XXXIX. Comment Dieu commande à sou Fils
11 faut dans le même esprit épurer encore le terme décora, mandement. Le Fils a tout fait, et il s'est fait homme parle commandement de son Père; le Père a commandé à sa parole qui est son Fils. Quoi ! par une autre parole? Illusion. Le Fils est lui-même le commandement du Père, ou pour parler avec saint Clément d'Alexandrie, sa volonté toute puissante^; il est, dis-je, son commandement à même titre qu'il est sa parole : quand il agit par commandement, c'est qu'il agit en même temps par la volonté de sou Père et par la sienne; car si Dieu agit par son Verbe ou par sa parole, cette parole ou ce Verbe agit aussi, parce qu'il est une personne; autrement le Fils de Dieu ne diroil pas : Mon Père agit, et moi f agis aussi' \ et si en recevant la vie du Père, il n'avoil pas la vie en luimême, il ne diroit pas : Comme inon Père a la vie en lui-même, ainsi il a donné à son Fils d'avoir la vie en lui-même ^, Le Père lui commande donc, non par une autre parole, autrement il faudroit aller à l'infini; mais par la parole qui est le Fils luimême : et il reçoit le commandement, comme il reçoit de son Père d'être sa parole. Ténèbres impénétrables pour les incrédules; mais à nous, qui sommes ravis de croire sans voir ce que nous espérons de voir un jour, tout cela est esprit et vie.
* Strom. V. — ' Joan. v. 17. — ' Ibid. 2û.
SUR LES LETTRES DE M. JLRIEU. ^^ii
CL. En qnel sens on a pu dire que le Fils de Diei étoit une portion de I.i substance de son Père; et si ce terme induisoit Tiiiégalité : comment et en qm^l sens le Père est le tout.
Mais que dirons-nous de ces portions et de ces parties de mbslance que quelques Pères attribuent au Fils de Dieu? Car 3'est là que M. Jurieu met son fort pour conclure Finégalité*. Que ce ministre est injuste ! 11 a bien osé se permettre de dire que le Fils de Dieu n'étoit pas toute la divinité; et il veut que nous excusions par une bénigne interprétation une expression si étrange, pendant qu'il tient à la gorge ses conserviteurs, pour ne pas dire ses maîtres et les saints docteurs de rÉglise ; et jusqu'à les étrangler ' , il les presse en leur disant : Tu as dit portion, tu as dit partie ; tu as mis l'inégalité. Hais, encore un coup, qu'il est injuste par un autre endroit; puisqu'il avoue que ces mots de portion et de partie ne sont employés que dans le9 comparaisons: telles que sont celles do soleil et de ses rayons , de la source et de ses ruisseaux ! Mais quoi ! vous oubliez donc que c'étoit une comparaison , et non pas une identité, qu'on vouloit vous proposer? Vous no songez même pas que toute comparaison, surtout lorsqu'il s'agit de Dieu , est d'une nature imparfaite et dégénérante? Mais laissons là le ministre qui se permet tout, et qui est inexorable envers tout le monde. Répondons aux gens équitables qui nous demandent de bonne foi, si ces termes de portion et de partie peuvent s'épurer comme les autres. Aisément , en les rapportant à l'origine des Personnes divines : car le Père communique tout à son Fils excepte» d'être Père, qui est quelque chose de substantiel puisque c'est quelque chose de subsistant. C'est comme dans une source, dont le ruisseau n'a rien de moins qu'elle ; puisque tontes les eaux de la source passent continuellement et inépuisablement au ruisseau, qui, à vrai dire, n'est autre chose que la source continuée dans toute sa plénitude : mais la source, en répandant tout, se réserve d'être la source; oi s'il est permis en tremblant d'en faire l'application, le Père en communiquant tout à son Fils et se versant tout entier,
' Irftt. VI. 1G89, 45. Tab. Lctt. vi. p 204. — ^ Mattli. xvn
pour ainsi dire, dans sou sein, se réserve d*ètre le Père. En ce sens donc et avec ces rcslrictions, on dira, dans la pauvreté de notre langage, qu'il n'y aura dans le Fils qu'une parlie deFêlre du Père, puisque l'être du Père n'y sera pas. Mais nous pouvons encore en invoquant Dieu, et par le souffle de son Saint-Esprit, nous laisser élever plus haut; et dans une plus sublime contemplation, nous dirons que comme principe et source de la Trinité, le Père contient en lui-même le Fiii et le Saint-Esprit d'une manière bien plus parfaite ^e l'arbre ne contient son fmit, et le soleil tous ses rayons : qu'eo ce sens le Père est le tout , et que le Fils et le Saint-Esprit étant aussi le tout en un autre sens et dans le fond , paree que rien ne se partage dans un être parfaitement simple et indivisible, le Père demeure le tout en cette façon particulière et en qualité de principe, qui, à notre façon de parler, estes lui la seule chose incommunicable.
XLI. Puissance de Tunité, et que les Personnes divines dévoient toutes n rapporter à un seul prindpc. Sublime théologie de saint Athanase.
Par là se voit la puissance et la force de l'unité à laqudh tout se réduit naturellement ; puisque, selon la remarque de saint Athanase *, non-seulement Dieu est un par l'unité de son essence ; mais encore que la distinction qui se trouve entre les Personnes se rapporte à un seul principe qui est le Père, et même de ce côté là se résout tinalement à l'unité pure. Delà vient que ce sublime théologien conclut l'unité parfaite de Dieu , non-seulement de Tcsseuce qui est une , mais encore des Personnes qui se rapportent naturellement à un seul principe; car s'il y avoit en Dieu deux premiers principes, au lieu qu'il n'y en a qu'un qui est le Père, l'unité n'y règneroit pas dans toute sa perfection possible ; puisque tout se rapporteroit à deux, et non pas à un. Mais comme la fécondité de la nature divine, en multipliant les Personnes, rapporte au Père seul le Fils et le Saint-Esprit qui en procèdent, fout se trouve primitivement renfermé dans le Père comme dans le toul, à la manière qui a été dite, et la force de l'unité inséparable de la perfection so fait voir infiniment.
* Oiat. Y. luiuc. IV, iîi Arian. I. n. 1. t !iu l. part. ï. p, C17,
tLft LES LETTRES D2 M. JURIEU. ?^7
XLll. JhoQrqaoi le Père est appelé Dieu avec une attribution partlca1ii*re et d'où vient qu'ordinairement la prière et Tadoration s'adresse au Père.
Je ne me jette pas sans nécessité dans cette haute théologie ; puisque c'est elle qui nous fait entendre d'où vient que dans TEcriture , et ensuite dans les saints docteurs qui ont formé leur langage sur ce modèle, le nom de Dieu est donné ordinairement au Père seul avec une attribution particulière : ce qui se fait sans exclusion du Fils et du Saint-Esprit; puisqu'au contraire cela se fait en les regardant comme originairement contenus dans leur principe. De là vient, pour pousser plus loin cette divine contemplation , que la prière et l'adoration s'est adressée de tout temps, selon la coutume de TEglise , ordinairement au Père seul par le Fils dans l'unité du Saint-Esprit : non qu'on ne les puisse invoquer directement, puisque Jésus-Christ lui-même nous a appris à le faire dans l'invocation la plus aui'hentique que se fasse parmi nous, qui est celle du baptême et de la consécration du nouvel homme; mais parce qu'il a plu au Saint-Esprit, qui dicte les prières de l'Église, qu'en éternelle recommandation de l'unité du principe , on adressât ordinairement l'invocation au Père , dans lequel on adore ensemble et le Fils et le Saint-Esprit comme dans leur source ; afin que par ce moyen l'adoration suivît Tordre des émanations divines , et prît , pour ainsi parler, le même cours : ce qui faisoit dire à saint Paul : Je fléchis mes genoitx devant le Père de notre Seigneur Jésus-Christ \ sans Mclure de cette adoration ni Jésus-Christ, Dieu béni au dessus de tout^y ni le Saint-Esprit inséparable des deux, mais regardant et le Fils et le Saint-Esprit dans le Père qui est leur principe; d'oii vient aussi primitivement lagruce de l'adoption, et toute paternité, toute consanguinité, toute alliance , dans le ciel et dans la terre^.
Toutes les fois donc qu'on voit dans les anciens le Fils et le Saint-Esprit comme rangés après Dieu, il faut toujours se souvenir que c'est selon Tordre de leur procession , les regarder dans le principe de leur être d'où ils sortent sans diminution , puisque c'est sans dégénérer d'une si haulo
origine : et ceux qui entendront bien ce divin langage, surmonteront aisément les diflicullés, que la profondeur d*nn si haut mystère nous fait trouver quelquefois dans les explications des saints docteurs.
XLIII. Pourquoi dans les choses divines on se sert de aimilitudes tirén
des choses humaines.
Pour ce qui regarde les similitudes tirées des choses humaines, si on s'étonne de les trouver si fréquemment usitées en cette matière , puisqu'on avoue qu'elles sont si défectueuses; il faut entendre que la faiblesse de notre discours ne peut soutenir longtemps la simplicité si abstraite des choses spirituelles. Le langage humain commence parles sens. Lorsque Thomme s'élève à Tesprit comme à la seconde région , il y transporte quelque chose de son premier langage. Ainsi l'attention de l'esprit est tirée d'un arc tendu: ainsi la compréhension est tirée d'une main qui serre et qui embrasse ce qu'elle tient. Quand de cette seconde région nous passons à la suprême , qui est celle des choses divines, d'autant plus qu elle est épurée , et que notre esprit est embarrassé à y trouver prise , d'autant plus est-il contraint d'y porter le foible langage des sens pour se soutenir ; et c'est pourquoi les expressions tirées des choses sensibles y sont plus fréquentes.
XLIY. Comment il faut prendre les comparaisons tirées des choses crées: deux excellentes comparaisons des SS. Pcressurla génération du Fils dt Dieu.
L'intelligence en sera aisée à ceux qui sauront comprendre ce que le ministre a lâché cent fois de dérober à notre vae; c'est, comme nous l'avons dit, que toutes les comparaisons tirées des choses humaines sont les effets comme nécessaires de l'effort que fait notre esprit, lorsque prenant son vol vers le ciel , et retombant par son propre poids dans la matière d'où il veut sortir , il se prend comme à des branches à ce qu'elle a de plus élevé et de moins impur, pour s'empêclier (l'y être tout à fait replongé. Lorsque, poussés par la foi, nous osons porter nos yeux jusqu'à la naissance éternelle du
rbe , de peur que nous replongeant dans les images des isqui nous environnent, et, pour ainsi dire, nous obsèdent, us n'allions nous représenter dans les Personnes divines et diiïérenee des âges et T imperfection d'un enfiint venant au inde, et toutes les autres bassesses des générations vulgaii; le Saint-Esprit nous présente ce que la nature a de plus m et de plus pur , la lumière dans le soleil comme dans sa rce , et la lumière dans le rayon comme dans son fruit. on entend aussitôt une naissance sans imperfection, et le îil aussitôt fécond qu'il commence d'être , comme Timage (lus parfaite de celui qui, étant toujours, est aussi toujours )nd. Arrêtés dans notr'> chute sur ce bel objet, nous ïmiQençons de là un voi pIpo heureux, en nous disant ù s-tnêmes, que si l'on voit dans les corps et dans la mae une si belle naissance, à plus forte raison devons-nous re que le Fils de Dieu sort de son Père comme Véclat illissant de son éternelle lumière, comme une douce exlison et émanation de sa clarté infinie^ comme le miroir 9 tache de sa majesté et l'image de sa bonté parfaite. C'est ue nous dit le livre de la Sagesse '. Et si nos Prétendus ormes ne veulent pas recevoir de là ces belles expresis, saint Paul les leur ramasse en un seul mot, lorsqu'il elle Je Fils de Dieu Véclat de la gloire et Vempreinte de la stancedesonPère^, Il n'y a rien qui démontre mieux dans *ère et dans le Fils la même nature, la même éternité, la me puissance , que cette belle comparaison du soleil et de rayons, qui , portés à des espaces immenses font toujours même corps avec le soleil, et en contiennent toute la 'tu. Mais qui ne sent toutefois que celte comparaison , oiqoe la plus belle de toutes, dégénère nécessairement DMne les autres? et si l'on vouloil chicaner, ne diroit-on
rî le rayon , sans se détacher du corps du soleil , soulfre s dégradations, ou, comme parlent les peintres, le les teintes de la lumière ne sont pas également vives? loruc point laisser prendre aux hommes une idée scmàble du Fils de Dieu , saint Justin , le premier de tous,
' '''ép. Ml. 2.h 20. — nirb 7. r>.
390 SIXIÈME AVEIlTIdSfi3iEXT
présente à Tesprit un autre soutien : c'est dans la nature feu, si vive et si agissante, la prompte naissance de flamme d'un flambeau soudainement allumé à nn autre*, se répare parfaitement Tinégalité que le rayon semb laisser entre le Père et le Fils ; car on voit dans les d flambeaux une flamme égale , et Fun allumé sans diminul de l'autre : ces portions et ces divisions, qui nous offensoi dans la comparaison du rayon ne paroissent plus. Saint Ju! observe expressément qu'il n'y a ici, ni dégradation ou dit nution, ni partage; et M. Jurieu remarque lui-fnême', ( ce martyr satisfait parfaitement à ce que demandoit Tégal: Il est donc à cet égard content de lui, et peu content de Ti tullicn avec ses portions et ses parties. Mais s'il n'étoit po cnlôté des erreurs qu'il cherche dans les Pères, il n'yim qu'à lui dire que tout tend à la même fln ; qu'il faut prem des comparaisons, non, comme il fait, le grossier etiebi autrement le flambeau allumé de saint Justin ne seroit] moins fatal h. l'union inséparable du Père et du Fils, qu rayon de Tertullien sembloit l'être à leur égalité : car-' deux flambeaux se séparent; on en voit Tun brûler qat l'autre s'éteint ; et nous sommes bien loin du rayon demeure toujours attaché au corps du soleil. C'est doD dire, en un mot, que de chaque comparaison il ne fal prendre que le beau et le parfait: et ainsi on trouveroi Fils de Dieu plus inséparablement uni à son Père, quel les rayons ne le sont au soleil , et plus égal avec lui que 1 les flambeaux ne le sont avec lui où on les allume ; puisq n'est pas seulement un Dieu sorti d'un Dieu , mais , ce n'a aucun exemple dans les créatures, un seul Dieu i celui d'où il est sorti \
^•"LV. Qu'en se servant des comparaisons tlrûes dos clws-es corporelFci Pères ont toujours prés^ipposé que Diou étoit un pur esprit.
Et ce qui rend cette doctrine sansdiflicullé, c'est quel les Pères font Dieu immuable, comme on a vu dans une dence à ne laisser aucun doute. Ils ne le font pas moins s
' Lib. adv. Trypli. n. 61. p. 168. - - T-'^. Lctt. VI. p. 229.-* T( Hi\\. Prav. n. 12.
Stn LLi LETTRES DK SI. JLUILC. 591
rituel et indivisible dans son être , « sans grandeur, sans di- » vision, sans couleur, sans tout ce qui touche les sens,ot « inapercevable à toute autre chose qu'à l'esprit ' ». Car aussi est-il immuable s'il est divisible, s'il se diminue, s'il se partage? Qui estdonc Dieu, est Dieu toutentier ou il ne l'est point point du tout; et qui est Dieu tout entier ne dégénère de Dieu par aucun endroit. Tous les Pères sont uniformes sur la parfaite simplicité de l'être divin; elTertullien lui-même, qui, à parler franchement, corporalise trop les choses divines, parce qu'aussi dans son langage inculquant, le mot de corps, peut-être, signifie substance, ne laisse pas, en écrivant contre Hermogène,de convenir d'abord avec lui, comme d'un principe commun, que Dieu n'a point de parties, et qu'il est indivisible ' : de sorte qu'en élevant leurs idées par les principes qu'ils nous ont donnés eux-mêmes, il ne nous demeurera plus dans ces rayons, dans ces extensions, dans ces portions de lumière et de substance , que l'origine commune du Fils et du ^^int-Esprit, d'un principe infiniment communicatif: et, à HËni dire , ce qu'a dit le Fils en parlant du Saint-Esprit, il i^prendra du mien, ou de ce que j'ai, dk meo % comme je prends de mon Père avec qui tout m'est commun.
XLYI. Que les Pères ont su épurer toutes les expressions tirées des choses humaines, et établir Tégalité du Père et du Fils.
Il ne falloit donc pas imaginer dans la doctrine des Pères ce monstre d'inégalité, sous prétexte deces expressions qu'ils : ont bien su épurer, et bien su dire avec tout cela, que le Fils ^ de Dieu était sorti parfait du parfait, éternel de l'éteriiel. Dieu i, de Dieu. C'est ce que disoit saint Grégoire , appelé par excellence le faiseur de miracles * : et saint Clément d'Alexandrie disoit aussi qu'i7 était le Verbe né parfait d'un père parfait ^ : ■■ il ne lui fait pas attendre sa perfection d'une seconde naissance, et son Père le produit parfait comme lui-même. C'est f pourquoi non-seulement le Père, mais encore en particulier le Fils est tout bon et tout beau ", par conséquent tout parfait :
♦ Jnst. adv. Tryph. etc. sup. Atlienag. Leg. pro Christ, sup. etc. — ' Cap. ?. etc. — ' Joan. XVI. 15. — * Ap. (ireg. Nyss. de vit. Crcg. Npoc. Ed. tf ;W. p. jl6. — '• rt-ot'ai;. i. 5. C - * Ibid. cap. u!u
592 SIXIÈME AVi-llTlSSEUEiNT
0 il n'est pas parole comme la parole qu'on profère de la v> bouche; mais il est la sagesse et la bonté très-manifeste de )) Dieu, sa force toute-puissante et véritablement divine' :en » lui on possède tout, parce qu'il est tout-putssant, et lui- » môme la possession à laquelle rien ne manque ' d. Il est donc plus clair que le jour que Tidée d'inégalité n'entra jamais dans Fesprit des Pères : au contraire, nous venons d« voir que pour réviter, après avoir nommé selon Tordre le Père et le Fils, ils disoient exprès, contre Tordre le Fils et k Père, dans le dessein de montrer que si le Fils est le second; ce n'est pas en perfection, en dignité ni en honneur. Loin de le faire inégal ; ils le faisoient en tout et partout un avec lui aussi bien que le Saint-Esprit^ : et aOn qu'on prît l'unité dans sa perfection, comme on doit prendre tout ce qui est attribué à Dieu, ils déclaroient que «Dieu étoit une seule et » même chose ; une chose parfaitement une, au delàdetoat » ce qui est un et au dessus de l'unité même * d.