‹ Histoire des variations des églises protestantesChapitre 34 sur 59 · I. Dessein et discours · texte numérisé non relu

I. Dessein et discours

Mes chers Frères ,

Los égarements de votre ministre nous ont menés plus loin que je ne pensois : il ne faut pas le quitter sans en examiner les causes ; puisque même cette recherche nous conduit naturellement à la troisième partie de ce dernier Avertissement, où nous avons promis de représenter Fétat présent de nos controverses et de toute la religion protestante.

Je dis donc que ce qui produit les variations, les inccrtitu- • des, les égarements de ce ministre, et tous les autres excès de sa licencieuse théologie , c'est la constitution de la Réforme, qui n'a ni règle ni principe ; et que ^ar la même raison que tout le corps n'a rien de certain, la doctrine dos particuliers ne peut être qu'irrégulièrc et contradictoire.

11. Foudemcnl de la Réforme, ^ue TEglise D*est pas infaillible, et qae ses

décrets sont sujets à uq noavel examen.

Il ne faut point se jeter ici dans une longue controverse, mais seulement se souvenir que la Réforme a été bâtie sur ce fondement , qu'on pouvoit retoucher toutes les décisions de rÉglise et les rappeler à Texamen de TÉcriture, parce que TËglise se pouvoit tromper dans sa doctrine, et n'avoit aucune promesse de l'assistance infaillible du Saint-Esprit : de sorI(; que ses sentiments étoient des sentiments humains, sans qu'il

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restât sur la terre aucune aotorilé vivante et parlante, capable de déterminer le vrai sens de rÉcriture, ni de flfer les esprits sur les dogmes qui composent le christianisme. Tel a été le fondement, tel a été le génie de la Réforme; et GahlQ Ta parfaitement expliqué, lorsque s' objectant à lui-même que, par la doctrine qu'il enseignoit, tous les jugements de TËglise, et ses conciles les plus anciens, les plus authentiques, devenoient sujets à la révision , en sorte a que tout le monde » indifféremment pût recevoir ou rejeler ce quMls auront » établi » : il répond (( que leur décision pouvoit senfr de » préjugé ; mais néanmoins dans le fond qu'elle n'emp/l- » choit pas Texamen *d.

m. On prédit d'abord à la Réforme que ce principe la mteeroit à Fmdififô-

rence des religions.

Je n'ai pas besoin d'examiner si cette doctrine est bonne ou mauvaise : ce qu'il y a de bien certain, c'est qa^aussitôt que Luther et Calvin la firent paroître, on leur prédit qa'eo renversant le fondement sur lequel se reposoit la foi des peuples, les anciennes décisions de l'Eglise ne tiendroient pas plus que les dernières; puisque si l'autorité en étoit divine, elle attiroit un respect égal à tous les siècles; et si eUe no * l'étoit pas, l'antiquité des premières ne les mettoit pas à couvert des inconvénients où toutes les choses humaines étoient exposées.

Par ce nK)yen il étoit visible que les articles de foi s'en iroient les uns après les autres; que les esprits une fois énins, et abandonnés à eux-mêmes, ne pourroient plus se donner de bornes : ainsi , que l'indifférence des religions seroit le malheureux fruit des disputes qu'on excitoit dans toutes la chrétienté, et enfin le terme fatal où aboutiroitia Réforme.

IT. L*cxpérience a justifié cette prédiction : le socinianisme a commencd avec la Réforme, et s'est accru avec elle.

L'expérience fit bientôt voir la vérité de cette prédiction. Les innovations de Luther attirèrent cellesde Zaingleetdc

* lust. liv. 4. c. 0,

Calvin : on avoit beau dire de part et d'autre que rÉcriturc étoit claire: on n'en disputoit pas avec moins d'opiniâtreté, et personne ne cédoit '. Quand les Luthériens, qui étoient la tige de la Réforme , désespérant de ramener par la préte'nduc évidence des livres divins ceux qui ladivisoijent dans sa naissance, voulurent en venir à Tautorité et faire des décisions contre les nouveaux Sacramenlaires, on leur demanda de quel droit, et s'ils vouloient ramener l'autorité de l'Eglise dont ils avoient tous ensemble secoué le joug \ Le bon sens favorisoit cette réplique : Melancton, qui sentoit le foible de son Eglise prétendue, empéchoit autant qu'il pouvoit qu'on ne fit ces décisions, que la propre constitution de la Réforme rcndroit toujours méprisable : il ne voyoit cependant aucun moyen ni de terminer les disputes ni de les empêcher de s'accroître, si loin qu'il portât ses regards par sa prévoyance : il ne découvroit a que d'affreux combats de théologiens , et des guer- » res plus impitoyables que celles des Centaures'». Les disputes sociniennes avoient déjà commencé de son temps : mais il connut bien, au mouvement qu'il remarquoit dans les esprits, qu'elles seroient un jour poussées beaucoup plus loin : a Bon Dieu, disoit-il *, quelle tragédie verra la postérité si » on vient un jour à remuer ces questions , si le Verbe , si le » Saint-Esprit est une personne » ! Il s*en est bien remué d'antres : presque tout le christanisme a été mis en question : les Sociniens inondent toute la Réforme , qui n'a point de barrière à leur opposer ; et l'indifférence des religions s'y établit invinciblement par ce moyen.

V. L^expérience découvre de plus en plus ce mal de la Réforme : preuve par M. Jurieu : état de la religion Prétendue Réformé en France.

Pour en être persuadé il ne faut qu'entendre M. Jurieu, et écouter les raisons qui l'obligent à entreprendre ce parti. C'est premièrement le nombre infini de ceux dont il est formé. Car il y range les Tolérants, peuple immense dans la Réforme, qu'il appelle des Indifférents; parce qu'ils vont à la Tolérance

* Hist. des Var. liv. il. — - Var. liv. VIII. — ^ L'b. 4. Ep li. Var. liv. V. n. 31. — « Ibid.

universcHo des religions sous la conduite d'Episcopios et de Socin.

On sait assez sur ce point la pente de TAngleterre et delà Hollande. Mais nous apprenons de M. Jurieu que nos Prétendus Réformés n'étoient pas exempts d'un si grand mal. Ils n'osoient le faire paroître dans un royaume où les Catholiques les éclairoient de trop près pour leur permettre de donner un libre essor à leurs sentiments. Mais enûn, dit M. Jurieu, <c le rideau a été tiré, Ton a vu le fond de Tlniquité; et » CCS Messieurs se sont presque entièrement découverts, de- » puis que la persécution les a dispersés en des lieux où ils » ont cru pouvoir s'ouvrir avec liberté ' » . Voilà un aveu sincère , qui fait bien voir à la France ce qu*e1Ie cachoit dans son sein , pendant qu'elle y portoit tant de ministres. Noos en soupçonnions quelque chose; et M. d'Huisseau, minisire de Saumur, célèbre dans la Réforme pour en avoir recueilli la discipline , publia il y a quinze ou vingt ans une Réunm du christianisme sur le pied de la tolérance universelle, sans en exclure aucuns hérétiques , pas même les Sociniens. Ce ministre fut déposé; et encore qu'on fût averti de bien des endroits , que ce feu couvoit sous la cendre plutôt qu'il n'étuit éteint dans la Réforme , nous avions peine à croire qu'il y fût si grand. Mais aujourd'hui M. Jurieu nous ouvre les yeux: il nous apprend que M. Pajon , ministre d'Orléans , fameux dans son parti par sa réponse aux Préjugés légitimes do M. Nicole contre les Calvinistes ', et ceux qui établissoient avec lui toute l'opération de la grâce dans la seule proposition de la parole de Dieu , en niant l'opération et l'influence du Saint-Esprit dans les cœurs , étoient de ces Sociniens et de CCS Indifférents cachés , qui , dit-il , a formoient , dans les » Eglises réformées de France , depuis quelques années , ce j) malheureux parti où l'on conjuroit contre le christianis- » me^». Ce n'étoit donc plus seulement contre l'Eglise romaine ; c'étoit contre le christianisme en général que la Réforme s'armoit secrètement. Le ministre voudroit bien nous

' Tab. Lett. i. p. 8, — 'Examen, des pn jugés IcgUimes. — 'Tab. <îu Socin. Lett. i. p. ô.

faire accroire que la persécution qu'on faisoit à la Prétendue Réforme, Tempêchoit de réprimer ces ennemis cachés de la religion chrétienne : mais au contraire c'étoit manifestement* la crainte des Catholiques qui les tenoit dans le silence ; car n*y ayant que le calvinisme qui fût toléré dans le royaume , les nouveaux Pélagiens, les nouveaux Paulianistes, et en un mot, les Socinienset les Indiiïérents avoient tout à craindre. Ils n'avoient donc garde de paroîtrc tant qu'ils étoient parmi nous ; et aussi n'ont-ils éclaté qu'à leur dispersion, quand ils se sont trouvés dans des pays, où, comme dit M. Jurieu , ils ont eu la liberté de ^parler ' ; c'est-à-dire , dans les pays où la Réforme dominoit.

VI. Combien les Prétendus Réformés de France élcvoieut mal leur jeunesse.

Voilà donc manifestement cette cabale toute socinienne, comme l'appelle M. Jurieu ', qui ne tendoitpasàmoins qu'à ruiner le christianisme ; la voilà, dis-je, fortifiée par le soutien qu'elle trouve dans les pays protestants, où les réfugiés de France ont été dispersés, a Les jeunes gens , dit notre » ministre 'y venus tout nouvellement de France , gros de x> la tolérance universelle de toutes leshérésieset de leur esprit » de libertinage, ont cru que c'étoit ici le vrai temps et le » vrai lieu d'en accoucher » . C'est ainsi que la jeunesse étoit élevée parmi nos Prétendus Réformés. Elle étoit grosse do rindifférence des religions; et ce monstre, que les lois du royaume ne lui permettoient pas d'enfanter en France , a vu le jour, aussitôt que cette jeunesse libertine, comme l'appelle M. Jurieu ^, a respiré en Hollande un air plus libre.

VII. Témoignage de M. Jurieu sur Tétat de la religion en ïlollandc.

Combien est puissante cette secte dans le pays où écrit M. Jurieu, on peut le juger par la préface de son livre , Des deux Souverains, a Aujourd'hui , dit-il * , le monde est plein D de ces Indifférents, et particulièrement dans ces provinces :

» Tab. du Sociu. Lett. i. p. 8.— ' Ibid. p. 5. 6.— * Tab. Lett. vili. p. 479. — * Ibid. — ^ Des droits des deux Souverains. Avis au Lecteur.

^'î^ £I\l{:SIE AVERTISSEÏÏEKT

D les Sociniens et les Remontrants le sont de profession: p MILLE AUTRES le sont d'inclination d. II ne faut donc point s'étonner si les réfugiés français sont enQn accouchés de ce nouveau dogme dans un pays si favorable à sa ndssance, et on peut croire que le ministre ne parlerolt pas de cette manière d'un pays qui lui a donné une retraite si avantageuse, si la force de la vérité ne Ty obligeoit.

VlII. Le ministre contraint de reconnoitre le maf quMl tâchoit de

déguiser.

C'est en vain qu'il s*efforce ailleurs de diminuer cette cabale de lajeunesse française , en supprimant le grand nombre de ministres qui la composent, a Le nombre, dit-il ' , n*en est » pas grand , et le soupçon ne doit pas tomber sur tant de y> bons pasteurs qui sont sortis de France » . Mais le mal éclate malgré lui ; ce qui lui fait dire à lui-même , a qu*on fait D publiquement les éloges de ces livres qui établissent la cha- » rite dans la tolérance du paganisme, deridolâtrie et do ]> socinianisme » : et encore: «Notre langue n*étoit pas encore » souillé de ces abominations ; mais depuis notre dispersion, 2) la terre est couverte de livres français qui établissent ces » hérésies ' d. Ainsi les Indifférents n'osoient se déclarer étant en France , et on voit toujours que la dispersion a fait éclore le mal qu'ils tenoient caché. Depuis ce temps, poursuitiP , « on voit passer dans les mains de tout le monde les 0 pièces qui établissent cette tolérance universelle , laquelle » enferme la tolérance du socinianisme : et onvoitsensible- » ment les tristes progrès que ces méchantes maximes font » sur les esprits ». Le mal gagne déjà les parties nobles : 0 quand , dit-il \ le poison commence à passer aux parties no- » blés , il est temps d'aller aux remèdes : outre que le nombre » de ces Indifférents se multiplie plus qu'on ne l'ose dire ^ » : par oà on voit tout ensemble non-seulement la grandeur du mal, mais encore quon n'ose le dire; de peur de faire pa-^ roître la foiblesse de la Réforme , que sa propre constitution entraîne dans l'indiffcrence des religions. Cependant quoi-

' Tab. Lett. yi. {i. 8. — ' Ib p. 48. — ^ Ibid. — ' ibid. p. 9. - Mbid. p. 11.

qu^on dissimule et qu'on n'ose pas avouer combien ces Indifférents s'accroissent au milieu de la Réforme, on est forcé d'avouer que ce n'est rien de moins qu'un torrent dont il faut arrêter le cours. « Ce qui est très-certain , poursuit le mi- D nistre * , c'est qu'il est temps de s'opposer à ce torrent x) iHPUR, et de découvrir les pernicieux desseins des disciples » d'Episcopius et de Socin : il seroit à craindre que nos )) jeunes gens ne se laissassent corrompre : et il se trouveroit 0 que notre dispersion auroit servi à nous faire ramasser la 0 GRÀSSB ET LA LIE dcs autres religions 0.

)X. Progrès de Tindifférence dans les États protestants, selon M. Jarieo, et

premièrement en Angleterre.

II est bien aisé d'entendre ce qui l'a jeté dans celte crainte.

En un mot, c'est qu'il appréhende que la dispersion déjà prête

à enfanter, comme il disoit, l'indifférence des religions ,

n'achève de se gâter dans les pays où la liberté de dogmatiser

n'a point de bornes , et par là ne vienne en effet à ramasser

en Angleterre et en Hollande la crasse des fausses religions,

dont on sait que ces pays abondent. Car d'abord, pour ce qui

regarde l'Angleterre, « ces dispersés l'ont trouvé, dil-il ',

» sous des princes papistes ou sansjreligion, qui étoient bien

» aises de voir l'indifférence des religions et l'hérésie s'in-

0 troduire parmi les Protestants , afm de les ramener plus

)> aisément à l'Eglise romaine » . C'est bien fait de charger

de tout les grinces papistes ; car l'indifférence des religions

étoit sans doute le meilleur moyen pour induire les esprits à

la religion catholique, c'est-à-dire, à la plus sévère et la moins

tolérante de toutes les religions. Mais laissons M. Jurien

raisonner comme il lui plaira; laissons-lui caractériser à

sa mode les deux derniers rois d'Angleterre; qu'il fasse ,

s'il peut, oublier à tout Thunivers ce que Ilornebec etlior-

nius, auteurs protestants, ont écrit des Indépendants et

des principes d'indifférence qu'ils' ont laissés dans cette île,

et qu'il impute encore à l'Eglise romaine cette effroyable

multiplicité de religions qui naissoient tous les jours^ non pas

sous ces deux rois que le ministre veut accuser de tout la

' Tab. Lett. vi. p. 8. — -» Ibid.

SIXIÈBIE AVERTISSEMENT

désordre, fnais durant la tyrannie de Cromwel , lorsque le puritanisme et le calvinisme y ont été le plus dominants. Sam combattre les raisonnements de notre ministre , je me contente du fait qu'il avoue. Quoi qu'il en soit , l'indifférence des religions avoit la vogue en Angleterre quand les dispersés 7 sont arrivés ; et si nous pressons le ministre de nous en dire la cause , il nous avouera franchement qae c'est qu'on y estime Episcopius. «C'est, dit-il ', ce qui a donné lieu aox » Hétérodoxes de deçà la mer de calomnier l'Eglise anglicane. » Ils ont dit qu'on y expliquoit publiquement ^iseopios JD dans leurs universités, et qu'on n'y faisoit pas de fi^K») de » tirer les Sociniens du nombre des hérétiques. Cest, t> poursuit M. Jurieu , ce qui m'a été dit à moi-même par » une infinité de gens. Cette fausse accusation est le fruit du » commerce trop étroit que quelques théologiens anglais » ont eu avec les œuvres d'Episcopius ». A la fin donc il avouera que c'est par principes, à l'exemple d'Episcopius, que l'Angleterre devient indifférente. Ce n'est pourtant qae quelques théologiens anglais. Car il ftiut toujours exténuer lo mal , et couvrir autant qu'on pourra la honte de la Réforme chancelante, qui ne sait plus ce qu'elle veut croire, ni presque môme si elle veut être chrétienne ; puisqu'elle embrasse une indifférence, qui selon M. Jurieu ne tend à ricD de moins qu'à renverser le christianisme. En effet, quoi qu'il puisse dire de ce petit nombre de théologiens défenseurs d'Episcopius , le nombre en est assez grand pour faire penser à une infinité de gens , qui en ont assuré M. Jurieu , que l'Angleterre ne faisoit point de façon de déclarer son indifférence, . et de tirer les Sociniens du nombre des hérétiques.

X. Progrès de ce môme mal dans les Provînces-Uuies , selon le même

ministre-

Voilà pour ce qui regartle TAngletcrre, où l'on voit que les dispersés Indifférents ont trouvé le champ assez libre : voyons ce qu'ils auront trouvé en Hollande. « Ils ont abusé, dit notre » ministre ', de la tolérance politique qu'on avoit ailleurs

' Tab. Lctt. VI. p. 10. — = Ibitl. I. p. 8.

y> pour les différentes sectes » : nous entendons ce langage et la liberté de ces pays là , qui a fait dire , comme on vient de Yoir, à M. Jurieu que tout est plein d'indifférence dans ces provinces^ M.Basnage n'en a pas moins dit, puisqu'il nous assure que Vhérétique n*a rien à craindre dans ces bienheureuses contrées ' : et^an* besoin d^édits pour s'y maintenir^ tout y est tranquille pour lui. Mais cette tolérance politique, dont on prétend que les dispersés ont abusé, va bien plus loin qu'on ne pense; puisque, selon M. Jurieu % ceux qui l'établissent « ne vont pas à moins qu'à ruiner les principes du véritable » christianisme..;, à mettre tout dj^s l'indifférence, et à ou- D vrir la porte aux opinions les plus libertines x> : ce que le même ministre confirme en ajoutant un peu après \ que (( par là on ouvre la porte au libertinage , et qu'on veut se D frayer le chemin à l'indifférence des religions » .

XL Liaison de la tolérance civile avec recclésiastiqae et avec rindifféreuce

des religions, selouM. Jarieu.

Ainsi la tolérance civile, c'est-à-dire l'impunité accordée par le magistrat à toutes les sectes, dans l'esprit de ceux qui la soutiennent est liée nécessairement avec la tolérance ecclésiastique ; et il ne faut pas regarder ces deux sortes de tolérances comme opposées Tune à l'autre, mais la dernière comme le prétexte dont l'autre se couvre. Si on se déclaroit ouvertement pour la tolérance ecclésiastique , c'est-à-dire ^ qu'on reconnût tous les hérétiques pour vrais membres et vrais enfants de l'Église, on marqueroit trop évidemment l'indifférence des religions. On fait donc semblant de se renfermer dans la tolérance civile. Qu'importe en effet à ceux qui tiennent toute religion pour indifférente, que l'Église les condamne? Cette censure n'est à craindre qu'à ceux qui ont des Églises, des chaires ou des pensions ecclésiastiques à perdre : quant aux autres, indifférents, pourvu que le magistrat les laisse en repos, ils jouiront tranquillement de la liberté qu'ils se donnent à eux-mêmes , de penser tout ce qu'il leur plaît ,

' Droits des deux Souver. Prêt, ci-dessus, ii. 7. — ^ Basn. T. l. c. G. p. 492. — ^Tab.Lctt. viil. p. 4C9. — < Ibid.p. 402.

478 SlXlÈ^tlB AVERTISSEMEKT

quiesllc charme par où les esprits sont jetés dans ces opinions libertines. C'est pourquoi ils font tant de bruit , lorsqu'or excite contre eux le magistrat : mais leur dessein véritable es (le cacher Tindifférence des religions sous l'apparence mi scricordieusc de la tolérance civile.

C'est ce qui fait dire à M. Jurieu, a que de toutes les voilc! » derrière lesquels se cachentles Indifférents, le dernière D le plus spécieux c'est celui de la tolérance civile * » . Elle n( fait donc pas, encore un coup, dans la Réforme un parti opposé à celui de l'indifférence des religions, mais le voile sow lequel se cachent les Indifférents, et le masque dont ils se déguisent.

XIT. Nombre immense des défensears de la tolérance civile, selon

M. Juriea.

Mais si cela est, comme il est certain , et que le ministre le prouve par des arguments démonstratifs', on peut juger combien est immense le nombre des Indifférentsdans la Réforme; puisqu'on y voit les défenseurs de la tolérance civile se vanter publiquement quils sont mille contre un *. Et que ce ne soit pas à tort qu'ils s'en glorifient, l'embarras de M. Jurieu me le fait croire : car écoutons ce qu'il leur répond : a Ils se » font, dit-il \ un plaisir de voir je ne sais combien de gens » qui paroisscnt les flatter ; et cela leur fait dire qu'ils sont » mille contre un : mais depuis quel temps et en quel » pays? Je leur soutiens qu'avant les Sociniens et les Ana- » baptisles, il n'y a pas un seul docteur de marque qui ait ap- » puyéleur sentiment ». Il ne s'agit pas de savoir ce qu'on pcnsoit sur la tolérance avant les Sociniens et les Anabaptistes : c'est-à-dire , si je ne me trompe , avant que le nombre en fût grossi au point qu'il est : il s'agit de répondre, s'il est vrai que les Tolérants soient aujourd'hui îm7te contre un, comme ils s'en vantent : le ministre n'ose le nier, et ne s'en tire qu'en biaisant, a Nous sommes, disent-ils, mille contre » un : c'est, répondit-il % une fausseté; et je ne connois pas » de gens fort distingués qui soient dans ce sentiment ».

' Tab. Lclt. VIII. art. I. p. 398. — ^ |bid. et suiv. — ' Jbid. 475. 495. — ' Ibid - ■•?. 558.

Quclr^e beau semblant qu'il fasse , et malgré le démenti qu'il leur donne, il biaise encore : les Indifférents qu*il attaque se vantent, à ce qu'il dit, de la multitude, et il leur répond sur les gens de marque^ sur la distinction des personnes. Mais si on lui demandoit comment il détiniroit ces gens distingués, il biaiseroit encore beaucoup davantage , et on ne voit que trop, quoi qu*il en soit, que Tindiflérence prend une force invincible dans la Réforme, et que c'est là ce torrent impur auquel M. Jurieu s'oppose en vain.

Xlil. Preave de la même chose par nne lettre des réfugiés de France en Angleterre an synode d'Amsterdam de Tannée dernière.

Mais* les actes du Synode Vallon, tenu à Amsterdam le 25 août et les jours suivants de Tan 1690, achèvent de démontrer combien ce torrent est enflé et impétueux. Trentequatre ministres de France réfugiés en Angleterre se plaignent à ce synode a du scandale que leur causent ces ministres » réfugiés qui, étant infectés de diverses erreurs, travaillent , » disent-ils^ à les semer parmi le peuple. Ces erreurs, pour- » suivent^Is, ne vont à rien moins qu'à renverser le christia- » nisme ; puisque ce sont celles des Pélagiens et des Ariens, » que les Sociniens ont jointes à leurs systèmes dans ces der- » niers siècles d . On voit qu'ils parlent en mêmes termes que le ministre Jurieu , et qu'ils reconnoissent comme lui la ruine du christianisme dans ces erreurs. Mais le reste s'explique encore beaucoup mieux. c( Il y en a, continuent-ils, » qui soutiennent ouvertement ces erreurs : il y en a d'autres 0 qui se cachent sous le voile d'une tolérance sans bornes. » Ceux-ci ne sont guère moins dangereux que les autres; et » Texpérience a fait voir jusqu'ici que ceux qui ont affecté 0 une si grande charité pour les Sociniens, OQtété Sociniens » eux-mêmes, ou n'ont point eu de religion ». Enlin le péril est si grand, a et la licence est venue à un tel point, qu'il » n'est plus permis aux compagnies ecclésiastiques de dissi- D muler, et que ce seroit rendre le mal incurable que de » n'y apporter que des remèdes palliatifs ».

' Lettres écrites auSyn. d'Ainst. par plus. Min. réfug. à Londres. Tab. Lett. Mil. p. 559.

Il ne faïUclonc plus caclierrétat triomphantou FiDclifTérencc, qui est une branche du sociuianism», se^trouve aujourd'hui dans la Réforme sous le nom ctla couleur de la tolérance; puisque les ministres qui sont à Londres crient à ceux qui sont en Hollande, qu'il est temps d'en venir aux derniers remèdes: et ce qu'il y a de plus remarquable dans leur plainte, c'est que nous ne voyons point, dans cette lettre de Londres, la souscription de plusieurs ministres des plus fameux que nous connoissons; on sait d'ailleurs que ces trente-quatre qui ont signé la lettre ne font qu'une très-petite partie des ministres réfugiés en Angleterre. Le silence des autres faitbien voir quel est le nombre qui prévaut, et ce que la France nourrissoiti sans y penser, de Sociniensou d^Indifférents cachés pendant qu'elle toléroit la Réforme.

XIV. Preave de la môme cbose par le décret du synode, et par go qac

M. Juneu a écrit depuis.

Telle est la plainte que les trente-quatre réfugiés d'Angleterre portent au synode d'Amsterdam contre les Indifférents: mais la réponse que fait le synode montre encore mieux combien est grand ce parti ; puisqu'on en parle comme d*un torrent dont il faut arrêter le cours ' . On voit même qu'en Angleterre ces réfugiés dont on se plaint poussent leur hardiesse jusqu'à débiter leurs impiétés en public, les prêchant ouvertement ; ce qui montre combien ils se sentent soutenus; et en effet on n'entend point dire qu'ils soient déposés.

Il ne faut pas s'imaginer que ce mal ne soit qu'en Angleterre. Les réfugiés de ce pays là écrivent au synode Vallon qu'il y en a en Hollande de ce caractère * ; et le synode luimême parle ainsi dans sa décision : « Nous apprenons par » les mémoires et les instructions de plusieurs Églises, que » quelques esprits inquiets et téméraires sèment dans le pu- )) blic et dans le particulier des erreurs capitales, et d'autant » plus dangereuses que sous le nom affecté delà charité et de » la tolérance, elles tendent à faire glisser dans Tâme des » simples le poison dusocinianisme et Tindifférence des re- .') ligions ». Les avis ne viennent donc pas d'Angleterre seu-

» Tab. Lett. vi. p. 503. — ' P. 5C0.

ment, mais' encore de plusieurs Églises des Pays-Bas prostants ; le mal se répand partout en deçà et au delà de la er ; et on exhorte les fidèles à résister courageusement à ce vrrent * . G*est donc toujours un forrcnf dont le cours menace i Réforme: le synode aussi n'épargne rien de ce qui dépend B sa lumière et de son autorité ; il suspend, il excommunie ; suscite de tous côtés des observateurs pour veiller sur ce ue la Réforme a tant blâmé dans la conduite de Rome, t ce qui se dit non seulement dans les chaires , mais iftore dans les conversations; il autorise, autant qu'il se «ut, le dénonciateur; il fait en un mot, ce qu'elle a mt appelé une tyrannie, une gêne des consciences. En- }re n'est-ce pas assez ; et voici à quoi les exhorte M. Jueu. a II est juste, leur dit-il ' , aûn que peu de gens soient suspects, que vous employiez des voies sûres et non équivoques pour distinguer les innocents des coupables. Les mesures que vous avez prises dans votre dernière assemblée, (c'est celle dont on vient devoir la sévérité) quelque bien concertées qu'elles paroissent, ne se trouvent pas encore suffisantes pour découvrir les ennemis de nos vérités, et pour soumettre ces esprits qui méprisent vos derniers règlements avec tant de hauteur. C'est pourquoi j'espère, poursuit-il, que dans votre prochaine assemblée vous prendrez des résolutions encore plus fortes et plus efficaces pour arrêter le mal r> : par où nous voyons tout ensemble.et le en d'effet du synode d'Amsterdam, et les nouvelles rigueurs u'on prépare, non plus pour punir les Tolérants déclarés, tais pour les discerner et les découvrir comme gens qui se ichent. La Réforme change de méthode : tout s'y échauffe : eux qu'on ne pourra convaincre d'être hérétiques, seront ^cherchés, seront punis comme suspects, et rien ne sera à ouvert de l'inquisition que M. Jurieu veut établir.

V. Rapport da socinianistne avec rindifféreDce des religions, scion M. Jurieo : le socinianisme, selon lui, est une religion de plain-picd.

On demandera peut-être ici quel rapport il y a ou de Tinifférence au socinianisme ou du socinianisme à rindiffércnce :

• P. 5f»7. — . ' Tab.Lctt. vili. p 397.

c'est ce que M. Juricu explique très-netfemenj, lorqii'il dit que la méthode des Sociniens, qu'il entreprend de combatlre, est d'insinuer d'abord, « qu'il ne s'agit de rien d'important » entre eux et les autres Protestants qui ont abandonné le » papisme: que ce sont des disputes très-légères, et qu'on » peut croire là dessus tout ce que Ton veut '. Quand cela » est fait, conlinue-t-il, et qu'ils ont persuadé que le soci- » nianisme est une religion où l'on peut se sauver, il ne leur » est pas difûcile d'achever et de pousser les esprits dans la » religion socinienne: parce que le socinianisme est une A- » ligion deplain-pied, qui lève toutes les difficultés et aplanit » toutes les hauteurs »: ce qui fait, conclut-il, a qu'on est )> bien aise de trouver un Heu où l'on puisse se sauver, sans » être obligé de croire tant de choses qui incommodent l'es- » prit et le cœur x>. On ôte tous les mystères, on éteint les feux éternels, et on ne cherche qu'à se mettre au large. C'est ainsi que l'indifférence et le socinianisme sont liés; et il est aisé de comprendre que ce torrent débordé de Sociniens od d'Indifférents dont la Réforme se plaint elle-même et qu'elle ne peut retenir, entraîne naturellement les esprits à cettenligion de plain-pied qui aplanit toutes les hauteurs du christianisme.

XYI. Que la constitution de TËgiise catholique s^oppose à toutes ces noa> veautés : 'vaine réponse du ministre, qui tâche de faire croire qu'elle est attaquée du même mal que la Réforme.

Pour exténuer un mal à qui la Réforme prépare déjà d'eitrêmes remèdes, le ministre voudroit nous faire accroire qu'il nous est commun avec elle. « La communion de Rome a ] » senti, dit-il', ce torrent d'impiété qui a presque inondé » toute l'Église : ce qui a obligé ses auteurs à écrire plusieurs » ouvrages pour prouver la vérité de la religion chrétienne ». Sur ce fondement il nous donne c( des Déistes à la Cour et » des Sociniens dans l'Église en assez grand nombre » : en sorte que nous n'avons rien à reprocher à la Réforme de ce coté là. Pour rendre les choses égales, il faudroit encore nous nommer les royaumes catholiques où l'on prêche pu-

' P. 12. 13. — 2Tab. LcK. p. U. 12.

SUR LES LETTRES DE U. JL'RIEr. Vi3

Uiqaement'le socinianisme el rindifférence ; les conciles qu^on y tient contre ces erreurs, et les moyens extraordinaires dont on croit y avoir besoin pour en exterminer les sectateurs. Du moins peut-on assmrer que les Sociniens font peu de bruit dans le monde , et pour moi qui pourrois peut-être en rencontrer quelques-uns, s'il y en avoit dans TÉglise autant que dit le minisire, je n'en puis pas nommer un seul. Mais après tout et pour le prendre de plus haut, la question n'est pas de savoir si le nombre des Indifférents, c'est-àdire, celui des impies, s'augmente dans la chrétienté, el s'il peut y en avoir de cachés parmi nous : ce qu'il faut examiner, c'est d'où cette race est venue , de quel principe elle est née, et pourquoi elle se déclare hautement parmi les Protestants. D'abord on avouera , pour peu qu'on ait de bonne foi, que l'Église romaine y est opposée par sa propre constitution. Une Église qui pose pour fondement qu'il n'y a de Tie ni de salut que dans sa communion, sans doute est opposée par sa nature à rindifférence des religions. Une Église qui a pour règle de la foi , qu'elle doit avoir aujourd'hui celle qu'elle avoit hier, qui croit que celle d'hier est de tous les siècles passés et futurs, en sorte que la vérité régnera éternellement dans sa communion, et qu'il y a une promesse divine qui l'en assure , est incompatible par son propre fond avec toutes les nouveautés; et d'autant plus opposée à celle des Sociniens et des Tolérants ou Indifférents, que leurs innovations sont plus hardies. Qu'on vienne dire à une telle Église qu'elle ne doit pas adorer le Fils de Dieu autant que le Père, ou que Jésus-Christ n'est pas proprement un Rédempteur qui ait vraiment satisfait pour elle et payé un prix infini; ou que l'enfer n'est pas éternel comme la béatitude qui nous est promise; ou qu'on puisse trouver son salut autre part qu'avec Jésus-Christ et son Église : elle bouchera ses oreilles pour ne point ouïr de tels blasphèmes, et repoussera de toute sa force ces novateurs avec un concours universel : il faut qu'ils sortent ou qu'ils se cachent si bien, qu'il ne leur reste d'asile que celui de l'hypocrisie, qui se condamne ellemême à des ténèbres éternelles. Voilà où en sont réduils tous les novateurs dans l'Église catholique. Qu'on laisse re-

484 SIXIÈME AVERTlSSCHEinr

poser les peuples sur cette foi et sur la promesse divine, jamais les nouveau tés neserontscuIementécoutées.Mais que Ton commence à dire avec la Réforme, qu'il y a sept ou huit cents ans, plus ou moins, que Terre'ur et Fidolâtrie régnent dans TÉglise, c'en est fait ; la chaîne est rompue ; la promesse est anéantie ; on ne tient plus à la succession. L'Antéchrist, qui ne commençoit qu'au septième ou huitième siècle, si l'on veut, prendra naissance au cinquième et en la personne de saint Léon : si Ton veut, la corruption aura commencé ao concile de Nicée : ce sera plus tùt, si l'on veut, et dès le temps qu'on a condamné Paul de Samosate qui nioit la préexistence du Fils de Dieu : il n'y a plus de digues à opposer à cette pente secrète qui porte l'esprit de l'homme à cette religion de plain-pied qui supprime tout l'exercice de la foi ; et tout devient indifférent.

XVII. Qnc rindifféreDce des religions doit remporter, selon les principes de la Réforme : trois règles des Indifférents.

Qu'ainsi ne soit; mettons aux mains un de ces Protestants, Indifférents, Sociniens, Pajonistes, Arminiens, si l'on veut, (car tous ces noms symbolisent fort) avec quelque bon Réformé, avec M. Jurieu lui-même; et voyons s'il pourra le vaincre par les principes communs de la Réforme. Cet Indifférent a trois règles : la première : Il ne faut connoitre nulle autorité que celle de V Écriture : celle-là seule est divine : ne me parlez ni d'Eglise ni d'antiquité ni de synode : co sont tous moyens papisliques; et la Réforme m'apprend^ que tout cela n'est pas ma règle. La seconde règle de notre Indifférent : V Écriture pour obliger doit être claire; ce qui ne parle qu'obscurément ne décide rien et no fait qu'ouvrir le champ à la dispute : telle est la seconde règle de l'Indifférent. La troisième et la dernière : « Où l'Écriture paroît » enseigner des choses inintelligibles et où la raison ne peat » atteindre, comme une Trinité, une Incarnation , et le reste ; » il faut la tourner au sens dont la raison peut s'accommo- » der, quoiqu'on semble faire violence au texte ». Tout roule sur ces trois maximes : mais voyons un peu plus dans le détail comment les Indifférents les emploient, et si les vieux néformôs pourront le?. w\ov o\\ (iw çnAq^\^^ e^w^v?.^>\^^^^'5^.

SLB LES LETTAES DB M. JURIEU. ^8S

XVni. Première règle Jes Indifférents, tirée de Taulorité de rEcriture: qnc la Reforme ne peut la nier, et qu^elIe les met à couvert de ce que les trente-quatre réfugiés proposent contre eux.

Par la première maxime , Nulle autorité que celle de VÉcriture^ ils excluent d'abord toutes les Confessions de foi de la Réforme, parce qu'elles sont faites, reçues, autorisées par des hommes sujets à errer comme les autres. Quand donc les trente-quatre réfugiés d'Angleterre pressent le synode d^Amsterdam de réduire les Proposants et les ministres à la Confession belgique ; premièrement, ils ne disent rien; car ils ne veulent les y soumettre que dans les articles capitaux y sans expliquer quels ils sont'. Secondement, ils demandent qu'on impose à ces Proposants et à ces ministres un joug humain , et qu'on leur ôte la liberté que l'Evangile réformé leur a donnée de tout examiner, et même les résolutions et décisions les plus authentiques do TEglise.

XIX. Que la même règle des Indifférents les met à couvert de la décision du synode d'Amsterdam qui les condamna Tannée passée.

Cette raison met à couvert nos Indifférents de la décision du synode môme , lorsqu'il leur défend a de rien supporter » de ce qui pourra contrevenir à la doctrine enseignée dans D la parole de Dieu, dans la Confession de foi, et dans le sy- » node national de Dordrect ' » : car d'abord la parole de Dieu visiblement n'est mise là que pour la forme : autrement de deux choses l'une; ou le synode leur défendroit de supporter les Luthériens contre le décret de Charenton et le sentiment unanime de la Réforme calvinienne, ou elle les forccroit à confesser que la présence réelle, l'ubiquité et le reste, qu'il faut passer aux Luthériens, n'est pas contraire à la parole de Dieu; puisque s'il yétoit contraire, selon les termes de ce synode, on ne pourroit plus le supporter.

Il en faudra donc venir à dire que la parole de Dieu n'est mise là qu'à condition de l'entendre selon les interprétations des Confessions de foi et du synode de Dordrect : ce

^^^ SIXIÈMB AVEaTISSEMENT

qui est manifestemeot la docUiue que la Réforme a improa* \ée dans les Catholiques, et une restriction de la liberté qu'elle a donnée d'interpréter FÉcriture chacun selon son esprit particulier.

XX. Que raulorité des Confessions de la foi de la Réforme, selon M. Jartea, ue lie point les consciences et n^emporte pas la perte du salat.

Que si M. Jurieu répond , selon les principes de son système, que ces Confessions de foi n'obligent pas en conscience, mais à litre de confédération volontaire et arbitraire, comme il parle', où Ton a pu recevoir et d'où aussi Ton peut exclure qui Ton veut; il demeurera pour certain qu'on en peut croire eu conscience tout ce qu'on voudra , et que le refus qu'on feroit d'y souscrire ne pourroit avoir des effets politiques qui n'auroient aucune liaison avec le salut.

Qu'ainsi ne soit : selon ce ministre, on pouvoit régler de telle manière ces confédérations des Eglises, par exemple, do Genève et de Suisse, que les Pélagiens et semi-Pélagiens n'en auroient pas été exclus : a et ce qui est bien certain, » dit-il, c'est qu'on n'a pas eu dessein de damner ceux qui » embrasseroient le semi-pélagianisme % :en les excom* muniant on ne les exclut que de cette confédération particulière, de cette église et de ce troupeau particulier, et non pas en général de la société de l'Église et encore moins du salut. On est donc libre en conscience de croire ce qu'on voudra de ces Confessions de foi quoiqu'elles se soient déclarées contre les semi-Pélagiens, on peut encore être ou n'être pas de cette secte. Ainsi il en faut toujours revenir au fond; et les censures lancées sur le fondement de ces confédérations arbitraires ne regardent qu'une police extérieure de l'Église, qui ne gêne en aucune sorte la liberté intérieure do la conscience.

• Préj. lég. p. 6. Syst. p. 246 et suîv. 264 et suiv. Hist. des Var. liv. XV. n. 66 et suiv. — ' Hist. des Var. liv. xiv. n. 83. 84.

XXI. La même chose se doit dire des synodes, et de celui de Dordrect ; et tout cela n*eat pas une loi pour les prétendus Réformés qui embrassent riiidlfTérence.

II eu faut dire autant de tous les Synodes, et même de cchii de Dordrect, le plus authentique de tous. A quelque autorité qu'on s'efforce d'élever dans la Réforme, le plus rigide des Intolérants, c'est-à-dire, M. Jurieu, ?e contente qu'on lui accorde que ce synode « a pu obliger, non tous les membres de » LA SOCIÉTÉ, mais au moins tous ses docteurs, prédicateurs et » autres gens qui se mêlent d'enseigner , sans pourtant obli- » ger à la même chose les autres Eglises et les autres com- » munions ' ». Ses décrets ne sont donc pas une règle de vérité proposée à tout le monde,^ mais une police extérieure du calvinisme, qui selon les principes de la Réforme ne peut lier les consciences.

Ainsi les Indifférents ont gagné leur cause contre les synodes et les Confessions de foi : et à parler sincèrement, il no fandroit les presser que par l'Ecriture selon les anciens principes de la Réforme.

XXII. Seconde règle des Indifférents, tirée de la même Écriture que cette règle les met à couvert des attaques de la Réforme : la discussion de TÉcriture impossible aux simples, selon le ministre Jurieu.

Venons au second principe des Indifférents : L'Ecriture pour obliger doit être claire. Ce principe n'est pas moins indubitable dans la Réforme que le précédent, puisque c'est sur ce fondement qu'elle a tant dit que l'Écriture étoit claire, cl qu'il n'y avoit personne, pour occupé ou pour ignorant qu'il fût, qui n'y pût trouver les vérités nécessaires, en considérant par lui-même attentivement les passages, et les conférant avec soin les uns avec les autres. C'est par là qu'on flattoit le monde et qu'on soutenoit la Réforme, mais c'est maintenant ce qui la perd. Car l'expérience a fait sentir aux simples fidèles, et même aux plus présomptueux, aux plus entêtés» qu'en effet ils n'entendoient pas ce qu'ils s'imaginoient cutendre : ils se sont trouvés si embarrassés en les raison-

les méthodes, scct. 18. p. 159. ICO.

488 SIXIÈME AVBRTISSniEIli

ncmciits des vieux Réformés etjceuxdes Arminiens, desSocinicns, des Pajonistes, pour ne point parler ici des Catholiques et des* Luthériens, qu'on a été obligé de leuraYoaer qu'au milieu de tant d'ignorance , de tant de distractions et d'occupations nécessaires , Fexamen de leur discussion leur étoit aussi peu possible, que d'ailleurs il leur étoit peu nécessaire.

C'est ce que M. Jurieu a expressément avoué : car non content d'avoir enseigné dans son Système que la discussion n'étoit nécessaire ni à ceux qui sont déjà dans l'Eglise, ni i ceux qui veulent y entrer, et qu'il ne la peut conseiller ni aux uns ni aux autres ', il ajoute en termes formels, qu^unsimpk n'm est pas capable ' : et encore plus expressément : «Gettefoie )> de trouver la vérité n'est pas celle de l'examen , car je 0 suppose avec M. Nicole qu'elle est absurde, impossible, » ridicule, et qu'elle surpasse entièrement la portée des » simples ' d.

XXIII. Quel examen M. Jurieu laisse an fidèle, et qu*aa food ce ii*est ria moins qu*un examen : sa doctrine est celle de M. Claude sur réridcBoe

de goût et de sentiment.

Il ne faut pourtant pas ôter à nos Prétendus Réformés le mot d'examen dont on les a toujours amusés. Outre l'examen de discussion, on sait que M. Jurieu en a trouvé encore un autre, qu'il appelle, « d'attention ou d'application de la vé- » rite à l'esprit, qui, dit-il \ est le moyen ordinaire par le- » quel la foi se forme dans les fidèles. Cela consiste, dit-il, )) dans ce que la vérité, qui proprement est la lumière du » monde intelligible, vient s'appliquer à l'esprit, tout de » même que la lumière sensible s'applique aux yeux corpo- » rcls » : ce qu'il explique en un autre endroit encore plus précisément \ lorsqu'il dit « que ce qui fait proprement le ..c » grand effet pour la production de la foi, c'est la vérité même » qui frappe l'entendement comme la lumière frappe les » yeux ».

^ Syst. liv. II. c. 22. p. 401. 403 et suiv. — ' Svst. liv. m. c. 5. p. 472. — ^ Ibid.liv. ii. c. 13. p. 337. — * Ibid. ci 19. p. 380. 3«1 et fiuiv. — ^ P. 383.

 la vérité , on ne voit pas bien pourquoi cette application de la t?(frt7^ s'appelle examen ; puisque les yeui bien assurément n'ont point à examiner si c'est la lumière qu'ils découvrent, et qu'ils ne font autre chose que s'ouvrir pour la recevoir. Mais sans disputer des mots ni raffiner sur les réflexions dontM. Jurieu prétend que cette application de la vérité est accompagnée, souvenons-nous seulement que a cet examen, 0 qu'il appelle d'attention et d'application , n'est rien que lo D goût de l'âme qui distingue le bon du mauvais, le vrai du d faux comme le palais distingue l'amer du doux * ».

C'est ce qu'il appelle ailleurs la voie d* adhésion ou 6^ adhérence % et plus ordinairement la voie (T impression ^ de sentiment^ ou rfe^fotî^, qu'il reconnoît être la même dont s'étoit servi M. Claude'. Par cette voie on rend aux Réformés la facilité dont on lésa toujours flattés de se résoudre par eux-mêmes, et on leur donne un moyen aisé de trouver tous les articles de la foi , non plus par la discussion qu'on reconnoît impossible et peu nécessaire pour eux, mais par sentiment et par goût *. Il ne faut que leur proposer un amas de vérités, un sommaire de la doctrine chrétienne : alors indépendamment de toute discussion, et même , ce qu'il y a de plus remarquable a indépendamment du livre où la doctrine de l'Évangile et de la véritable religion est contenue *», c'est-à-dire constamment de l'Écriture, la vérité leur est claire ; « on la sent D comme on sent la lumière quand on la voit , la chaleur D quand on est auprès du feu, le doux et l'amer quand on en » mange». C'est ce qu'a dit M. Jurieu, c'est ce qu'a dit M. Claude, et c'est à quoi se réduit toute la défense de la Réforme.

ÎXIV. Qae-ce goût ot ce sentiment sont ane iHasion manifeste, et un autre nom q^i^on donne à la prévention et à Faulorité.

Ce moyen est aisé sans doute : mais par malheur la même expérience qui a détruit la discussion , détruit encore ce prétendu goût, ce prétendu sentiment. Ne disons donc point aux

» Syst. liv. II. c. 24.p. 413.— Mbid.liv. II. c. 20. 21. 25; liv. m. C. 5. 9. 10.— ^Ibid. liv. ill. c. 2. 3. 5. — * Syst. liv. il. c. 25. p. 428. |>. 453 etsuiy. Var. Jiv. xv. n. 112 et siiiv. — * Ibid 453.

^90 SIXIÈME AVERTISSEMEKT

ministres ce qne nous leur avons déjà objecté % que tout cela se dit en Pair et sans fondement, contre les propres principes de la Réforme avec un péril inévitable de tomber dans lo fanatisme : laissons les raisonnements, et tenons-Dons-en à Teipérience. Ce qu'il y aura de gens sensés et de bonne foi dans la Réforme avoueront franchement qu'ils ne sentent pas plus ce goût, cette évidence de la vérité atissi claire quelalu' i mière du soleil, dans les mystères de la Trinité, de Tlncarnation et les autres, qu'ils ont senti par la discussion le vrai sens de tous les passages de TÉcriture : on flattoit leur présomption en leur disant qu'ils en tend oient TÉcriture parla discussion des passages : on les flatte d'une autre manière en leur disant qu'ils goûtent et qu'ils sentent la vérité des mystères avec autant de clarté qu'on sent le blanc et le noir, l'amer et le doux. Rien ne peut les empêcher de s'apercevoir de l'illusion qu'on leur fait, ni de sentir qu'on n'a fait que changer les termes; que ce qu'on appelle goût et sentiment n'est au fond que leur prévention et la soumission qu'on leur inspire pour les sentiments qu'ils ont reçus de leur Église et de leurs ministres ; qu'on les mène en aveugles, et que quelque nom qu'on donne à la recherche qu'on leur propose de la vérité, soit celui de discussion ou celui de sentiment et de goût, on les remet par un autre tour sous l'autorité dont on leur a fait secouer le joug.

XXV. Troisième principe des îndiffiSrents , qu'il faut tourner rEcritnre au sens le plus plausible selon la raison : que la Réforme ne peut éfitcr ce piège.

En cet é(at un Socinien ou rigide ou mitigé vient doucement et sans s'échauffer vous proposer son troisième et dernier principe, qui renferme toute la force ou plulôt tout le venin de la secte : je le répète : « Où FÉcrilure paroît enseigner des choses » que la raison ne peut alloindre par aucun endroit, il la faol » tourner au sons dont la raison s'accommode, quoiqu'on n semble faire violence au texte ». Je soutiens qu'un prétendu Réformé tombe nécessairement dans ce piège : car, dit-il, la Trinité et rincarnalion sont mystères impénétrables

' Var. lÎT. XV. n. CO et cr'.v.

à ma raison : tout mon esprit , tous mes sens se révoltent contre : TEcriture , qu'on me propose pour me les faire recevoir, fait le sujet de la dispute : la discussion m'est impossible et mes ministres l'avouent : l'évidence de sentiment dont ils me flattent n'est qu'illusion : ils ne me laissent sur la terre nulle autorité qui puisse me déterminer dans cet embarras : que reste-t-il à un homme dans cet état, que de se laisser doucement oWeràcette religion de plain-pied qui aplanit toutes les hauteurs, comme disoit M. Jurieu ? On y tombe naturellement et il ne faut pas s'étonner si la pente vers ce parti est si violente et le concours si fréquent de ce côté là.

^XYI. Que, par la croyance du Calviniste sur la présence réelle, le Socliiien lui prouve quMl élude la règle qu'il lui propose.

Mais le rusé Socinien ne s'en tient pas la, et il soutient an Calviniste qu'il ne peut nier son principe, a Pourquoi, dit-il', » ne croyons-nous pas que Dieu ail des mains et des yeux, D ce que l'Ecriture dit si expressément? c'est parce que ce » sens est contraire à la raison. Il en est de même de ces pa- » rôles : Ceci est mon corps : si vous ne mangez ma chair et D ne buvez mon sang^ etc. » Ce sont les paroles du subtil auteur, qui a donné au public des avis sur le tableau du Socinianisme^. Il engage M. Jurieu dans son principe par un exemple qu'il ne peut rejeter. Dans ces paroles : Ceci est mon corosy tout le Calviniste reconnoît une figure, pour éviter la violence que la lettre fait à la raison et au sens humain : qui peut donc après cela empêcher le Socinien d'en faire autant sur ces paroles : Le Verbe étoit Dieu, le Verbe a été fait chair : et ainsi des autres? S'il faut de nécessité mettre au large la raison humaine, et que ce soit là le grand ouvrage de la Réforme, pourquoi ne pas l'affranchir de tous les mystères, et en particulier de celui de la Trinité ou de celui de l'Incarnation comme de celui de la présence réelle ; puisque la raison D*cst pas moins choquée de l'un que de l'autre?

* Avis sur le Tab. du Soc. I. Traité. — ^ ILId. art. i. p. i3.

XXVn. Qae les réponses da ministre sur cette objection sont iosontcnaUeg

dans la bouche d'un Calnniste.

M. Jurieu déteste cette proposition de Fauste Socin sur la satisfaction de Jésus-Christ: a Quand cela se trouveroit écrit 9 non pas une fois, mais souvent dans les écrits sacrés, je dc D croirois pourtant pas que la chose allât comme vons pensez: » car comme cela est impossible, j'interprëterois les passages » en leur donnant un sens commode, comme je fais avec les y> autres en plusieurs autres passages de FEcriture ' o. Notre ministre déteste, et avec raison, cette parole de Socin. Car en suivant la méthode qu'il nous y propose, il n'y a plus rien de ûxedans TÉcriture: àchaqueendroitdifQcile on sera réduit à soutenir thèse sur l'impossibilité ; et au lieu d'examiner en simplicité de cœur ce que Dieu dit, il faudra à chaque moment disputer de ce qu'il peut.

On ne sauroit donc rejeter trop loin cette méthode, qni soumet toute rEcrilure et toute la foi au raisonnement humain. Mais voyons si la Réforme peut s'exempter de cet inconvénient.

L'auteur des Avis demande à M. Jurieu, comment il dispose son cœur dans les mystères que la raison ne peut atteindre par aucun endroit ' . Et ce ministre lui répond: a Je sacrifie » à Dieu, qui est la première vérité, toutes les résistances do » ma raison : la révélation divine devient ma souveraine » raison ^ » . Cette réponse seroit admirable dans une autre bouche ; mais, pour la faire avec efficace à un Socinien, il faut donc poser pour principe, que partout où il s'agit de réélation on doit imposer silence au raisonnement humain, et n'écouter qu'un Dieu qui parle. Ainsi lorsqu'il s'îigira de la présence réelle et du sens de ces paroles : Ceci est mon corps, il n'est plus permis de répondre, comme fait M. Jurieu * : (( L'Eglise romaine croit avoir une preuve invincible delà » présence réelle dans ces paroles de Jésus-Christ : Si quel- » qu'un ne mange ma chair, etc. Prenez, mangez, ceci est mon Yt corps. Cette prétendue manducation nous conduit à des » prodiges, à renverser les lois de la nature, l'essence des

' Tab. Leitt. m. p. 107. Socin. lib. m. de Serratorc, c. 2et6.- 'Tr.i. art. i. p. IG. -^ Lctt. m. d. 1 3 1 .- * Des deux Souv. c. 8. p. 102.

» choses, la nature de Dieu, et TEcriture saint* ; à nous rcn- » dre mangeurs de chair humaine. De là je conclus sans ba- » lancer qu'il y a de nilusiondansla preuve et de la figure dans » le texte ». Mais, je vous prie, que fait autre chose le Socinien? Ne trouve-t-il pas dans la Trinité, dansTIncarnation, dans rimmutabilité de Dieu, dans sa prescience, dans le péché originel, dans Téternité des peines, des prodiges, des renversements de la nature de Dieu et de V essence des choses? Faut-il donc entrer avec lui dans cette discussion, et jeter de simples fidèles dans la plus subtile et la plus abstraite métaphysique? Où est donc ce sacrifice de résistance de notre raison qu^on nous promettoit? et s'il nous faut disputer et devenir philosophes, que devient la simplicité de la foi?

XXvIII. Sites Calvinistes sont reçus à dire que le mystère de la Trinité et ]es autres sont moins opposés à la raison que celui de la présence réelle.

M. Jurlcu dira peut-être : J'emploie, il est vrai , la résistance de la raison contre la présence réelle : mais c'est aussi que la raison y résiste plus qu'à la Trinité, à l'Incarnation et aux autres mystères que le Socinien rejette. Vous voilà donc, encore un coup, à disputer sur le plus et sur le moins de la résistance : il faut faire argumenter le simple fidèle, il en faut faire un philosophe, un dialecticien ; et celui dont vous ne voulez pas charger la faiblesse ou l'ignorance, de la discussion de l'Écriture, est jeté dans la discussion des subtilités de la philosophie la plus abstraite et la plus contentieuse. Est-ce là ce chemin aisé et cette voie abrégée de conduire le chrétien aux vérités révélées?

XXIX. Si les Calvinistes sont reçus h dire qu'ils ont pour eux les sens.

Mais, direz-vous, il ne s'agit pas de raisonnement : j'ai les sens mêmes pour moi ; et je vois bien que du pain n'est pas un corps. Ignorant, qui n'entendez pas que toute la difficulté consiste à savoir si Dieu peut réduire un corps à une si petite étendue ! Le Luthérien croit qu'il le peut ; et si vous j vous obstinez à vouloir conserver le pain avec le corps, il le consci've et donne aux sens tout ce qu'ils demandent. Vous

^^^ SIXIÈME ÀVERTlSSBtBNT

n'avez donc rien à lui dire de ce côté là, el vous voilà à disputer sur la nature des corps, à examiner jusqu'à quel point Dieu a voulu que nous connussions le secret de son ouvrage, et s'il ne voit pas dans la nature des corps comme dans celle des esprits quelque chose de plus caché et de plus foncier, poajr ainsi dire , que ce qu'il en a découvert à notre foiblc raison. Il faut donc alambiquer son esprit dans ces questions de la possibilité ou impossibilité , c'est-à-dire , dans les plus fînes disputes où la raison puisse entrer , ou plutôt dans les plus dangereux labyrinthes où elle puisse se perdre. Et après tout s'il se trouve vrai que Dieu puisse réduire un corpsànno si petite étendue , qui doute qu'il ne puisse le cacher où il voudra, et sous telle apparence qu'il voudra ? Il a bien caclié ses anges, des esprits si purs, sous la figure des corps, et fait paroître son Saint-Esprit sous la forme d'une colombe : pourquoi donc ne pourroit-il pas cacher quelque corps 'qu'il lui plaira sous la figure, sous les apparences, sous la vérité, s'il le veut ainsi, de quelque autre corps que ce soit ; puisqu'il lésa tous également dans sa puissance ? Donc le sens ne décide pas : donc c'est le raisonnement le plus abstrait qu'il faut appeler à son secours, et la plus fine dialectique. Mais s'il faut être dialecticien ou philosophe pour être chrétien , je veux l'être 'partout, dira le Socinien : je veux soumettre à ma raison tous les passages de TÉcrilure où je la trouverai choquée, et autant ceux qui regardent la Trinité et l'Incarnation , que ceux qui regardent la présence réelle. On peut discourir, on peut écrire , on peut chicaner sans fin : mais à un homme de bonne foi ce raisonnement n'a point de réplique.

XXX. Qae ce qui détourne les Calvinistes de la présence réelle est pré» cisément la même chose qui détourne les Sociuiens des autres mystères; c'est-à-dire, la raison humaine. Preuve par M. Jurieu.

M. Jurieu dira sans doute que ce n'est pas la raison seule, mais encore TEcriture sainte qu'il oppose au Luthérien et au Catholique sur ces paroles : Ceci est mon corps. Mais outre , comme nous verrons, que le Socinen en fait bien autant, voyons ce qui a frappé M. Jurieu, et répétons le passage que nous venons de citer sur ces paroles : Ceci est mon corps • W

sens de la présence réelle « nous conduit, dit-il , à des pro- » diges, à renverser les lois de la nature , Tessence des cho- D ses , la nature de Dieu , FEcriture sainte , à nous rendre » mangeurs de chair humaine » . L'Ecriture est nommée ici , je Tavoue; car aussi pouvoit-on remettre sans abandonner la cause ? Mais Ton voit par où Ton commence , ce qu'on exagère j ce qu'on met devant l'Ecriture , ce qu'on met après ; et on ressent manifestement que ce qui choque et ce qui décide en cette occasion , c'est enfin naturellement la raison humaine. On sent qu'elle a succombé à la tentation de ne pas vouloir se résoudre à croire des choses où elle a tant à souffrir : c'est en effet ce qui frappe tous les Calvinistes. Un Catholique ou un Luthérien commence avec eux une dispute : forcé par l'impénétrable hauteur des mystères dont la croyance est commune entre nous tous , le Calviniste reconnoît qu'il ne faut point appeler la raison humaine dans les disputes de la foi. Là dessus on lui demande qu'il la fasse taire dans la dispute de l'Eucharistie comme dans les autres. La condition est équitable : il faut que le Calviniste la passe. C'en est donc fait : ne parlons plus de raison humaine , ni d'impossibilité, ni des essences changées : que Dieu parle ici tout seul. Le Calviniste vous h promettra cent fois; cent fois il vous manquera de parole , et vous le verrez toujours revenir aux peines dont sa raison se sent accablée : Mais je ne vois que du pain? Mais comment un corps humain en deux lieux et en cet espace? Je n'en ai jamais vu un seul qui ne se replongeât bientôt dans ces difficulté», qui à vrai dire sont les seules qui les frappent. Calvin comme les autres promettoit souvent aux Luthériens, lorsqu'il disputoit avec eux sur cette matière', de ne point faire entrer de philosophie ou de raisonnement humain dans cette dispute : cependant à toutes les pages il y relomboit. Si les Calvinistes se font justice, ils avoueront qu'ils n'en usent pas d'une autre manière, et qu'ils en reviennent toujours à des pointillés du raisonnement hu* main.

• Cot. Iles. Chont. Vest.

f*4|^ iolvez par celui qui flalle la raison humaine.-

fe^y> 1 entraînés tous ceux qui mépriseront les décisions ^* vî; et tant qu'on ne voudra point fonder sur une ^e certaine, une autorité infaillible qui arrête la pente .prits, la facilité déterminera, et la religion oh. il y aura aoins de mystères sera nécessairement la plus suivie.

/kXXlII. Autre'argument des Socinicns sur les articles fondamen taux, dont ils demandent qu'on leur fasse voir la distinction par TEcritare , ce qu'ï lo ministre avoue qu'il ue peut faire.

Mais voici dans les écrits des Indifférents un attrait plus inévitable pour les Calvinistes. L'auteur des Avis demande à M. Jurieu une règlepour discerner les articles fondamentaux d'avec les autres'. Car il est constant , et le ministre en convient-, a qu'outre les vérités fondamentales, l'Ecriture contient » cent et cent vérités de droit et de fait, dont l'ignorance B ne sauroit damner^». Il s'agiroit donc de savoir si, en lisant TEcriture, le peuple, les ignorants et les simples, c'està-dire , sans comparaison la plus grande partie de ceux que Dieu appelle au salut , pourroient trouver cette règle pour discerner les vérités dont l'ignorance ne damne pas , d'avec les autres , et connoître par conséquent quelles erreurs on peut supporter,, et jusqu'où on doit étendre la tolérance : en un mot quelle raison il y a d'en exclure les Sociniens plutôt que les Luthériens. C'est ce qu'il faudroit pouvoir établir par l'Ecriture ; mais c'est à quoi les ministres ne songent seulement pas. Au lieu de nous faire voir dans les saints livres la désignation de ces articles fondamentaux, le sommaire qui les ramasse ou la marque qui les distingue de tous les autres objets de la révélation , M. Jurieu se jette dans un long raisonnement où il prétend faire voir , sans dire un mot de l'Ecriture , qu'il y a trois caractères pour distinguer ces vérités fondamentales^ : le premier est la révélation ; le second est le poids et l'importance ; lo troisième est la liaison de certaines vérités avec la fin de la religion.

« AvisTr. I. art.i. p. 10. — ' Tab. I^lt-iiip. 119. — •''Ibicl.

•VJ8 SIXIÈME ÀVERTISSESIESIT

XXXIV. De trois moyens proposas par le miuistre pour dUliiigucr les ar» licles fondamentaux, deux d'abord lui sont inutiles : son aveu qu'on ne peut faire ce discernement par l'Ecriture.

Il ne faut pas s'arrêter au caractère de révélation qui est le premier, puisque c'est là que le ministre est d'accord qu'ilyo cent et cent vérités de droit et de fait révélées dans rEcrilure, qui néanmoins ne sont pas fondamentales : ce caractère n'est donc pas fort propre à distinguer ces vérités d'avec les autres. Passons au second, qui est /e poids et l'importance, où d'abord il est certain qu'il faut entendre un poids et une importance (|ui aille jusqu'à rendre ces vérités nécessaires au siûut : car le ministre ne dira pas que Dieu qui se glorifie par son prophète d'enseigner des choses utiles : Je suis, dit-il ' , le Seitjneur ton Dieu, qui t'enseigne des choses utiles, prenne lu soin d'en révéler de peu importantes. Ce n'est donc rien de prouver en général que ces vérités soient importantes , si ron ne prouve qu'elles le sont jusqu'à être de la dernière nécessité pour le salut. Gela posé, écoutons ce que nous dira le ministre : « Sur le second caractère, qui est le poids et l'im- » porlance, il faut savoir que le bon sens et la raison seule en » peuvent juger. Dieu a donné à l'homme un disccrnemenl » capable de juger si une vérité est importante ou non à la » religion : tout de même qu'il lui a donné des yeux pour n distinguer si un objet est blanc ou noir, grand ou petit, el » des mains pour connoître si un corps est pesant ou léger». Voilà de ces évidences que la Réforme nous prêche. M. Claude nous les explîquoit d'une autre façon, et nous disoit qu'on eent naturellement que l'ame est suflisamment remplie de la vérité, comme on sent naturellement que le corps a pris une nourriture suffisante. Ces ministres pensent par là trouver un asile où l'on ne puisse les forcer. Car qui osera disputer avec un homme sur ce qu'il vous dit de son goût, ou prouver à un entêté de sa religion quelle qu'elle soit, qu'il n'a pas ce goùl (ju'il nous vante, et qu'il ne sent pas comme à la main le poids des vérités du christianisme jusqu'à savoir discerner celles qui sont nécessaires au salut d'avec lesautres? Sans doute ils

* Is. xLviii. 17.

ont trouvé là un beau moyen de chicaner. Mais ce qu'il y d d'abord à leur dire, c'est que, sous prétexte de cette évidence de goût et de sentiment, ils renoncent formellement à prouver par TEcriture Timporlance et la nécessité des vérités fondamentales. M. Jurieu y est exprès : « 11 est très-certain dit- » il *, qu'il est très-important de savoir si Jésus-Christ est » Dieu, ou s'il ne l'est pas; s'il est mort pour satisfaire à la » justice de Dieu pour nous ; si Dieu connoît les choses à ve- 9 nîr, s'il est inlini ou non; s'il est l'auteur de tout le bien 9 qui se fait en nous ». Et un peu après : a Si rEcriturc » sainte ne dit pas que ces vérités soient de la dernière im- » PORTANCB et NÉCESSAIRES AU SALVT, c'cst parcc quc ccla se » voit et se sent assez : on ne s'avise point, quand on fait des 0 philosophes, do leur dire que le feu est chaud et que la » neige est blanche, parce que cela se sent ' ». Ce n'est donc point par l'Ecriture qu'on prouve les articles fondamentaux; chacun les connoît à son goût, c'est-à-dire, chacun les désigne à sa fantaisie, sans qu'on le doive ou qu'on le puisse convaincre ou désabuser sur ces articles.

XXX y. Dimonstralion manifeste de l'illusion qu*on fait aux Prétendus Rérormés, en les renvoyant à leur goût pour distinguer les articles Tondameutaaz.

Que si on sent que ces articles sont nécessaires au salut, à plus forte raison doit-on sentir qu'ils sont véritables. Si on sent, par exemple, comme M. Jurieu vient de dire % qu'il est nécessaire au salut de croire que Dieu est Vauteur de tout le bien qui se fait en nous^ à plus forte raison doit-on sentir que c'est une vérité constante; car il est clair que la croyance d'une fausseté ne peut pas être nécessaire au salut. Voilà les controverses bien abrégées : on n'a qu'à dire qu'on sent et qu'on goûte, pour se mettre hors de toute atteinte ; et par la même raison , vous avez beau dire à un homme : cela se goûte, cela se sent; s'il n'a ni ce sentiment ni ce goût, il vous quittera bientôt, et sa perte sera sans remède comme ses erreurs.

• Lctt. m. p. 125.— ^bid. p. 126. - ^ Ci-dessus, n. 3^i,

SIXlfe!aE ÀVERTISSEUBNT

XXXVf. Suite de la même démonstration : les Calvinistes n^ont point de règle pour tolérer Luther et les Luthériens plutôt que les autres. Semipélagianisme des Luthériens.

Qu'ainsi ne soit : à quoi sentez- vous que la présence réelle confessée par les Luthériens ne soit pas une erreur fondamentale, et qu'ils puissent ioipunément être des mangeurs de chair humaine? Mais ce dogme de l'ubiquité , a monstre » aiïreux, énorme et horrible, comme vous l'appelez voos- )) même \ d'une laideur prodigieuse en lui-même, et encore 0 plus prodigieuse dans ses conséquences ; puisqu'il ramène » au monde la confusion des natures en Jésus-Christ, etnon- » seulement celle de l'âme avec le corps, mais encore,cel]c )> de la divinité avec l'humanité, et en un mot l'eutychianisme » détesté unanimement de toute l'Ëglise » : à quoi sentezvous, je vous prie, que le poids d'une telle erreur si grossière, si charnelle et si manifestement contraire à l'Ecriture, ne précipite pas lésâmes dans l'enfer? Mais cette erreur abominable d'ôter à la créature toute liberté, et de faire Dieu en termes formels auteur de tous les péchés, comment le pardonnez-vous à Luther? Vous l'en avez convaincu; vous lui avez démontré que c'est un blasphème qui tend au manichéismcy qui renverse toute religion % et dont néanmoins il ne s'est jamais rétracté. Où éloit le goût de la vérité dans ce chef des Réformateurs lorsqu'il blasphémoit de cette sorte? Mais où étoit-il dans les autres Réformateurs, qui constamment blasphémoient de même '?Et par quel goût sentez-vous que cette impiété ne les empêchoit pas d'être fidèles serviteurs do Dieu? On a démontré plus clair que le jour aux Luthériens, dans THisloire des Variations et dans le troisième Avertissement *, qu'ils sont devenus semi-Pélagieris, en attachant la grâce de la conversion à une chose qui selon eux ne dépend que du libre arbitre, c'est-à-dire, au soin d'assister à la prédication ; ce qui est, en termes formels, attribuer à nos propres forces le commencement de noire salut, sans que la

^ Jur. Consult. p. 242. Var. Addil. au liv. xiv. n. 7. — ^ Ibid. Addit. n. ?.. clsiiiv. Jur. Consult. IT. part. c. 8. p. 210 et sniv. Il* Avert. n. 3. 2i. 5 et siiiv. — ^ Var. liv. xiv. n. 1. 2 et suiv. Addit. Ibid. — * Var. liv. v.ii. n. 48. 52 et suiv. Liv. viv. n. 110 et siiiv. HT Avert. n. 12 et suiv.

grâce y soit nécessaire. J'ai rapporté les endroits de Beaulieu, fameux ministre de Sedan, oiji il a convaincu les Luthériens de cette erreur ' : M. Basnage Ta reconnue *, et il passe à M. de Meaux cette insigne variation de la Réforme. Mais Taveu de M. Jurieu est encore ici plus considérable ; puisque, dans sa Consultation au docteur Scultet, il entreprend de lui démontrer ce semi-pélagianisme des Luthériens, en les convaincant d'enseigner que pour avoir la grâce de la conversion, il faut que Thomme fasse auparavant le devoir de se convertir par ses forces et ses connoissances naturelles ^ : ce qui est le pur et franc semi-pélagianisme, et enferme tout lo venin de 1 hérésie pélagienne. Ainsi le fait est constant, de Taveu des ministres et de M. Jurieu lui-même.

XXXVII. Que h semi-pélagianisme est et n*est pas une erreur fondamentale. Contradiction du ministre et des Calvinbtes.

J'en reviens donc à demander à ce ministre : que forezvous en cette occasion ? Vous n'oseriez abandonner les Luthériens, à qui en termes précis vous offrez la communion et la paix malgré cette erreur *. Que direz-vous donc pour les excuser? que la révélation du dogme opposé au semi-pélagianisme n'est pas évidente ; et qu'il n'est pas clair dans l'Écriture que c'est Dieu qui commence le salut, con^e c'est lui qui l'achève par sa grâce ? Mais y a-t-il rien de plus clair que cette parole de saint Paul : Celui qui commence en vous la bonne œuvre, l'accomplira \ pour ne point parler ici des autres passages? Ou bien est-ce que cette erreur des Pélagiens et des Luthériens n'est pas importante ? Mais vous nous contiez tout-à-rheure cette vérité , que Dieu est V auteur de tout le bien qui est en nous^, par conséquent du commencement comme du progrès et de l'accomplissement de notre salut, parmi celles qu'on sent d'abord comme nécessaires au salut ; en sorte qu'on n'a pas besoin de les prouver. Comment donc le Luthérien , vrai enfant de Dieu selon vous, Va-

« Var. lîv. XIV n. 11 6. — *Basn. T. n. I. 3 c. 2. n. 4. — ■ ' Jur. CousuU. p. 117. 118. Var. Addit.îi.4. 111' Averl. n. 12clsuiv.-- ♦ Consult. Ibid. — * Philip, i. C— * Ci-dessus, n. 34.

•^><^^ SIXIÈME lYERTISSBMENT

t-il oublié, et comment a-t-il varié? Vous dites tout ce qui vous plaît , et votre théologie n*a point de règle.

XXXVIII. Qae le goût des Calvinistes et du ministre varie sur le semi* pélagianisme et sur la nécessité de Tamour de Dieu et des bonott œuvres.

■ Biais Yoici bien pis : vous-même vous variez avec les Luthériens ; puisque ce point important de la nécessité de la {j;rdce, qui étoit autrefois si fondamental, a cessé de Félre depuis que les Luthériens Pont rejeté , êi qu'en ôtant à Dieo le commencement du salut ils ne lui en ont plus réservé qoe Taccomplissement. Comment pourrai-je me Oer à ce goût auquel vous me renvoyez , si vous-même vous variez dans votre goût? Si en nous disant d'un côté que jamais homme «le bien ni vrai chrétien au vrai dévot ne fut Pélagien ou scmi'Pclagien ^ vous ne laissez pas de nous dire encore qu'on Luthérien , franc semi-Pélagien selon vous , peut soutenir son erreur sans préjudice de son salut, et sans être eiclu (lu pain de vie* ? Mais n'avez-vous pas démontré à ce même Lutiiérien, qu'il ruine la nécessité des bonnes œuvres, qu'il en ravale le prix ; que selon lui l'exercice de l'amour de Dieu n'est nécessaire pour être sauvé ni à la vie ni à la mort'? A quoi reconnoissez-vous que ces dogmes luthériens sont de poids pour le salut, et que tant d'autres n'en sont pas? Ne voyez-vous pas que vous avez un poids et un poids , chose abominable devant le Seigneur^, et que vous pesez les erreurs avec une balance trompeuse et inégale?

XXXIX. Le ministre et les Protestants réduits à compter les Toix, et à se faire infaillibles contre les Indifférents et les Tolérants. «

De là vient que le ministre lui-même à la lîn ne se Ciq pas à cette balance où il pèse les vérités fondamentales. « Je sais » dit-iP, que les préjugés sont capables de corrompre ce » discernement, et que nous jugeons les articles et les vé- » rites importantes selon nos passions et nos préventions.

^ ' Jur. Méth. scct. J5. p. 113. Hl. Var. liv. xiv. n. 83. 84etsuiv 92. 03 et sniv. — ^ Var. Addit. ii. 5. Jur Consiilt. II. part. c. 2. p. 243. 11' Avcrt. n. 19 et suiv. - ' Prov. xx. 10. - < Tab. du Soc. p. 119,

SLR LES LETTRES DE H. JCRIEU.

n Mais premièrement, le bon sens ne peut être corrompu M qu'à certnin degré ». Vous voilà donc à examiner en quel ilegré la prévention peut avoir corrompu votre goût et votre l)on sens : qui nous expliquera cette énigme? « Mais ces » vices, poursuit-il, ne peuvent aller à faire paroître une » montagne comme un grain de sable , ou un grain de sable » comme une montagne. Il en est de même du jugement, » qui distingue l'important de ce qui ne Test pas en toute n matière ». D'où vient donc que le Luthérien trouve la présence réelle et même l'ubiquité si importante , pendant que le Calviniste méprise l'une et l'autre? Ou d'où vient que le Calviniste trouve si importante la nécessité de la grâce et celle de l'amour de Dieu, lorque le Luthérien ne la sent pas? Ou pourquoi est-ce que le Calviniste lui-même se relâche en faveur du Luthérien, et ne trouve plus essentiel ce qui l'étoit auparavant? Avouez que votre bon goût et votre évidence de sentiment est une illusion dont vous amusez les entêtés. MaisYoici, dans le discours de Jurieu,le dernier excès de l'extravagance et le renversement entier des maximes de la Réforme, a De plus, continue-t-il ', quand le bon sens pourdroit être corrompu tout outre dans quelques sujets, comme 8 il Test en effet, la pluralité n'ira jamais de ce côté là d ; et il le prouve par cet exemple. « Il y aura dans une grande » ville vingt yeux viciés qui verront vert et jaune ce qui est A blanc; mais le reste des habitants, qui surpasse infinimeiU » en nombre , rectifieront le mauvais jugement de ces vingt » yeux, et feront qu'on ne les en croira pas ». Vous voilà donc à la fin réduits à compter les voix. Et où en étoit la néforme lorsqu'elle s'est séparée, et qu'on l'appeloit au concile Œcuménique de l'Eglise qu'elle quittoit? Mais quoi! si les Sociniens prévalent enfin dans la Réforme; si ce torrent, dont on ne peut arrêter le cours, s'enfle tellement qu'il prévale , et qu'ils en viennent à être sur tous les articles contre un , comme ils s'en vantent déjà sur la tolérance qui renferme tout le venin de la secte , sans qu'on ose les contredire, le socianinisme sera véritable ou du moins indifférent ? Mais

«Tab. du Soc. p. 119.

S1XIÈ3IE AVERTISSEMENT

<îela, dircz-vous, n'arrivera pas : la Réforme est devenae in- * faillible contre les Tolérants. Aveugles, ne verrez- vous jamais qu'avec ces illusions vous ne contenterez que des eniêlés, el que tous les gens de bons sens de votre communion se donneront aux Indifférents, si vous n'îivcz recours à d'autres prin. cipes?

XL Troisième moyen de discerner les articles fondamentanz, o&Ie rnîmi* tre montre sa foiblesse contre les Sociniens.

Enfin, le troisième caractère par où on distingue lesarlides fondamentaux d'avec les autres, c'est, selon M. Jurieu * , k liaison de certaines vérités avec la fin de ta religion, c'est-idire, arec la gloire de Dieu, avec la sanctification et le iakt de r homme. Je le veux : la fin de la religion en général, cal: 1" diles-vous, dene croire qu'un Dieu: le Socinien n'en croit, qu'un, et il vous accuse d'en croire trois ; 2*» de n'adorer qw lui ; ce qu'il faut entendre sans doute d'une adoration souveraine : le Socinien le fait, et il vous accuse de rendre cette adoration à un homme pur. N'importe que vous le croyiez Dieu ; vous voulez bien que le Catholique soit idolâtre en adorant dans l'Eucharistie Jésus-Christ qu'il y croit présent. Vous direz que c'est une erreur damnable de rendre à Jésus- Christ homme un culte inférieur qui se rapporte à Dieu : vous damnez donc tous les Pères du quatrième siècle, à qui néanmoins vous faites invoquer les saints et honorer leurs reliques sans préjudice de leur sainteté ni de leur salut. La S^fin de la religion, c'est, dit le ministre, de regarder Dieu comme celui qui gouverne le monde. Le Socinien le nie-t-il? Vous sentezvous si foible contre lui, que vous ne puissiez le combattre qu'en déguisant sa doctrine? 4° D'attendre de lui des peines ou des récornpenses après la mort. Le Socinien n'en attend-il pas? et pouvez- vous lui objecter qu'il rejette absolument les peines de l'autre vie, à cause qu'il ne les croit pas éternelles? 1" Voilà pour les caractères essentiels à la religion en général; l mais il y en a, dit M. Jurieu * , a qui sont particuliers à lare- < )) ligion chrétienne, et qui la distingue de toute autre, comme

SUR LES LLTTRES DE H. JURIEU, -^îO.S

» de croire que Jésus est le Messie »; le Socinien le croit: que ce Messie est le Fils de Dieu, et Dieu éternel comme le Père: c'esl la question, que vous ne devez pas supposer comme résolue, pendant que vous vous donnez tant de peines à la résoudre: qu'il a satisfait pour les péchés des hommes; autre fj^uestion à examiner, et non pas à supposer avec le Socinien et avec ceux qui le favorisent: que les morts ressusciteront, qu'il y aura un jugement dernier à la fin du monde ; vous calomniez le Socinien si vous Faccusez de nier ces vérités: savoir s'il les reconnoît dans toute leur étendue, et si ce qui manque à sa foi est fondamental ; c'est de quoi vous avez promis de nous instruire ; et vous ne faites que le supposer ; tant TOUS êtes forcé à reconnoitre que les principes, pour fermer la bouche au Socinien, manquent à votre Réforme.

XLI. Que le ministre est à boat sensiblement dans la preuve qu'il entreprend

des articles fondamentaux.

Et ce qui prouve plus clair que le jour que le minisire ne sait où il en est, c'est ce qu'il ajoute, que « les vérités que B les Sociniens veulent ôter à la religion, sont révélées et » clairement révélées ' » . Si elles sont révélées et clairement révélées, si les articles fondamentaux sont si évidents et si aisés à trouver dans l'Ecriture, pourquoi en craignez- vous la discussion pour le peuple? Pourquoi le renvoyez- vous à son goût, à son sentiment? goût et sentiment que vous lui donnez avant même qu'il ait ouvert l'Ecriture sainte. Continuons : or Ces articles sont clairement révélés, et en même temps ils » sont delà dernière importance ». Mais déjà, pour la vérité et pour l'évidence de la révélation, le ministre déclare souvent dans toutes ses lettres qu'il n'y veut pas encore entrer. « On voit, dit-il % où un tel projet nous mèneroit. Au lieu » d^un petit ouvrage à l'usage des moins savants, il faudroit » faire un gros livre qu'à peine les savants auroient le loisir » de lire d. Mais si cette discussion est si difficile aux savants même, combien est-il manifeste que les moins savants s'y perdroient? Que fera-t-il donc? Il se réduira à deux articles, qui est celui de la divinité de Jésus- Christ et de sa satisfac-

• P. 123. — ' Ibid.

2ii

tion. Mais songcra-t-il du moins ù vous en prouver la vérité? Point du tout; il va entreprendre de vous en prouver fmfiortance ' , et vous en fera voir la v<?rité dans une seconde partie quMl ne trouve pas à propos de traiter. Voilà cette rare méthode. Il vous prouvera qu'un article est important a?ant que de vous montrer qu'il est véritable et clairement révélé. C'est où se termine aujourd'hui toute la théologie réformée.

XLII. Quelle preuve les Tolérants demandoieiit h. M. Juriea sur l'évideiice des articles fundameutaiix, et que ce iniuistre n^a rieii ea à lear répondra.

Vous direz peut-être, mes Frères, que votre ministre, sans vouloir entrer dans le fond, suppose la vérité et Tévidence de la révélation, comme une chose dont les Tolérants qu'il attaque demeurent d'accord. Mais visiblement il leur impose: au contraire Tauteur àa^Avis^ auteur que votre ministre voulait réfuter, avoir raisonné en cette sorte: «Je pose, luiavoit-il » dit ', le principe de la Réformation qui est celui du bon » sens: c'est que Dieu ayant donné sa parole aux hommes D afin de les conduire au salut, et Dieu appelant à ce salut v> beaucoup plus depeuplesque degrandset desavants, ils'en D suit nécessairement queceuxdu peuple qui ne sont pas privés » entièrement de sens commun, peuventse déterminer sur ces ï> objets fondamentaux par la lecture de laparoledeDieu».Cc principe présupposé, il raisonne ainsi: o Gela étant, ilroe » semble que Ton n'en peut conclure que tous ces dogmes 0 sur lesquels les savants ont tant de peine à se détermioer, h quoiqu'ils travaillent de bonne foi à leur salut, ne sont pas i) de cette nécessité absolue dont nous parlons. Car si les sa- » vants, qui ne sont pas la millième partie du peuple, troii- » vent tous ces embarras qui retiennent les plus sages d'entre D eux indéterminés, comment les simples sans étude et » sans application pourront-ils voir avec cette certitude que » la foi demande, ces objets obscurs et douteux auxsavants»>.

On voit donc que les adversaires de M. Jurieu ne supposent pas que les articles dont il s'agit soient si clairs : au contraire, ils présupposent qu'ils ne le sont pas au peuple , puisqu'ils excitent tant de disputes parmi les savants , et que les plus

' Tab. Lett. Ii.— ' Ibid. m et suiv. Avis sur Je Tableau, art. II. p. 20.

SUR LES LETTRES DE M. JUîlIEU.

' sageg d*entr*eui sont encore indéterminés : et quand même CCS savants conviendroientque ces articles leur paroissent clairs dans FEcriture, il ne s'ensuit pas qu'ils les crussent clairs pour tout le peuple ; au contraire, Fauteur des Avis conclut ain^^i : « Plus j'y pense, plus je me persuade que les préjugés tirés » des catéchismes, plutôt qu'une ôonnoissance puisée dans D la parole de Dieu , sont aujourd'hui presque Tunique Ton- » dément de la foi des peuples •>. Ce n'est donc pas Tévidenco de la révélation , mais les catéchismes et les préjugés de la secte, c'est-à-dire, une autorité humaine, qui les persuade. Ânfin, l'auteur des Avis finit son raisonnement par ces paroles ' : a Je crois que l'on peut conclure , après celte réo flexion, que les points fondamentaux de la religion ne sont j> pas à beaucoup près en si grand nombre que plusieurs se I» l'imaginent aujourd'hui : autrement je croirois que la voie » d'examen, qui est le fondement de notre Réformation, se- B roit un principe impossible au peuple, et par conséquent p injuste et faux. J'attends avec impatience quelque éclair- D cissement là dessus d.

Voilà ce qu'attendoient les Tolérants. Ils supposoicnt que les peuples ne pouvoient pas voir assez clair pour prendre parti sur les articles qui partageoient les savants. Par là donc ils insînuoient qu'il falloit réduire les articles fondamentaux à ceux dont tout le monde et les Sociniens comme les autres sont d'accord ;c'est-à-dire qu'ils les réduisoientà croire quo Dieu est un, et que Jésus est son Christ : car c'est de quoi conviennent tous les chrétiens. Que si le ministre avoil ù leur donncrunc autre marque d'évidence que ce consentement universel , c'étoità lui à le prouver, et à ne pas ruiner sa cause, en supposant comme prouvé ce qui étoit en question.

XLIII. Preuve de Tinévidence des articles funclamcntaux selon les principes

des Calvinistes.

L'exemple des Luthériens vient ici fort à propos. On demande à M. Jurieu et aux Calvinistes, si la cerlitudedu salut, l'inamissibililé de la justice, la nécessité de la grâco pour commencer le salut, aussi bien que pour l'achever, et les au -

^8 SIXIÈME AVERTiSSBMKNT

très points décidés dans le Synode de Dordrect; si la nécessité des bonnes œuvres et celle de Famonr de Dieu ; si cet article important de la Réforme , que Jésus-Christ en tant qu'homme est uniquement renfermé dans le ciel, sontchoses obscurément et douteusement ou clairement révélées? Si ces articles leur paroissent obscurément révélés, où en est le calvinisme? où en sont les décisions du Synode de Dordreci? Aura-t-il excommunié tant de ministres, bons Protestants d'ailleurs, pour des articles obscurs et obscurément révélés? Que si tous les points qu'on vient de réciter, paroissent aux Calvinistes évidemment révélés, pourquoi le doute des Luthériens les ébranle-t-il assez pour lesobliger à la tolérance? ou pourquoi comptent-ils pour rien les doutes des autres aussi malaisés à résoudre que ceux des Luthériens?

XLIV. Tontes les preuves da ministre sur les articles fondamentaux tonbent d*ell«s-mémes au seul exemple de la doctrine de la grâce et de celle de la présence réelle.

Le ministre croit avoir abattu les Tolérants, quand il leur dit : Est-il possible que Dieu ait voulu révéler la divinité de Jésus-Christ, sans obliger à lareconnoître? ou qu'il ait satisfait pour nous, sans imposer aux hommes la nécessité d'accepter ce paiement par la foi ' ? Comme si on ne pouroit pas dire de même : Est-il possible que Dieu ait voulu que nous dussions tout noire salut, et autant le commencement que la (in, à la grâce de Jésus-Christ, et que ce soit là le principal fruit de sa mort, et que néanmoins il ne veuille pas que tout le monde reconnoisse cette vérité , et qu'il faille tolérer les Luthériens qui la rejettent? Ne pourroit-on pas dire aussi : Est-il possible que Jésus-Christ ait voulu se rendre réellement présent selon son corps et selon son sang dans le pain et dans le vin de rEucharislie,et qu'il n'ait pas voulu nous obliger à reconnoîlre une présence si merveilleuse, et à lui rendre grâces d'un témoignage si étonnantde son amour? Cependant vous voulez persuader aux Luthériens qui reconnoissent cette présence, de vous supporter, vous qui, loin de la reconnoître, en faites le sujet de vos railleries , c'est-à-dire, selon eux,

' Lett. IV. art. 2. n. 5. G.

Sun LES LETTRES DE BI. JUaiEtT. tSOO

de T08 blasphèmes, jusqu'à traiter ceux qui la croieutde mangeurs de chair humaine.

XLY. Saite delà même matière; chicane du ministre.

Il ne faut point ici dissimuler une misérable chicane de M. Jurieu , qui soutient que Tarticle de la présence réelle et de Tunion corporelle des fidèles avec Jésus-Christ ne peut pas être fondamental ; parce que les Luthériens eux- mêmes ne disent pas que cette union corporelle de Jésus-Christ avec ses membres soit absolument nécessaire. Il est donc clair, conclut» ilj que les Calvinistes ne nient rien de fondamental et de né^ cessaire, selon les Luthériens *.

Ce ministre ne veut jamais entendre en quoi consiste la difficulté qu'on lui propose. Il est vrai que les Luthériens ne disent pas que cette union corporelle du fidèle avec Jésus- Christ soit absolument nécessaire, parce qu'ils ne disent pas non plus que la réception de TEucharistie le soit ; mais si les Luthériens ne croyoient pas que la foi de cette union corporelle fût nécessaire à celui qui reçoit rEucharistie , pourquoi exduroient-ils de leur communion les .Calvinistes avec une inexorable sévérité? Il faut donc bien qu'ils croient absolument nécessaire à tout chrétien la foi de cette union et de la présence réelle , et qu'ils tiennent ceux qui la nient pour coupables d'une erreur intolérable.

Ainsi il se pourroit très-bien faire qu'on ne crût pas la communion absolument nécessaire, comme en effet elle ne Test pas de la dernière et inévitable nécessité; et qu'on crût absolument nécessaire quand on communie, de savoir ce qu^on y reçoit, et ne pas priver le fidèle de la foi de la présence réelle; n'y ayant rien de plus ridicule et de plus impie que de tenir pour indifférent, si ce qu'on reçoit sous le pain et avec le pain, comme parle le Luthérien, est ou n'est pas Jèsus-Christ même selon la propre substance de son corps et de son sang; puisque c'est faire tomber son indifférence sur la présence ou sur l'absence de Jésus-Christ même et de son humanité sainte.

Ainsi, quoi que puisse dire voire minisire, j'en reviens

» Jur. deTanivers. de l'Est. T. vi c. ô. p. 500.

MO SIXIÈME AVBRTISSBKEUT

toujours à vous demander s'il n'est d'aucune importance de savoir que Jésus-Christ en tant qu'homme soit vraiment présent ou non sous les symboles sacrés? Mais ce seroit en vérité être trop profane que de pousser son indifférence jusque là, et de croire si Jésus-Christ homme a voulu être présent avec toute la réalité que croit le Luthérien, que cela puisse devenir indifférent à ses fidèles. Que si vous êtes enfin forcé d'avouer que c'est là un point important et très-important, mais non pas de cette importance qui rend un article fondamental et absolument nécessaire pour le salut , puisque même la réception de l'Eucharistie n'est pas de cette nécessité; vous ne nous échapperez pas par cette évasion : car toujoon on ne cessera de vous demander ce que vous diriez d'où homme qui , sous prétexte que la Cène ou la communion n'est pas absolument nécessaire, rejetteroit ce sacrement, en disant qu'il le faut ôter des assemblées chrétiennes, et qaMI n'estpas nécessaire de le conserver dans l'Eglise? Nous n'oseriez son* tenir qu'avec cette erreur il fût digne du nom chrétien ni de la société du peuple de Dieu dont il rejetteroit le sceau sacré. Car parla même raison, sous prétexte qu'on peut absolument être sauvé sans le Baptême lorsqu'on y supplée par la contrition ou par le martyre , et que même sans y suppléer par ces moyens on croit parmi vous que ce sacrement n'est pas nécessaire au salut des enfants des fidèles ; il faudroit aassi tolérer ceux qui cesseroient de le donner, ou qui , à l'exemple de Fauste Socin , ne le croiroient plus nécessaire à l'Eglise de Jésus-Christ, en disant avec ce téméraire hérésiarque qu'il n'a été institué que pour les commencementsdu christianisme. Or, autant qu'il est nécessaire de conserver dans l'Eslise le yacrement de TEucharistie, autant est-il nécessaire d'y conserver la connoissance de la chose sainte qu'elle contient; puisque même saint Paul condamne expressément ceux qui la mangent sans la discerner '.

Xr^VI. Suite de Finsuffisance de la preuve des points fondaracntani ; et la Réforme forcée encore une fois de recourir à l'autorité et à la pluralité des voix.

Vous dites que le Socinicn détruit la gloire de Dieu , en ' I. Cor. XI. 20.

Sun LES Lettres de si. jurieu.

Mi

le faisant impuissant, ignorant, changeant^ : la détruit-on moins en le faisant, avec les Réformateurs, auteur du péché; et en niant, comme font encore les Luthériens , qu'il soit auteur de tout le bien qui se fait en nous , ne Tétant pas du commencement de notre salut? Le Socinien, poursuivezvous, ôte la sanctification en détruisant les motifs quiypor^ tent , comme sont la crainte des peines éternelles : et les Luthériens ne vous raprochent-ik pas que vous ôtez aussi ces motifs par votre certitude du salut et votre inamissibilité de ]ajustice? Quelle différence mettez- vous entre ôter les peines éternelles, et obliger le fidèle à croire avec une entière certitude qu'elles ne sont pas pour lui, puisqu'en quelque excès qu'il tombe , il est assuré de ne mourir pas dans son péché? Le Socinien ôte la consolation : demandez au Luthérien s'il ne trouve point de consolation dans la foi de la présence réelle, et s'il ne vous accuse pas de ravir aux enfants do Dieu cet exercice de leur foi , et ce doux soutien de leurs âmes durant leur pèlerinage. Vous accusez le Socinien do nier le mérite de Jésus-Christ et de sa mort : le Socinien no le nie pas absolument. Vous argumentez, et vous dites qu'il nie le mérite par voie de satisfaction ; ce qui est en quelque façon le nier : et n'est-ce pas aussi le nier en quelque façon , et encore d'une façon très-criminelle , que de croire avec les I^uthériens le commencement du salut indépendant de la grâce que cette mort nous a mérité? Et d'ailleurs que répondrez-vous à vos frères les Anglais protestants et à celte opinion qu*on dit se glisser parmi euxl Mais quelle est celte opinion que vous coulez si doucement, ce C'est, dites- vous ', quo » Jésus-Christ n'a pas proprement satisfait pour nos péchés, » et qu'il n'est pas mort afin que ses souffrances nous fussent » imputées ». Voilà cette opinion qui se glisse en Angleterre, selon le ministre. «Sur quoi, poursuit-il, ils tournent en » ridicule, à ce qu'on m'écrit, la justice imputée, avec » autant de violence que les Papistes ignorants». Ces théologiens dont on vous écrit, qui nient ouvertement que Jésus- Christ ait proprement satisfait, et tournent en ridicule votre

» Tab. Lett. m. p 127. — ^ Xab. Lct. viil. p. 578.

justice imputée avec autant de violence que pourrait faire un Papiste, apparemment ne se cachent pas. Vous avez peine, dites-vous, à distinguer cette théologie de V impiété des Socinions , et vous souhaitez qu'on la flétrisse : mais cependant on ne dit mot à des gens qui nient si ouvertement la satisfaction de Jésus-Christ : on laisse glisser cette opinion parmi les docteurs, d'où elle passera bientôt au peuple; etrÊglise anglicane ne se croit pas obligée de régler ses censures par vos décisions. Criez tant que vous voudrez que ces articles sont révélés et clairement révélés; vous en devez dire autant de tous les articles que vous soutenez contre les Luthériens : et si enfin vous répondez que les articles que vous opposez au Luthéranisme, à la vérité sont révélés et clairement révélés, mais qu'ils ne sont pas pour cela fondamentaux ni de Fimportance qu'il faut pour être nécessaires au salut; nous en voilà donc revenus à examiner Timportance des articles révélés. Par quelles règles et sur quels principes? Le ministre n^en a aucun à nous donner ; et dans sa cinquième lettre , où il fait les derniers efforts pour éclaircir cette matière, après avoir épuisé toutes ses subtilités , il n'y voit plus autre chose à faire que d'en revenir enfin à compter les voix, comme il Tavoit déjà proposé dans sa troisième lettre.

XLYl. Le ministre encore une fois sensiblement forcé à demearer conrtsar

les points fondamentaux.

Mais plus il s'explique sur cette matière, plus son embarras est visible ; car voici ce qu'il écrit dans cette cinquième lettre : « II se peut donc faire, dit-il', qu'il y ait en effet » quelques personnes qui soient aveugléesà ce point de pou- » voir croire que la divinité de Jésus-Christ et sa satisfaction » sont des vérités; mais que ce ne sont pasdes vérités essen- » tielles à la religion chrétienne. Mais nous ne croyons pas » que cet entêtement puisse aller loin ni s'étendre à beau- » coup de personnes » : à cause, dit-il, que c'est un état trop violent « de croire que certaine pei-sonne soit Dieu, et de » croire qu'on ne lui fait pas de fort en le regardant comme » une créature ». Voilà votre dernier refuge : vous en appc-

si:b les lettres de si. jurieu. «^^

lez au grand nombre, et vous voulez que les Tolérants demeurent toujours le plus petit. Mais si ce torrent vous inonde, si l'expérience réfute vos raisonnements, et qu'enfin la tolérance l'emporte , oi!i en serez-vous ? Or , certainement , au train qu'elle prend , il faut bien qu'elle prévale, si vous n'avez à lui objecter que le petit nombre de ceux qui la suivent, c'est-à-dire selon laRéformeuneautorité purement humaine, et le plus faible de tous les secours. Qu'ainsi ne soit : Ecoutons la suite *. « On doit savoir que nous portons ce jugement». (que le nombre des Tolérants sera toujours le plus petit) « des » docteurs et des théologiens ; car autrement je Suis bien B persuadé qu'il y a mille et mille boni<(es gens dans les » communions de nos sectaires qui unissent fort bien ces » deux propositions : « Jésus- Christ est Fils éternel de Dieu; » mais il n'est pas nécessaire de l& croire pour être sauvé. Car I» de quoi ne sont pas capables les peuples et les gens qui ne

» SONT PAS DE PROFESSION ▲ S'aPPLIQUER , NI DE CAPACITÉ A

B PÉNÉTRER? Et même entre ceux qui sont appelés a ensri-

» GNER LES AUTRES , COMBIEN PEU Y EN A-T-IL qui SOicUt Ca-

» pablesde voir le fond d'un sujet »? Voilà donc, de votre aveu propre , iwiWc e< mille bonnes gens, et non-seulement parmi les peuples , mais encore parmi ceux qui sont appelés à enseigner les autres, qui ne voient pas l'importance que vous voulez qui saute aux yeux. C'est pour ces mille et mille bonnes gens , pour ces gens qui ne sont pas de profession à s'appliquer , ni de capacité à pénétrer , pour ces gens , dis-je , dont il est certain que toutes les communions sont pleines, c'est pour eux et pour le grand nombre même des docteurs que vous jugez incapables de voir le fond d'un sujet; c'est pour eux, encore un coup , que je vous demande une règle. Quelle sera-t-elle? L'Ecriture? Mais ils ne sont pas de profession à s'y appliquer, ni de capacité à la pénétrer. Les docteurs? Mais ce sont ceux-là qui les embarrassent par leurs divisions, et qui, après tout, ne sont que des hommes sujets i faillir, et en particulier, et en corps ; des hommes, enfin , dont le plus grand nombre n'est pas capable , selon vous ,

^1^ SIXIÈME AVERTISSEIIBNT

de voir le fond d'un sujet. Que pouvez-vous donc donner pour règle à ce grand nombre d'ignorants? La multitude? quils voient croître tous les jours et en train de se grossir beaucoup (ravantage. Le goût elle sentiment? C'est ce qui les perd ; car ils ont tant de goût pour la liberté ; la tolérance leur paroit si belle, si douce, si charitable, et par là si chrétienne! Quoi donc, enfin? Lés synodes, les consistoires, les censures? Tous ces moyens sont usés et trop foibles, trop décriés dans la Réforme. Il ne reste plus à opposer que les magistrats ; et c'est à quoi M. Jurieu travaille de toute sa force dans ses derniers ouvrages.

XLVIM.Vainc tentative da ministre poarproaTer par rÉcritare les articles fondamentaux.

Cependant dans l'embarras où il est sur les moyens d'établir les articles fondamentaux, il semble quelquefois se repentir d'avoir avoué si souvent qu'il ne les trouve pas marqués dans l'Ecriture. Car il prétend, par exemple, que l'absolue nécessité de croire la divinité de Jésus-Christ, à peine d'être damné, est clairement marqué par ces paroles: Celui qui ne croit pas au Fils éternel de Dieu est condamné : où il suppose le mot de Filséternel au lieu de celui de Fils unique ', et donne occasion aux Tolérants de lui reprocher qu'il n'a pu trouver la condamnation expresse des Socîniens dans les passages qu'il produit, sans les altérer. 11 produit encore ce passage de saint Jean : Celui qui nie que Jésus soit venu en chair, est C Antéchrist ' . Mais que conclut ce passage pour les articles fondamentaux? puisque de l'aveu du ministre, saint Léon et ses premiers successeurs ont été le vrai Antéchrist, sans préjudice de leur sainteté et de leur salut: par conséquent sans nier aucun article fondamental. Il aura souvent sujet de se repentir d'avoir avancé une proposition aussi insensée: mais après tout la question demeure toujours ; ce que c'est que venir en chair. Si c'est donner à Jésus, comme ont fait les Marcioniles et les Manichéens, au lieu d'une chair humaine, une chair fantastique, les Sociniens sont à couvert de ce passage.

' De rUii. Tr. 0. c. 5. p. 5J0. Joan. ii!. 1 • — - Ibid. Tu'>. Lell. iv. p, Jj'J. II. Joaii. 7.

SUR LES LETTûtS DE M. JUraCU. '^ '

On sait d'ailleurs ce que c'est, selon eux, que venir en chair : et sans excuser leurs réponses que je trouve aussi mauvaises que M. Jurieu, il est question de sauver de leurs vaines subtilités ce nombre infmi de gens parmi les savants aussi bien que parmi le peuple, qu'on exclut de la discussion des passagesde TÉcriture, parce qu'ils n'ontni le loisir ni la capacité de la faire, ainsi que le ministre vient encore d'en convenir.

XLIX. Si le ministre a mieux établi les articles fondamentaax dans le traité de r Unité où il uoas renvoie: qu'il y met la nécessité de la grâce au rang des conséquences non fondamentales.

On voit donc combien est foible la seule barrière qu'il met entre lui et les Tolérants, qui est celle des points fondamentaux Il nous renvoie à ce qu'il en a dit au traité vi de son livre de l'Unité de l'Eglise ' ; mais il n'y dit pas autre chose que ce qu'il répète dans ses lettres, et W ne fait que l'étendre, comme il en demeure d'^accord. Parcourons néanmoins ce traité : nous n'y trouverons que de nouveaux embarras sur cette matière. Après avoir supposé que les articles fondamentaux sont les principes essentiels du christianisme, il met trois choses non fondamentales: « 1° L'explication des mystères;. » 2* les conséquences qui se tirent de ces mystères; 5° et les » vérités théologiques qu'on puise dans l'Ecriture ou dans la D raison humaine, mais qui ne sont pas essentiellement liées » avec les principes '». Je ne veux rien lui disputer sur cette division : je remarquerai seulement quelques conséquences qu'il met parmi les choses non fondamentales: a Le principe » du christianisme, dit-il * , c'est que l'homme étant tombé » volontairement dans la misère par le péché, il lui falloit un » rédempteur que Dieu lui a envoyé en Jésus-Christ. De co » principe les uns tirent ces conséquences, que l'homme par » son péché avoit entièrement perdu toute sa force pour fairo » le bien et pour tendre à sa fin surnaturelle; les autres les A nient ». Ce n'est donc pas un principe du christianisme que thommeait perdupar le péché toute sa force pour faire le bien et tendre à sa fin surnaturelle: ce n'est qu'une conséquence non fondamentale, comme l'appelle le ministre * , sur laquelle il

f » Tab. ijett. m. jk UO. — - JhlA. ^ri^ûv.Tr. (S c,\. n. 'v^^^. —

'Jb/d 497.— ' ibrJ,

^*^* SIXIEME AVERTISSEUENT

convient aussi que les chrétiens sont partagés ; et il est permis de dire que la nature tombée a des forces pour faire le bien jusqu'à le pouvoir commencer, ainsi qu'on a vu* , par ellemême, e( tendre à sa fin surnaturelle : ce qui rétablit en honneilr le scmi-pélagianisme, comme on Ta vu souvent.

L. Autre conséquence non fondamentale, que la satisfaction de Jésus- Clirist soit ou ne soit pas d'une absolue nécessité: importance de cet aveu du ministre.

Voici encore une des conséquences non fondamentales que le minisire donne pour exemple. De ce principe, qu'on avoit besoin d'un rédempteur, «les uns concluent, dit-il, que Id » salisfuclion étoit d'une absolue nécessité, les autres n'en JD veulent pas tomber d'accord * ». C'est donc une chose libre de croire qu'on ait besoin de la satisfaction de Jésus- Christ par une absolue nécessité, ou de croire qu'on pouvoit s'en passer; cequi seul renverse de fond en comble le système du ministre.

Car quand il viendra nous dire dans la suite, que pour croire a un rédempteur comme fournissant à tous nos be- » soins, il faut croire qu'il a satisfait parfaitement à la justice » de Dieu ; puisque c'est là un des besoins que la nature et la » loi hii faisoient sentir* » ; il sera aisé de lui répondre que tout le bien que nous sentons est celui que Dieu nous pardonne nos péchés, en quelque manière que ce soit, ou parla salisfîiction de Jésus-Christ ou sans elle: ce qui fait ranger au ministre même parmi les choses indifférentes l'opinion qui ne veut pas reconnoîlre que la satisfaction de Jésus-Christ soit d'une absolue nécessité,

LI. Suite de cette matière: sur quoi est fondé le prétendu goût et le prétendu sentiment des articles fondamentaux; absurdité manifeste de cette docLiine par la seule exposition.

Mais dès là tout son système et celui de M. Claude est à bas. Car voici leur raisonnement: L'homme sentoit son pétiié: par conséquent il sentoit que Dieu étoit irrité contre lui, t'tque sa justice demandoit sa mort; qu'il falloit donc que cette justice fût parfaitement satisfaite; donc par un mérite

' Ci dc.vsHs, n. 35. 30. 3S. — - V\A*5^. — ^ V^VxÀ 0,.-^. \.^,vkl7.

suit LES LETTRES DE M, JURIEU. ^17

infini; donc par une personne infinie; donc par un Dieuliomme; donc il falloit qu'il y eût en Dieu plus d'une personne; donc rhomme senloilparson besoin qu'il y avoil une Trinité et une Incarnation ; que ces mystères éloient nécessaires à son salut; et par conséquent fondamentaux ' . Voilà ce qu'on sent dans la Réforme. Encore que tout ce discours ne soit qu'un tissu de raisonnements et de conséquences, il se faut bien garder d'appeler cela raisonnements; car autrement il y faudroit de la discussion et de la plus fine ; et c'est ce qu'on veut eiclure : il faut dire qu'on sent tout cela comme 00 sent le froid et le chaud, le doux et l'amer, la lumière et les ténèbres: et si on ne le sentoitde cette sorte, la Réforme ne sauroit plus où elle en seroit, ni comment elle montreroit les articles fondamentaux.

jÏI» Qae le sentiment prétendu da besoin qa*on a d*ane satisfaction infinie, visiblement est insuffisant pour établir les points fondamentaux.

En vérité, c'est trop se moquer du genre humain, que de ouloir lui faire accroire qu'on sente de cette sorte uneTrinité it une Incarnation. Car supposé qu'on sentît qu'on a besoin l'un Dieu qui satisfasse pour nos péchés, en tout cas, on ne ent pas là le Saint-Esprit ni une troisième personne , et il ufGt qu'il y en ait deux. Mais cette seconde personne dont on ent, dit-on, qu'on a besoin, sent-on encore qu'on ait beloin qu'elle soit engendrée? et ne peut-on satisfaire à Dieu ;i on n'est son Fils, quoique d'ailleurs on lui soit égal? Quoi lonc! le Saint-Esprit seroit-il indigne de satisfaire pour nous, fil avoit plu à Dieu qu'il s'incarnât? Mais sent-on encore, ie vous prie, que pour faire une Incarnation, il faille reconloître en Dieu la pluralité des personnes? Et quand on n'en :oncevroit qu'une seule, ne concevroil-on pas qu'elle pouroit s'incarner? Mais, direz-vous, il faut deux personnes pour iccomplir l'œuvre de la satisfaction : car une même personne le peut se satisfaire à elle-même. Aveugles , qui ne sentez >as qu'il faut bien que le Fils de Dieu ait satisfait à lui-même, lussi bien qu'au Père et au Saint-Esprit; et si vous dites que

* Ci-^CGSUS, c. 3. p. ù?7. Syst. liv. ii. c. 25. p. 42

^^'^ SIXIÈME AYERTISSEUENT

comme bomme il a satisfait à lui-même comme Dieu, qui empêche qu*on n'en dise autant quand il n'y auroit enDiea qu'une personne?

Je ne parlerai point ici des autres difficultés de cette satisfaction , qui fait dire à un très-grand nombre et peut-être à la plupart des théologiens, que la satisfaction de Jésus- Christ est un mystère d'amour, où Dieu exerce plutôt sa miricorde en acceptant volontairement la mort de son Fils, qu'il ne satisfait à sa justice selon les règles étroites, et comme parle TEcole, ad strictos juris apices. Je laisse toutes ces choses et cent autres aussi difficiles, comme le savent les théologiens , qu'on veut pourtant faire sentir aux plus ignorants du peuple. Il me suffit d'avoir fait voir qu'on n'a senli jusqu'ici dans le discours de M. Jurieu ni la personne du Saint-Esprit, ni môme celle du Fils, ni la procession de l'un, ni l'éternelle génération de l'autre; choses pourtant qui appartiennent aux fondements de la foi.

Lin Témérité Je mettre au nombre des articles fondamentaux ropInioQ <]ui a réduit Dieu à iraYoir qu'un seul moyen de sauver les hommes.

Mais en poussant encore les choses plus loin, pour sentir le hcsoin qu'on a d'un Dieu incarné, il faut scnlir en même temps que Dieu ne nous peut sauver ni nous pardonner nos péchés que par cette voie : autrement si l'on sent qu'il y en a d'autres, on ne sent pas le besoin qu'on a nécessairement de cellelà. Il faut donc pouvoir dire à Dieu : Oui , je sens que vous ne pouvez me sauver qu'en faisant prendre chair humaine à un Dieu qui satisfasse pour mes péchés, et vous n'aviez que ce seul moyen de les pardonner. Cependant M. Jurieu luimême n'a osé nous obliger à croire que cette voie de sauver Uis hommes par une salisfaclion , soit de nécessité absolue' : cl quand ce ministre ne nous auroit pas donné cette liberté, qui ne voit que le bon sens nous la donneroit, puisqu'il n'y a point d'homme assez osé pour proposer aux chréliens comme un article fondamental de la rclii^ion , qu'il iréîoit pas po:-

' Ci- Ji^iiiKf n. jO.

JbleàDieu de sauver Thomme par une pure condamnation et 'émission de ses péchés, ni autrement qu'en exigeant de son «*ils la satisfaction qu'il lui a offerte ?

JIV» Autre preuve de Tabsurdité manifeste du prétendu sentiment de

M. Jurieu.

Avouons donc de bonne foi, que nous ne sentons nt la Trinité ni Tlncarnation. Nous croyons ces adorables mystères^ parce que Dieu nous Ta ainsi révélé et nous Ta dit : mais que nous les sentions par nos besoins , et encore que nous les semions comme on sent le froid et le chaud , la lumière et les ténèbres, c*est la plus absurbe de toutes les illusions. Et pour faire voir à M. Jurieu, s'il en est capable, l'absurdité de ses pensées, il ne faudroit que lui remettre devant les veux la manière dont il croit sentir l'Ascension du Fils de Dieu, (c C'est, dit-il', que si on le croit ressuscité, ne le » trouvant plus sur la terre, il faut nécessairement croire » qu'il est monté dans les cieux » ; ajoutez, car c'est là l'article , c( et qu'il est assis à la droite de son Père » , pour de là gouverner tout l'univers et exercer la toute-puissance qui lui est donnée dans le ciel et dans la terre. Vous sentez tout cela, si nous voulons vous en croire, parce que ne trouvant plus Jésus-Christ sur la terre, il ne peut être que dans le ciel et à la droite du Père : il n'étoit pas possible à Dieu de le mettre quelque autre part; si l'on veut avec Elle et avec Enqp qu'on ne trouve point sur la terre , et que néanmoins on ne place pas à la droite du Père éternel dans le ciel. Dieu ne pou voit pas réserver au dernier jour à placer son Fils dans le ciel , lorsqu'il y viendroit accompagné de tous ses élus et de tous ses membres, après avoir jugé les vivants et les morts. Mais encore où sentez-vous ce jugement que le Fils de Dieu rendra comme Fils de Vhomme^Wien ne pouvoit-il pas juger le genre humain par lui-même? et falloit-il nécessairement que Jésus-Christ descendit du ciel une seconde fois? Sentez-vous encore cela dans vos besoins, et soutlendrez-vous à Dieu qu'il ne lui éloit pas possible de faire jus-

' Ci-dessus^ c. 3. p. 527. — * Joan v.27.

•"^i^O SiXltME AVERTISSEMENT

tice autrement? Quelle erreur parmi tant de mystères incompréhensibleà , d'aimer mieux dire. Je les sens, que de dire tout simplement, Je les crois, comme on nous Tavoit appris dans le symbole?

LV. Qae le ministre détroit en termes formels sa prétendue évidence des articles fuudamentaax dans celle de no» besoins.

Mais s'il faut dire ici ce que nous sentons, et donner notre sentiment pour notre règle, je dirai sans balancer à M. Jorieu, que sMl y a quelque chose au monde que je sente, c'est que je n'ai par moi-même aucune force pour m^élever à ma fin surnaturelle, et que j'ai besoin de la grâce pour faire la moindre action d'une sincère piété. Cependant M. Jurieo nous permet de ne pas sentir ce besoin : il permet, dis-je, au Luthérien de ne pas sentir qu'il ait besoin d'une grâce intérieure et surnaturelle pour commencer son salut ' : mais moi je sens au contraire que si j'en ai besoin pour l'accomplir, j'en ai besoin pour le commencer, et que ces deux choses me sont ou également possibles ou également impossibles. Je pourrois dire encore à M. Jurieu : Je sens que si j'ai besoin que Jésus-Christ soit ma victime, il faut, pour accomplir son sacrifice, qu'il me présente cette victime à manger, non-seulement en esprit, mais encore aussi réellement, aussi substantiellement qu'elle a été immolée, autrement je ne sentirois pas assez que' c'est pour moi qu'elle l'a été, et qu'elle est tout à fait mienne : ainsi cette manducation étoit nécessaire ; et quand je supporterois celui qui Tignore, je ne dois pas supporter celui qui la nie. Voilà, dirai-je, ce que je sens aussi vivement que M. Jurieu se vante de sentir tout le reste. Le Luthérien le sent comme moi : le Calviniste sent tout Je contraire. Mais pourquoi son sentiment pré vaudra-t-il au nôtre, puisque nous sommes deux contre lui seul, et que constamment du moins nous l'emportons par le nombre, dont nous avons vu tout-à-l'heure que M. Jurieu fait tant de cas?

* Ci'dcssus, n. 37. 3S.

L^I. Le go&t et le sentiment où le ministre rédait la Réforme est an aven de son impaissauce à établir les points fondamentaux par la parole de Dieu.

Par toutes ces raisons et par cent autres qui peuvent venir aisément en la pensée, il est plus clair que le jour, lorsque le ministre nous dit : « On sent bien que tout cela est essen- » tiel à la religion chrétienne ' » : et encore : a Pour dislin- » guer les articles fondamentaux d'avec les autres, il ne faut B que la luiï}ière du bon sens, qui a été donné à Thomme B pour distinguer le grand du petit, le pesant du léger, et 0 Timporlant de ce qui ne Test pas ^ m; qu'il faut prendre tous ces beaux discours pour un aveu de son impuissance à établir ces articles par une autre voie , et une excuse qu'on ÙLÏt aux Réformés de ce qu'on ne peut les trouver dans l'Ecriture, comme le ministre est contraint de le reconnoître.

LV1I. Autre moyen de reconnoître les articles fondamentaux, proposé par le ministre, et la Réforme rappelée enfin à Tautorité de l^Eglise.

Au défaut de l'Écriture, il leur propose encore un autre moyen. Les articles fondamentaux sont connus, dit-iP, a par » le respect que les mystères de la religion impriment natu- 0 rellement par leur majesté, par leur hauteur et par leur » antiquité ». Naturellement; ce mot m'étonne : les mystères de la religion, selon saint Paul, étoient par leur hauteur, ou, si vous voulez, par leur apparente bassesse, scandale aux Juifs, et folie aux Gentils * , et n'étoient sagesse qu'à ceux qui avoient commencé par captiver leur intelligence sous fobéissance de la foi \ Mais sans nous arrêter davantage à cet effet des mystères dont nous venons de parler, c'est ici leur antiquité que le ministre nous donne pour règle. Il s'en explique en ces termes dans le traité de l'Unité oi!i il nous ren* voie : a C'est, dit-il ", que tout ce que les chrétiens ont cru » unanimement et croient encore, est fondamental ». Vous voilà donc, mes chers Frères, réduits à l'autorité, et à une

Ci-dessus, p. 52r>. - -^ P. 629. 530. - ^ Tab. Lett. v. p. 199. — * L Cor. 1. 23. - * 11. Cor. x. 5. - « Tr. 6. c. C. p. 551. Syst. liv. n. j c. I. p. 237.

SlIlÈMB AVERTISSEMENT

autorité humaine : ou bieu il faut avouer, avec les Catholi* ques, que Tautorité de tous les chrétiens et de TEglise universelle qui les rassemble est une autorité au dessus de rhomme.

LVIIl. Le mluistre donue pour lui le consentement des chrétiens, et suppose

TEglise infaillible.

Qu ainsi ne soit : écoutez comme parle votre ministre : c< M. Nicole, dit-il ', suppose que les Sociniens ponrroient » rendre le monde et FEglise socinienne ; et moi je suppose » que la providence de Dieu ne peut pas permettre cela ». Mais pourquoi ne le peut<elle pas permettre? Pourquoi Dieu ne pourra-t-il plus comme autrefois laisser les nations aller dans leurs voies '? si ce n'est qu'il s'est engagé à tout autre chose, par l'alliance qu'il a contractée avec son Eglise, et par la promesse qu'il a faite de la mettre à couvert de l'erreur; ce qui est en termes formels l'infaillibilité que nous vous prêchons.

LIX. Le ministre dit clairement que le consentement actuel des chrétiens est dans chaque temps la marque certaine d'une vérité fondameutale.

Vous voyez donc plus clair que le jour, qu'il faut emprunter de nous tout ce qu'on dit pour vous affermir dans les fondements de la foi. Mais cependant ces vérités sont si étrangères à la Réforme, qu'elle ne sait comment s'en servir.

Quelquefois M. Jurieu semble vouloir dire, que pour connoître un article comme fondamental, il nous suffit de le voir reçu actuellement de notre temps par tous les chrétiens de l'univers; et c'est pourquoi il a dit, comme vous venez de Tenlendre, que Dieu ne peut pas permettre aux Sociniens d'occuper aujourd'hui toute l'Eglise. Remarquez qu'il ne le (lit pas pour une fois et dans le seul Traité de l'Unité ; il avoil dojà dit dans son Système \ que « Dieu ne sauroit permet- » TRÉ que de grandes sociétés chrétiennes se trouvent enga- )) gées dans des erreurs mortelles, et qu'elles y persévèrent

' DePUniv. Tr. 6. c. 6. Ibid. p. 5C7.— ' Act. xiv. 15.-^ Syst. liv. ii. c. I. p. 237.

SUR LES LETTRES llE H. JURIEU. ^^^

» longtemps ». Ce n'étoit donc pas seulement TÉglise universelle, c'est à-dire, selon ce ministre, Tamas des grandes • sociétés chrétiennes ; c'est encore chaque grande société qui est faillible à cet égard. Enfin le même ministre, dans ses Lettres pastorales de la troisième année ', a rangé encore, parmi « les suppositions impossibles, celle où Ton diroit que » le socinianisme ait pu gagner tout le monde on une parp lie, comme a fait le papisme ».

Remarquez bien, mes chers Frères, encore un coup ; nonseulement Dieu ne peut pas avoir permis que Thérésie qui rejette la divinité de Jésus-Christ ait occupé tous les siècles passés, mais encore il ne peut pas permettre aujourd'hui aux derniers défenseurs de cette hérésie, qui sont les Socinicns, de tenir, je ne dis pas la première place, iQais môme une grande place dans la chrétienté, en sorte qu'il nous suffit de voir cette hérésie actuellement rejelée par le gros des chrétiens d'aujourd'hui, et même par une grande société chrétienne, pour conclure sans avoir besoin de remonter plus haut, que cette hérésie est fondamentale.

LX. Que cet aveuda ministre démontre que Taccasation qiril nous fait sur IMdolâtrie est une manifeste calomnie : aven formel du ministre sur Tuniversalité du culte qu'il prétend idolâtre.

Mais s'il est ainsi, mes chers Frères, s'il n'est pas possible à Dieu (après ses promesses) de laisser tomber les grandes sociétés chrétiennes dans le socinianisme, comment peut-on imaginer qu'il les ait laissées tomber dans l'idolâtrie? C'est néanmoins ce qui seroit arrivé, si c'éloit une idolâtrie d'invoquer les saints, et d'en honorer les reliques comme fait l'Eglise romaine; puisqu'il est certain que cette pratique lut est commune avec les Grecs, les Nestoriens, les Eulychiens, et en un mot avec toutes les communions que M. Jurieu a rangées parmi les grandes communions des chrétiens.

Et il ne faut pas répondre que les Luthériens et les Calvinistes qui sont aussi de grandes sociétés s'opposent à celte doctrine : car il faut prendre les choses comme elles otoient i avant voire séparation il y a environ deux cents ans. Or, en cet

'Lc'.t. \. p. :\).

état, mes Fières, celte invocation des saints étoit universelle parmi tous les chrétiens : le fait est constant : M. Juriea en convient : a II y a deux cents ans, dit-iP, qa'on eût eu » bien de la peine de trouver une communion qui n'eût pas D invoqué les saints ». Par conséquent, de deux choses Tune: ou Dieu avoit laissé tomber non pas une connmunion, mais toutes les communions chrétiennes dans Tidolâtrie, ou c'est une calomnie de donner ce nom à Tinvocation des saints dont nous usons.

Et il ne sert de rien de répondre, que ce ministre ne dit pas absolument qu'il n'y avoit point de communion qui n'invoquât pas les saints ; mais qu'on eût eu de la peine à en trouver; car cette expression ne sert qu'à faire voir qu'il voudrait bien pouvoir déguiser un fait qui l'accable. En effet, il est bieo constant que s'il y avoit eu alors quelque grande société qui n'eût pas invoqué les saints, on n'eût point eu de peine k h trouver : ces grandes sociétés éclatent aux yeux de tout le le monde; et leur culte, aussi public que la lumière du so* icil, ne peut être ignoré : ainsi on n'a point de peine à le trouver pour peu qu'on le cherche.

C'est donc en effet, mes Frères, qu'avant votre séparation il n'y avoit point de pareilles sociétés chrétiennes, où Ton n'invoquât pas les saints : vous n'oseriez nous compter pour quelque chose les Yaudois réduits à quelques vallées, et quelques Ilussites renfermés dans un coin de la Bohême; car il faudroil nous trouver de grandes sociétés, des sociétés étendues, et qui fissent figure dans le monde, comme parle votre ministre ' : or celles-ci, loin d'être étendues, éloient réduites à de petits coins de très-petites provinces, et ne faisoient non plus de figure dans le monde que les Sociniens, qui selon le même ministre n'en ont jamais fait, malgré les Eglises qu'ils ont eues dans la Pologne, et qu'ils ont peut-être encore en Transylvanie.

» De rUn. Tr. 6. c. G. p. 507. — ' Syst liv. ii. c. I. p. 230.

SUR LES LETTBES DB M. lURlEU. Tt^o

I^T. Le mînîfttre, contraint de se dédire de rinfaillibilité qu'il accordoit au conseniemeot actuel de tons les chrétiens, retombe dans les mêmes embarras, en proposant pour règle iufailiible le consentement des siècles passés.

C'est ici que le ministre accablé ne vent plus que le consentement actuel des sociétés chrétiennes soit un préjugé certain de la vérité : a Ce consentement ne fait preuve, dit-il ' , i> que quand le consentement des premier siècles de rÉgliso 0 y entre » ; ce qui selon lui ne convient pas à la prière des saints, inconnue dans son sentiment aux trois premiers siècles. Je le veux : mais, premièrement , vous perdez d'abord votre cause contre les Sociniens sur l'immutabilité de Dieu et sur régalité des trois Personnes; puisque vous ôtez aux trois premiers siècles la connoissance de ces articles^ comme on a vu '. Secondement, vous perdez encore contre les mêmes hérétiques un avantage présent que vous aviez, en leur faisant voir, par un fait certain et palpable, qu'ils sont hérétiques et d^une hérésie capitale, puisque nulle Église chrétienne qui ait quelque nom n'est aujourd'hui de leur sentiment. En troisième liew, je reviens encore contre vous, et je ne cesse de vous dire : Si vous trouvez impossible que l'Eglise devienne socinienne, comment trouvez-vous plus impossible qu'elle devienne idolâtre? Par conséquent tout ce que vous dites de notre idolâtrie n'est qu'illusion. En quatrième lieu, je vous soutiens que, par la même raison que l'erreur n'a pu dominer dans les siècles précédents, elle ne peut non plus dominer dans le nôtre, ou dans quelque autre qu'on puisse assigner; puisque s'il n'y a point de promesse de préserver l'Église d'erreur, tous les siècles y sont sujets; et s'il y a une promesse, tous les siècles en sont exempts. En cinquième et dernier lieu, sans cela le ministre ne dit rien. Son dessein est d'en venir au discernement des articles fondamentaux. par le sentiment unanime de l'Eglise chrétienne, comme par un moyen facile au peuple, par conséquent sans discussion, selon ses principes. Or, est-il que la discussion scroit infinie, s'il falloit examiner par le menu la foi de tous les siècles précédents. Il faut donc trouver le moyen de faire, pour ainsi

' De l'Un. Tr. 0. c. C.p. 507. — ' Voyez lo sixième Avrrt. I. part, art. I etsuiv. Art. j et suiv.

riâO SIX1È:JB AVERTISSEMEIiT

(lire, toucher au doigt à chaque fidèle dans le siècle où il est, en lui disant que parla promesse divine la foi d* aujourd'hui est la foi d'hier et celle de tous les siècles tant précédents que futurs; ce qui est précisément la doctrine de TEglise catholique.

LXLI. Le ministre voudroit se dédire d^avoir donné ponr règle au peuple le consentement de tous les siècles : mais il est contraint d*y revenir et de ramener la Réforme à la voie d'autorité.

M. Jurieu voudroit bien dire, dans une de ses Lettres pastorales, que ce n'est ni au peuple, ni aux simples^ mais seulement aux savants, qu'il propose ce moyen de discerner les articles fondamentaux : mais en cela il continue à montrer qu'il raisonne sans principes, et qu'il parle sans sincérilé; puisqu'il vient encore d'écrire le contraire dans la cinquième lettre de son Tableau, où après avoir établi, comme on a vu, que l'importance des mystères rejetés par les Sociniens se connoît entre autres choses par leur antiquité^ il ajoute, que 0 LES PEUPLES sachaut que c'est la foi universelle de l'Eglise » de tous les temps, ne peuvent que très-malaisément être » induits à croire que ces mystères sont indifférents: au lieu, » poursuit- il, que si l'on permet que le dogme de l'indiffé- » rence devienne général, le peuple, qui n'aura plus de digue » à franchir, se jettera sans difficulté dans le précipice ' ». Ce sont donc, en termes formels les peuples qui savent la foi universelle de V Eglise de tous les temps. Ils ne la savent point par la discussion de l'histoire de tous les siècles : ils ne peuvent donc la savoir que par l'uniformité que la promesse de Dieu y entretient, et parce que la foi de l'Eglise appuyée sur cette promesse est infaillible et invariable : sans cette digue, poursuit le ministre, les peuples se jetteraient dans le précipice de l'indifférence des religions. Il n'y a donc que cette autorité» qui puisse les retenir sur ce penchant : il n'y a que ce moyen de fixer les articles de la religion : il en faut donc nécessairement revenir à la voie de l'autorité, comme font les Catholiques; et de l'aveu du ministre, la religion chrétienne n'a que cet appui.

• Ann. Lett. xi. p. 83. Tal. Lett.v. p. 109.

sua LES LETTRES DE M- JURIEU. '*-'

LXIII. Dcax erreurs du ministre: première erreur, de rendre infaillibles les sociétés scbismatiques, et même les hérétiques, comme ceMe des Arirns.

Cependant, comme ce principe est étranger à la Réforme , quoiqu'elle soit réduite à s'en servir, M. Jurieu y commet deux fautes essentielles. La première, c'est qu'il étend reiïet de la promesse de Dieu et de Tassistance de son Saint-Esprit sur toutes les sociétés considérables par leur nombre et qui font figure dans le monde, comme il parle '. Dieu ne peut pas, dit-il, abandonner une telle société jusqu'à y laisser manquer /es fondements du salut. Or, cela c'est une erreur manifeste. Car il s'cnsuivroitque les Ariens, à qui même nos adversaires ne rougissent pas de donner en un certain temps tout l'univers ; mais qui, siins exagérer, ont fait longtemps une société considérable, ayant occupé des nations entières, comme les Vandales, les Hernies, les Visigoths, lesOslrogolhs, les Bourguignons, niiroienl conservé le fondement de la foi en persistant à nier la divinité de Jésus-Christ.

LXIV. La cause de cette erreur est d'étendre l'effet de la promesse hors du

sein de T unité catholique.

L^erreur est d'associer les sectes séparées à des promesses qui originairement ont été données à la tige d'où elles se sont détachées. Par exemple , cette promesse , Je suis avec vous jmqu'à la fin des siècles^ suppose une société qui ait toujours été avec Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ aussi a toujours voulu être avec elle. Mais les sectes séparées, par exemple , la nestorienne ou celle des Cophtes et des Abyssins , que le ministre met au rang de celles que Dieu ne peut pas abandonner, s'est désunie du tout à qui la promesse avoit été faite. On la doit donc regarder comme déchue des promesSes : ce n'est donc pas là qu'il faut chercher l'effet des promesses et de l'assistance divine : il faut remonter à la source et rechercher avant toutes choses le principe de l'unité, comme l'enseignent les Catholiques.

' Vovon ck^csf'us. n. 60. ^ - Mutth. xxviii. 20.

:^28 SIXIÈUB AVERTISSESENT

LXV. Seconde erreur du ministre, de restreindre arbitrairement les promesses de Jésus*Christ et les vérités qu'il a promis de conserver dans sou Eglise.

La seconde erreur du ministre , c'est de restreindre les vérités, que Jésus-Christ s'est obligé à conserver dans sou Eglise, à trois ou quatre; comme si Jes autres étoient inutiles, et que Jésus-Christ, qui a envoyé son Saint-Esprit pour les révéler toutes à son Eglise , ne s'en souciât plus. Lorsque VEzprit consolateur sera venu, il vous apprendra toute vérité , dit le Sauveur' : Je suis avec votis % indéCniment et sans y apporter de restriction : Les portes d'enfer ne prévaudremt pas*; encore sans restriction , pour montrer qu'elles ne pourront prévaloir en rien, ni jusqu'à éteindre quelque vérité, loin de pouvoir les éteindre toutes : d'où vient aussi que l'Eglise esf appelée encore sans restriction la colonne et le soutien de la vérité * : ce qui enferme indéfiniment toute vérité révélée de Dieu et enseignée aux apôtres par le Saint-Esprit. Interpréter avec restriction et réduire à de certaines vérités les promesses de Jésus-Christ, c'est établir gratuitement une eiception qu'il n'a pas faite : c'est donner à sa fantaisie des bornes à sa parole : c'est accuser sa toute-puissance, comme s'il ne pouvoit accomplir au pied de la lettre et dans toute son étendue ce qu'il a promis. Quand donc, conformément à cette promesse , on dit dans le symbole des apôtres qu'on croit l'Eglise catholique^ c'est-à-dire qu'on la croit en tout; et que si elle avoit perdu quelque vérité de celles qui lui ont été révélées, elle ne seroit plus la vraie Eglise, qui est précisément notre doctrine , dont le ministre par conséquent ne peut s'éloigner qu'en détruisant les fondements qu'il avoit posés.

I?X.Vr. Le minislre abuse k\c l'autorité cîcrÊglise romaine.

C'est en vain que le ministre nous objecte que l'Église romaine elle-même distingue les points fondamentaux d'avec les autres*; car il sait bien que le dessein de cette Eglise n'est

' Joan. XVI. 13. — = Mallh. xwni. >:(). — '' ïbifl. xvi. IS. - * I. Tlm. 1:1. 1 j. — ' De l'Un. Tr. G. c. .î. p. ô.'JT cl ^^niv.

SCH rj» LETTBES DE M. JURIEU. ^29

pas de roteDir dans son sein ceux qui en recevant ces points principaux nieroient les autres qu'elle a reconnus pour expressément révélés : au contraire des qu'on rejette quelqu'un de ces articles , quel qu'il soit , elle croit qu'on renverse le fondement , et qu'on ébranle autant qu'il est en soi la pierre sur laquelle ^a foi du fidèle est appuyée. L'Eglise romaine avoue donc qu'il y a quelques articles principaux qu'il n'est pas permis d'ignorer; et la même autorité de l'Eglise, qui lui en fait trouver la vérité dans la parole de Dieu , lui en apprend aussi la conséquence ; mais elle ne dit pas pour cela qu*il soit permis de nier les autres points également révélés et unanimement reçus, parce qu'il n'y en a aucun qui ne soit d'une extrême importance , nécessaire au corps de l'Eglise, et môme aux particuliers en certains cas , comme nous l'avons dit ailleurs.

On peut voir ce qui est écrit sur cette matière dans le li« vre XV des Variations , et dans notre premier Avertissement. Maintenant il me suffit d'avoir fait voir , par l'exemple de M. Jnrieu, d'un côté, que la Réforme est contrainte de se servir contre ses propres principes de la voie d'autorité -/et de Tautre, qu'elle ne sait pas comment il faut s'en servir, et qu^elle en doit apprendre l'usage de l'Eglise catholique dont elle Fa empruntée.

LXYII. La Réforme combien éloignée de ses premières maximes elle reconnoit expressément rinfaiHibilité des conciles : passages du synode de Delpht, proposé dans l'Histoire des Variations.

Il est maintenant aisé de voir combien elle est éloignée de ses premières maximes. On n'y entendoit autrefois que ces plausibles discours par lesquels on flattoit le peuple : Nous ne vous en imposons pas : lisez vous-mêmes; examinez les Ecritures : vous entendrez tout ; et les secrets vous en sont ouverts, du moins pour les vérités nécessaires. Le mémo langage subsiste ; mais la chose est bien changée. On veut, mes Frères, que vous portiez à la lecture des livres saints votre foi toute formée par la voie d'autorité. On vous propose cette autorité dans le consentement unanime de l'Église universelle :

^7)0 SIXIEME AVEaTlSSEXENT

ce qiron y a ajouté de ce goûr, de cette adhésion, de ce scntimeut qui vous rend toute vérité aussi manifeste que la lumière du soleil , n'est encore que l'autorité expliquée en d'autres termes. Tout cela ne signifie îiutre chose , à parler français, si ce n'est que vos préjugés et vos Confessions de foi vous déterminent, ou, comme disoit tout-à-l'heare l'aulemdes Avis ' , que l'autorité de vos catéchismes et de votre Eglise vous emporte. En efTet, il est bien constant que les Remontrants furent d'abord excommuniés comme suivant une doctrine contraire aux Confessions de foi et aux Catéchismes reçus dans les Provinces-Unies. C'est ce qui est posé en fait comme constant dans l'histoire des Variations % c'est ce que M. Basnage n'a osé nier dans la Réponse qu'il y fait ; on n'a qu'à lire les endroits où il traite cette matière ^. Bien plus: comme les Remontrants se servoientdesmaximesdelaRéformc pour prouver que les synodes qu'on tiendroit contre eux ne lieroient pas leur conscience, celui de Delpht leur répondit, que, « Jésus-Christ, qui avoit promis à ses apôtres l'esprit de » vérité, avoit aussi promis à son Église d'être toujours avec » elle * » ; d'où il concluoit, « que lorsqu'il s'assembleroit de » plusieurs pays des pasteurs pour décider selon la parole de » Dieu ce qu'il faudroit enseigner dans les Églises, il (alloit » avec une ferme coufiance se persuader que Jésus-Clirisl » seroil avec eux selon sa promesse ».

LXVin. Chicanes de M. Basnage, et pleine démonstration de la vérité.

M. Basnage a vu ce passage dans l'histoire des Varialiuns, et sa réponse aboutit à trois points. 11 soutient premièremeiil qu'être avec l'Église , ce n'est pas , « la conduire tellemnil » qu'elle ne puisse errer » : Secondement, « que cette infail- » libilité quand elle seroit promise par ces paroles, ne seroil » pas pour cela commun icpiée à une certaine assemblée àc » prélats » : Troisièmement , « que les Réformés espèrent » bien de la grâce de Dieu que l'Église n'errera pas dans ses » jugements; qu'ils le présument par un jugement de charité;

' Png. 20 — * Var. liv. \iv. n. 7î) — ^ T. ii. liv. m. c. 2. p. 3.—* S}:i. D<.ll)lit. Art. Dord. Syii. p. IG. Var. Ibid. n Ij.

») qu'ils ont même quelque confiance que Dieu conduira TÉ- » glise par son esprit, aiin que ses décisions soient conformes » ù la vérité ; mais ils ne disent pas que leurs synodes ne » peuvent errer ' ». C'est ce que j'admire, que n'osant le dire en ces mêmes mots , ils le disent équivalemment. Car le synode provincial de Delpht,lu et approuvé dans le nationale^ comme œcuménique de Dordrect, ainsi qu'on l'appelle dans la Réforme, ne parle pas de présomption et d'espérance, mais de confiance; et ce n'est pas quelque confiance qu'il veut qu'on ait en cette occasion, comme le tourne M. Basnage, maisune ferme confiance fondéesur laprome^se de Jésus-Christ : etce n'étoit pas en général àtouterËglisequ'ilattachoitce(£eprome£5e,maisàune certaine assemblée depasteurs qui s' assembler oient de divers pays: etce qu'il veut qu'on encroie avec une si ferme confiance, c'est que Jésus-Christ seroit avec eux selon sapromesse : ce qui sans doute ne seroit pas vrai , s'il les iivroit à l'erreur et s'il les ibandonnoit à eux-mêmes. Voilà de quoi on flattoit les peuples de la Réforme dans le scandale qu'y excitoit la querelle ies Arminiens. Leurs docteurs leur proposoient, à l'exemple les Catholiques, l'assistance du Saint-Esprit infailliblement xttachée aux synodes: les Remontrants avoient beau crier aux ministres que contre les maximes de leur religion ils rétablissoiont le papisme avec l'infaillibilité de l'Église et des conciles : la nécessité les y forçoit ; et on n'avoit plus d'autre frein pour retenir les esprits. On passa même , pour étourdir le vulgaire par les plus grands mots, à établir dans le synode de Dordrect l'autorité d'un concile comme œcuménique et gé^ néral % par conséquent en quelque sorte au dessus du concile nationiil ; et la prétendue Église réformée n'oublioit rien pour imiter ou pour contrefaire l'Église romaine catholique. Il s'élevoit de toutes parts jusque dans son sein des cris continuels : Laissez, disoit-on, ces moyens à Rome : ce sont ces principes naturels, qu'elle suit par conséquent de bonne foi; mais nous qui l'avons quittée pour cela même, pouvons-nous ainsi nous démentir? On n'eutcndoil retentir dans la bouche dos Remontrants que cabales, mauvaise foi, politique, pour ne

' T. II. liv. III. c. 3. p. 91. — " Piv>}f. ad Kcc. Ante Syn Dordr. Var, liv, xîv. 11. 77.

pas dire tyrannie et oppression ; et plus la Réforme yoaloit se donner d'aulorité conUe ses règles, moins elle eu a?oit dans le fond.

LXIX. Passage de BuIIus pour rînfaillibllité des conciles ci pour la voie

d autorité.

C'est la conduite qu'on tient encore aujourd'hui avec les Tolérants : ils sentent bien qu'on ne veut plus les mener que par autorité : l'auteur des Avis sur le Tableau le reproche en se moquant à M. Jurieu, et le prie de ne le pas traiter comme le peuple : Nous ne sommes pas peuple, dit- il ' , nous sommes de bons Réformés , qui voulons être menés selon les règles de notre Réforme, par l'évidence de la raison , ou par celle de la révélation expresse.

Biais on sent l'autorité si nécessaire, que Bull us, protestant anglais, oppose aux Sociniens l'autorité infaillible du concile de Nicée. a Car, dit-iP, si dans un article principal ons'ima- » gine que tous les pasteurs de l'Église auront pu tomber n dans l'erreur et tromper tous les fidèles, comment pourrax> t-on défendre la parole de Jésus-Christ, qui a promis à ses » apôtres et en leurs personnes à leurs successeurs d'être tou- » jours avec eux? Promesse, poursuit ce docteur, qui ne se- » roit pas véritable, puisque les apôtres ne dévoient pas vivre » si longtemps, n'étoit que leurs successeurs sont ici compris » en la personne des apôtres mêmes ». Voilà donc manifestement l'Église infaillible , et son infaillibilité établie sur la promesse de Jésus-Christ par un si habile protestant: il ne reste qu'à lui demander si ces divines promesses n'avoientdc force que jusqu'au quatrième siècle , et si la succession des apôtres s'est éteinte alors.

LXX. M. Jurieu, contraint d'établir l'autorité des conciles, la détruit en

même temps : comment et pourquoi.

Mais voici encore sur rantorité une rare imagination de M. Jurieu : « On voit, dit il ^ une providence admirable eu

' P. 19.- 2 Bull. Dcf. Fid. Me. proœm. n. 1 . p. 2. Var. liv. xv. n. 103. - ^ Tab. Lctt. v. p. V.)8. 199.

Sun LliS LETTRES DE M. JlîUIEU- •''>^^

D ce que Dieu , dans le quatrième et cinquième siècles , qui » sont les derniers de la pureté de TEglise, a pris soin de » naettre à couvert et la Trinité et Tlncarnation sous Tautorité D de plusieurs conciles assemblés de toutes les parties de 0 TEglise». Remarquez en passant, mes Frères, que le quatrième et cinquième siècles sont les derniers de la pureté de VEglise, où néanmoins le même ministre qui leur donne cette louange prétend vous faire trouver le règne dePidolâtrie antichrétienne , comme nous Favons observé ailleurs. Poursuivons : Dieu savait , conlinue- t-il , que t esprit de l'Antéchrist Moit entrer dans l'Eglise : le ministre oublie ses principes : il y ëtoit déjà entré ; et c'est par TAntechristmême , par saint LéoD que fut tenu le concile de Chalcédoine, un de ceux uù la foi deTincarnation fut si puissamment afTermie : le ministre poursuit ainsi : a Dieu savoit donc que TAntccbrist alloit » entrer dans FEglise; qu'il ruineroil lafoi qu'il enlreprendroit » d*altaquerlespar(ieslesplusaugustes du christianisme ; qu'il » anéanliroit et la connoissance et presque l'autorité des livres i> sacrés; qu'il établiroil pour fondementde la foi des traditions » humaines, des jugements d'hommes, des conciles sujets à » erreur ». Laissons-lui étaler ces calomnies contre l'Eglise catholique: comme il les suppose sans preuve, laissons-les passer sans réplique; et voyons la conséquence qu'il en tire : « Avant que cet esprit entrât dans l'Eglise, Dieu, par une sa- » gesse profonde, mit les articles fondamentaux à Tabri de la » seule autorité qui devoit être respectée dans ce chrisfia- » nisme anlichrétien ;etsanscela, poursuit-il, tout le monde » seroit aujourd'hui arien et socinien, parce qu'il n'y a point » d'esprit qui naturellement n'aime à secouer le joug ». Grâce à la divine miséricorde : c'est donc ce joug salutaire de l'autorité des conciles qui a tenu dansle respect les esprits naturellement indociles : c'est à l'abri de cette autorité sacrée que les fondements de la foi sont demeurés en leur entier. Eu effet, il n'y a qu'à voir, aussitôt que la Réforme s'est opposée à cet autorité des conciles, quelle licence a régné dans les esprits, avec quelle audace et quel concours la Trinité et l'Incarnation ont été atta(|uées : sans le respect qu'on avoit pour ces conciles tout le nvnuJe^ dit le ministre , et les Réfor-^

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