Lettre de Henri III, du 31 décembre 158J
core écrasé d'impôts. Les syndics chargés de les répartir, trouvant que la ville de Limoges ne supportait pas sa part proportionnelle, se réunirent à Aixe pour en délibérer. Les consuls, au contraire, d'accord avec les lieutenants et les conseillers dn roi, décidèrent qu'ils ne se rendraient à l'assemblée que pour s'opposer à la rédaction des doléances, qui, disaient-ils, ne pouvait se faire que dans la ville capitale de la province. Duboys, lieutenant général, les consuls de La Brousse et Grégoire se rendirent à Aixe; arrivés à l'hôtellerie de Sainte-Catherine, ils mandèrent devant eux les syndics, se plaignirent de ce que ceux-ci séparassent leurs intérêts de ceux de Limoges. Après de graves discussions, les représentants du pays, ayant déclaré qu'ils ne s'étaient réunis que dans l'intérêt de leurs localités, et non en vue de nuire à ceux de Limoges, consentirent à se rendre à la maison du consulat, où il fut convenu dans une nouvelle assemblée qu'on enverrait présenter au roi les doléances du pays. Quand on voit les consuls de Limoges traduire devant eux les magistrats chargés de fonctions analogues dans des villes voisines, on est bien forcé de reconnaître qu'ils s'abritaient sous l'autorité royale, et qu'on n'était déjà plus aux temps où les hommes de la commune n'invoquaient que les privilèges de leurs ancêtres. Mais il n'en faut pas moins admirer l'énergie avec laquelle syndics et consuls traduisirent les doléances du pays, rappelant, au moment même où il leur était donné communication d'une lettre du roi les pressant de faire la levée d'une taxe pour la solde de cinquante mille hommes de pied, que le pays était infertile par sa situation, exposé au froid, une grande partie inhabitée, le plus souvent abandonnée par les habitants; que lorsque la récolte promettait d'être abondante, on ne pouvait pas la recueillir par suite des violences exercées par les gens de guerre, ce qui forçait les
laboureurs à mendier leur pain; que, depuis 1575, il n'y avait plus à compter sur la vente du bétail, jusqu'alors la seule ressource du pays ; que ceux du plat pays t avoient été contraincts par emprisonnement de leurs personnes et prinse de leurs meubles de payer la solde de ceulx de la religion prétendue réformée, qui tenoient par force les cbasteaux et places fortes »; que, depuis 1569, les gens de guerre, les régiments des sieurs de Montluc, Joyeuse, Monsaleys, La Yallette, et autres, au nombre de dix mille, avaient séjourné chez eux; qu'après le passage de ces troupes, les protestants avaient pillé les fruits de la terre et les maisons; qu'après le siège de la Rochelle, six mille Suisses et deux mille hommes de l'armée y avaient vécu à discrétion; qu'après eux, le vicomte de Turenne était venu avec sept mille hommes, suivis bientôt des régiments des sieurs de Bussy, Chamoys, Lancosme et de Saint-Luc ; que les habitants des villes du pays, surtout les artisans, avaient souffert les mômes privations, forcés d'abandonner tout ce qu'ils possédaient encore, les uns pour aller à la guerre, les autres pour chercher à vivre ailleurs; que, malgré l'infertilité du pays, la perte des bestiaux, le passage et le séjour des troupes, la cessation du commerce, on avait veillé avec soin à la sûreté des villes, tant de nuit que de jour, de sorte a que les ungs, pour les trop assidues veilles, étoient mortz, laissant leurs vefves et plusieurs enfants dénués de tout; les aultres tombés au lict griefvement malades, et semblent plus tost languir que vivre »; qu'ils avaient supporté tous les frais des fortifications des murailles et des tours, tandis que d'autres villes y avaient pourvu au moyen des deniers de Sa Majesté; que, l'année précédente, M. d'Authcfort, lieutenant du roi, avait levé dans le pays des compagnies à pied et à cheval, entretenues pendant plus de dix mois de vivres et de munitions, et envoyées ensuite .au siège du
château de Saint-Vie, dont la garnison courait « ordinairement le plat païs, avecq prise tant de persounes que de bestial, récolte de tous fruietz, et nouvelle impositien sur les paroisses proches et voisines audict château; et pour les accabler du tout, iceulx habilans ont esté cottizés par le maréchal de Biron, de cent pionnyers, cent chevaux rolliers, douze charrettes et demye; et, pour la solde d'iceulx, pendant deux mois, à deux mille soixante-trois escuz; et pour les frais de la levée, conduicte desdietz pionnyers et chevaulx, à mil cinq centz trente-cinq escuz et deux tiers d'escu... »
Ces plaintes énergiques étaient bien justifiées; c'était bien le cri de désespoir d'une contrée ruinée, mais dont on ne tenait pas compte; le gouverneur d'Authefort adressait en même temps aux consuls une lettre menaçante : — « M. le maréchal de Biron, disait-il, se plainct infiniment de votre négligence à fournir les choses à quoi les villes et paroisses du hault païs ont esté cottisées. Et, parce qu'il me commande d'amener mes troupes en le hault païs, avec le régiment des lansquenets, et de n'en bouger qu'il n'ayt satisfaict à ladicte levée... Mais si on ne satisfaict à ce que dessus, je ne fauldray point d'amener mes troupes, pour contraindre et pugnir les refusans... Vous devez vous diligenter à effectuer la volonté du roy et dudict sieur mareschal, car vous savez comment il a les bras assez longs pour vous en faire repentir, si vous y faillyez »
Un commissaire arriva bientôt après pour lever un écu sur chaque tonneau de vin. Le peuple s'indigna, la bourgeoisie se mit à maudire un pouvoir qui tremblait devant les factions, des agents qui abusaient souvent des ordres du prince : les réclamations furent si menaçantes qu'on n'osa
i. Brive, le 23 décembre 1580.
m HISTOIRE DES VICOMTES
pas lever ce dernier impôt. L'année suivante, Henri m n'en recommanda pas moins aux agents de ses finances de presser l'exécution des derniers édits fiscaux. Les habitants des campagnes, les petits propriétaires qui ne vivaient que difficilement, furent taxés à six écus, ceux de la ville à deux cents. Quelques-uns vendirent leurs biens pour échapper à l'impôt, ou pour se libérer, tant les officiers du roi étaient ardents à poursuivre les retardataires. Le pays était épuisé, et cependant, à Limoges, les consuls faisaient de généreux efforts pour sauvegarder l'avenir, comprenant qu'une nation s'affaisse dans l'ignorance, que l'instruction apprend à combattre les tristesses du présent, à espérer de l'avenir quand elle a pour base la religion et l'accomplissement du devoir, faisaient les frais de l'érection d'un collège, dont ils donnèrent la direction, par élection, à Guillaume Malherbaud, docteur en théologie et chanoine de Saint-Étienne (1583) K Six régents y furent institués pour y enseigner le grec et le latin. On entrait ainsi plus libéralement dans un nouvel ordre d'idées. Il ne faudrait pas croire cependant que, jusqu'à cette époque, l'enseignement eût fait défaut aux intelligences d'élite. Des écoles des congrégations religieuses déjà établies et de celles des abbayes étaient déjà sortis des hommes qui furent dans les lettres la gloire du pays, dans l'Église de savants prélats, comme Pierre d'Arrablay, cardinal et chancelier de Philippe de Valois, Foucand de Rochechouart, archevêque de Bourges, Aymeriç de Guerrat, archevêque de Lyon; d'illustres pontifes, comme les trois papes d'Avignon, Clément XI, Innocent VI et Grégoire XI; des artistes émailleurs riches de coloris et d'ima-
!. Guillaume Malherbaud, né dans la paroisse de Folles, chanoine théologal de Limoges en 1570, publia à Paris, en 1566, les légendes de saint Pierre et de saint Paul, attribuées à saint Lin, successeur du prince des Apôtres, ouvrage inséré dans la bibliothèque des pères, en 1575.
gination, comme les deux Bertholus, les Courteys, les Bardon, les Pénicaud et les Léonard Limousin, qui eurent tant de brillants émules *. Limoges, qui comptait encore parmi ses plus lettrés Antoine de Muret et Jean Dorât, s'enorgueillissait aussi des poésies de Joachim Planchon *, des travaux du médecin, géomètre, géogràphe Jean Fayen 3 , des essais de la muse tragique de Jean de Beaubreuil, de la science théologique de Pierre Benoit 4 , du Traité de la peste de Jean David, médecin \
Le traité de Fleix n'avait donné au pays que quelques jours de trêve; la mort du duc d'Anjou, jusqu'alors le légitime héritier de la couronne, donna de nouvelles forces à la Ligue, aux prétentions des Guise, et, par suite, à la haine des réformés contre le catholicisme. Les partisans d'Henri de Navarre recrutèrent des forces dans le Limousin, et marchèrent de nouveau à l'attaque des positions occupées par les ligueurs. Rochebrune, ayant sous ses ordres les capitaines Le Dreuille, Savary, Pressiniac, Foussac, Busserolles, se présenta devant Châteauponsac , donna l'assaut à la ville, mais fut repoussé et tué malgré l'énergie de ses compagnons (1584) 6 .
Au commencement de l'année suivante, le vicomte de
1. Voir à la fia les émailleurs de Limoges, liste chronologique.
2. Un volume rare et recherché, publié eu 1583, et très-bien analysé par M. Auguste du Boys dans sa Biographie des hommes illustres du Limosin,
3. Surnommé YArchimède de Limoges, auteur de la plus ancienne carte du Limousin, qui parut en 1594.
4. Mort en 1596, inhumé dans l'église de Saint-Pierre-du-Queyroii. En sa qualité d'archidiacre de Limoges, il fut un des quatre docteurs désignés pour enseigner les dogmes catholiques à Henri IV.
5. Cet ouvrage, aujourd'hui très-rare, fut imprimé chez Hugues Barbou, en 1595.
6. Le château qui a donné son nom à cette localité est appelé par Adémar de Chabanais, au XI e siècle, Castellum Potentiam (apud Labbeum). « Roca brun us, calvinista, scalis admotis, castrum Pontiacum invadit; quo in conflictu occiditur, sceleris sui et ministris et adjutoribus usus Drolio, Sa* vario, Pressiniaco, Fossaco, Busserolio, etaliis caiviniani erroris fautoribus.» (Collin, mss. ap. Nadaud.)
Tu renne, rappelant autour de lui ses principaux lieutenants, La Morie, Le Bègue, de Rignac et Lacroie, leur donna Tordre, avec dix-huit cents hommes, de surprendre la ville de Tulle. A la faveur d'un brouillard épais qui couvrait les collines, ils dressèrent une embuscade près du faubourg appelé la Barrière. Avertis à temps, les habitants de la ville courent aux armes, font une sortie, les repoussent et en tuent plusieurs. Les autres, en se retirant, mettent le feu à. quelques maisons, et, pendant qu'on cherche à éteindre l'incendie, se rallient et prennent position à l'Espinat. Quelques jours après, le gros de leur troupe s'avance, se range en bataille près de la ville, devant la porte du Ramesy. Là s'engage un combat qui dure plus de trois heures. Encore battus, les protestants se retirèrent, allèrent le môme jour attaquer la position de Saint-Sylvain, où ils ne furent pas plus heureux. Alors, divisés en petites bandes, ils allèrent ailleurs porter leurs ravages et faire du butin.
Tulle avait dû son salut au courage et à la vigilance du chevalier de Lauthonnye, qui reçut à cette occasion les félicitations de Henri III *. Mais, malgré ses premiers succès, elle n'en était pas moins menacée par le vicomte de Turenne, qui bientôt, à la tête de dix mille hommes, réunis à ceux du comte de La Rochefoucauld, se présenta sous ses murs, et trouva les habitants d'autant plus intéressés à se défendre qu'ils devaient à la royauté de précieux privilèges *. Les protestants, conduits par Pierre Choupes et par Robert Thouvenas, pénétrèrent cependant jusque dans l'intérieur de la place, arrivèrent à l'entrée du faubourg de la Barrière, mirent le feu à la porte du couvent des Fran-