enseignant dans le temple, et vous ne m'avez pas arrêté*^; reconnoissanl clairement qu'ils en avoient le pouvoir, et dans la suite reprenant saint Pierre qui avoit frappé un des soldats, dont
' Pet. u. '.>:i.— - h. LIM.7. -^LcU. \\.v^^^« — ^ ^lîvUVv x>.vi.47. — ' Ac^jv. t. V. 18. — *' MallVi. \\v\. ab-
aussi il guérit Ja plaie par un miracle '. Au lieu donc qu'il faudroit conclure de ce lieu, comme fait aussi saint Chrysoslôme, qu'il faut souffrir les persécutions avec patience et avec douceur, et que cest là ce que le Sauveur a voulu montrer I par cette action^ : M. Jurieu conclut au contraire qu'il a Toulu montrer qu'en cette occasion on a droit de se servir des aimes. Mais qui lui donne la liberté de tourner ainsi rÉcriture à contre-sens, et de porter son venin jusque sur les actions de Jésus-Christ même? « Quel sens, dit-iP, auroit cela : » Prenez vos épées? et de quel usage seroient-elles, si on » ne pouvoit s'en servir » ? Et il ne veut pas seulement enlendre cette parole de Jésus-Christ , lorsqu'il ordonne à ses apôtres d'avoir une épée : car je vous dis qu'il faut encore (jue ce qui est écrit de moi soit accompli : Il a été compté au nombre des scélérats *. Tel étoit donc le but de Jésus-Christ, non, comme dit M. Jurieu, d'instruire les chrétiens à prendre les armes contre la puissance publique, lorsqu'ils en seroient maltraités; mais d'accomplir la prophétie où il étoit dit, quon le mettroit au rang des scélérats. En quoi ? si ce n'est que, comme un voleur, il se faisoit accompagner de gens violents pour s'empêcher d'être pris, et qu'il employoit les armes contre les ministres de la justice pour ne point tomber entre ses mains? Jésus-Christ regardoit donc cette résistance, qu'il prévoyoit qu'on feroit en sa faveur, non pas, à la manière de M. Jurieu, comme une défense légitime, mais comme une violence et un attentat manifeste, qui aussi le feroit mettre par le peuple au nombre des scélérats. C'est pourquoi il reprend saint Pierre de s'être servi de son épée, et dit à lui et aux autres qui se mettoient en étiil de l'imi • 1er : Demeurez-en là; qui prend l'épée, périt de l'épée^ : non pour défendre de s'en servir légitimement, mais pour défendre de s'en servir dans de semblables occasions , et surtout contre la puissance publique. M. Jurieu ose dire que Jésus-Christ ne reprit saint Pierre de s'être servi de l'épée, qu'à cause du temps où il le fit" , qui étoit celui où, selon
• Joa». wni. 36. — ' Ifoin. 83. in Joaii. t. vu. p. 498. — ^ Jtir. Ibid.
- ' Luc xMi. 37. — '^ Luc. xMi. 49. 50. Mattli. xxvi, y?. Jnan. \vi:i. 1 1 .
— * Jur. ihifJ,
SLR LES LETTRES DE M. JLRIEU. 26o
|ue ses disciples entendent qu'il veut bien en tout le laisser traiter comme un sujet, et leur enseigner temps ce qu'ils doivent aux magistrats même inersécuteurs.
u ne rougit pas de nous alléguer cet exemple, et de léfense de sa religion dans un attentat manifeste, tentât déclaré tel par les prophètes qui Tont préîsus-Christ qui Ta vu a réprouvé, et qu'il a même un miracle de peur qu'on ne pût jamais le lui imel exemple , qu'est-ce autre chose qu'une parfaite tion de la doctrine opposée à celle que le ministre tenir? et le tour qu'y donne M. Jurieu, une manination des paroles de Jésus-Christ?
Second exemple. Les Machabées.
nrconstances de THistoire des Machabées , qui font voir que *rea étoient légitimes et entreprises par une inspiration par-
ministre se promet une victoire plus assurée de des Machabées ou des Asmonéens; puisqu'il est 'ils secouèrent le joug des rois de Syrie, qui les ent pour leur religion. Il n'en faut pas davantage à istre pour égaler la Réforme , et la nouvelle répu- Pays-Bas, au nouveau royaume de Judée érigé par éens*. Mais pour se désabuser de cette comparaifaut que lire rilistoire ', et bien comprendre l'état de Dieu.
^ement, il est constant qu'Antiochus et les autres rie ne se proposoientrien de moins que d'extermiifs, en faire passer toute la jeunesse au fildel'épée^ Il le resle aux étrangers, en même temps donner" ;ers la terre que Dieu avoit promise aux patriar^:^. î leur postérité, détruire la nation avec la re*^ ^ , ofessoit, et en éteindre la mémoire, Pftcf j j effacer le nom de Dieu , et y établir VW ^® "® ''""
.p. 07. — - II. Macli. H. m.
260 CLNQt'lÈBIB AVERTISSEMENT
piter Olympien '. Voilà ce qu'on avoit entrepris, et ce qu'on exécutoit contre les Juifsavec une violence qui n'avoit pointde bornes.
Secondement, il n'est pas moins assuré que la religiou et toute ranciennecillianceétoit attachée au sang d'Abraham, à ses enfants selon la chair, à la terre de Chanaan , que Dieu leur avoit donnée pour y habiter, au lieu choisi de Dieu poar -, y établir son temple, au ministère lévilique et au sacerdoce attaché au sang de Lévi et d'Aaron, comme toute Tallianceea général Tétoit à celui d'Abraham : en sorte que sans tout cela , il n'y avoit ni sacrilice, ni fête, ni aucun exercice de la religion. C'est pourquoi le peuple hébreu, selon les anciennes prophéties, ne devoit être tiré de cette terre que deux fois; Tune sous Nabuchodonosor et dans la captivité de Babylone* -^ [MIT un ordre exprès de Dieu , que le prophète Jérémie leur porta, et avec promesse d'y être rappelés bientôt après pour n'en être jamais chassés, selon que le même Jérémie et les autres prophètes le leur promettoient \ Telle estlaprcmière Iransportafion du peuple de Dieu hors de sa terre. La seconde ot la dernière est celle qui devoit leur arriver selon l'oracle de Daniel après avoir mis à mort l'Oint de Dieu etleSaintdes saints^; qui devoit être perpétuelle, et emportoit aussi avec elle l'entière réprobation de l'alliance et de la religion judaïque.
Troisièmement, il éloit constant par là, que tant que l'ancienne alliance subsistoit, il n'étoit non plus permis aux Juifs de se laisser transporter hors de leur terre, que de renoncer à tout le culte extérieur de leur religion ; et que consentir àla perte totale de la famille d'Abraham oii celle d'Aaron étoil comprise, c'étoit consentir en même temps à l'extinction de ^*'a religion, de l'alliance et du sacerdoce. D'où il s'ensuit ma- ^f^festement,
amsi-jj qHatiième lieu, que lorsque Dieu ne leurdonnoit aucun royauh «l'-^andonner la terre promise, où il avoit établi le dont la foi«?^gjjgjQ,j gj de l'alliance, ni ne leur monlroil aucun
' Plat. Cnto ^ ^.j : j^,^. ^^^ ^^^. ^^^^^^ ^^^^ ^^^ ^^^^^ ^^^^ __ •" Joau. vviii. 36
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU. â67
moyen deconserver la race d'Abraham, que celui d'une rélùstance ouverte, comme il leur arriva manifestement dans r.cetle cruelle persécution des rois de Syrie, c'étoit une né- [cessité absolue, et une suite indispensable de leur religion , de se défendre.
Et néanmoins, en cinquième lieu, ils n'en sont venus à ce dernier et fatal remède qu'une seule fois, et après une déclaratîon manifeste de la volonté de Dieu. Car auparavant, en quelque oppression qu'on les tînt dans le superbe et cruoi empire de Babylone , ils y demeurèrent paisibles et soumis, offrant à Dieu des vœux continuels pour cet Empire et pour ses rois, selon roi*dre qu'ils en a voient reçu de Dieu par la bouche de Jérémie et de Baruch '. Quand ils virent paroîtrc Cyrus, qui devoit être leur libérateur , encore qu'il leur eût été non-seulement prédit, mais encore expressément nommé parleurs prophètes, ils ne se remuèrent pas en sa faveur, et attendirent en patience sa victoire d'où dépendoit leur déli- Yrance : et quand Assuérus, un de ses successeurs, séduit par lesartiflces d'Aman, entreprit de détruire toute la nation , et k fermer par toute la terre la bouche de ceux qui louaient Dieu*, ils ne firent aucun effort pour lui résister ; parce que Mardochée, un prophète et un homme manifestement insjjiré de Dieu, leur faisoit voir une espérance assurée de protection en la personne de la reine Esther; en sorte qu'il ne leur rcstoit qu'à prier Dieu dans le sac et dans la cendre, qu'il conduisît les desseins de cette reine. Que si dans la suite ils prirent les armes pour punir l'injustice de leurs ennemis, ce fut parmi édit exprès du Roi; et Dieu le permit ainsi pour montrer que les fidèles naturellement ne troubloicnt point les étals, et n'y cntreprenoient rien qu'avec l'ordre de la puissance souveraine. Ils seroient donc demeurés aussi humbles et aussi soumis à Antiochus, si Dieu leur avoit donné une semblable espérance, et un moyen aussi naturel de fléchir le Roi. Mais le temps étoit arrivé où il avoit résolu de les sauver par d'autres voies, ainsi qu'il étoit marqué dans Daniel et Zacharie '.
' Jerem. \xix. 7. Bhi i. U. i2. -~ ' Esl.ui. :v. xiii, etc. — * Ibi'l. v. rit. Mti. — * Dan. vu. vin. x. xi. vu. Zacli. xi. 7 ol se<\.
268 CIi>'QLlÈ9I£ AVERTISSEMENT
Alors donc il inspira Mulhathias, qui« poussé du mêiDe esprit : que son ancêtre Phinées, c'est-à-dire, njanifesteraent dePes^ prit de Dieu ' ; du même esprit dont Moïse avoit été poussé i tuer régyptien qui maltrai toit les enfants d'Israël \ selon qu'il i est expliqué dans les Actes '; du même esprit qui avoit incité j Aod à enfoncer un couteau dans le sein d'Eglon , roi de J Moab \ et Jahel, femme d'Héber, à attirer Sisara dans «1 maison pour lui percer les tempes avec un clou ^ ; du mèiMA esprit dont Judith étoit animée lorsqu'elle coupa latêled'Ho«a loferne " : Mathathias donc, poussé de cet esprit, perça d'ûl coup de poignard un Juif qui se présentoit pour saGritol aux idoles, et Timmola sur Tautel où il alloit sacrifier au Dieil étranger '. Il enfonça le même poignard au sein de celui quil par Tordre d'Antiochus contraignoit le peuple à ces sacriGcesl impies, et il leva Télendard de la liberté en disant : Quiconque^ a le zèle de la loi qu*ilmesuive ^ C'est donc ici manifestement ^ une inspiration extraordinaire, telle que celles qu'on voitptroître si souvent dans rËcriture et ailleurs. Il n'y a que des impies qui puissent nier de semblables inspirations extraordinaires; et si les hypocrites ou les fanatiques s'en vantent i tort, il ne s'ensuit pas que les vrais prophètes et les hommes vraiment poussés par l'esprit de Dieu, se les attribuent vaine* ment. Mathathias fut du nombre de ces hommes vraiment inspirés : il en soutint le caractère jusqu'à la mort, et il distribua entre ses enfants les fonctions auxquelles Dieu lesdestinoit, avec une prédiction manifeste des grands succès qui leur étoient préparés ^ La suite des événements justilla clairement que Mathathias étoit inspiré : car, outre qu'il parât des signes et des illuminations surprenantes et miraculeuses dans le ciel, on vit paroître dans les combats, des anges qui soutenoient le peuple de Dieu, et en foudroyant les ennemis jetoient le désordre et la confusion dans leur armée '**. Le prophète Jérémie apparut à Judas Machabée dans un songe digne de toute croyance, et lui mit en main l'épée par laquelle il de-
' I. Mach. II. 24, etc. — ^ Exod. n. 12. - ' Act. vu. 24. 25. — * Judic. 111. — * Ibid. IV. 17 et seq. v. 24 et seq. — * Judith, viii, etc. — ' I. Mach. n, 23 9A. - » Ibid. 27 et seq. - » Ibid. 49. G4 et seq. - '• IL Mach. A. 29. M).
SUR LES LETTRES DE M. JtRIEU. SGO
voit défaire les ennemis de son peuple, en lui disant : Recevez cette sainte épée et ce présent de Dieu, par lequel vous renverserez les ennemis de mon peuple d'Israël '. Tant de victoires miraculeuses, qui suivirent cette céleste vision, firent bien voir qu'elle n*étoit pas vaine; et la vengeance divine fut si éclatante sur Ântioclius, que lui-même la reconnut, et fut contraint d'adorer, mais trop tard, la main de Dieu dans son supplice ^ Que si nos Réformés ne veulent pas reconnoître ces signes divins, à cause qu'ils sont tirés des livres des Machabées qu'ils ne reçoivent pas pour canoniques ; sans leur opposer ici l'autorité de l'Église, qui les a mis dans son canon il y a tant de siècles, je me contente de l'aveu de leurs auteurs qui respectent ces livres, comme contenant une histoire véritable et digne de tout respect, où Dieu a étalé magnifiquement la puissance de son bras et les conseils de sa providence pour la conservation de son peuple élu. Que si M. Jurieu ou quelque autre aussi emporté que lui refusoientà des livres si anciens la vénération qui leur e^t due , il n'y auroit qu'à leur demander d'où ils ont donc pris l'histoire des Machabées qu'ils nous opposent? Que s'ils sont contraints d'avouer que les livres que nous leur citons sont les véritables originaux d'où Josèphe et tous les Juifs ont tiré cette admirable histoire il faut ou la rejeter comme fabuleuse ou la recevoir avec toutes les merveilleuses circonstances dont elle est revêtue. Et il ne faut point s'étonner que Josèphe en ait supprimé une partie, puisqu'on sait qu'il dissimuloit ou qu'il déguisoit les miracles les plus certains, de peur d'épouvanter les Gentils pour qui ilécrivoit. Si les Protestants veulent se ranger parmi les infidèles , et refuser leur croyance aux miracles dont Dieu se servoit pour déclarer sa volonté à son peuple, nous ne voulons pas les imiter; et nous soutenons avec l'histoire originale de la guerre des Machabées, qu'elle ne fut entreprise qu'avec une manifeste inspiration de Dieu.
Enfin, en sixième lieu, Dieu, qui avoit résolu d'accumuler fous les droits pour établir le nouveau royaume qu'il érigea en Judée sous les Machabées, fit concourir à ce dessein les
' II. Mach. XV. II. 15, etc. — - 1. Macli. vi. II. Mach. ix, 11^.
rois de Syrie qui accordèrent à Jonatlias et à Simon, avec rentier affranchissement de leur peuple, non-seulement toutes les marques, mais encore tous les effets de la souveraineté : ce qui fut aussi accepté et confirmé parle commun consentement de tous les Juifs '.
XX.V. DifTérence extrême des Macliabées et des Protestants dans l'état de
la religion et dans celui des personnes.
Je veux bien accorder à M. Jurieu et aux Provinces- Unies, si elles veulent , qu'elles ont eu en quelque chose un succès pareil à ce nouveau royaume de Judée, puisquà la iln les rois d'Espagne leurs souverains ont consenti à leur affranchissement. Bien plus , afin que les choses soient plus semblables, puisqu'en regardant ces provinces comme imitatrices du nouveau royaume de Judée, il faut aussi regarder les princes d'Orange comme les nouveaux Machabées qui ont érigé cet Klat, je n'empOche pas qu'on ne dise qu'à l'exemple des Asmonéens , ces princes se sont faits les souverains du peuple qu'ils ont affranchi, et qu'ils peuvent s'en dire les vrais rois , comme ils y ont déjà de gré ou de force l'autorité absolue- Si les Provinces-Unies donnent enfin leur consentement à cette souveraineté, il sera vrai que la lin des princes d'Orange sera à peu près semblable de ce côté là à celle des Machabées : mais il y aura toujours une différence infinie dans les commencements des uns et des autres. Car, quelque dévoué qu'on soit à la maison d'Orange, on ne dira jamais sérieusement ni que le prince d'Orange Guillaume h'^, ait été un homme mauifesleinent inspiré, un Phinécs, un Mathalhias, un Judas le Machabée, qui ne respiroit que la piété ; ni que la Hollande, dont il conduisoit les troupes, fût le seul peuple, où, par une alliance particulière , Dieu eût établi la religion et ses sacrements; ni que la religion qu'il soutenoit fût la seule cause qui lui fît prendre les armes, puisque, sans parler de ses desseins ambitieux si bien marqués dans toutes les histoires, il cacha si longtemps lui-même sa religion, et donna tout autre prétexte à ses entreprises; ni que lui et ses successeurs
' f, Mach. c. \i. \ii et seq.
SUR LES LETTHES DE M. JLRIEU. 271
Usaient jamais rien attenté pour subjuguer ceux qui leur avoient confié la défense de leur liberté. Il faudroit donclaisser là Texemple des Machabées ; et pour ne plus parler ici do la vaine flatterie que le ministre Jurieu fait aux Provinces- Unies, je soutiens que l'action des Machabées et des Juifs qui les ont suivis , étant extraordinaire et venant d'un ordre s|>écial de Dieu dans un cas et un état particulier, ne peut être tirée à conséquence pour d'autres cas et d'autres étals. En un mol , il n'y a rien de semblable entre les Juifs d'alors et nos Réformés, ni dans l'état de la religion, ni dans l'état des personnes. Car, dans la religion chrétienne , il n'y a aucun lieu ni aucune race qu'on soit obligé de conserver à peine de laisser périr la religion et l'alliance. Au lieu de dire , comme |H)uvoient faire les Juifs : Il faut sauver notre vie pour sauver la religion ; il faudroit dire au contraire, selon les maximes de Jésus-Christ : Il faut mourir pour l'étendre : c'est par la mort et la corruption que ce grain se multiplie; et ce n'est pas le sang transmis a une longue postérité qui fait fructifier l'Evangile ; mais c'est plutôt le sang répandu pour le confesser : ainsi la religion ne peut jamais être parmi nous en l'état et dans la nécessité où elle étoit sous les Machabées. L'état (les personnes est encore plus dissemblable que celui de la religion. Les Machabées voyoient toute leur nation attaquée ensemble , et prête à périr tout entière comme par un seul coup : mais nos Réformés , loin de combattre pour toute la nation dont ils étoient , n'en faisoicnt que la plus petite parlie, qui avoit entrepris d'accabler l'autre et de lui faire la loi. Les Machabées et les Juifs qui les suivoicnt , loin de vouloir forcer leurs compatriotes à corriger la religion dans laquelle ils étoient nés , ne demandoient que de vivre dans le même culte où leurs pères les avoient élevés : mais nos rebelles condamnoient les siècles passés , et ne cherchoient qu'à détruire la religion où leurs pères étoient morts , quoiqu'euxniêmcs ils Teusscnt sucée avec le lait. Les Machabées comhalfoient, afin qu'on leur laissât la possession du saint temple où leurs pères servoicnt Dieu : nos rebelles renonçoient aux temples et aux autels de leurs pères , quoijpic ce fût le vrai Dieu qu'ils y adorassent; ou s'ils les vouloient avoir , c'éloit
272 CLNQtlÈAIE AVERTISSEMKMT
en les eolevanl à leurs anciens et légitimes possesseurs, et encore en y changeant tout le culte pour lequel la structure même de ces édifices sacrés faisoit voir qu'ils étoient bâtis : en quoi ils étoient semblables, non point aux Machabées défenseurs du temple > mais aux Gentils qui en étoioDt les profanateurs ; puisque si ceux-ci profanoient le temple en y met* tant leurs idoles, nos Réformés pour avoir occasion de profaner aussi les temples de leurs pères, faisoient semblant d'oublier qu'ils étoient dédiés au Dieu vivant; et autant qu'il étoilen eux, ils en faisoient des temples d'idoles, en appelant de ce nom les images érigées par nos pères pour honorer It mémoire des mystères de Jésus-Christ et celle de ses saints. Bien loin qu'on puisse dire que le ministère de la religion fût corrompu et interrompu par les Machabées , ils étoient euxmêmes revêtus de l'ancien sacerdoce de la nation , où ib étoient élevés par la succession naturelle et selon les lois éta« . blies : nos rebelles disoient au contraire que sans égard i la succession , ni à ceux qu'elle mettoit en possession du mini- | stère sacré, il en falloit dresser un autre : ce qui étoit renon- « cer à la ligne du sacerdoce et à la suite de la religion , ou -* plutôt à la religion dans son fond, puisque la religion ne peut à subsister sans cette suite. On voit bien , selon ces principes, qu'il y a pu avoir dans les Machabées , qui venoient dans la succession légitime et dans l'ordre établi de Dieu, un instinct particulier de son Saint-Esprit pour entreprendre quelque chose d'extraordinaire ; mais au contraire l'esprit dont étoient . agités ceux qui menoient nos Réformés au combat efen com- ^ mandoienl les armées , étant entièrement détaché de l'ordre ^ établi de Dieu et de la succession du sacerdoce , ne pouvoit i être qu'un esprit de rébellion et de schisme. Aussi l'Esprit de Dieu paroît-il si peu dans les capitaines de la Réforme, que loin d'oser dire qu'ils fussent des hommes pleins de Dieu, comme étoient les Mathathias et ses enfants ; M. Jurieu n'a osé dire que ce fussent de vrais gens de bien selon les règles de l'Évangile , ni autre chose tout au plus selon lui-même , que des héros à la manière du monde : de sorte que ce scroit se jouermanifestemenl de la foi publique, de reconnoîlrc ici Ja moindre apparence d'un instinct divin et prophétique.
m n*7 en avoit-il ni marque ni nécessité ; ni , en un mot, n de semblable entre les Machabées et les Protestants, que simple extérieur d'avoir pris les armes.
VI. Exemple da respect de 1*ancien people envers les rois impies et perécuteurs ; et qoe ce sont là les seuls exemples que TEglise s*est proposés icnniBe ceux qui établissoient la couduite ordinaire.
C'est pourquoi nous ne voyons pas que TÉglise, persécutée
* les princes inûdèles ou hérétiques , se soit jamais avisée Texemple des Machabées pour s'animer à la résistance. 11 •it trop clair que cet exemple étoit extraordinaire , dans un i et dans un état tout particulier, manifestement divin dans % effets et dans ses causes; en sorte que , pour s'en servir, falloît pouvoir dire et jnstiGer qu'on étoit manifestement et rticulièrement inspiré de Dieu. Mais pour connoilre la vraie dition de Tancien peuple, qui devoit servir de fondement celle du nouveau , il ne falloit que considérer sa pratique Dtinuelle dès son origine : car, à commencer par le temps
sa servitude en Egypte, il est certain qu'il n'employa pour !D délivrer que ses gémissements et ses prières'. Que si en employa des voies plus fortes , ce furent tout autant de npsdesa main toute-puissante et de son bras étendu, comme rie TEcriture , sans que ni le peuple , ni Moïse qui le conisoitf songeassent jamais ni à se défendre par la force, ni à chapper de TEgypte d'eux-mêmes ou à main année ; en le que Dieu les laissa dans l'obéissance des rois qui les lient reçus dans leur royaume, se réservant de les délivrer
* un coup de sa souveraine puissance. Nous aurons lieu is la suite d'examiner leur conduite sous leurs rois , et les ûts de la monarchie que Dieu avoit établie parmi eux. is on peut voir, en attendant, quelle obéissance eux et leurs )phèles crurent toujours devoir a ces rois ; puisque sous i rois impies, tels qu'étoient un Achab , un Achaz, un Ma- »ès, quoiqu'ils fissent mourir les prophètes, etqu'ilsconignissentle peuple à un culte impie, en sorte que les fidè- . éfoient contraints de se cacher; pendant que toulos les
' Exod. T et seq.
274 CINQUIÈME AYERTISSEMEIST
villes et Jérusalem elle-inêine regorgeoient de sanginnoceni comme il arriva sous Manassès : un Élie, un Elisée, un [saîe un Osée, et les autres saints prophètes, qui crioient si haii contre les égarements de ces princes, ne songeoient pas son iement à leur contester Tobéissance qui leur étoit due. L peuple saint fut aussi paisible sous le joug de fer deBabyloni comme nous avons déjà vu ; et pour ne point répéter ce qm j'ai dit, ni prévenir ce que j\ii à dire dans la suite sur cesujel, on voit régner dans ce peuple les mêmes maximes que le peuple chrétien en a aussi retenues, de rendre à ses rois, quels qu'ils fussent, un fidèle et inviolable service. C'est pat toute cette conduite du peuple de Dieu qu'il falloit juger da droit que Dieu même avoit établi parmi eux. S'il a voulu une seule fois s'en dispenser sous les Machabées avec les restrictions et dans les conjonctures particulières qu'on vient de voir, il a marqué clairement que ce n'étoit pas le droit établi, maii l'exception de ce droit faite par sa main souveraine; et c'es pourquoi , sans se fonder sur ce cas extraordinaire, PÉgli» chrétienne s'est fait une règle de la pratique constante d« tout le reste des temps : de sorte qu'on peut assurer comm une vérité incontestable, que la doctrine qui nous oblige pousser la fidélité envers les rois jusqu'aux dernières éprei ves, est également établie dans l'ancien et dans le nouvea peuple.
Troisième exemple. Celui de David.
XXVir. Que, selon les principes du ministre, l'exemple de David n'ei
pas à suivre.
Il reste à examiner le troisième exemple de M. Jurieu, qa est celui de David , que ce ministre propose pour prouve qu'on peut défendre sa vie à main armée contre son prince et il répète souvent, que si on peut prendre les armes conlr son roi pour la vie , on le peut à plus forte raison pour 1 religion et pour la vie tout ensemble. D'abord et sans hésite j'accorde la conséquence : mais voyons comme il établit 1 fait d'où il la tire. « Pourquoi , dit-il ', David avoit-il assen
' r.rtt. wii p. I?i4. Lcit. \x.
SUR LES LETTRES DE M. Jl'RIEU. ^2'V>
» hlé autour de lui quatre ou cinq cents liommes tous gens w bnives cl bien armés? N'étoit-ce pas pour se défendre, pour » résister à la violence par la force, et pour résister à son » roi qui vouloit le tuer? Si Saiil fût venu Tattaquer avec pa- » reil nombre de gens, s'en seroit-il fui? N'auroit-il pas » combattu pour sa vie, quand même ç'auroit été avec quel- » que péril de la vie de Saûl lui-même ; parce que dans le » combat on ne sait pas où les coups portent? David savoit » son devoir; il avoit la conscience délicate; il respocle » Fonction de Dieu dans les rois : mais il ne croit pas qu'il » soit toujours illégitime de leur résister : et mémo David )> étoit dans un cas où nous ne voudrions pas permettre de » résister par les armes à un souverain; dans le fond il étoit i> seul , et n'étoit qu'un particulier. Nous n'entendons pas le » pouvoir de résister à un souverain jusque là : mais celui » qui a cru qu'un particulier pou voit repousser la violence » par la force , a cru à plus forte raison que tout un peuple le » pouvoit». J'ai rapporté exprès tout au long le discours de li. Jurieu, alin qu'on voie que ce ministre détruit lui-même son propre raisonnement; car en effet il sent bien qu'il prouve plus qu'il ne veut. Il veut prouver que tout un peu()le, c'est-à-dire, non-seulement tout un royaume, mais encore une partie considérable d'un royaume , tel qu'étoit tout le peuple chrétien dans l'Empire romain , ou en France tous les Protestants , ont pu prendre les armes contre leur prince. Voilà ce qu'il vouloit prouver : mais sa preuve porte plus loin qu'il ne veut, puisqu'elle démontreroit, si elle étoit bonne, non seulement que tout un grand peuple, mais encore tout {tarticulier peut s'îirmer contre son prince , lorsqu'il lui fait violence; ce que le ministre rejette non-seulement ici, comme il paroît par les paroles qu'on vient de produire, mais encore en d'autres endroits'. C'est néanmoins ce qu'il prouve; et par conséquent selon lui-même sa preuve est mauvaise , n'y ayant rien de plus assuré que cette règle de dialectique; qui prouve trop ne prouve rien. Cela paroît encore plus évidemment, en ce qu'il attribue h David, d'avoir
' Lelt. T\nir, p. 134.
270 CIxNQUIËME AVERTISSEMENT
cru quun particulier pouvait repousser à main armée la violence, même celle de son roi; car c'est de quoi il s'agit : ce qui est lui attribuer une erreur grossière et insupportable, et par conséquent condamner toute Faction qu'on fonde sur une maxime si visiblement erronée : en quoi non-seulement M. Jurieu blâme en David ce que TÉcriture n'y blâme pas; mais encore il se confond lui-même , en nous alléguant un auteur, qui selon lui est dans l'erreur, et nous donnant pour modèle un exemple qui est mauvais selon ses principes.
XXYIII. Fondement de la conduite de Da^rid; erreur du ministre , qoi eo
fait un particulier.
Je n'aurois donc qu'à lui dire, si je voulois lui fermer la bouche par son propre aveu , que David , qui agissoit sur de faux principes , ne doit pas être suivi dans cette action ; mais la vérité ne me permet pas de profiter ou de l'ignorance ou de r inconsidération de mon adversaire. Toute l'Ecriture me fait voir que dans cette conjoncture David agit toujours par l'Esprit de Dieu ; que dans toutes ses entreprises il attendoit la déclaration de sa volonté; qu'il consultoit ses oracles; qu'il étoit averti par ses prophètes , qu'il étoit prophète luimême, et que l'esprit prophétique qui étoit en lui ne labandonna jamais *. Témoins les Psaumes qu'il fit dans cet état, et même chez le roi Achis, et au milieu du pays étranger où il s'étoit réfugié : Psaumes que nous chantons tous les jours, comme des cantiques inspirés de Dieu. J'avoue donc qu'il n'y a rien à blâmer dans la conduite de David; et ce qui a trompé M. Jurieu, qui abuse de son exemple, c'est qu'il n'a pas voulu considérer ce que David étoit alors. Car s'il avoit seulement songé que ce David , qui n'est selon lui quun particulier, en effet étoit un roi sacré par l'ordre de Dieu ' ; il auroit vu le dénouement manifeste de toute la difficulté : mais en même temps il auroit fallu renoncer à toute sa preuve ; car on n' auroit pu nier que ce ne fût un cas tout particulier, puisque celui qu'on verroit armé pour se défendre du roi Saûl, est roi lui-même. Et sans vouloir examiner si on ne pourroil
SUR LES LETTRES DE M. JlRIEr. 277
pas soutenir qu'en effet il étoit roi de droit, et que Saîil ne
régnoit que par tolérance, ou en tout cas par précaire et
comme simple usuffuitier, pour honorer en sa personne le
titre de roi qu'il avoit eu ; quand il ne faudroit regarder dans
le sacre de David qu'une simple destination à la couronne :
toujours faudroit-il dire , puisque cette destination venoit de
Dieu, que Dieu , qui lui ayoit donné ce droit, étoit censé lui
EToir donné en même temps tout le pouvoir nécessaire pour
le conserver. Car, au reste , le droit de David étoit si certain,
qu'il étoit connu de Jonathas, fils de Saùl, et de Saul
même ' : de là vient que Jonathas demandoit pour toute grâce
à David d'être le second après lui. Le peuple aussi étoit bien
instruit du droit de David , comme il paroît par le discours
d'Âbigaï \ Ainsi personne ne pou voit douter que sa défense
ne fût légitime , et Saûl lui-même le reconnoissoit ; puisqu'au
lieu de le traiter de rebelle et de traître , il lui disoit : Vous
êtes plus juste que moi , et il traitoit avec lui comme d'égal à
égal, en le priant de conserver sa postérité '.
XXIX. Qae Dayid n'a rien entrepris contre son Prince et son pays.
n ne faut pourtant pas s'imaginer que Dieu ait voulu se sertir de David pour diviser les forces de son peuple, ni que ses armes , toujours fatales aux Philistins , dussent jamais se tourner contre sa patrie et contre son prince. Car premièrement, lorsqu'il assembla ces quatre cents hommes, son intention n'étoit pas de demeurer dans le royaume d'fsraël , mais avec le roi de Moab avec qui il étoit d'accord pour sa sûreté. S'il campoit et se tenoit sur ses gardes, cette précaution étoit nécessaire contre des gens sans aveu qui auroient pu l'attaquer ; et au surplus il tenoit son père et sa mère entre les mains du roi de Moab , jusqu'à ce que la volonté du Seigneur se fût déclarée * . Loin donc de vouloir combattre contre son pays, il alloit chercher la sûreté de sa personne sacrée dans une ten^e étrangère. Que s'il en sortit enfin pour se retirer dans les terres de la tribu de Juda, qui lui étoit
' I. Reg. xxm. 17; xiuv. 21. — ' Ihid. x\v. .30. ,31. — ^ Ibid. \\:v. 18. 21 . Kxvi. 25. — * Ih'.tl x\u. 3.
278 CINQUIÈME ÀVBRTIgSEMfilS'T
plus favorable à cause que c'étoit la sienne; ce fut un ordn (»x|)rès (le Dieu , porté par le prophèle Gad qui Ty obligea ' Lorsqu'il fut dans le royaume de Saiil, il y fit si peu de ma à ses citoyens, qu'au contraire sur le mont Carmel, rendroil le plus riche de tout le royaume , et au milieu des biens de Nabal le plus puissant homme du pays, il ne toucha ni à sen biens, ni à ses troupeaux ; on ne trouva jamais à dire une seule de ses brebis; et au contraire, les gens de Nabal rendoient témoignage aux troupes de David, que loin de les î^exer, elles leur étoient un rempart et une défense assurée ^ Pendant qu'on le poursuivoit à toute outrance, il fuyoit de désert en désert, pour éviter la rencontre des gens de Saûl, et pour assurer sa personne dont il devoit la conservation à TEtat, sans jamais avoir répandu le sang d'aucun de ses concitoyens, ni profité contre eux ni contre Saûl d'aucun avantage : mais au contraire il étoit toujours attentif au bien de son pays; et contre l'avis de tous les siens , il sauva la ville de Geilan des Philistins qui alloient la surprendre, et qui i^à en avoient pillé tous les environs ^ : ainsi , dans une si grande oppression , il ne songeoit qu'à servir son prince et son pays. Lorsqu'enfin il fut obligé de traiter avec les ennemis, ce fut seulement pour la sûreté de sa personne. Il ne fil jamais de: pillage que sur les Amalécites et les autres ennemis de sa j patrie *. De cette sorte la nécessité où il se voyoit réduit ne j lui fit jamais rien entreprendre qui fût indigne d'un Israélite: ni d'un fidèle sujet :1e traité qu'il lit avec l'étranger servit à; la fin à sa patrie ; et il incorpora au peuple de Dieu la ville de Siceleg, que les Philistins lui avoient donnée pourretraite.
XXX. Que le ministre dunne à David des seutimeuts impies contre Saiil,
que David a toujours abhorrés.
Si M. Jurieu savoit ce que c'est que d'expliquer l'Écriture, il auroit pesé toutes ces circonstances ; et il se seroit bien gardé de dire ni que David fut un simple particulier, ni qu'il
' I Reg. xxn. à. — ' Ibid. xvr. 8. là. — ^ Ibid. xxiii. I et seq. — * Jbîd. xxvii. 8. 9. 10.
ait jamais rien entrepris contre la puissance publique. Au lieu de peser en théologien et en interprète exact ces circonstances importantes, il se met à raisonner en Tair ; et il nous demande pourquoi David étoit armé si ce nétoit pour se défendre contre son roi ; comme s'il n'eût pas eu à craindre cent particuliers, qui pour faire plaisir à Saiil, pouvoient l'attaquer, ou que, sans aucun dessein d'en venir avec Saûl aux extrémités, il n'eût pas pu avoir en vne de faire envisager à ce prince ce que la nécessité et le désespoir pouvoient inspirer contre le devoir à des braves gens poussés à bout. Mais M. Jurieu passe plus avant, et il ne veut pas qu'on croie que David avec des forces égales s" en seroit fui devant Saûl. Pourquoi non, plutôt que d'être forcé à combattre contre son roi? Mais le vaillant Jurieu ne peut comprendre qu'on fuie. Qu'il permette du moins à David de faire devant l'ennemi une belle et glorieuse retraite. Non, dit-il, il faut donner; et Da- TÎd aaroit combattu au hasard, dit notre ministre', de mettre en péril la vie du roi son beau-père ; car ces titres de roi et de beau -père ne lui sont rien. Comment n'a-t-il pas frémi eo écrivant ces paroles? David rencontrant Saûl à son avantage, après lui avoir sauvé la vie malgré les instances de tous les siens, se sentit saisi de frayeur pour lui avoir seulement coupé le bord de sa robe, et avoir mis la main, quoique d'une manière si innocente, sur sa personne sacrée': et celui qu'on voit si frappé d'une ombre d'irrévérence envers son roi, ne fuiroit pas un combat où on auroit pu attenter sur sa vie ? Voilà comme les ministres enseignent à ménager le sang des rois. Cependant M. Jurieu, comme nous verrons, fait semblant d'avcur en horreur les attentats sur les souverains; et ici, contraire à lui-même, il veut qu'un particulier ait droit de donner combat à son roi présent, au hasard de le tuer dans la mêlée. Mais David étoit bien éloigné de ce seul i ment impie, lorsqu'il disoit: « Dieu me garde de mettre la main » sur mon maître, l'oint du Seigneur*' » ! Et il crioit à Saûl : « Ne croyez pas les calomniateurs qui vous disent que David » veut attenter sur vous. Vous le voyez de vos yeux, que Dieu
' Jur. Lelt. xvii. — • I. Rrg. viiii. 5 ti seq. — ' Ibld. 7- J
280 ClNQtlÈ^eE ÀVERTISSEMKN'T
» VOUS a mis entre mes mains dans la caverne. Biais j*ai dit » en mon cœur : A Dieu ne plaise que j^étende la main sur » l'oint du Seigneur ! Que le Seigneur juge entre vous et moi; » et qu'il me venge de vous comme il lui plaira; mais que » ma main ne soit pas sur vous ' » ! Il ne reconnoissoit donc autre puissance que celle de Dieu, qui pût lui faire justice de Saul. Ce qu'il explique encore plus clairement, lorsque, devenu une seconde fois maître de la vie de ce prince , il dit i Abisaï qui l'accompagnoit ' : a Gardez-vous bien de mettre » la main sur Saùl ; car qui pourra éXendre sa main sur Toiot » du Seigneur, et demeurer innocent? Vive le Seigneur, si » le Seigneur ne le frappe, ou que le jour de sa mort n'ar- » rive, ou que venant à une bataille il n'y meure » , (comme Saùl mourut en effet dans une bataille contre les Philistins) il n'a rien à craindre, « et ma main ne sera jamais sur lui. » Dieu m'en garde, et ainsi me soit-il propice » ! C'est en cette sorte que David a recours à Dieu comme à son unique vengeur. Encore lorsqu'il parloit de celte vengeance, c'étoit pour montrer à Saûl ce que ce prince avoit à craindre, et non pas pour lui déclarer ce que David lui souhaitoit ; puisque, loin de souhaiter la mort à Saul, il la pleura si amèrement, et en fit un châtiment si prompt lorsqu'elle lui fut annoncée \ Un homme qui parle et agit ainsi, est bien éloigné de vouloir lui-même combattre contre son roi, ni attenter sur sa vie en quelque manière que ce soit. Et en effet, s'il eût cru l'attaque légitime , ou qu'il pût avoir d'autre droit que celui de s'empêcher d'être pris, comme il faisoit en se cachant, il auroit pu aussi bien attenter contre son roi dans une surprise que dans un combat. Le même droit de la guerre permet également l'un et l'autre : et s'il vouloit épargner le sang de Saul, il pouvoit du moins s'assurer de sa personne. Mais il savoit trop qu'un sujet n'a ni droit, ni force contre la personne de son prince ; et le ministre le met en droit de le faire périr dans un combat ! Il a oublié toute l'Écriture ; mais il a oublié tous les devoirs d'un sujet. Il ne songe plus à ce qui est dû à la majesté , ni a la personne sacrée des
' /. Reg, xxiii. 10. — - lUd. \\N\.0. - ^ ILUe^. u 14 18.
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rois, ni à la sainte onction qui est sur eux. Je ne m'en étonne pas : il ne se souvient même plus qu'il est Français ; et il nous parle avec dédain de la loi Salique, véritable, ditril', ou prétendue ; comme feroit un homme venu des Indes ou du Malabar ; tant est sorti de son cœur ce qui est le plus avant imprimé de tout temps, et dès Toriginc de la nation, dans le cœur de tous les Français.
Maïs, pour revenir à notre sujet, concluons qu'il n'y a rien de plus mal allégué que Texemple de David ; puisque , bien loin qu'il fût permis de le regarder comme un simple particulier. Dieu qui Tavoit sacré roi, vouloit qu'on le regardât eomme un personnage public, dont la conservation éloit nécessaire à l'État ; et qu'après tout il n'a fait que pourvoira sa sûreté, comme il y étoit obligé, non-seulement sans rien attenter contre son roi ni contre son pays, mais encore sans jamais cesser de les servir au milieu d'une si cruelle oppression. Voilà ce qui est constant dans le fait. Aussi M. Jurieu , qui n^a pu trouver aucun attentat dans les actions de David , n'a de refuge qu'à des questions en l'air ; et il est réduit à rechercher, non ce qu'il a fait, car il est déjà bien constant qn'il n'a rien fait de mal contre son prince ; mais ce qu'il anroit fait en tels et tels cas qui ne sont poînt arrivés. Que s'il faut enfin lui répondre sur ses imaginations, nous lui (lirons, en un mot, que ces grands hommes abandonnés aux mouvements de leur foi et à la divine Providence, apprenoient d'elle à chaque moment ce qu'ils avoient à faire, et y trouvoient des ressources pour se dégager des inconvénients où ils paroissoient inévitablement enveloppés ; comme on le voit en particulier dans toute l'histoire de David : de sorte que s'inquiéter de ce qu'auroienl fait ces grands personnages dans les cas que Dieu détournoit pîir sa providence, c'est oser demander à Dieu ce qu'il auroit inspiré, et craindre que sa sagesse ne fût épuisée.
Enlindonc nous avons ôlé toute espérance au ministre, et il ne lui reste pour soutenir la prise d'armes de ses pères, ni autorité ni exemple. Au contraire tous les exemples le condamne/)!, et tous tes marfvrs comballeiU coutve lui,
' F.r.t. xMir.p 239, ?.. \Ç>
âSâ CINQUIÈME AVERTISSEMENT
Raisonnements de M, Jurieu en faveur des (juerres cioiks de
religion,
XXXI. Étrange excès du ministre contre la puissance publique.
Nous n^aurîons pas un moindre avantage, si nous voulions attaquer lesvîiines maximes que le ministre appelle à son secours, et les frivoles raisonnements dont il les appuie. Le droite dit-il \ de la propre conservation est un droit inaUçna^ ble. S'il est ainsi , tout particulier injustement attaqué dans sa vie par la puissance publique, a droit de prendre les armes, et personne ne peut lui ravir ce droit. Il ne sert de rien de répondre qu'il parle d'un peuple : car sans raisonner ici sur cette chimère qu'il propose , savoir ce qu'on pourroit faire contre un tyran qui voudroit tuer tout son peuple, et demeurer roi des arbres et des maisons sans habitants, il met expressément dans le même droit une grande partie du peuple qui verroit sa vie injustement attaquée : et c'est pourquoi il soutient que les chrétiens eussent pu armer contre leurs princes, s'ils en eussent eu les moyens ; et par la même raison, que les protestants ont pu le faire , quoique les uns et les autres, loin d'être tout le peuple, n'en fussent que la plus pelite partie. Que deviendront les Etats si on établit de telles maximes? Que deviendront-ils encore un coup si ce n'est une boucherie et un théâtre perpétuel et toujours sanglant de guerres civiles? Car comme l'opinion fait le même effet dans l'esprit des hommes que la vérité, toutes les fois qu'une partie du peuple s'imaginera qu'elle a raison contre la puissance publique, et que la punir de sa rébellion c'est s'attaquer injustement à sa vie, elle se croira en droit de prendre les armes, et soutiendra que le droit de se conserver ne peut lui être ravi. Qu'on nous montre que les chrétiens persécutés aient jamais songé à ce prétendu droit. Et pour ne pas seulement parler du temps des persécutions et de la cause de la religion, Anlioche, la troisième ville du monde , qu'on appeloil l'œil do rOrienly et par excellence Anliocho la peuplée, go vit on pé-
' J^elt. i\. p. ir>7.
ril d'êlre ruinée par Théodose le Grand dont on avoit renvereé lesstatues. On pou voit dire quMl n'étoitpasjuste de punir toute unevillederaUentatdequelques particuliers qui même étoient étrangers, ni de mêler Tinnocenl avecle coupable ;eten effet saint Chrysoslôme ', met celle raison dans la bouche de Fiavicn , patriarche d'Antioche, qui alloit demander pardon à Tempereur pour tout le peuple. Mais cependant on ne disoit |H)inl; que dis -je, on ne disoit point? il ne venoitpas seulcmeuldans la pensée qu'il fût permis de défendre sa vie contre leprince : au contraire, on ne parloit à ce peuple que de Tobli- {Wliou de révérer le magistrat* : on lui disoit qu'il avoitàcraindre la plus grande puissance qui fût sur terre, etqu'ihravoità invoquer que celle de Dieu qui seule éloit au dessus \ C'est ce (|Qe saint Chrysoslôme inculquoit sans cesse; et ce Démos- Ihèoe chrétien fit sur ce sujet des homélies dignes , par leur éloquence, derancienneGrcce,et dignes, par leur piété des lemps apostoliques. Mais pourquoi alléguer les chréliens ins- Iroits par la révélation céleste? Les Païens , par leur simple raison naturelle, ont bien vu vu qu'il fall oit souffrir les violentes des mauvais princes, en souhaiter de meilleurs, les sup- |K)rter quels qu'ils fussent , espérer un temps plus serein pendant l'orage, et comprendre que la Providence , qui ne veut pas la ruine du genre humain ni delà nature, ne tient pas éternellement le peuple opprimé par un mauvais gouveruement, commeelle nebatpasl'univers d'une conlinuelletempêle. Les beaux jours pourrontdonc refaire ceque les mauvais auront gâté ; el c'est vouloir trop de mal aux choses humaines, que de joindre aux maux d'un mauvais gouvernement iiu remède plus mortel que le mal même, qui est la division intestine I*ar ces raisons, lesPaïcns ne permeltoient pas à tout le peupj ce que M. Jurieuose permettre là la plus petite partie conlrlu plus grande; que dis-jo? ce qu'il ose permettre à chaquq)ar- [ liculier. Un tel homme, celui quidiroit qu'un souverain «'(iroit \ » de faire violence à la vie d'une partie de son peuple, etjue des l » sujets n'ont pas celui de se défendre et d'oppose»ia force
' }1oin. m. Ht! PU). \nt. n / ; (om. u. p. ').[^. — - Uow <^.^ y"''^' — '//>/>/, y/, il. i. p 9.i.
284 fJNQLlÈMB AVERTISSEMENT
» à la violence, sera réfuté par tous les hommes : car il n'y en » a point qui ne croie être en droit de se conserver pae toute » voie, quand il est attaqué par une injuste violence ^ ». Voilà donc non-seulement tout le peuple ou une partie du peuple, mais encore tout particulier légitimement armé contre la puissance publique, et en droit de se défendre contre elle par toute voie, sans rien excepter, ni même ce qui fait le plus d'horreur à penser. M. Jurieu nous parle ici des flatteurs des princes , et il ne songe pas aux flatteurs des peuples. Tout flatteur, quel qu'il soit, est toujours un animal traître et odieux : mais s'il falloit comparer les flatteurs des rois avec ceux qui vont flatter dans le cœur des peuples ce secret principe d'indocilité et cettte liberté farouche qui est la cause des révoltes, je ne sais lequel seroit le plus honteux. M. Jurieu a pris le dernier parti, et on ne peut pas plus bassement ni plus indignement flatter la populace, que de prodiguer, je ne dis pas atout le peuple, mais encore à une partie et jusqu'aux particuliers, le droit d'armer contre le prince. Mais cela suit nécessairement du principe qu'il pose. « C'est en vain, » dit-il ' , qu'on raisonne sur les droils des souverains : c'est » une question où nous ne voulons point entrer; mais il faut » savoir seulement que les droils de Dieu, les droits du peu- » pie et les droits du roi sont inséparables. Le bon sens le » montre : et par conséquent un prince qui anéantit le droit » de Dieu ou celui des peuples, par cela même anéantit ses » propres droits ». De cette sorte il n'est donc plus roi : on ne lui doit plus de sujétion; car poursuit le séditieux milistre % « on ne doit rien à celui qui ne rend rien à per- ^> sonne, ni à Dieu, ni aux hommes ». On ne peut pas pousser plus loin la témérité ; et c'est à la face de tout Tunivers Peftouveler la doctrine tant détestée de Jean Viclef et de Jean Hus^qui disent qu'on n'a plus de sujets, dès qu'on cesse soimêmi^. d'être sujet à Dieu. Voilà comme le ministre ne veut pas enk^'' ^^^"^ cette question du droit des rois, pendant qu'il décide si hardiment contre ces droits sacrés. Un reste deconscicnce Je,ï'6lcnoil, et il n'osoit entrer dans une matière où il
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se seutoit des opinions si outrées : mais à la fin il est entraîné par Tesprit qui le possède , et il décide contre les rois tout ce qu*on peut avancer de plus outrageant; car il conclut hardiment de son principe , que les chrétiens sujets de TEmpiro romain pouvoient résister par les armes à Dioctétien ; ce puis- » que, dit-il, si leurs empereurs, pour toute autre cause » que celle de religion, les eussent opprimés de la même ma- D nière, ils eussent été en droit de se défendre ». Pesez ces mots, pour toute autre cause : ce n'est pas seulement la cause de la religion et de la conscience qui arme les sujets contre les princes, c'est encore toute autre cause : et qu'est-ce qui D'est pas compris dans des expressions aussi générales? Voilà Tesprildu ministre; et bien que, rougissant de ses excès, il ait tâché d'apporter ailleurs de foibles tempéraments à ses séditieuses maximes , son principe subsiste toujours : mais , par malheur pour sa cause, ces chrétiens si opprimés sous Dioclétien, loin de songer à cette défense, qu'on veut leur rendre légitime, ont démenti toutes les raisons dont on l'autorise, non-seulement par leurs discours , mais encore par leur patience ; et on peut dire qu'ils n'ont pas moins scellé do leur sang les droits sacrés de l'autorité légitime sur lesquels Dieu a établi le repos du genre humain, que la foi et l'Évangile.
XXXII. Toutes les formes de gouveriienicnt et toutes les assemblées légitimes également attaquées par le ministre.
Et il ne faut pas s'imaginer que le ministre en veuille seulement aux rois. Car son principe n'attaque pas moins toute autre puissance publique, souveraine ou subordonnée, quelque nom qu'elle ait et en quelque forme qu'elle s'exerce ; puisque ce qui est permis contre les rois , le sera par conséquent contre un sénat, contre tout le corps des magistrats, [ contre des Etats, contre un parlement, lorsqu'on y fera des ! lois qui seront, ou qu'on croira être contraires à la religion et à la sûreté des sujets. Si on ne peut réunir tout le peuple contre cette assemblée ou contre ce corps , ce sera assez de soulever une villa ou une juovince, qui i?outiendra non plukJ
que le roi, mais que les juges, les magistrats, les pairs, si Ton veut, et même ses députés, supposé qu'elle en ait eu dans cette assemblée, en consentant à des lois iniques, ont excédé le pouvoir que le peuple leur avoit donné ; ou en tout cas qu'ils en sont déchus , lorsqu'ils ont manqué de rendre à Dieu et au peuple ce qu'ils leur dévoient. Voilà jusqu'où M. Jurieu pousse les choses par ses séditieux raisonnements. 11 renverse toutes les puissances , et autant celles qu'il défend que celles qu'il attaque. Ce principe de rébellion, qui est '" caché dans le cœur des peuples, ne peut être déraciné, qu'en otant jusque dans le fond, du moins aux particuliers en quel- <iue nombre qu'ils soient, toute opinion qu'il puisse lear rester de la force , ni autre chose que les prières et la patience contre la puissance publique.
XXXllI. Liât de la question impertinemment posé, et Tautorité de
Grotius vaiuemcut alléguée.
Au reste, notre ministre se tourmente en vain à prouver que le prince n'a pas le droit d'opprimer les peuples ni la religion. Car qui jamais a imaginé qu'un tel droit pût se trou- >er parmi les hommes, ni qu'il y eût un droit de renverser le droit môme , c'est-à-dire, une raison pour agir contre la raison ; puisque le droit n'est autre chose que la raison même, et la raison la plus certaine, puisque c'est la raison reconnue par le consentement des hommes? Ainsi, quand le ministre veut prouver qu'on n'a pas le droit de mal faire , parce que le peuple, d'où vient tout le droit, n'a pas celui-là, et ne peut donner ce qu'il n'a pas; il parleroit plus juste et plus à fond , s'il disoit qu'il ne peut donner ce qui n'est pas. L'état donc de la question est de savoir, non pas si le prince a droit de faire mal , ce que personne n'a jamais rêvé ; mais en cas qu'il le fît et qu'il s'éloignât de la raison , si la raison permet aux particuliers de prendre les armes contre lui; et s'il n'est pas plus utile au genre humain qu'il ne reste aux particuliers aucun droit contre la puissance publique. Le ministre, qui soutient le contraire, a beau alléguer pour toute autorité un endroit de Grotius, où il permet dans un Etat à la pavile affligée de se défeiulvc coulre le \[»riuce et contre le
SITR LES LETTRES DE M. JL'HIEII. ^Hl
out, et n'excepte , je ne sais pourquoi, de celle défense, \ue la cause de la religion, a Je n'ose presque », dit cet auteur • , (il parle en tremblant et n'est pas ferme en cet endroil comme dans les autres) « je n'ose, dit-il , presque condam- » ncr les particuliers, ou la plus petite partie du peuple qui » aura usé de cette défense dans une extrême nécessité , sans » perdre les égards qu'on doit avoir pour le public ». M. Jurieu a pris de lui les exemples de David et des Machabées dont nous lui avons démontré l'inutilité. Après qu'on lui a Ole les preuves que Grotius lui avoit fournies, on lui laisse à examiner à lui-même, si le nom de cette auteur lui suffit pour appuyer son sentiment, pendant que l'autorité et 1rs exemples de TEglise primitive ne lui suffisent pas. Pour moi je soutiens sans hésiter que c'est une contradiction et une illusion manifeste, que d'armer avec Grotius les particuliers contre le public, et de leur imposer en même temps la condition d'y avoir égard; car c'est brouiller toutes les idées ef vouloir allier les deux contraires. Le vrai égard pour le publie, c'est que tout particulier doit lui sacrifier sa propre vie. Ainsi sans nous arrêter au sentiment ni à la timidité d'un auteur habile d'ailleurs et bien intentionné, mais qui n'ose en celte» occasion suivre ses propres principes, nous conclurons que le seul principe qui puisse fonder la stabilité des Etats, c'est que tout particulier, au hasard de sa propre vie, doit respecter l'exercice de la puissance légitime et la forme des jugements publics ; ou, pourparler plusclairement, qu'aucun parliculier ou aucun sujet, ni par conséquent quelque partie du peuple que ce soit, (puisque cette partie du peuple ne peut être, à l'égard du prince et de l'autorité souveraine, qu'un amas de particuliers et de sujets) n'a droit de défense conire la puissance légitime; et que poser un autre principe, c'esl avec M. Jurieu ébranler le fondement des Etats et se déclarer ennemi de la tranquillité publique.
' De jure belli et pacisjib. i. 04. ii. 7.
SCR LES LETTllES DE M. JURIKU. 280
e d'Aubigné, !<^iiioin oculaire et irréprochable d'aillé raconte dans son Histoire ' ; qu'on lui parloit en effet valions extraordinaires, pour lui laisser croire que Tin-
qui le poussoit à ce noir assassinat éloit de ce rang ; \èze nous le représente comme un homme poussé de par un secret mouvement dans le moment qu'il fit le ; et que lorsqu'il fut accompli, la joie en éclata jusque les temples avec des actions de grâces et un ravissement versel , qu'on voyoit bien que chacun , loin de détester m, à quoi personne ne pensa, s'en fût plutôt fait hon-
Voilà les faits établis dans l'Histoire des Variations par neuves si concluantes, que le ministre n'a pas seulement 9S combattre. Qui ne voit donc quel esprit c'éloit que it du christianisme réformé? Et que voit-on de semblams toute l'histoire du vrai et ancien christianisme? On )it pas aussi des prédictions comme celles d'Anne du 5, ce martyr tant vanté dans la Réforme % ni cette nou-
manière d'accomplir les prophéties par des meurtres concertés. Tous ces faits soutenus par des preuves invin- ; dans l'Histoire des Varialions , sont demeurés, et quoi I en dise, demeureront sans réplique; ou les répliques, dis sans crainte , achèveront la conviction. On en pourire autant de l'assassinat commis hautement par les miis puritains en la personne du cardinal Béton, sans e trop se soucier de le déguiser. L'histoire en est trop ne pour être ici répétée. Quelle espèce de réformateurs
marlyi^ a produit ce nouvel Evangile ! Mais lu haine , pit, le désespoir et tout ce qu'il y a de plus outré dans assions humaines, jusqu'à la rage que les auteurs du
et M. Jurieu lui-même nous font voir dans le cœur des rmés , ne pouvoient pas produire d'autres fruits, ux de nos frères errants qui sont de meilleure foi dans rli, et se sentent le cœur éloigné de ces noirceurs, ne mi pas croire que j'aie dessein de les leur imputer. A ne plaise : le poison même ne nuit pas toujours égalc- . à ceux qui l'avalent. Il en est de même de l'esprit d'un
ar. ibi<l. d^Aub. t. i liv. m. c. 17. p. I7G. — - \Uu\. liv. x. n. 51 •'
290 CINQUIÈME avi:ktissbment
parti ; et je connois beaucoup de nos Prëlendu» Réforme très-éJoignés des sentiments que je viens de représenter S'ils veulent conclure de là que ce ne soit pas là l'esprit de I secte , c'est à eux à examiner ce qu'ils auront à répondre au: preuves que je produis. Que s'ils n'ont rien à y répondre , noi plus que M. Jurieu, qu'ils rendent grâces à Dieu de les avoji préservés de toutes les suites des maximes du parti ; et poussant encore plus loin leur reconnoissance , qu'ils se désabusent enfin d'une religion , où sous le nom de Réforme on a établi de tels principes et nourri de tels monstres.
XXXV. Comment on pe.it accorder ces excès avec des sentiments de
religion : exemples des Donatistes.
On demandera peut-être comment il peut arilver qu'on accorde ces noirs sentiments avec l'opinion qu'on a d'êtn réformé et même d'être martyr. Mais il ftiut montrer unefôii à ceux qui n'entendent pas ce mystère d'iniquité et ces profondeurs de Satan; il faut, dis-je, leur montrer, par un exemple terrible, ce que peut sur des esprits entêtés la réformation prise de travers. Les Donatistes s'étoient imagina qu'ils venôient rendre à l'Eglise sa première pureté; et celle prévention aveugle leur ins[)ira tant de haine contre rEglise. tant de fureur contre ses ministres, qu'on n'en peut lire lei effets sans élonnement. Mais ce que je veux remarquer, c'es l'excès où ils s'emportèrent, lorsque, réprimés par les loi des empereurs orthodoxes, ils mirent tout l'avantage de leoi religion en ce qu'elle étoit persécutée, et entreprirent di donner aux Catholiques le caractère de persécuteurs. Car il n'oublièrent rien pour forcer les empereurs à ajouter la peini de mort à la privation des assemblées et du culte , et au châtiments modérés dont on se servoit pour tâcher de lesra mener. Leur fureur , dit saint Augustin ' , longtemps dé chargée contre les Catholiques, se tourna entin contre eux mêmes : ils se donnoient la mort qu'on leur refusoit, tante
' Aug. Epist. CLXxiii. 11. 5 ; CLXXVX. n. 12; CCiv. n. 8; tom. ii.co 614. 647. 767. Ketrart lil). ii. cap .^9;tom. i. col. CI. Contra Ganden lib. /. n, 32 et scq. tom. i?;. co\. Ob\ cl *vi^\.
en se précipitant du haut des rochers, tantôt en mettant le fea dans les lieux où ils s'étoient renfermés. C'est ce que fît unévéque nommé Gaudence; et après que la charité des Catholiques l'eut empêché de périr avec une partie de son peuple dans une entreprise si pleine de fureur , il fil un livre pour la soutenir. Ce que ce livre nous découvre , c'est dans l'esprit de la secte un aveugle désir de se donner de la gloire par une constance outrée, et à la fois de charger l'Eglise de la haine de tant de morts désespérées, comme si on y eût été forcé par ses mauvais traitements. Voilà qui est incroyable , mais certain. On peut voir, dans cet exemple, les funestes et secrets ressorts que remuent dans le cœur humain une fausse gloire, un faux esprit de réforme, une fausse religion, un entêtement de parti, et les aveugles passions qui l'accompagnent : et Dieu en lâchant la bride aux fureurs des hommes, permet quelquefois de tels excès, pour faire sentir à ceux qui s'y abandonnent le triste état où ils sont, et ensemble faire éclater combien immense est la différence du p^urage forcené que la rage inspire , d'avec la constance véritable, toujours réglée, toujours douce, toujours paisible et •soumise aux ordres publics, telle qu'a été celle des martyrs.
De la souverçtineté du peuple : principe de la politique de M, Jurieu : profanation de l'Ecriture pour rétablir,
SÎ&VI. Dessein du ministre de prouver par l'Ecriture la souveraineté de
tous les peuples du monde.
La politique de M. Jurieu, à la traiter par raisonnement , lous engageroit à de trop longs et de trop vagues discours ; insi sans vouloir entrer dans cette matière, et encore moins ans la discussion de tous les gouvernements qui sont infinis, entreprends seulement d'examiner le prodigieux abus que ; ministre fait de l'Écriture, quand il s'en sert pour faire )miner partout une espèce d'étal populaire qu'il règle à sa ode.
Il traite cette matière dans ses lettres xvi, xvii et xviii ; et »rès avoir consumé le temps à ))lusieurs raisonnements et
distinctions inutiles, il vient enfin à s'en rapporter à l'Histoire sainte, non-seulement comme à la règle la plus certaine, mais encore comme à la seule qu'on puisse suivre ; a puisqu'il )) n'y a, dit-il * , que les autorités divines qui puissent faire » quelque impression sur les esprits ». C'est aussi par là qu'il se vante de pouvoir montrer qu'en toutes sortes de gouvernements le peuple est le principal souverain y ou plutôt le seal souverain en dernier ressort ; puisque la souveraineté y demeure toujours, non-seulement comme dans sa source, mais encore comme dans le premier et principal sujet où elle réside. Voici par où le ministre commence sa preuve,
XXXVII. Erreur de M. Jurieu sur les premiers temps da peuple bébren.
« Dieu, dit-il % s'étoit fait roi comme immédiat du peuple » hébreu : et cette nation durant environ trois cents ans n'a » eu aucun souverain sur terre, ni roi, ni juge souverain, ni » gouverneur ». Il n'y a rien de tel que de trancher net; et cela donne un air de savant qui éblouit un lecteur. Mais je demande à M. Jurieu : que veulent donc dire ces paroles de tout le peuple à Josué : Nous vous obéirons en toutes choses commenous avons ohéiàMoïse : qui ne vous obéira pas mourra^"! Ce qui prouve la suprême autorité, non-seulement en la personne de iMoïse, mais encore en celle de Josué. Est-ce là ce qu'on appelle n'avoir aucun juge ni magistrat souverain ? Les autres juges, que Dieu siiscitoit de temps en temps, n'eurent pas une moindre autorité, et il n'y avoit point d'appel de leurs jugements. Ceux qui ne déférèrent pas à Gédéon furent punis d'une mort cruelle*. Samuel ne jugea pas seulement le peuple avec une autorité que personne ne contredisoit; mais il donna encore la même autorité à ses enfants' : et la loi même défendoit sous peine de mort de désobéir au juge qui seroit établi \ C'est donc une erreur grossière de vouloir nous dire que le peuple de Dieu n'eut ni juge, ni souverain, ni gouverneur durant trois cenis ans. Il est vrai qu'il n'y avoit point de succession réglée : Dieu [)ourvoyoit au gouvernement selon
' Lett. XVII. p. 131. 133. — = ibid. p. 131 — "^ Jos. i. 17. iS. — * Jinl VIII. 2 j. — '■' \. Urg. v\\. \;>.\\\\.\. — "^ Deul. wil. 12.
SUR LES LElTRliS 1)E M. JLUIEU. 21' 5
les besoins; el encore qu'il so il écrit qifc/ttm certain temps cl avnntqirilyaitdes rois, chacun faisoit comme il voulait \ il en est bien dit autant du temps de Moïse *; etceladoiletre entendu atoc les restrictions qu'il n'est pas ici question d'examiner. *
XXXVIll. Autre erreur du ministre, qui prétend que le peuple lit Saiil son premier roi , et ctuit en droit de le faire-
Cet élal du peuple de Dieu sous les juges est plus imporlaat qu'on ne pense : et si M. Jurieu y avoit pris garde , il n'auroit pas attribuéau peuple l'établissement de la royauté au temps de Samuel et de Siiûl. « Quand, dit-il', le peuple voulut » avoir un roi, Dieu lui en donna un. Il lit ce qu'il put pour » l'en détourner ; le peuple persévéra et Dieu céda. Qu'est-ce » que cela signilie, sinon que l'autorité des rois dépend des » peuples, et que les peuples sont naturellement maîtres de nleur gouvernement pour lui donner telle forme que bon «leur semble »? Je le veux bien lorsqu'on imaginera un peuple dans l'anarchie : mais le peuple hébreu en éloit bien loin, puisqu'il avoit en Samuel un magistrat souverain ; et c'est à M. Jurieu une erreur extrême et d'une extrême conséquence, que de vouloir rendre le peuple maître de son sort en cet état. Aussi, loin d'enireprendre de se faire un roi, ou (le changer par eux-mêmes la forme de ce gouverment , ils s'adressent à Samuel , en lui disant : « Vous êtes âgé, et vos » enfants ne marchent pas dans vos voies : élablisscz-nous » an roi qui nous juge comme en ont les autres nations * ». Ils en usèrent d'une autre manière envers Jephté. Venez, lui dirent- ils S et soyez notre prince; i)arce (ju' alors la judicatare, pour parler ainsi, éloit vacante, et le peuple pouvoit disposer de sa liberté : mais il ne se sentoit pas en cet état sous Samuel ; et c'est aussi à lui qu'ils s'adressent pour changer le gouvernement. Le même peuple avoit dit autrefois à Gédéon : Dominez surnous^ vous et votre fils " ; où , s'ils sem- Henl vouloir disposer du gouvernement sous un prince déjà établi, il faut remarquer que c'étoit en sa faveur; puisque , loin de lui ôter son autorité, ils ne vouloientque l'augmenter et
' Jud. XVII. 6. XVIII. I, etc. — 5 Deut. xii. 8. — * I^ett. xvii. — ♦ I. Re^. F///. 4. .5. — ' Jud. xi. 6. — « Ibid. v\ll. •>.•)..
S94 CINQUIÈME AYERTISSEMKMT
la rendre héréditaire dans sa famille. Et néanmoins ce n'éfoil ici qu'une simple proposition de la part du peuple à Gédéon môme; et pour avoir son effet, on peut dire qu'il y falloir non-seulement racceptalion, mais encore Fautorisation de ce prince : à plus forte raison la falloit-il pour ôter au prince mémo son autorité. C'est pourquoi le peuple eut raison de s'adresser à Samuel en lui disant : Etablissez-nous un rot* ; et Dieu même reconnut le droit de Samuel , lorsqu'il lui dit: Ecoute la voix de ce peuple, et établis un roi sur eux ' ; et un peu ai)r(»s , Samuel parla en cette sorte au peuple qui lui demandoit un roi^ : c'étoit donc toujours à lui qu'on le demandoit. Que si Samuel consulte Dieu sur ce qu'il avoit à faire, il le fait comme chargé du gouvernement, et h la même manière que les rois l'ont fait en cent rencontres. Ce fut lui qui sacra le nouveau roi ' ; ce fut lui qui fit faire au peuple tout ce qu'il falloit, qui fit venir les tribus et les familles les unes après les autres, qui leur appliqua le sort que Dieu avoit choisi comme le moyen de déclarer sa volonté sur celui qu'il deslinoit à la royauté ; et tout cela , comme il le déclare, en exécution de la demande qu'ils lui avoient faite : Donneznous un roi, M. Jurieu brouille encore ici à son ordinaire : « Le sort, dit-il % est une espèce d'élection libre; » car encore que la volonté ne concoure pas librement au » choix du sujet sur lequel le choix tombe, elle concourt » librement à laisser faire le choix au sort, et à confirmer ce » que le sort a fait » : fausse subtilité, que le texte sacré dément , puisque le sort n'est pas ici choisi par le peuple, mais commandé par Samuel. Aussi, lorsque le sort se fut déclai"é et que Saul eut paru, Samuel ne dit pas au peuple : Voyez celui que vous avez choisi ; mais il leur dit : Voyez celui que le Seigneur a choisi ^ ; par où aussi s'en va en fumée l'imagination du ministre, qui voudroit nous faire accroire que Dieu avoit laissé au peuple la liberté ou Tautorité de confirmer ce que le sort avoit fait : au lieu que, sans demander sa confirmation ni son suffrage , Samuel leur dit décisivement, comme
' /. Heg. VIII. 5. — = Ibid. 22. — ^ llml. 10. 22. — ' I. Heg x. 1. Pic. — * Jiir. ibid. — « 1. I\eg. x.'ik.
SiUK LES LETTRES DK M. JLRIKII. 295
vient d^eQlçâffè : Voilà le roi que le Seifiiienr vous a nné.. Ce ftutéficàve Samuel qui déclara à tout le peuple la de la royauté, et la, fit rédiger par écrit, et la mit devant le igheurK Le peuple en tout cela ne t'ait qu'obéir aux ordres i lui sont portés en cette occasion, comme dans toutes les 1res, par son magistrat légitime ; et Tobéissance est si peu mise à la discrétion du peuple, qu'au contraire il est écrit
termes formels , qu'il n'y eut que les enfants de Bélial qui fpr^éren^ SaUr ; c'est-à-dire , qu'on ne pouvoit résister le par un esprit de révolte.
S XIX Suite des erreurs du miiiislre. îecoiid exemple, qui est celui de
David et d'Lsbosct.
Il faut donc déjà rayer ce grand exemple, par lequel M. Jueu a voulu montrer indéliniment que le peuple fait les rois, qu'il est en son pouvoir de changer la forme du gouverneent. Tout le contraire paroît : mais le ministre, qui, comme 1 voit, réussit si mal dans l'exemple du premier roi qui oit Saûl, ne raisonne pas mieux sur le second qui fut David. Dieu, dit-iP, avoit fait oindre David pour roi par Samuel: cependant il ne voulut point violer le droit du peuple pour l'élection d'un roi ; et nonobstant ce choix que Dieu avoit fait, David eut besoin d'être choisi parle peuple ». Voici n étrange théologien , qui veut toujours qu'un homme que ieu fait roi, ait encore besoin du peuple pour avoir ce titre, a preuve en est pitoyable : « C'est pourquoi, dit-il, David monta en Hébron , et ceux de Juda vinrent et oignirent là David pour roi sur la maison de Juda S). Mais qui lui. a dit 16 ce n'est pas là une installation et une reconnoissance un roi déjà établi , ou tout au moins déjà désigné de Dieu ec un droit certain à la succession? puisque, comme nous ivons vu, tout le peuple et Saîil lui-même , aussi bien que nalhas son (ils aîné Ta voient reconnu : et David se porta Jement pour roi, incontinent après la mort de Saiil , que mme roi il vengea son prédécesseur', et récompensa ceux
L Reg.x. 25 — 2 Ihid. ')!. — ^ Lett. xvii. p 1^2. » II. Reg. ii. 4. — Mb. I. If). 10. 18.
â06 CINQLIKMK AV£RT1SSBMKMT
de Jubés Galaad '. Il paroît même ((iic loui'^jLsraël Tauroit reconnu sans Abiier.iréiiéral des armées sous Saiil, qui fil régner Isboseth fils de ce prince sur les dix tribus^.
Le ministre veut qu'on croie qu'Isbosetli fut roi légitime, parce (|ue les dix tribus lui avoient donné la puissance souveraine, et que les peuples sont les maîtres de leur souveraineté, et la donnent à qui bon leur semble^. Quoi î contre Tordre eil»rès de Dieu , qui avoit donné à David tout le royaume de Saiil? C'en est trop, et le ministre s'oublie tout à fait : iDais voyons encore quelle fut la suite.de ce choix de Dieu. Lors- (|u'Abner voulut établir le règne de David sur les dix tribus, il lui fait parler en cette sorte : A qui est la terre , si ce n'est à vous? Entendez-vous avec moi, et je vous ramènerai tout Israël^ comme on ramène le troupeau à son pasteur etdessor jets a leur roi. Mais que dit-il encore aux principaux d'IsraS qui reconnoissoient Isboseth ? Hier et avant hier voutë cherchiez David afin quil régnât sur vous \ 11 y avoit sept ans qu'Isboseth régnoit ; et on voit jusqu'aux derpiers jours dans ■■., les dix tribus qui le reconnoissent un perpétuel esprit de retour à David comme à leur roi, et à un roi que Dieu leur avoit donné, ainsi qu'Abner venoit.de le répéter*; ce qui fait voir qu'ils ne demeuroient sous Isboseth que par force, à cause d'Abner et des troupes qu'il commandoit. Aussi dès la prenjière proposition , tout Israël et Benjamin même , qui étoitla tribu d'Isboselh , consentirent à se soumettre à David ; comme à leur roi légitime ; et Abner leur dit : J'amènerai tout j Israël au roi mon Seigneur \ On sait la suite de l'histoire , et "^ comme les deux capitaines qui commandoienl la garde d'Isboseth, en apportèrent la tête à David : on sait aussi que David leur rendit le salaire qu'ils méritoient , comme il avoit fait à l'Amalécite qui s'étoit vanté d'avoir tué Saiil : car il les lit mourir sans miséricorde , comme il avoit fait celui * : mais le discoursqu'il tint à l'un et aux autres fut bien différent ; puisqu'il dit à l'Amalécite qui se vautoit d'avoir tué Saiil : «Com- » ment n'as-lu pas craint de mettre la main sur l'oint du Sei-
» II. Heg. i;. 0 7. — - Ib. 8. î). — ' Jui. il). — * II. Keg. m. 12. — » Ib //. — « II). 18. — ■ \h. \y. li). 21. — ** Ib. IV. 2. 8.
) goeur pour le tuer? son sang sera sur ta tète, parce que tu
> as osé dire : J'ai tué l'oint du Seigneur ' » . Parla-t-il de la oême manière aux deux capitaines qui se vantoient d'avoir kit un semblable traitement à Isbosetli ? Point du tout, a Vive • le Seigneur , leur. dit-iP , j'ai fait tuer celui qui pensoit
> m'apporter une agréable nouvelle en me disant : Saiil est ' mort de ma main : combien plutôt punirai-je deux scélérats ' qui ont tué sur son lit un homme innocent» ? Il n'oublie ien, comme on voit , pour exagérer leur crime. Mais repro- :he-t-il à ces traîtres , comme il a fait à l'Amalécite , qu'ils (voient attenté sur Toint du Seigneur? leur dit-il du moins ju'ilsont fait mourir leur légitime Seigneur? Rien moins que ;ela. II reproche à l'Amalécite d'avoir versé le sang d'un roi; ît à ceux-Kîî d'avoir répandu celui d'un homme innocent à leur ^gard, qu'ils avoient tué dans son lit et sans qu'il fit de mal à personne, et qui même, à le prendre de plus haut, ne s'éloit mis sur le trône qu'à la persuasion d'Abner avec une prétenlion vraisemblable , et comme nous parlons , avec un tilre coloré, puisqu'il étoit fils de Saiil. M. Jurieu ne voit rien de tout cela ; et au lieu qu'il faut tout peser dans un livre aussi précis et aussi profond, pour ne pas dire aussi divin que l'Ecriture, il marche toujours devant lui , entêté de la puissance du peuple^ dont à quelque prix que ce soit il veut trouver des exemples ; et croit encore avoir tout gagné quand il nous demande, si V Ecriture traite le fils de Saiil de roi légitime , ou les dix tribus de rebelles'^ pour s'être soumises à son empire? Comme si nous ne pouvions pas lui demander à notre tour si FÉcriture traite de i:ebelles les mêmes tribus, lorsqu'elles se soumirent à David? Pouvoient-elles abandonner ïsboselh , si c'éloit un roi, fils d'un roi et héritier légitime de son père, élu selon le droit de toutes les couronnes successioes , comme parle M. Jurieu? Mais David est-il traité d'usurpateur pour avoir dépossédé un roi si légitimement établi ? Car assurément un roi légitime ne peut être abandonné sans félonie; et David n'auroitpule dépouiller sans être usurpateur. Il leseroitdonc selon le ministre en recevant Abncr elles dix tribus sous son
» Ji. Heg. I. ii. iû. — - 11. Keg. iv. 0. 10. II. — -^ J»r ib.
obéissance , pendant qu'Isboseth leur roi légitime Vivoit encore. Or, bien certainement ni les dix tribus ne furent infidèles en se sou mcl tant à David, ni David, sacré roi par ordre de Dieu, n'a été usurpateur ni tyran. Qui ne voit donc qu'il faut dire nécessairement que David étoit le roi légitime de tout Israël, et qu'on n'avoit pu reconnoître Isboseth que par attentat ou par erreur?
XL. Troisième exemple du ministre : celui d'Absalon et augmentation
d'absurdités.
Je ne sais plus ce qu'on peut penser de ce ministre après de tels égarements : mais voici un troisième exemple qui met le comble à ses erreurs. Le rebelle Absalon étoit défait et lue : mais David n'osoit se fier à un peuple ingrat, où la crainte d'être puni de son infidélité pou voit encore entretenir l'esprit de révolte. En effet les rebelles effravés, au lieu de venir demander pardon au roi, et se ranger comme ils dévoient sous ses étendards, s'étoient retirés dans leurs maisons avec un air de mécontentement '. Quelques-uns parloient pour David, mais trop foiblement encore ; et le mouvement fut si grand , qu'un peu après, Séba, fils de Bochri, souleva le peuple , de manière que, si on ne se fût dépêché de l'accabler, cette dernière révolte eût été plus dangereuse que celle d'Absalon \ Avantdoncque de retourner à Jérusalem, David voulut reconnoître la disposition du peuple, et faisoit parler aux uns et aux autres pour les rappeler à leur devoir. Il n'en faut pas davantage pour faire dire au ministre, que « David ne voulut remonter » sur le trône, que parla même autorité par laquelle il y étoit » premièrement monté ^ », c'est-à-dire, parcelle du peuple. Mais quoi ! David n'étoit-il pas demeuré roi malgré la rébellion , et Absalon n'étoit-il pas un usurpateur? « Oui, dit » M. Jurieu , c'étoit un infâme usurpateur, et le peuf^le étoit » rebelle » . Qu'attendoitdonc David, selon ce ministre ? Avoitil besoin de /'aw^onïe d'un peuple rebelle pour se remettre sur son trône et rentrer dans son palais? Non, sans doute : et il
' Ji. Reg.XiX. 9. —' Ib 0. — -^ 3vvv. LcU. 'i^NU. v v;il.
SUR LES LETTRES DE M. JLRILU. 29i)
est visible que s'il différoit , c't^toit pour mieux âspurer les choses avant que de se remeMre entièrement entre les mains des rebelles. Mais cette raison est trop naturelle pour notre ministre. « David , dit-il ' , aimoit mieux avouer, par cette » iconduite, que les peuples sont maîtres de leurs couronnes, 9 et qu'ils les ôteul et qu'ils les donnent à qui ils veulent». . Quoi! même des peuples rebelles ont tant de pouvoir, et sous un roi légitime ? et dans un attentat aussi étrange que celui d'un fils contre un père , il falloit encore adorer le droit du peuple? N'eût-ce pas été flatter la rébellion au lieu de l'éteindre, et soulever un peuple qu'il falloit abattre? Le ministre né rougit pas d'un tel excès. Il en est averti par ses confrères : mais au lieu de s'en corriger il y persiste : c'est que le peuple a le droit , dit-il ', et quoiqu'/Zen ait abusé, en sorte que ce qu'il a fait soit un attentat manifeste, qui par conséquent le rend punissable , et rend du moins ce qu'il a entretins de nul efl'et, il faut respecter cet attentat : un prince chassé, mais à la fin victorieux, n'osera user de son droit qu'avec le consentement et l'autorité des rebelles ; et au lieu de les punir, il faudra encore qu'il leur demande pardon de sa victoire. Voilà, mes Frères, les maximes qu'on vous prêche; voilà comme on traite l'Écriture sainte. Où en sommesnous , si on écoute de tels songes?
XL'. Quatrième exemple ; celui d*Absalon.
Je trouve un quatrième exemple dans la lettre xviii. « La «couronne, dit le ministre% appartenoit à Adonias plutôt » qu'à Salomon, car il étoit l'aîné : cependant le peuple la » transporta d' Adonias à Salomon». S'il vouloit bien une seule fois consiilérer les endroits qu'il cite, il nous sauveroit la peine de le réfuter. Encore lui pardonnerois-je, s'il y avoit un seul mot du peuple dans tout le récit de celte affaire : mais, quoique l'Histoire sainte la raconte dans tout le détail, on y voit au contraire que Bctbsabée dit à David* : a 0 mon » seigneur et mon roi, toute la maison d'Israël attend que
' Jiir. Lett. XVII. p. 132.— M^clt. xxi. p 1C7. - U.ctf. xvm.p. 140. — * m. Reg. I. 29.
500 riNQLlÈ31E AYKRTISSEMEM
» VOUS déclariez qui doit être assis après vous dans votre » trône ». On voit donc, loin de décider, que le peuple étoit dans Tattente de la volonté du roi. Le roi en même temps donne ses ordres et fait sacrer Salomon * : «Qu'on le mette, » dit-il, dans mon trône, et qu'on me Tamène ; et je lui com- » manderai de régner». A Tinstanl tout le parti d'Âdonias fut dissipé ; et Abiathar vint lui dire : « Le roi David notre » souverain seigneur, a établi Salomon roi '». Dès qu^on vil)?^ qu'Adonias vouloit régner, le prophète Nathan vint dire à David : « Le roi mon seigneur a-t-il ordonné qu'Adonias » régnât après lui k ? Et encore : « Cet ordre est-il venu du » roi mon seigneur? et que n'a-t-il déclaré sa volonté à son » serviteur^ »? On ne songeoit pas seulement que le peuple eût à se mêler dans cène affaire, et Ton n'en fait nulle mention.
XLII. Ciuquièineet dernier exemple : celui des Asmonéens ou Madiabées.
Le cinquième et dernier exemple est celui des Machabées. « Qui, dit-on *, a trouvé à redire à ce que firent les Juifs, » après avoir secoué le joug des rois de Syrie? Pourquoi, au » lieu de donner la couronne aux Machabées, ne la rendirent- » ils pas à la famille de David » ? La réponse n'est pas difficile. Il y avoit quatre cents ans et plus, non-seulement que le sceptre étoit sorti de la famille de David, mais encore que son trône étoit renversé, et le royaume assujetti à un autre peuple. Les rois d'Assyrie, les rois de Perse, les rois de Syrie en avoient prescrit la possession contre la famille de David , qui avoit cessé de prétendre à la royauté depuis le temps de Sédécias ; et on n'espéroit plus le rétablissement du royaume dans la maison de David qu'au temps du Messie. Ainsi le peuple affranchi avec le consentement des rois de Syrie, ses derniers maîtres, pouvoit, sans avoir égard au droit prescrit et abandonné de-la maison de David, donner l'Empire à celle des Asmonéens, qui avoit déjà le souverain sacerdoce. Que si on venoil à dire, quoique sans aucune appa-
' m. Reg. I. 3'i et scq. — - Ib. 4'i. — " Jb. 27. — < Lett. xvil. p. 132,
eace, qu'il ify a point de prescription contre les tumilles oyales, ni en particulier contre celle de David à cause des promesses de Dieu, il s'ensuivroit de là que les Romains autiient été des usurpateurs, et que lorsque Jésus-Christ a dit, ^kndez à César ce qui est à César, il au roi t jugé pour Tusur- )ateDr contre sa propre famiile et contre lui-même, puisqu'il îtoU constamment le Fils de David. Concluons donc, qu'à ne lïgarder que Tempire temporel de la famille de David , la )rescription ayoit lieu contre elle ; que le trône n'en devoit Hre éternel que d'une manière spirituelle en la personne du Christ ; et qu'en attendant sa venue , le peuple pouvoit se «oamettre aux Asmonéens.
XLUI. Falsification du texte sacré : bévue sur les cliapitres viii et x
du i"' des Rois.
Voyous si votre ministre sera i)lus heureux à résoudre les éjections, qu'à nous proposer ses maximes et ses exemples. On lui objecte ce fameux passage, où, pour détourner le leuple du dessein d'avoir un roi, Dieu parle ainsi à Samuel : (Raconte-lui le droit du roi qui régnera sur eux : et Samuel ' leur dit : Tel sera le droit du roi' ». Tout le monde sait le •este : c'est en abrégé, «il enlèvera vos enfants et vos es-
> claves ; il établira des tributs sur vos terres et sur vos trou-
> peaux, sur vos moissons et sur vos vendanges , et vous lui
> serez sujets ». Voilà ce que Dieu fit dire à son peuple avant lue de consentira sa volonté : et quand le roi fut établi, ;( Samuel prononça au peuple le droit du royaume, etl'écrivit
> dans un livre qu'il posa devant le Seigneur ' » ; c'est-à- Jire, qu'il le posa devant l'arche, comme une chose sacrée.
M. Jurieu prétend que ces deux endroits n'ont rien de commun l'un avec l'autre. «Ceux qui outrent loul, dit-iP, 0 et qui ne comprennent rien , veulent que cette descrip- » tion de la tyrannie des rois (au chapitre vni, 0 et ii) soit » la même chose que le droit des rois dont il est dit dans le » chapitre x, 25 : lors Samuel prononça au peuple le droit »du royaume, et l'écrivit dans un livre, qu'il posa devant
' l.Reg. \ni. 9. tO. — - Ib. x, 25. — ^ Jur. LcU. îinu, v- \Ta.
ils feront au peuple à tort ou à droit , queDieu fait enretrer dans un livre public et consacrer devant ses aulels; ist un droit royal ; donc le droit dont il est parlé au châtre VIII est un droit royal aussi. Et il ne faut pas objecter !U s'ensuivroit que le droit royal seroit une tyrannie. Car ne faut pas entendre que Dieu permette aux rois ce qui est rté au chapitre vui , si ce n'est dans le cas de certaines néigités extrêmes , où le bien particulier doit être sacrifié au il de TEtat et à la conservation de ceux qui le servent, leu veut donc que le peuple entende que c'est au roi à juger 8 cas, et que s'il excède son pouvoir , il n'en doit compte *à lui : Je sorte que le droit qu'il a n'est pas le droit de re licitement ce qui est mauvais ; mais le droit de le faire ipunément à l'égard de la justice humaine; à condition m répondre à la justice de' Dieu, à laquelle il demeure wtant plus sujet , qu'il est plus indépendant de celle des immes. Voilà ce qui s'appelle avec raison le droit royal , dément reconnu parles Proleslants et par les Catholiques; c'est ainsi du moins qu'on régnoit parmi les Hébreux. ii9 quand il faudroit prendre ce droit , comme fait M. Ju- 50, pour le traitement que les rois feroient aux peuples, [ministre n'en seroit pas plus avancé ; puisque toujours il imenreroit pour assuré que Dieu ne donne aucun remède I peuple contre ce traitement de ses rois. Car loin de leur ire : Vous y pourvoirez, ou : Vous aurez droit d'y pourvoir; I contraire il ne leur dit autre chose sinon : Vous crierez à loi à cause de votre roi que vous aurez voulu avoir, et je ne m écouterai pas ' ; leur montrant qu'il ne leur laissoit aulne ressource contre l'abus de la puissance royale, que celle sréclamer son secours, qu'ils ne méritoient pas après avoir éprise ses avis.
D'autres veulent que cette loi du royaume, dont il est parlé I" des Rois, x. 23, soit celle du Déutéronnc \ où Dieu )dère l'ambition des rois et règle leurs devoirs. Mais pour- ;oi écrire de nouveau celte loi, qui élait déjà si bien écrite ns ce divin livre, et déjà entre les mains de lout le peuple?
i. BeiT. VIII. t8. — 'Deui. wii. f (i.
SLR LES LETTUKS D£ 31. JUKIEU. oOS
uiicide '. Néanmoins ni les grands ni les petits, ni.tuutle peuple, ni les prophètes, qui envoyés de la part de Dieu dévoient . parler plus haut que tous les autres, et qui parloient en efîet
*; 81 puissamment au rois les plus redoulahles, ne leur reproehoient jamais la peine de mort qu'ils avoient encourue selon la loi. Pourquoi? Si ce n'est qu'on entcndoit qu'il y avoit dans toutes les lois, selon ce qu'elles avoicnl de pénal, une tacite exception en faveur des rois ; en sorte qu'il demeuroit pour constant qu'ils ne répondoient qu'à Dieu seul : c'est pourquoi, lorsqu'il vouloit les punir, par les voies communes, il créoit un roi à leur place, ainsi qu'il créa Jéhu pour punir Joram, roi de Samarie, l'impie Jézabel sa mère, et toute leur postérité ^ Mais de ce pouvoir prétendu du peuple, et de cette souveraineté qu'on veut lui attribuer naturellement, il n'y en aaocun acte ni aucun vestige, et pas même le moindre soupçon dans toute l'Histoire sainte, dans tous les écrits des prophètes, ni dans tous les livres sacrés. On a donc très-bien en-
1 tendu dans le peuple hébreu ce droit royal , qui réservoit le roi au jugement de Dieu seul : et non-seulement dans les cas marqués au premier livre des Rois , qui étoient les cas les plus ordinaires ; mais encore dans les plus extraordinaires et à la fois les importants, comme l'adultère, le meurtre et l'idolâtrie. Ainsi on ne peut douter qu'on ne régnât avec ce droit, puisque l'interprète le plus assuré du droit public, et en général de toutes les lois, c'est la pratique. Mais voici un autre interprèle du droit royal. C'est le plus sage de tous les rois qui met ces paroles' dans la bouche de tout le peuple : « J'observe la bouche du roi: il fait tout ce » qui lui plaît, et sa parole est puissante ; et personne ne peut •» lui dire : Pourquoi faites-vous ainsi S) ? Façon de parler si propre à signilicr l'indépendance, qu'on n'en a point de meilleure pour exprimer celle de Dieu. Pemonnc, dit DanieP, ne résiste à son pouvoir, ni ne lui dit : Pourquoi le faites-vous? Dieu donc est indépendant par lui-même et par sa nature; et Je roi est indépendant à l'égard des hommes, et sous les or-
' Exod. XXI. 12. Deut. xix. 11. — = IV. Hcg ix. tO. — ^ Eccle. viii. i 2. 3. 4. — * Dati.iv.32.
r30G CINQUIÈME AVKUTISSEMENT
(1res de Dicji , qui seul aussi peut lui ilemiioder compte de ce qu'il hûl : et c'est pourquoi il est appelé le Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs. M. Jurieu se mêle ici de nous expliquer Saloinon ', en lui faisant dire seulement, « qu'il n'est pas Y) permis de contrôler les rois dans ce qu'ils font, quand » leurs ordres ne vont pas à la ruine de la société, encore « que souvent ils incommodent ». Ce ministre prête ses pensées à Salomon : mais dé quelle autorité, de quel exemple, de quel texte de l'Ecriture a-t-il soutenu la glose qu'il lui donne? Auquel de ces rois cruels et impies, dont le nombre a été si grand, a-t-on demandé raison de sa conduite, quoiqu'elle allât visiblement à la subversion de la religion et de l'Etat? Ou n'en trouve aucune apparence dans un royaume qui a duré cinq cents ans: ce[)endant l'Elat subsistoit, la religion s'est soutenue , sans qu'on parlât seulement de ce prétendu recours au peu|)le, où l'on veut mettre la ressource des États.
XLV. Le droit de régner parmi les Hébreux iPétoit pas particulier à « peuple, ni moins indépendant parmi les autres nations.
Il ne faut pas s'imaginer que les autres royaumes d'Orient eussent une autre constitution que celui des Israélites. Lorsque ceux-ci demandèrent un roi, ils ne vouloient pas établir une monarcbie d'une forme particulière. Do7inez-nous un mi, disoient-ils^ comme en ont les autres nations; et nous serons, ajoutent-ils \ comme tous les autres i^euples : et dès le temps de Moïse : Vuus voudrez avoir un roi comme en ont tous les autres peuples aux environs \ Ainsi les royaumes d'Orient, oii lleurissoienl les plus anciennes et les plus célèbres monarchies de l'univers, avoieiit la même constitution. On n'v. connaissoit non plus (pi'en Israël colle suprême autorilé du l>euple : et quand Salomon disoit : Le roi parle avec empire, et nul ne peut lui dire : Pourquoi le faites-vous? il n'exprimoit pas seulement la forme du gouvernement parmi les Hébreux; mais encore la constitution des royaumes connus alore, et, poui' parler ainsi, le droit commun des monarchies.
' Jur. Leit, xmi. — - 1. Ueg. mu. b. --- ' \Vv. 'm. — ^ W^wV; vnv, U,
XLVl. Que rindépeudance des souverains est également établie dans la monarchie renaissante des Hébreux sous les Machabées : Acte du peuple eu faveur de Simon Macfaabée.
Au reste, cette indépendance étoit tellement de Tesprii de la monarchie des Hébreux, qu'elle se remit dans la même forme, lorsqu'elle fut renouvelée sous les Machabées. Car encore qu'on ne donnât pas à Simon le titre de roi, que ses enfants prirent dans la suite, il en avoit toute la puissance 80US le titre de souverain pontife et de capitaine ; puisqu'il est porté, dans Tacte où les sacrilicalenrs et tout le peuple lui transportent pour lui et pour sa famille le pouvoir suprême sous ces titres, qu'on lui remet entre les mains les armes, les garnisons, les forteresses, les impôts, les gouverneurs et les magistrats', les assemblées mêmes, sans qu'on en pût tenir aucune que par son ordre \ et en un mot la puissance de pourvoir au besoin du peuple saint ^ : ce qui comprend généralement tous les besoins d'un état, tant dans la paix que dans la guerre , sans pouvoir être contredit par qui que ce soit Bocrificateur, ou autre, à peine d'être déclaré criminel. Entin, on n'oublie rien dans cet acte; et loin de se réserver la puissance souveraine, le peu[)Ie ne se laisse rien par où il puisse jamais s'opposer au prince, ni armes, ni assemblées, ni autorité quelconque, ni enlin autre chose que l'obéissance.
XLYIJ. Réflexions sur cette acte, et parfaite indépendance des souverains,
successeurs de Siniun.
Je voudrois bien demander à M. Jurieu, qui est si habile A trouver ce qui lui plaît dans l'Kcrilurc, ce que le pmiple juif s'est réservé par cet acte? Quoi! peut-être la lé^Mslation, à cause qu'il n'y en est point parlé? mais il sait bien que dans le peuple de Dieu la législation étoit épuisée par la seule loi de Moïse, à quoi nous ajouterons, s'il lui plaît, les traditions constantes et immémoriales qui venoienl de la même source. Que s*ilfalloit des interprétations juridiques dans l'application, la loi même y avoit pourvu i»ar le ministère sacerdotal ,
' 1. Alacb. XIV. 4i.etife(i. 4î>. ' Ib '*'i — ' l^>. \'.' ^vi-
308 CINQUIÈME AVEKTISSEMKIsf
comme Malachie Tavoitsi bien expliqué ' sur le fondement de la doctrine de Moïse : et on n'avoir garde d'en parler dans l'acte (|u'on lit en faveur de Simon, puisque ce droit étoit renfermé dans sa qualité de pontife. Tout le reste est spécilié; et si le I»eu[)le s'étoil réservé quel(|ue partie du gouvernement pour |)etite qu'elle fût, il n'auroitpas renoncé à toute assemblée; j)uisque s'assembler, pour un peuple, est le seul moyen d'exercer une autorité légitime : de sorte que qui y renonce, comme fait ici le peuple juif, renonce en même temps à tout légitime pouvoir.
La seule restriction que je trouve dans l'acte dont noui parlons, c'est que la puissance n'éloit donnée à Simon et i ses enfants, que jusqu'à ce qu'il s'élevât un fidèle prophète^ ; soit qu'il faille entendre le Christ, ou quelque autre ûdèle interprète de la volonté de Dieu. Mais cette restriction si bien exprimée ne marque pas seulement qu'il n'y en avoit aucune autre, puisque cette autre seroit marquée comme celle-là; mais exclut encore positivement celle que M. Juricu voudroit établir. Car ce qu'il voudroit établir, c'est dans toutes les monarchies et même dans les plus absolues, la réserve du pouvoir du peuple pour changer le gouvernement dans le besoin : or, bien loin d'avoir réservé ce pouvoir au peuple, on le lui ôte en termes formels; puisque tout changement de gouvernement est réservé à Dieu et à un prophète venu de sa part : et voilà, dans la nouvelle souveraineté de Simon et de sa famille, l'indépendance la mieux exprimée , et tout ensemble la plus absolue qu'on puisse voir.
XLVllI. Réflexions générales sur toute la doctrine précédente, et renversement manifeste du grand principe du ministre.
Ce que les nouveaux rabbins ont imaginé de la puissance du grand Sanhédrin, on du conseil perpétuel de la nation, où ils prétendent qu'on jugeoit les crimes des rois, ni ne paroît dans cet acte , ni ne se trouve dans la loi, ni n'est fondé sur aucun exemple ni dans l'ancienne ni dans la nouvelle monarchie, ni on n'en voit rien dans Tllistoire sainte,
' Mdhch. II. — - l Macli. \i\. k\.
od dans Josèphe, ou dans Phi Ion, ou dans aucun ancien auteur : au contraire toul y répugne ; et on n'a jamais vu en Israël de jugement humain contre les rois , si ce n'est peutêtre après leur mort , pour leur décerner Fhonneur de h» sépulture royale, ou les en priver : coutume qui venoit des E^ptiens, et dont on voit quelque vestige dans le peuple saiut, lorsque les rois impies étoient inhumés dans les lieux particuliers, et non pas dans les tomheaux des rois. Voih\ tout le jugement qu'on exerçoit sur les rois, mais après leur mort, et sous Tautorilé de leur successeur; et cela même éloil une marque que leur majesté étoil jugée inviolable pendant leur vie. Yoità donc comme on a régné parmi les Juifs, toujours dans le même esprit d'indépendance absolue, tant 80U8 les rois de la première institution , que dans la monarchie renaissante sous les Machabées. Qu'ai-je besoin d'écouler ICI les frivoles raisonnements de votre ministre? Yoilà un Cuit constant qui les détruit tous. Car que sert d'alléguer en Pair qu'il n'y a ni possibilité ni vraisemblance qu'un peuple ait pu donner un pouvoir qui lui seroit si nuisible ' ? Yoilà un peuple qui l'a donné, et ce peuple éloit le peuple do Dieu, le seul qui le connût et servît ; le seul par conséquent qui eût la véritable sagesse ; mais le seul que Dieu gouvernât, et à qui il eût donné des lois : c'est ce peuple qui ne se réserve aucun pouvoir contre ses souverains. Lorsqu'on allègue celte loi fameuse • que la loi suprême est le salut du peuple'; je l'avoue : mais ce peuple a mis son salut ii réunir toute sa pnissance dans un seul ; par conséquent à ne rien pouvoir contre ce seul à qui il transportoit toul. Ce n'étoit pas qu'on ' n'eût vu les inconvénients de Tindépendance du prince , puisqu'on avoit vu tant de mauvais rois, tant d'insupportables Irrans ; mais c'est qu'on vovoit encore moins d'inconvénient «les sou iïrir quels qu'ils fussent, qu'à laisser à la multitude le moindre pouvoir. Que si rÉlat à la tin étoit péri sous ces rois qui avoient abandonné Dieu, on n'alloit pas imaginer que ce fût faute d'avoir laissé quchjue pouvoir au peuple ; puisque toute l'Écriture atteste que le peuple n'étoit pas
• Jtsr. Lett. \YT. rtxviï. — - Jur il). — ■' Dan i\. 5. i».
MO riNQllÈMK AVERTISSEMENT
moins insensé que ses rois, a Nous avons pioché, disoitDah- \ » uiel', nous et nos pères, et nos rois, et nos princes, et » nos sacrificateurs, et tout le peuple de Ja terre » : Esdras et Néliémias en disent aufant. Ce n'éloit donc pas dans le peuple (pi'on imaginoit le remède aux dérèglements, ou la ressource aux calamilés publiques; au contraire, c'étoit au j peuple même qu'il falloit opposer une puissance indépen- j dante de lui pour l'arrêter ; et si ce remède ne rénssissoit pas, il n'y avoit rien à attendre que de la puissance divine. C'est donc pour cette raison, que, malgré les expériences de l'ancienne monarchie, on ne laissa pas de fonder sur les mêraeg principes la monarchie renaissante. Elle périt par les dissen- , sions qui arrivèrent dans la maison royale. Le peuple qui voyoit le mal ne songea pas seulement qu'il pût y remédier. ; Les Romains se rendirent les maîtres, etdonnèrentle royaume J à llérode, sous qui sans doute on ne songeoit pas que la ^^ souveraine puissance résidât dans le peuple. Quand les Ro- ] mains la reprirent sous les Césars, le peuple ne songeoit non -i plusf qu'il lui restât le moindre pouvoir pour se gouverner, ' loin de l'avoir sur ses maîtres, et c'est cet état de souveraineté si indépendante sous les Césars, que Jésus-Christ autorise, lorsqu'il dit : Rendez à César ce qui est à César.
Il n'y a donc rien de plus constant que ces monarchies où» , l'on ne [)eut imaginer que le peuple ait aucun pouvoir, loin d'avoir le pouvoir suprême sur ses rois. Je ne prétends pas disputer qu'il n'y en puisse avoir d'une autre forme , ni examiner si celle-ci est la meilleure en elle-même ; au contraire j sans me perdre ici dans de vaines spéculations, je respecte J dans chaque peuple le gouvernement que l'usage y a consacré, i et que rexpi'rience a fait trouver le meilleur. Ainsi je n'em- 1 pèche pas que plusieurs peuples n'aient excepté, ou pu ex- [ cepter contre le droit commun de la royauté, ou si Ton j veut imaginer la royauté d'une autre sorte, et la tempérer t plus ou moins, suivant le génie des nations et les diverses constitutions des Etats. Quoi qu'il en soit, il est démontré = que ces exceptions on liniilntions du pouvoir des rois, loin
' Dan. iv. f). C.
SUR LES LETTHhS DE H. JlRIEi:. 511
'être le droit commun des monarcliios , ne sont pas seulonent connues dans celle du peuple de Dieu. Mais celle-ci rayant rien eu de particulier, puisqu'au contraire on la voit >tablie sur la forme de toutes les autres ou de la plupart , la iémonstration passe plus loin, et remonte jusqu'aux monarîhies les plus ancienues et les plus célèbres de Tunivers : de sorte qu'on peut conclure que toutes ces monarchies n^int pas seulement connu ce prétendu pouvoir du peuple, et \\jLOïi ne le connoissoit pas dans les empires que Dieu même Rt Jésus-Clirisl ont autorisés.
Principes th la politique (h M, Juricii, ol leur ahsunlilc.
XL1X. DéBnit'oii du peuple que le ministre fait souverain : qu'il in< t la
souveraineté dans ranarcliie.
J'ai vengé le droit des rois et de toutos les puissances souveraines ; car elles sont toutes également attaquées, s'il est vrai, comme on le prétend, que le peuple domine partout, et que l'état populaire, qui est le pire de tous, soit le fond de tous les Etats. J'ai répondu aux autorités de TÉcriture qu'on leur oppose. Celles-là sont considérables; et toutes les fois que Dieu parle, ou (pfon objecte ses décrets, il faut répondre. Pour les frivoles raisonnements dont se servent les spéculatifs pour régler le droit des puissances (|ui gou- Ternent l'univers, leur pro[)rc majesté les en défend ; et il n'y auroit qu'à mépriser ces vains politiques, qui, sans con- Doissanec du monde ou des affaires publi(iues, pensent pouvoir assujettir les trônes d(»s rois qu'ils dressent parmi leurs livres, ou qu'ils dictent dans leurs écoles. Je laisserois donc îolonticrs discourir M. Jurieu sur les droits du pen[)le; et je n'empêclierois pas qu'il ne se rendît l'arbitre des rois, à même litre qu'il est prophète : mais atin que le monde, qui est étonné de son audace, soit convaincu de son ignorance, je veux bien, en finissant cet Avertissement, parmi les absurdités infinies de ses vains (fiscours, en relever quatre ou cinq des plus grossières.
Dans le dessein qu'avoil M. Jurieu de faire l'apologie de <e qui se passe en Angleterre, il paroissoit nalurcl d'examiner
r>l2 CIKQi:il!.HK AVKUTISSKMENT
la constitulion particiilitTo de cfi royaume; et s'il s'éloit tourné de ce côté là , j'aurois laissé à d'aulres le soin de k réfuler. Car je déclare encore une fois que les lois particulières des États, non plusque les faits personnels, ne sont pas Tobjet que je me propose. Mais ce ministre a pris un autre tour; et soit que rÀnglcterre seule lui ait paru un sujet dijgne de ses soins, ou qu'il ait trouvé plus aisé de parler en Tair du droit des peuples, que de rechercher les histoires qui feroienl connoîlre la constitution de celui dont il entreprend la défense , il a bâti une politique également propre à soulefer tous les Ktats '. En voici Tabrégé : « Le peuple fait les souve- » rains et donne la souveraineté : donc le peuple possède k » souveraineté, et la possède dans un degré plus éminent ; car » celui qui communique, doit posséder ce qu'il communique » d'une manière plus parfaite letquoique un peuple qui a fait » un souverain ne puisse plus exercer la souveraineté parlai- «même, c'est pourtant la souveraineté du peuple qui est » exercée par le souverain ; et l'exercice de la souveraineté » qui se fait par un seul , n'empêche pas que la souveraineté » ne soit dans le peuple comme dans sa source, et même » comme dans son premier sujet» .Voilà les principes qu'il pose dans la \\i^ Lettre ; et il en conclut , dans les deux suivantes, que le peuple peut exercer sa souveraineté en certains cas, même sur les souverains, les juger, leur faire la guerre, les priver de leurs couronnes , changer Tordre de la succession, et même lu forme du gouvernement.
(le qui «l'abord se fait sentir dans ce discours, ce sont les contraditions dont il est plein. Le peuple, dit-on, donne la souveraineté; dune il la jwssède. Ce seroit plutôt le contraire qu'il fiuid roi t conclure; puisque si le peuple l'a cédée, il ne Ta plus; ou en tout cas, pour parler avec M. Jurieu, il ne l'a que dans le souverain qu'il a créé. C'est ce que le ministre vient d'avouer eu disant, qu'un peuple quia fait un souverain ne peut plus exercer la souveraineté par lui-même, etque sa souveraineté est exercée [)ar le souverain qu'il a fait.
Il n'en faut pas davantage pour renverser tout le système
u ministre. Car (oui ce où il veut venir par ces principes, 'est que le peuple peut faire la loi àson souverain en certains as, jusqu'à lui déclarer la guerre, le priver, comme on dit lésa couronne, changer la succession et même le gouvernenent.Or, tout cela est contre la supposition que le ministre ientde faire. Car sans doute ce ne sera pas par le souverain [uele peuple fera la guerre au souverain même et luiôterasa ouronne ; ce sera donc par lui-même que le peuple exercera es actes de souveraineté, encore qu'on ail supposé qu'il n'en ►eut exercer aucun.
Mais, sans encore examiner les conséquences du système , liions à la source, et prenons la politique du ministre par 'endroit le plus spécieux. Il s'est imaginé que le peuple est laturellement souverain; ou, pour parler comme lui, qu'il 30ssède naturellement la souveraineté, puisqu'il la donne à ]ui il lui plaît : or, cela c'est errer dans le principe, et ne pas înlendre les termes. Car à regarder les hommes comme ils jont naturellement, et avant tout gouvernement établi, on ne Irouve que l'anarchie, c'est-à-dire, dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage , où chacun peut tout prétendre, et en même temps tout contester; où tous sont en garde, et par conséquent en guerre continuelle contre tous; où la raisonne peut rien, parce que chacun appelle raison la passion qui le transporte; où le droit même de la nature demeure sans brce, puisque la raison n'en a point, où par conséquent In'y a ni propriété, ni domaine, ni bien, ni repos asûré, ni, à dire vrai , aucun droit , si ce n'est celui du plus Drt : encore ne sait-on jamais qui l'est , puisque chacun )UT à tour peut le devenir, selon que les passions feront conurer ensemble plus ou moins de gens. Savoir si le genre hulain a jamais été tout entier dans cet étal , ou quels peuples ont été et en quels endroits, ou comment et parquets degrés n en est sorti; il faudroitpour le décider compter rinlini,et Dmprendre toutes les pensées qui peuvent monter dans le Eur de l'homme. Quoi qu'il en soit, voilà l'état où Fonimaine les hommes avant tout gouvernement. S'imaginer mainînant, avec M. Juricu, dans le peuple considéré en cetétat, ne souveraineté, qui oi^t déjà une espèce de gouvernement ,
faire un peuple réglé, n'a d'autre droit que celui de la force. Voilà donc le souverain de M. Jurieu : c'est dans Tanarchie le plus fort; c'est-à-dire, la multitude et le grand nombre eontre le petit : voilà le peuple qu'il fait le maître et le souverain au dessus de tous les rois et de toute puissance légitime ; voilà celui qu'il appelle le tuteur ' et le défenseur naturel de la véritable religion; voilà celui en un mot qui selon lui n*a pas besoin cCavoir raison pour valider ses actes : car, dit M. Jurieu \ cette autorité n'est que dans le peuple; et on voit ce qu'il appelle le peuple. Que le lecteur se souvienne de cette rare politique : la suite en découvrira les absurdités; 1^ mais maintenant je n'en veux montrer que le bel endroit.
L. Doctrine des pactes et des relations de M. Jurieu, combien pleine d* absurdité, et premièrement sur la servitude.
C'est la doctrine des pactes, que le ministre explique en ces termes : « Qu'il est contre la raison qu'un peuple se livre » à un souverain sans quelque pacte, et qu'un tel traité se- » roit nul et contre la nature ». Il ne s'agit pas, comme on voit, de la constitution particulière de quelque Etal; il s'agit do droit naturel et universel , que le ministre veut trouver dans tous les Etats. // est , dit- il ^ contre la nature de se livrer sans quelque pacte , c'est-à-dire, de se livrer sans se réserver le droit souverain ; car c'est le pacte qu'il veut établir : comme s'il disoit, il est contre la nature de hasarder quelque chose pour se tirer du plus affreux de tous les étals qui est l'anarchie : il est contre la nature de faire ce que tant de peuples ont fait, comme on a vu; Mais laissons toutes ces raisons. Comme ces pactes de M. Jurieu ne se trouvent plus, et qu'il y a longtemps que l'original en est perdu, le moins qu'on puisse demander à ce ministre , c'est qu'il prouve ce qu'il ayance.' Et il le fait en cette sorte * : « Il n'y a point de rela- » tion au monde qui ne soit fondée sur un pacte mutuel ou » exprès ou tacite , excepté l'esclavage , tel qu'il étoit entre » les Païens, qui donnoil à un maître pouvoir de vie et de
' Lett. XVI. n 4. — ^ Lett. xvii:. p. liO. — ^ hett. x^i p. 124. — *Ibid. 2. col.
516 CINQUIÈME WEKTISSEMENT
» mort sur son esclave sans aucune connoissance de cause » Ce droit étoit faux, lyrannique , purement usurpé , et con » traire à tous les droits de la nature ». Et un peu après « Il est donc certain qu'il n'y a aucune relation de maître )) de serviteur, de père, d'enfant, de mari, de femme, qui » ne soit établie sur un pacte mutuel et sur des obligations » mutuelles : en sorte que , quand une partie anéantit ces » obligations, elles sont anéanties de Tautre ». Quelque spécieux que soit ce discours en général , si on y prend garde de près, on y trouve autant d'ignorance que de mots. Commençons par la relation de maître el'de serviteur. Si le ministre y avoit fait quelque réflexion , il auroit songé que Torigine de la servitude vient des lois d'une juste guerre, où le vainqueur ayant tout droit sur le vaincu , jusqu'à pouvoir lui ôter la vie, il la lui conserve : ce qui même, comme on sait, a donné naissance au mot de servi, qui, devenu odieux dans la suite, a été dans son origine un terme de bienfait et de clémence, descendu du mot servare, conserver. Vouloir que l'esclave en cet état fasse un pacte avec son vainqueur, qui est son maître, c'est aller directement contre la notion de la servitude. Car l'un , qui est le maître , fait la loi telle qu'il veut; et l'autre, qui est l'esclave , la reçoit telle qu'on veut la lui donner : ce qui est la chose du monde la plus opposée à la nalure d'un pacte, où l'on est libre de part et d'autre, et où l'on se fait la loi mutuellement.
Toutes les autres servitudes ou par vente ou par naissance ou autrement , sont formées et définies sur celle-là. En général, etàprendre la servitude dans son origine, l'esclave ne peut rien contre personne qu'autant qu'il plaît à son maître: les lois disent qu'il n'a point d'état, point de tête, caput non habet; c'est-à-dire, que ce n'est pas une personne dans l'Etat. Aucun bien, aucun droit ne peut s'attacher à lui. Il n'a ni voix en jugement, ni action, ni force , qu'autant que son maître le permet; à plus forte raison n'en a-t-il point contre son maître. De condamner cet état, ce seroit entrer dans les sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés, c'est-àdire, dans les sentiments de ceux qui trouvent toute guerre injuste : ce seroit non-sev\\eïï\e\\V eowdMww^v le droit des
Siens , où la servitude est admise, comme ii paroît par toutes les lois; Diais ce seroit condamner le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves, parla bouche de saint Paul ', de demeurer en leur état, et n'oblige point leurs maîtres à les affranchir.
Ll. Que le ministre se contredit lui-même, lorsqu^ll parle du droit de con^
quôte comme d'une pure violence
Celaya plus loin que ne pense M. Jurieu. Car il méprise le droit de" conquête, jusqu'à dire que la conquête est une pure violence ^ : ce qui est dire manifestement que toute guerre en est une; et par conséquent , contre les propres principes du ministre, qu'il ne peut jamais y avoir de justice dans la gueire , puisqu'il n'y a rien qui s'accorde moins que la justice et la violence. Mais si le droit de servitude est véritable, parce que c'est le droit du vainqueur sur le vaincu ; comme lout un peuple peut être vaincu, jusqu'à être obligé de se rendre à discrétion , tout un peuple peut être serf; en sorte (|ue son seigneur en puisse disposer comme de son bien , jusqu'à le donner à un autre, sans demander son consentement ; ainsi que Salomon donna à Hiram, roi de Tyr, vingt villes de Galilée ^ Je ne disputerai pas davantage ici sur ce droit de conquête, parce que je sais que M. Jurieu dans le fond ne peut le nier. Il faudroit condamner Jephté, qui le soutient avec tant de force contre le roi de Moab *. Il faudroit condamner Jacob , qui donne à Joseph ce qu'il a conquis avec son arc et son épée \ Je sais que M. Jurieu ne soutiendra pas ces extravagances, et je ne relève ces choses qu'afm qu'on remarque, qu'ébloui par de vaines apparences, il jette en l'air (le grands mots dont il ne pèse pas le sens, comme il lui est arrivé, lorsqu'il a confondu les conquêtes avec les pwr^'^ violences,
LU. Antres absurdités sur la relation de père à enfant et de mari à femme erreur grossière du ministre, qui confond les devoirs avec les pactes.
La seconde relation que notre ministre établit sur un pacte exprès ou tacite, est celle de père à enfant ^; ce qui est la chose du monde la plus insensée. Car qui est-ce qui a stipulé
' I. Cor. VII. 24. Epli. vi. 7. etc. — ^ Lett. xvi. p. ?.5. 2. c. — ^ lit Rcç fx //. — 'Jud, XI. — *Ceii. XLVill. 22. — • liCU. \\\. v- ^*î-^'
318 aNQtlÈ!aK AVERTISSEMENT
pour tous les enfants avec tous les pères? Les enfants qui sont au berceau ont-ils fait aussi un pacte avec leurs parents pour les obliger à les nourrir et à les aimer plus que leur vie? Mais les parents ont-ils eu besoin de faire un pacte avec leurs enfants, afin de les obliger à leur obéir? C'est bien écrire sans réflexion, que d'alléguer ces prétendus pactes/ . ' Il y a plus de vraisemblance à établir sur un pacte la rela?> tion de mari à femme , parce qu'eu effet il y a une conveih-^ tîon. Mais si Ton vouloit considérer que le fond du droit et de la société conjugale, et celui de Tobéissance que la femme doit à son mari , est établi sur la nature et sur un commandement exprès de Dieu, on n'auroit pas vainement tâché à rétablir sur un pacte. Qui ne voit , en tout ce discours , un homme emporté par une apparence trompeuse, qui a confondu le terme de pacte avec celui d'obligation et de devoir? Et, en effet, il confond trop grossièrement ces deux mots, lorsqu'il dit que les relations dont nous venons de parler de de serviteur à maître, d'enfant à père , et de femme à mari, sont établies sur des pactes mutuek et sur des obligations mutuelles ' ; sans vouloir seulement considérer qu'il y a des obligations mutuelles , qui viennent à la vérité d'une convention entre les parties ; et c'est ce qu'on appelle pacte : mais aussi qu'il y en a qui sont établies parla volonté du supérieur, c'est-à-dire, de Dieu, qui ne sont point des pactes ni des conventions, mais des lois suprêmes et inviolables qui ont précédé toutes les conventions et tous les pactes. Car qui jamais a ouï dire qu'il soit besoin d'une convention , ou même qu'on en fasse aucune , pour se soumettre à la loi, et encore à la loi de Dieu? Comme si la loi de Dieu empruntoit sa force du consentement des parties à qui elle prescrit leurs devoirs. C'est faute d'avoir entendu une chose manifeste, que le ministre fait ce pitoyable raisonnement : « Il n'y a rien de plus » inviolable et de plus sacré que les droits des pères sur les » enfants : néanmoins les pères peuvent aller si loin dans » l'abus de ces droits, qu'ils les perdent ». Qui jamais a ouï parler d'un tel prodige, que par l'abus du droit palernel un
' Leti xvi.p. 124.
père le perde? CeJa seroit vrai , si le père n'avoit de droit sur son enfant que par un pacte mutuel , comme le ministre a . voulu se l'imaginer. Mais comme le devoir d'un fils est fondé sur quelque chose de plus haut, sur la loi du supérieur qui est Dieu ; loi qu'il a mise dans les cœurs avant que de récrire sur la pierre ou sur le papier : si un père peut perdre son droit, comme dit M. Jurieu, c'est Dieu même qui perd le sien, il n^est pas moins ridicule de dire avec ce ministre , « qu'un mari qui abuse de son pouvoir sur sa femme , par » cela même la met en droit de demander la protection des » lois , de rompre tout lien et toute communion , de résister » en un mot à toutes ses volontés ». Ne diroit-on pas que le mariage est rompu, et que ce n'est plus seulement Tadulfère qui l'anéantit, selon la Réforme, mais encore toute violence d'un mari? Que si, malgré tout cela, le mariage subsiste, qui peut dire sans être insensé que tout lien et toute communion soit rompue, et qu*une femme acquiert le beau droit de résistera toutes les volontés d'un mari? Mais n'est-il pas vrai, dit-il, que les enfants et les femmes sont autorisés par les lois divines et humaines, à résister aux injustes volontés d'un mari et d'un père? N'est-il pas vrai que le pouvoir des maîtres sur les esclaves les plus vils a des bornes? Qui ne le sait? Mais qui ne sait en même temps que ce n'est point en vertu d'une convention volontaire, qui ne fut jamnis ni n'a pu êlre, mais d'un ordre supérieur? c'est que Dieu, qui a prescrit certains devoirs aux femmes, aux enfants, aux esclaves, eu a prescrit d'autres aux maîtres, aux pères, aux maris: c'est ' que la puissance puliliqiie, qui renferme toute autre puissance sous la sienne, a réglé les actions et les droits des uns et des autres : c'est qu'où il n'y a point de loi , la raison , qui est la source des lois, en est une que Dieu impose à tous les hommes: c'est* que les devoirs les plus légitimes, comme, par exemple , ceux d'une femme ou d'un fils , peuvent bien être suspendus envers un mari et envers un père que son injustice et sa violence empêche de les recevoir ; mais que le fond d'obligation puisse être altéré, ou que la disposition du cœur puisse être changée, on ne peut le dire sans extraragancc.
LUI. Application aux droits des rois et des peuples : téméraire proposition
de M. Jurieu.
J'avoue donc , selon ces principes, à M. Jurieu , qu'il y a des obligations mutuelles entre le prince et le sujet; de sorte* qu'à cet égard il n'y a point de pouvoir sans bornes, puisque tout pouvoir est borné par la loi de Dieu et par l'équité naturelle : mais que de telles obligations soient fondées sur un pacte mutuel, loin que M. Jurieu nous l'ait prouvé, ils n'allôgue pour le prouver que de faux principes , que lui-même ne peut soutenir de bonne foi dans son cœur, et que par conséquent il n'entend point quand il les avance.
Depuis qu'on se mêle d'écrire , je ne crois pas qu'on ail rien écrit de plus téméraire que ce qu'a écrit M. Jurieu': « Qu'on ne voit point d'érections de monarchies, qui ne se )) soient faites par des traités, oJ!t les devoirs des souverains » soient exprimés aussi bien que ceux des sujets » . Qui ne croiroit à l'entendre qu'il lui a passé sous les yeux beaucoup de semblables traités? Il en devroit donc rapporter quelqu'un; et surtout s'il avoit trouvé ce contrat primordial du roi et du peuple qu'on prétend que le roi d'Angleterre a violé, il n'auroit pas dû le dissimuler; car il auroit relevé la convention dont il entreprend la défense, d'un grand embarras; surtout si Ton trouvoit dans ce traité qu'il seroit nul en cas de contravention de part ou d'autre, et que le peuple reviendroit en même état, que s'il n' avoit jamais eu de roi. Mais, par malheur, M. Jurieu, qui avance qu'on ne voit point d'érections de monarchies où l'on ne trouve de tels traités, nonseulement n'a pas trouvé celui-ci , mais encore n'en a trouvé aucun , et n'entreprend même pas de prouver par aucun fait positif qu'il y en ait jamais eu. Il raille quelque part le docte Grotius, de ce qu'avec de beau grec et de beau latin, il croit nous persuader tout ce qu'il veut, et il a peut-êlre raison de reprendre ce savant auteur de l'excès de ses citations. Mais qu'aussi, je ne dirai pas sans latin ni grec, mais sans exemple, sans autorité, sans témoignage ni de poète, ni d'orateur,
' l.ett. \vï. p. 12o.
SLR LES LETTRES DE M. JL'RIEU. 5il
1)1 d'iiistonen, ni d*auciiii auteur quel qu'il soit, notre ministre ait osé poser en fait qu'on ne voit aucune érection de monarchie qui ne soit faite sous des traités tels que xîeux qu'il imagine, et que tous les peuples du monde anciens et modernes, même ceux qui regardent leurs rois comme des dieux, ou plutôt qui n'osent les regarder et ne connoissent d'autres lois que leurs volontés, se soient réservé sur eux un droit souverain , et encore sans le connaître et sans en avoir le moindre soupçon : en vérité c'est un autre excès qui n'a point de nom, et on ne peut pas abuser davantage de la foi publique.
LIV. Lrection des deux monarchies du peuple de Dieu , contraires aux prétentions du ministre : nouvelles réflexions sur le chapitre viiidu premier livre des Rois : érection de la monarchie des Mèdes.
Pour moi, sans vouloir me perdre dans des propositions générales , je vois dans l'Histoire sainte l'érection de deux monarchies du peuple de Dieu , où loin de remarquer ces prétendus traités mutuels entre les rois et les peuples, avec la clause de nullité en cas de contravention de la part des rois, je vois manifestement la clause contraire ; et M. Jurieu ne le peut nier. Car, selon la doctrine de ce ministre, le traitement que Samuel déclara au peuple qu'il recevroit de son roi, étoit tyrannique et un abus manifeste de la puissance. Cest le principe de M. Jurieu ; par conséquent il doit ajouter qae la royauté fut d'abord proposée au peuple hébreu avec »on abus : néanmoins le peuple passa outre; et, loin de se réserver la moindre espèce de droit contre le roi qu'il vouloit avoir, nous avons vu clairement qu'il n'y a pas seulement songé *. Ce peuple encore un coup n'a jamais songé qu'il se fut réservé un droit sur son souverain ; je ne dis pas dans les abus tnédiocres de la puissance royale que Samuel lui proi)Osoit, mais au milieu des plus grands excès de la tyrannie, tels que sont ceux que nous avons vus dans l'Histoire sainte sous les rois les plus impies et les plus cruels, sans que le peuple ait JODgé à se relever de ces maux par la force. Bien plus, après
' Ci-dts.sus , n. 43et8uiv.
<522 CINQUIÈME AVERTISSEMKNT
les avoir éprouvés et tontes les suites les plus funestes qu'ils pouvoient avoir , le même peuple revient encore sous les Machabées dans la liberté de former son gouvernement ; et il ne le forme pas sous d'autres lois , ni avec moins d'indépendance du côté des princes, qu'il avoit fait la première fois. Nous en avons rapporté Tacte * . Voilà des faits positifs, et doo pas des discours en Pair ou de vaines spéculations.
Je trouve, dans HérodDte, rétablissement de la monarchie des Mèdes sous Déjocès : et je n'y vois aucun traité de part ni d'autre ; encore moins la résolution du traité en cas de contravention : mais , ce qui est bien constant pour toute la suite , c'est que l'Empire des rois mèdes a dû être par sou origine le plus indépendant de tout l'Orient ; puisqu'on y voit d'abord cette indépendance d'une manière si éclatante, qu'elle n'a été ignorée de personne. Ainsi ces titres primordiaux ne sont pas tous favorables à la prétention du ministre ; etil tombe dans l'inconvénient de donner aux peuples un droit souverain sur eux-mêmes et sur leurs rois, sans que les peuples à qui il le donne en aient jamais eu le moindre soupçon.
LV. Réponse à une demande de M. Jurieu : Pourquoi les peuples auroient
fait les rois si puissants ?
M. Jurieu nous demande quelle raison pourroit avoir eu un* peuple de se donner un maître si puissant à lui faire du mal. Il m'est aisé de lui répondre. C'est la raison qui a obligé les peuples les plus libres , lorsqu'il faut les mener à la guerre, de renoncer à leur liberté pour donner à leurs généraux un pouvoir absolu sur eux ; on aime mieux hasarder de périr même injustement par les ordres de son général, que de s'exposer par la division à une perte assurée de la main des ennemis plus unis. C'est par le morne principe qu'on a vu un peuple très-libre, telqu'éloille peuple romain, se créer même dans la paix, un magistrat absolu , pour se procurer certains biens et éviter certains maux, qu'on ne peut ni éviter ni se procurer qu'à ce prix. C'est encore ce qui obligeoit le même peuple à se lier par dos lois que lui-même ne pûl abroger:
' Ci-dessus^ u. iO.
SLR LES LETTRES DE M. JURIEL. 525
' un (ïeuple libre u souveiil besoin d'un tel frein contre lui- Mne, et il peut arriver des cas où le rempart dont il se uvre ne sera pas assez puissant pour le défendre, si lui-même ut le forcer. C'est ce qui fait admirer à Tilc-Live la sagesse . peuple romain , si capable de porter le joug d'un comindement légitime, qu'il opposoit volontairement à sa liberti' lelque chose d'invincible à elle-même , de peur qu'elle n<' jvînt trop licencieuse : Adeô sibi invicia quœdam patientismajfisti imperii civitas fecerat. C'est par de semblables raims qu'un peuple qui a éprouvé les maux, les confusions, les erreurs de ranarchic, donne tout pour Jes t'viter ; et comme ne peut donner de pouvoir sur lui qui ne puisse tourner )ntre lui-même , il aime mieux hasarder d'être maltraité uelquefois par un souverain, que de se mettre <'n état d'avoir souffrir ses propres fureurs, s'il se rés^îrvoit quelque pouoh*. Il ne croit pas pour cela donner à ses souverains un pouoir sans bornes. Car, sans parler des bornes de la raison et e l'équité, si les hommes n'y sont pas assez sensibles , il y a îs bornes du propre intérêt, qu'on ne manque guère de voir, t qu'on ne méprise jamais quand on les voit. C'est ce qui a lit tous les droits des souverains , qui ne sont pas moins 1rs roits de leurs peuples que les leurs.
VI.LMntérêl mutuel des souverains et des peupJes fait la borne la plus
naturelle de la souveraineté.
Le peuple , forcé par son besoin propre à se donner un laîlre , ne peut rien faire de mieux, que d'intéresser à sa ioservation celui qu'il établit sur sa tête. Lui mettre l'État Qtre les mains , afin qu'il le conserve comme son bien prore, c'est un moyen très-pressant de i'ic'.éresser. Mais c'est icore l'engager au bien public par des liens plus étroits, que 3 donner l'Empire à sa famille, atin qu'il aime l'État comme m propre héritage et autant qu'il aime ses enfants. C'est tême un bien pour le peuple que le gouvernement deviennes se; qu'il se perpétue par les mêmes lois qui perpétuent lo i ?nre humain , et qu'il aille , pour ainsi dire, avec la nature. insi les peuples où la royauté est héréditaire, en apparence » sont privés d'une faculté, ipii est celle d'élire leurs prin-
3^24 CINgUl-ÈMK AVERTISSKMExNT
ces ; mais dans le fond c'est un bien de plus qu'ils se procurent : le peuple doit regarder comme un avantage de trouver son souverain tout fait , et de n'avoir pas, pour ainsi parler, à remonter un si grand ressort. De celte sorte , ce n'est pas toujours abandonnement ou foiblesse, de se donner des maîtres puissants; c'est souvent, selon le génie des peuples et la constitution des Étals, plus de sagesse et de profondeur dans ses vues.
C'est donc une grande erreur de croire avec M. Jurien, qu'on ne puisse donner des bornes à la puissance souveraine, qu'en se réservant sur elle un droit souverain. Ce que voqs voulez faire foible à vous faire du mal , par la condition des choses humaines le devient autant à proportion à vous faire du bien : et , sans borner la puissance par la force que vous vous pouviez réserver contre elle , le moyen le plus naturel pour l'empêclier de vous opprimer, c'est de l'intéresser à votre salut.
Je ne sais s'il y eut jamais dans un grand Empire nngoavernement plus sage et plus modéré qu'a été celui des Romains dans les provinces. Le peuple romain n'avoit garde d'imaginer aucun reste de souveraineté dans les peuples soumis ; puisqu'il les avoit réduits par la force , et qu'une de ses maximes pour établir son autorité, éloil de pousser la victoire jusqu'à convaincre les peuples vaincus de leur impuissance absolue à résister au vainqueur. Mais encore qu'ils eussent poussé la puissance jusque là, sans s'imaginer dans ces peuples aucun pouvoir légitime qu'ils pussent opposer au leur, 1 inlérct de l'État les retenoit dans de justes bornes. On sentoit bien qu'il ne falloit point tarir les sources publiques, ni accabler ceux dont on tiroil du secours. Si quelquefois on oublioit ces belles maximes , si le sénat , si le peuple , si les princes, lorsqu'il y en eut, quilloient les règles du bon gouvernement, leurs successeurs revenoient à l'intérêt de l'État,' qui dans le fond étoit le leur ; les peuples se rétablissoient; et, sans en faire des souverains, Marc-Aurèle se proposoit d'établir dans la monarchie la plus absolue , la plus parfaite Jiberté du peuple soumis : ce qui est d'autant plus aisé que loF monarchies les plus u\)«^o\v\çi^ v\ç \m"^çwV ^^^d'î^^oir des
SUR LES LETTRES DE M. JLRIEU. ^t^'*
bornes inébranlables dans certaines lois fondamentales, contre lesquelles on ne peut rien faire qui ne soit nul de soi. Itavir le bien d'un sujet pour le donner à un autre , c'est un acte de cette nature : on n'a pas besoin d'armer l'oppresse'; contre l'oppresseur : le temps combat pour lui ; la Tioleneo rédame contre elle-même ; et il n'y a point d'homme assez insensé pour croire assurer la fortune de sa famille par de tels actes. Le prince même a intérêtde les empêcher : il sent qu'il faut faire aimer le gouvernement, pour le rendre stable et perpétuel. Comme on a vu que le vrai intérêt du peuple est d'intéresser à son salut ceux qui gouvernent ; le vrai intérêt de ceux qui gouvernent est d'intéresser aussi à leur con?er~ vation les peuples soumis. Ainsi l'étranger est repoussé avec i5]e , le mutin et le séditieux n'est pas écouté; le gouvernement va tout seul et se soutient, pour ainsi dire, de son propre poids. Sans craindre qu'on les contraigne, les rois habiles se donnent eux-mêmes des bornes pour s'empêcher d'être surpris ou prévenus; ils s'astreignent à certaines lois, parce quo la puissance outrée se détruit enfin elle-même. Pousser plus loin la précaution , c'est, pour ne rien dire de plus , autant inquiétude que liberté, autant indocilité que prévovnncc ot sagesse, autant esprit de révolte et d'indépendance que zèle du bien public; et, enfin, car je ne veux pas étendre plus loin ces réflexions, on voit assez clairement que les maximes outrées de M. Jurieu répugnent à la raison, et même à l'expérience de la plus grande partie des peuples de l'univers.
lifVII. Le minUtre met le fondement do sa politique dans des suppositions
chimériques.
Il faut néanmoins encore exposer ce que ce ministre croit avoir de plus convaincant. Il croit nous fermer la bouche, on nous demandant « ce qu'il faudroit faire à un prince qui corn- B manderoit à la moitié d'une ville de massacrer l'autre, sons » prétexte de refus d'obéissance sur un commandement in- D juste'». Qu'un homme sornette dans Tosprit do fonder dos règles de droit ot des maximes de gouvernement sur dos casbi-
» Lett. xvi. p. nî.
-OQ XIINQUIÈME ÀVEETISSESENT
farrcs et inouïs parmi les hommes! Mais écoutons néunmoing cl voyons oùron veut aller, cr Celte moitié de la ville, poarsait 0 il , n'est pas obligée de massacrer Tautre : on en demeun » d'accord ; car on donne des bornes à Tobéissance actife » Mais si ce souverain après cela a le droit de massacrer tooli » celte ville , sans qu'elle ait le droit de se défendre, il ei » clair que le prince aura le droit de ruiner la société éo- » licre ». Puisqu'il vouloit conclure à la ruine de toute la so ciélé en ce cas, que n'ajoutoit-il encore que cette ville fûtl; RGule où ce prince fût souverain, ou qu'il en voulût faire au tant à toutes les autres qui composeroient son État; ensorl qu'il y restât seul pour n'avoir plus de contradiclenrs, et pou pouvoir tout sur des corps morts qui feroient dorénavant loa &CS sujets? Le minisire n'a osé construire ainsi son hypothèse parce qu'il a Mon senti qu'on luidiroit qu'elle est insensée et que c'est encore quelque chose do plus insensé de fond( des lois , ou de donner un empire au peuple , sous prétexl de remédier à des maux qui ne sont que dans la tête d'un sim culatif , et que le genre humain ne vit jamais.
Comme donc, à parler de bonne foi, ce prince de M. Jurici qui voudroit tuer tout l'univers, ne fut jamais, et que la furei cl la frénésie n'ont pas même encore été jusque là : demandi ce qu'il faudroit faire à un prince qui auroit conçu unsena blable dessein , c'est en d'autres termes demander ce qu faudroit faire à un prince qui deviendroit furieux, ou frénét que au delàde tous les exemples que le genre humain connol vu ce cas la réponse seroit trop aisée. Tout le monde dire au ministre qu'on a donné des tuteurs à des princes mon insensés que celui qu'il nous propose. Son prétendu empi du peuple n'est ici d'aucun usage : le successeur naturel d'i prince dont le cerveau seroit si malade, ou lestransportssivi lents, feroit naturellement lacharge du régent. Lorsqu'Ozia frappé de la lèpre par un coup manifesle de la main i Dieu, prit la fuile tout hors de lui-même ; on entendit bien q\ h\ volonlé de Dieu éloit qu'on le séquestrât selon la loi de ii^ociélé du peuple; et Joalham, son lils aîné, qui étoiten et de lui succéder s'il fût mort , prit en niiiiu le gouvcrncme du royaume. On conserva le nom de roi au père : le fils goi
Tcrna sous son autorité ; et on n*eut pas besoin d*avoir recours à cette chimérique souveraineté dont on veut flatter tous les peuples.
LYIll. Selon M. Jurien , on ne sait cequec^est que le peuple : confusion de sa politique, qui retombe dans ce qu^elle a voulu éviter.
"^Mais après tout où veut-on aller par cet empire du peuple ? Co peuple, à qui on donne un droit souverain sur ses roisy en a-t-il moins sur toutes les autres puissances ? Si , parce qu' il a fait toutes les formes de gouvernement, il en est le maître; il est le maître de toutes , puisqu'il les a toutes faites également. M. Jurieu prétend par exemple que la puissance souveraine est partagée en Angleterre entre les rois et les parlements, à cause que le peuple Ta voulu ainsi. Mais si le peuple croit être mieux gouverné dans une autre forme de gouvernement , il ne tiendra qu'à lui de rétablir ; et il n'aura pas moins de pouvoir sur le parlement, qu'on veut lui en attribuer Fiir le roi. Il ne sert de rien de répondre que le pariement c'est le peuple lui-même. Caries évêques ne sont pas le peuple, les pairs ne sont pas le peuple, une chambre-haute n'est pas le peuple : si le peuple est persuadé que tout cela n'est qu'un soutien de la tyrannie, et que les pairs en sont les fauteurs , on abolira tout cela. Cromwel aura eu raison de rédaire tout aux communes, et de réduire les communes mêmes à une nouvelle forme. On établira si l'on veut une république , si l'on veut l'état populaire, comme on en a eu le desleÎD, et que tant de gens l'ont peut-être encore. Si les proîKioces ne conviennent pas de la forme de gouvernement , chaque province s'en fera un comme elle voudra. Il n'est pas de droit naturel que toute l'Angleterre fasse un même corps. L'Ecosse , dans la même île , fait bien encore un royaume ù part. L'Angleterre a été autrefois partagée entre cinq ou six rois : si on en a pu faire plusieurs monarchies, on en pourroit faire aussi bien plusieurs républiques, si le parti qui J'entreprendroil étoit le plus fort : le peuple , qui est le vrai souverain, l'auroit voulu. Mais le sage Jurieu, qui a établi l'empire du peuple, a prévu cet inconvénient, et a bien voulu remarquer que le peuple peut bien abuser de son pouvoir. Je