HENRI IV, ROI DE FRANCE ET VICOMTE DE LIMOGES
Dévouement des consuls de Limoges ; Gui de Lubersac persécuté par les ligueurs; lettre que Henri de Navarre lui adresse. — Mort de Henri HT.
— Entreprises de l'évèque de La Marthonie ; troubles à Limoges. — Les ligueurs maîtres de la Cité ; ils capitulent. — La place pillée par les gens du duc de Ventadour. — La noblesse pour Henri IV, qui écrit à Gui de Lubersac. — Note sur Louis de Pierre- Buffière. — Nouvelles intrigues de La Martbonie ; capitulation des ligueurs au château de Laurière. — Les ligueurs perdent Meilhars et d'autres places. — Le comte de Ventadour assiège le château de Ladignac. — Frayeur à Limoges à la nouvelle des succès de Louis de Pompadour à Béchadie. — Récit d'un miracle. — Le seigneur de Chamberet à Masseret. — Note sur Louis de Pierre-Buffière.
— Nouveaux succès du vicomte de Pompadour. — Le comte de Ventadour défait les ligueurs à Masseret. — "Le vicomte de Pompadour et les Rastignac à Saint-Yrieix. — Récit de Pierre de Jarrige sur le siège de Saint-Yrieix. — Note sur ce chroniqueur. — Le comte de Ventadour attaque Saint-Yrieix. — Les ligueurs au Dorât. — Les Rastignac menacent Limoges ; Chamberet occupe la tour de Bar. — L'autorité des consuls méconnue à Limoges. — Procession à Limoges, à Saint-Léonard, pour la conversion de Henri IV ; les ermites de Saint-Léonard et de Mont-Jauvv.
— Le catholicisme se relève : cérémonies religieuses. — Le collège de Limoges confié aux jésuites. — Troubles à Grandmont, dont le trésor est pillé. — Note sur cette abbaye et ses richesses dispersées. — Abjuration de Henri IV. — Les ligueurs menacent Usuel; ils se retirent. — Ils occupent le château de Gimel et Corrèze. — Corail se rend par capitulation à Bouchard d'Aubeterre. — Le Limousin ravagé par les Croquants; lettre de Henri IV à M. de Bourdeille. — Henri IV s'occupe de rétablir l'ordre : la prospérité renaît à Limoges. — Les jésuites à Limoges. — Troubles à l'occasion d'un sacrilège. — Élection de nouveaux consuls ; prétentions des habitants. — Note sur le chevallier de Noailles. — Révoltes au Dorât et à Limoges à l'occasion des impôts. — Lettre de Henri IV à cette occasion. — Le dernier jour de la commune bourgeoise de Limoges.
— Cérémonie à l'occasion d'un sacrilège. — Changement dans le mode d'élection des consuls. — Nouvelles intrigues du vicomte de Turenne et du vicomte de Pompadour. — Lettres de Henri IV à M. de la Force et à M. de Rosny. — Henri IV en Limousin, à Busserolles, à Bellac, à la Croix-du-Breuil. — Roissy occupe le château de Turenne.
Jusqu'au xvi e siècle les consuls de Limoges, honorés du titre de seigneurs, n'étaient investis de leurs fonctions
qu'au nom du peuple qui les avait élus : non-seulement ils étaient responsables de leur gestion, mais la solidarité de leurs actes pesait sur leurs successeurs, quand ils sortaient de charge. Alors même qu'ils faisaient quelquefois à grands frais de longs voyages pour défendre les droits de la commune, ils ne recevaient aucune indemnité, et, pour que leur autorité ne pût jamais être soupçonnée, ils ne devaient rien vendre pour les besoins de* leur administration, ni accepter de présents; de toutes les chartes communales du moyen âge, celle de Limoges est une des plus remarquables. Fidèles représentants des intérêts de leurs concitoyens, ils ne faillirent pas à leur devoir durant toute cette période de troubles : ils surent résister aux mauvaises passions des calvinistes, aussi bien qu'à celles des ligueurs. Dans les derniers jours de cette faction, qui cachait ses projets sous des semblants de religion, on les vit souvent intervenir pour protéger contre les officiers du roi les personnes à qui, sur le moindre soupçon, on demandait de faire profession de la religion catholique, apostolique et romaine, les menaçant dans le cas contraire de la saisie de leurs biens. Gui de Lubersac, qui servait alors dans l'armée du maréchal de Matignon, aussi dévoué à son roi qu'attaché de conviction à la foi de ses ancêtres, avait vu confisquer ses terres par le procureur du roi de Limoges, sous prétexte qu'il n'avait pas fait cette profession. En son absence et malgré l'opposition des consuls, des commissaires étaient venus prendre possession de son château et de ses propriétés. Sur les réclamations de sa famille, on l'assigna à comparaître dans six semaines devant l'évêque ou devant ses grands vicaires 1 . Cette intolérance de la faction des Guise mécontenta plusieurs gentilshommes qui passèrent
i. Informations faites par Martial de Gay, seigneur de Nexon, lieutenant général de la sénéchaussée du Limousin. (1586.)
du côté du Béarnais. Gui de Lubersac, blessé dans une de ces rencontres si fréquentes entre les catholiques et les protestants, était à peine rentré sur ses terres, que Henri de Navarre lui écrivit de venir à lui avec tous ceux qui voudraient le suivre 1 , et dès lors il prit une glorieuse part à tous les événements de la guerre 2 .
Les événements se précipitaient, les passions étaient à leur paroxysme; on se demandait comment devait finir ce long drame qui tenait depuis si longtemps la nation en éveil, lorsqu'on apprit que le poignard d'un fanatique venait d'envoyer dans la tombe le dernier des Valois, qui avait expiré entre les bras du roi de Navarre, en le déclarant son héritier, et en l'exhortant à rentrer dans le sein de l'Église (1 er août 1589). A ces conditions on avait rendu la paix au pays, mais les droits de succession au trône étaient mis en question par les ligueurs, qui, d'abord défenseurs convaincus du catholicisme, n'étaient plus que des factieux en révolte contre les lois et les traditions, livrant la France à l'étranger. La Ligue et les Seize s'insurgèrent contre Henri IV. A Limoges, après un service célébré à Saint-Martial en mémoire de Henri ni, l'évôque Henri de La Marthonie se détacha du parti des consuls, se mit à la tête de cette
1. Voici cette lettre : « M. de Lubersac, j'ai entendu par Boysse des non* vêles de votre blessure, qui m'est en extreyme deuil. Dans ces nécessités, un bras, comme le vostre, n'est de trop dans la balance du bon droict. Hâtez donc de l'y venir mettre et de m'envoïer le plus de vos bons parents que vous pourrez. D'Ambrugeac m'est venu joindre avecq tous les siens, chasteaux en crouppe, s'il eust pu. Je m'assure que vous ne serez pas des derniers à vous mettre de la partie. 11 n'y manquera pas d'honneur à acquéryr, et je says vostre façon de besogner une telle afère. Adieu donq et ne tardez; voyez l'eure de fère merveylles. » (Berger de Xivrey : Lettres missives de Henri IV, t. II, p. 287.)
2. Il est probable, d'après une lettre de Henri IV à M. de Chanaleilles, que Gui de Lubersac s'empara de quelque position dans le Limousin : « J'ai esté très-ayse d'entendre par le sieur de Lubersac la bonne assistance que vous luy avez faicte dans son entreprinse... » (Lettres de Henri IV, t. II, p. 284.)
faction, entraîna une partie des habitants avec le juge et consul Petiot â , Pierre de Laroche , vice-sénéchal et capitaine, Fhôtelier du Cheval-Blanc et le capitaine Delauze, et fit occuper plusieurs postes de la ville (15 octobre). Les troubles commencèrent, et avec eux l'anarchie. C'était à qui saurait se pourvoir contre les éventualités; chaque parti prétendait dominer. Catholiques, ligueurs et protestants semblaient s'être donné rendez-vous pour imposer leurs volontés, s'attribuer la garde des murailles et occuper les tours. Chaque parti travaillait au succès de sa cause, sans oser pourtant recourir encore à la force. On ne savait qui l'emporterait dans ce grand conflit où se heurtaient la politique et la religion. Au milieu de cette confusion générale, les protestants qui occupaient Saint-Michel coururent aux prisons et délivrèrent quelques-uns des leurs, prisonniers. D'un autre côté, les catholiques de la Cité, car c'était là principalement qu'étaient leurs forces, s'emparèrent de douze huguenots, qu'ils placèrent sous la garde de Pévêque, et qui furent détenus dans les caveaux de Saint- Étienne. Les quatre consuls Roland de Verthamont, ÉUenne Pinchaut, Pierre Marentin et Durand-Brusière, voulant mettre ces mômes prisonniers dans une des tours de la ville, pour qu'ils fussent plus en sûreté, accoururent sur la place revêtus des marques de leur dignité, et furent accueillis par des injures et des menaces pendant que Petiot et le capitaine Rouard arrivaient avec leurs partisans. Hors d'état de résister, les consuls battirent en retraite, entourés d'enne-
i. Ce fut le juge et consul Petiot qui fît dresser vers cette époque le plan de Limoges signé de Jehan Court, dit Vigier, peintre en émail, qui représente bien l'enceinte de la ville d'alors. On y voit les clochers de Saint- Martial, de Saint-Michel, de Saint-Pierre, le fort Saint-Martin avec son pont-levis, et trois vieux donjons sur le chemin qui conduisait à l'église de Saint-Martin. (Archives du département,) Je dus, dans le temps, la connaissance de ce document à mon bien regretté et savant ami Maurice Ardant.
mis, lorsque passant près de l'église Saint-Michel une arquebusade tua le consul Pinchaud, blessa Brugière et le capitaine Lombard: les autres cherchèrent un asile dans l'église Saint-Michel.
Les hommes de tous les partis couraient en armes dans les rues, dressaient des barricades et tendaient des chaînes. A la nouvelle de ce tumulte, le sieur de Saint-Vie, après avoir placé des soldats dans les tours, sur les murailles, et pris les ordres du gouverneur, court à la place des Bancs, où l'on en vient aux mains. Plusieurs protestants périssent dans cette mêlée. Les ligueurs se réunissent autour de leur fougueux évôque, se fortifient dans la Cité, et par ses ordres vont occuper l'église et le couvent des Carmes. La trahison leur vint en aide ; le capitaine Avril, que le gouneur avait chargé de garder l'église de Saint-Ëtienne au nom du roi, oubliant le serment de fidélité qu'il avait prêté, fit sortir de leurs maisons tous les ligueurs de la Cité, et courut rejoindre sur la place des Bancs les domestiques de Pévêque, qui, réunis à plusieurs ecclésiastiques, cherchaient à rallier des partisans. Cette petite armée, grossie de la garnison de Saint-Étienne, se jeta sur les maisons des bourgeois de la ville en les appelant huguenots et hérétiques, et fit plusieurs prisonniers, entre autres Pierre Cibot, savant théologien, prêtre sans reproche qui ne demandait qu'à vivre en paix. Une autre troupe de ligueurs, commandée par le vice-sénéchal Petiot et les capitaines Rouard et Delauze, précédés du prêtre Jérôme Blanchard, portant une grande croix et criant : Vive la croix et la liberté t se dirigeait vers le canton de la Boucherie, lorsqu'elle fut arrêtée dans la rue des Bancs par le président Martin. Après une rude mêlée dans laquelle le vice-sénéchal et son fils furent légèrement blessés, cette troupe se réfugia dans Saint- Michel. Le président Martin, aidé des forces du sieur de
Montignac, lieutenant du; comte de la Voulte, investit cette église et mit garnison toute la nuit dans les maisons voisines. Le gouverneur, de son côté, fit surveiller les cantons de Lancescot et de la Boucherie, dans la crainte que les ennemis n'occupassent la tour du Saint-Esprit et l'église Saint- Pierre. Le lundi, les ligueurs, serrés de près, demandèrent à capituler ; le vice-sénéchal se rendit chez le gouverneur, qui refusa d'accepter ses conditions. Le ligueur se retira, alla se cacher chez un ami ; ses compagnons en firent autant. Alors ce qui restait dans Saint-Michel sortit sans recevoir de mauvais traitements. Les plus compromis seulement furent arrêtés et exécutés sur la place où avait été tué le consul Pinchaud. D'autres, se voyant en même temps menacés par les partisans de la Ligue et par les troupes royales, abandonnèrent la ville, pendant qu'on pillait leurs maisons.
Les ligueurs n'en persistaient pas moins dans leurs projets, espérant profiter du désordre et s'emparer dç plusieurs positions avant que leurs adversaires eussent pris leurs dispositions. Le vicomte de Pompadour *, leur chef, qui commandait dans la Cité, assisté de La Capelle-Biron, des Rastignac, de La Bastide, de Boffran et de plusieurs autres gentilshommes, se saisit du couvent des dominicains et du faubourg de la Boucherie. Mais à peine avait-il fait élever une barricade qu'elle fut attaquée et emportée par les bourgeois. Les vaincus, obligés de rentrer dans la Cité, mirent le feu au faubourg, où quatorze maisons furent brûlées. Alors les catholiques, indignés, obéissant aux ordres du gouverneur, établirent une pièce du canon sur le rempart pour tirer sur la maison de l'évêque, fortement occupée, pour en déloger les ligueurs qui s'y réunissaient. Cependant l'évêque et le vicomte de Pompadour, apprenant
i. Jean de Pompadour, fils aîné de Geoffroi et de Suzanne des Cars.
que le duc d'Épernon arrivait au secours du gouverneur et des consuls, quittèrent la Cité, laissant le commandement à La Gapelle-Biron, qui éleva des barricades sur plusieurs points* Le duc d'Épernon arriva à dix heures du soir avec einq cents chevaux et deux mille arquebusiers. Les ligueurs ainsi menacés abandonnèrent la position prise au pont Saint-Martial , pendant que leur nouveau chef était aussi forcé de chercher une retraite dans l'église de Saint-Étiennc. On escarmoucha toute la nuit; à la pointe du jour, la Capelle-Biron se décida à capituler et eut une entrevue avec le duc d'Épernon dans une maison proche de l'église; comme les négociations traînaient en longueur, on se disposait à recommencer le feu, et déjà on roulait une pièce de canon contre l'église, lorsque les ligueurs acceptèrent une capitulation.
Le lendemain (22 octobre J589), La Capelle-Biron et les siens sortirent de la place ; mais tous ceux qui étaient reconnus pour être des habitants de la ville, de la Cité, ou des faubourgs, furent retenus et mis à rançon par les gens du duc d'Épernon. Le comte de Ventadour, après s'être entendu avec les consuls, établit un poste dans la cathédrale. On pouvait croire que dès lors les divisions- allaient cesser. Le duc et les seigneurs de son parti assistèrent à un Te Deum, pour rendre grâces à Dieu de leur victoire. Mais leurs gens firent ce qu'auraient fait les ligueurs ; ils pillèrent la Cité, ne respectèrent que l'abbaye de la Règle. Les habitants de la ville achetaient aux soldats les meubles de ceux qui s'étaient enfuis de la Cité et qui n'osaient pas reparaître, dans la crainte d'être mis à mort ou retenus prisonniers. Les soldats du gouverneur s'emparaient de la partie du butin que ceux du duc ne trouvaient pas à vendre et ne pouvaient emporter. La demeure de l'évêque fut ruinée, les meubles, entassés par les habitants de la Cité dans l'église
de Saint-Étienne, furent pillés et vendus. Les saintes filles de la Règle, s'attendant à être violentées par la soldatesque, étaient sorties de leur couvent pour se réfugier dans la ville, où, fidèles à leurs habitudes religieuses, on les voyait tous les jours pleurer leur malheur et prier dans la chapelle de la Courtine, voisine de Saint-Martial. Les chanoines de Saint-Étienne ne purent ^Paire leurs cérémonies que dans l'église de Saint-Pierre-du-Queyroix.
Le calme reparut à Limoges. La Ligue, puissant moyen de défense pour la religion outragée, pour la royauté méconnue, après la mort de Henri III, ne représentait plus que la démagogie et ne pouvait appeler à elle que les ambitieux pour qui les troubles civils sont des occasions de fortune. La France, fatiguée, déchirée, ruinée, comprit que pour elle il n'y avait d'avenir qu'avec la monarchie légitime, traditionnelle, représentée par le roi de Navarre, que nous appellerons désormais Henri IV. Mais les passions politiques ne se calment pas en un jour, et ne désarment que lorsque enfin le droit s'impose à la force. La guerre continua; la plupart des gentilshommes du Limousin se rangèrent sous la bannière du Béarnais, accompagnèrent Gui de Lubersac au siège de Chartres , d'où Henri IV écrivait : « Nous avons de quoy chanter plus hault qu'eux; c'est de quoy tirer près de troys myl coups de canon, que M. de Lubersac a ramené de Normandye, soubz l'escorte de sa compagnie, non sans s'alléger du poids en route. Ce ne sera besoyn de toute cette musique pour leur ouvrir l'oreylle ! . »
Quoique les ligueurs eussent eu le dessous à Limoges, l'évêque de La Marthonie n'en continuait pas moins ses intrigues, donnait le mot d'ordre aux siens, qui se fortifiaient
i. Lettres de Henri IV, U III. Celle-ci, adressée à M. de Briquemont, est datée du camp de Chartres, le 9 février 1590.
sur plusieurs points de la vicomté (1590). Ils occupaient Meilhars, Eymoutiers, Masseret, Saint-Germain et le château de Laurière, où ils retenaient prisonnier le capitaine Beaupré, chef calviniste, et Châteauponsac, où ils étaient parvenus à rentrer. Le gouverneur de Limoges se décida à les attaquer; après avoir confié la garde de Saint-Étienne ou de la Cité à un nommé Thomas Papon, bien connu par son courage, celle de la ville au capitaine Romand, il se mit en campagne. Dans les rangs de sa petite armée, on distinguait surtout Charles de Pierre-Bufière *, vicomte de Châteauneuf et de Comborn, La Coste-Mézières, de Beaumont et le capitaine Raymond, de Limoges, qui commandait les soldats fournis par les consuls. Le château de Laurière, vivement attaqué, fut obligé de capituler 2 . Quelques jours après, les mêmes chefs, aidés du régiment de Frugelon et des gens d'armes fournis aussi par les consuls, entrèrent par la brèche dans le château de Croz, le jour du jeudi saint. De Rastignac, qui occupait Saint-Yrieix, en sortit moyennant une rançon de quatre mille livres (3 février 1590), après avoir pillé quelques maisons.
Mais les ligueurs chassés d'une position en occupaient bientôt une autre. Les partisans de Henri IV en faisaient autant, de sorte que les châteaux du pays avaient presque toujours une garnison de l'un ou de l'autre parti. Le président Martin, choisi à Limoges pour tenir la campagne, chassa d'abord du village de Groy quelques ligueurs dispersés; puis, aidé du sieur de Rochefort, il se présenta devant Meilhars. La garnison refusait de se rendre, lorsqu'un renfort, conduit par le capitaine Buy, arriva avec
1. Le château de la Coste-Mézières, sur un promontoire dont un étang baigne le pied, fut bâti par le seigneur dont il est ici question.
2. Il ne reste du château de Laurière que quelques débris. D'abord détruit par les Anglais au xiv t siècle, il fut rebâti au xvi« par un évêque du nom de Pompadour.
deux voitures chargées de cuirasses, de mousquets et d'une pipe de vin. Les assiégés, prenant tout cet attirail pour une nombreuse artillerie, rendirent le château, qui fut aussitôt incendié. Les ligueurs perdirent encore, la même année, la ville d'Eymoutiers, les positions de Saint-Germain et de Masseret (1590). En vain trois jeunes audacieux de leur parti se firent renfermer dans Beynac, dont ils se rendirent maîtres; les paysans des environs les y assiégèrent, s'emparèrent de leurs personnes et les conduisirent eux-mêmes en triomphe à Limoges, où les consuls les emprisonnèrent dans la tour nommée des Dégets* . . . i .
La nouvelle de ces succès était accueillie à Limoges avec la plus grande joie; mais on y était toujours en défiance contre tous ceux qu'on soupçonnait de connivence avec les ligueurs, et on les chassait de la ville* Le président Martin se faisait surtout remarquer par son activité et son courage, courant partout où il savait qu'iL y avait dès ènnemis à combattre. A la tête du régiment de Saint-Léger et de plusieurs bourgeois, il vint à Saint-Paul sommer le sieur de Veyrine de rendre le château d'Aigueperse *, y entra par force et le détruisit. < " ; .1 4
En même temps, le comte de Ventadour, emmenant avec lui une pièce de canon appelée la Marseille, et les régiments de la Roudarie, de Dussâc, venait camper devant le château de Ladignac. Le sieur de La Gousse, qui y commandait, fit brûler les maisons voisines pour empêcher le siège ; mais les assiégeants, après que leur canon eut percé les murailles, montèrent à l'assaut. Les assiégés, après deux heures de résistance, mirent le feu à un monceau de bois, et, à la faveur de l'incendie, se réfugièrent dans une église. Le
1. François d'Àigueperse du Repaire, gouverneur du château d'Angoulème, est cité comme un des hommes illustres du Limousin au commencement du xvii* siècle. (Mss, de Nadaud.) > . > . ■>■'
canon y «ayant .ouvert une brèche, ils se rendirent enfin à discrétion.JJixjoû sept furent pendus, et leur chef, envoyé à Limoges, y fut décapité.
.Quelques jours après, les ligueurs prirent leur revanche. Le vicomte Louis de Pompadour *, l'audacieux chef de la JLigue en Limousin, rencontra près de Béchadie les troupes royales qui venaient d'occuper Ladignac^ les attaqua vivement,, leur tua beaucoup de monde et leur enleva le canon nommé la Marsalle, qu'il conduisit en triomphe dans son château de Pompadour *. La nouvelle de ce revers causa à Limoges une grande émotion. Lés habitants, craignant d'être attaqués, envoyèrent à la hâte des renforts au gouverneur, et abattirent les murailles de la Cité, depuis l'église de Saint-Maurice jusqu'au portail des V in i ères. Les •prêtres abandonnèrent! les églises; les religieuses de Notre- Dame*de-la-Règid, à peine rentrées dans teur couvent après les précédents événements, en sortirent de nouveau, les unes se réfugiant dans leurs familles, les autres demandant l'hospitalité à quelque* amis, toutes pleurant sur les malheurs de l'époque, racontant dans la naïveté de leur foi, comme autant de manifestations de la colère divine, les châtiments infligés à ceux qui enlevaient les riches ornements des églises abandonnées 3 . »
«\,On se demandait comment Unirait bette période de ruines et de sang; quand la Providence daignerait venir . ... ■ '.> ■»•• . ù* « -i •
- 1. Louis, vicomte de Pompadouiy baron de Treignac, chevalier do l'ordre du roi, tUs de Geoflroi et de Suzanne des Gars. «,
2. Cette pièce de canon portait cette iuscription gravée : Inania pello. Plus tard, Louis XI» remprunta' avec d'autres à la ville jkmr le siège de la Rochelle. i£lle ne fut jamais rendue.
3. On racontait à Limoges qu'un domestique de François de Neuville, abbé de Grandmont, envoyé à Limoges par son maître, y avait vendu deui images d'or de la Vierge enlevées du trésor de i'abbaye; que de9 ciseaux, qu'il • portait dans sa poche, s'étaient ouverts miraculeusement et lui avaient percé le ventre. (Chron. de Grandmont.) «■•*• s*/ • • ' .
au secours de cette génération, qui ne savait les douleurs . »du moyen âge que comme des légendes. Tant de grands personnages s'étaient compromis dans les derniers événements, que plusieurs, moins dans l'espoir du succès que par esprit de vengeance, continuaient la lutte ; quelquesuns pour faire acheter leur soumission. La guerre semblait ne devoir pas finir de longtemps. Le seigneur de Chamberet, après avoir chassé du château de Saint-Martin, près de Treignac, le lieutenant Lapouge, qui commandait le régiment de Puymaud, s'était replié sur Masseré, ignorant que les ligueurs s'en étaient emparés. Il y trouva le vicomte de Ventadour, qui venait de chasser les ennemis de cette position, mais qui, atteint d'un coup de feu à la cuisse, était forcé de rentrer à Limoges pour faire soigner sa blessure, laissant le commandement à M. de Beaumont. Le vicomte de Pompadour, instruit que les siens étaient sortis de Masseret, accourut à la hâte, rallia les fugitifs et assiégea à son tour le château. A cette . nouvelle, Charles de Pierre-Buffière, seigneur de Ghamberet, qui se trouvait alors à Limoges, en partit à la pointe du jour pour secou- . rir son frère. C'était d'ailleurs pour lui une occasion favorable de se trouver en face du vicomte, ennemi particulier de sa famille K Après s'être introduit, à l'insu de l'ennemi, dans l'église de Neuvic, d'où les siens, placés dans le clocher, observaient les alentours, il informa les assiégés de
1. Louis de Pierre-Buffière, baron de Ghamberet, 111s de François de Pierre-Buffière, vicomte de Comborn, baron de Chàteauneuf, de Treignac, et de Jeanne Chabot, était lieutenant du gouverneur du Limousin en 1565, lorsqu'il fut tué en duel par son cousin le vicomte de Pompadour. « C'était, dit de Thou, un jeune gentilhomme qui avait toutes les qualités du corps et de l'esprit, qui joignait à beaucoup de courage et de politesse beaucoup d'esprit. » La haine entre les deux familles datait du mariage de deux seigneurs do ce nom avec les deux dernières héritières de la puissante et riche maison de Comborn. (Nàdàud : Diction, de la noblesse du Limousin, manuscrit au séminaire de Limoges.) ; mJ
son arrivée. Des deux côtés opposés eut lieu une sortie qui mit les assiégeants entre deux feux. Cependant la victoire resta aux ligueurs. De Beaumont, atteint d'un coup d'arquebuse et mis hors de combat, se replia avec les siens sur Châteauneuf, se fit porter dans le château pour y faire panser sa blessure, pendant que son frère, évitant les ennemis, fuyait à travers champs, à la faveur de la nuit, du côté de Limoges ».
Le vicomte de Ventadour, guéri de sa blessure, se fit un point d'honneur de se rendre maître d'un poste où ils avaient si malheureusement échoué. 11 revint l'attaquer (1 er janvier 1591), et occupa d'abord le faubourg. Le lendemain, il entra par escalade dans la place, chassant devant lui les ligueurs, qui se réfugièrent dans une tour située sur le penchant de la colline, où ils furent encore poursuivis. Les soldats victorieux, entrés par la brèche, les tuèrent tous, excepté trois qui demandaient grâce. Le gouverneur, après sa victoire, rentra à Limoges et fit chanter un Te Deum dans toutes les églises. Si les habitants eurent des cris de joie, il n'en fut pas tout à fait de même au dehors. Les vainqueurs avaient pillé Masseré et toutes les paroisses par lesquelles ils étaient passés, et dont les habitants effrayés à leur approche allaient se cacher dans les bois *.
Les partisans de Henri IV éprouvèrent à leur tour des revers. Les ligueurs recommencèrent à tenir campagne, sortant secrètement de leurs positions pour en surprendre
1. Il n'existe plus que de rares vestiges du château de Château neuf, qui avait soutenu un siège contre les Anglais au xiv e siècle et qui, au XV e , était passé dans la famille de Pierre-Buffière, qui en fit hommage aux vicomtes de Limoges de la dynastie de Bretagne. (Arch. de Pau.) ^
2. On distinguait encore, il y a peu de temps, quelques vestiges du château de Masseré, élevé sur remplacement d'un camp romain, d'où l'on apercevait à l'horizon les tours de Châlusset, les flèohes des clochers de Limoges, les cimes des monts d'Auvergne et l'ondulation des collines d'Uzercbe.
d'autres. Les Rastignac, qui avaient abandonné Saint-Yrieix, s'emparèrent de Courbefy 1 ; le vicomte de la Guierche, de Magnac, qu'il avait attaqué avec huit cents arquebusiers et trois canons. Le plus entreprenant des chefs de la Ligue était toujours le vicomte de Pompadour, ennemi implacable des protestants. Il confia la garde de son château et de sa famille au comte des Gars, un de ses plus proches parents, et vint, à la tête de toutes ses forces, assiéger Saint-Yrieix, occupé alors par le seigneur de Chamberet. Sous ses ordres marchaient de Montpezat *, de Saint-Chamans 3 , les régiments et les compagnies de Montréal, de Pouget 4 , de Peyrot 5 et d'autres gentilshommes. Ce siège fut un des principaux événements de cette année (1591). Le continuateur du journal de Pierre Jarrige en raconte ainsi les divers incidents : « La première batterie fust dressée dans le jardin à Jehan Rouchaud, près de mon jardin de Dalon, où fut posé le gros canon et la couleuvrine, d'où ils battoient depuis la maison de Louys Personne jusques à ma tour, prenant toute la maison et galerie de Pierre Saivanet, pâlissier de la présente ville. Ils commencèrent le jeudi au soir (14 mars), et tout le vendredy quinze. Le premier coup qui fust tiré frappa en haut de ma maison et au grenier bas d'icelle, et ayant percé la muraille, vint percer la butte de la cheminée; toutes foys ayant faict le trou, ne pust passer dans ycelluy, et tomba dans ledict grenier
1. Jean Chapt de Rastignac, fils aîné d'Adrien et de Jeanne de Hautefort, fut l'un des principaux chefs de la Ligue en Limousin.
2. Melchior de Lettes-des-Prez, seigneur de Montpezat et du Fou, gouverneur et sénéchal du Poitou, fils d'Antoine, maréchal de France, et de Liette du Fou.
3. Antoine de Saint-Chamans, seigneur du Pescher, fils de Hélie et de Jeanne de Hautefort.
4. Antoine du Pouget, seigneur de Nadaillac, marié à Catherine Chapt de Rastignac.
5. Peyrot Chapt de Rastignac, second fils d'Adrien et de Jeanne de Hautefort, seigneur de Laxion, SainWory et autres lieux.
mesme, et cz deux jours fust tiré de sept à huict vingt coups de canon. Durant aussi lesdicts jours, ils fisrent une autre batterie à la maison de Parthenie avec la pièce de Limoges qui n'y flst rien. Ils l'avoient mise dans une petite grange appartenant à Marie Garreau, veuve à feu maistre Martial de Lafon, qui estoit joignant la maison des hoirs de feu M' Hélie Garreau, notaire de la présente ville. »
a Le dix-neuf dudict mois, ils remuèrent les pièces dans la maison et jardin de M e Antoine Rouchaud, près le portail de chez Cédor, et pour les faire passer rompirent le bas de la maison. Ils battirent tout ce jour si furieusement, que la bresche étoit suffisante pour venir à l'assaut, comme de faict ils y vinrent; mais, grâce à Dieu, ils fusrent bravement repoussés avec grande perte des leurs. De nostre côté y mourust ce soir, durant ledict assaut, Pardoulx Sauve, à qui un boulet d'une des grosses pièces emporta la teste. Il y fust tué aussi un gentilhomme italien, nommé le sieur César, escuyer de M. de Chamberet, lequel sieur de Chamberet de sa grâce se vint jeter dès le jeudy de bon matin, quatorze dudict mois, accompagné d'une centaine de soldats, une partie desquels estoit des gardes du sieur comte de la Voulte, nostre gouverneur, avec leur cappitaine, appelé le cappitaine Vincent de Tulle. Il y avoit aussi en la compagnie du sieur de Chamberet, de ceux de Treignac, entres lesquels il y avoit un nommé le cappitaine Bernard... Plus fut tué durant ledict assaut, François Deladoire, frère de Noël, dit Leblanc, et un nommé Michaud Blanchard, orfesvre de Limoges; ledict assaut fut baillé ledict jour, entre quatre à cinq heures après midy. Le lundy empres, ils remuèrent les trois pièces et les mirent dans la grange
1. Fief appartenant à la famille de Gentils, situé où est actuellement l'hospice de Saint- Yrieix.
de Monsieur de Lan gale rie *, située près l'église Saint- Pierre de la Nouailhe, hors les murs, et de là ils battirent le portail de la viHe, où fust tiré cent moins deux ou trois coups de canon sans faire autre chose que rompre un coin de la porte; ils pensoient abattre ladicte porte pour nous empescher de sortir, pour secourir la maison de Parthenie, qui estoit aussi tenue par nous. La batterie fust faicte le vingt-six dudict mois, et voyant qu'ils n'y faisoient rien, ils remuèrent le vingt-sept dudict mois les pièces, et mirent le gros canon dans ladicte maison des hoirs dudict feu M e Hélie Garreau, et pour ce faire rompirent le chapial au droict de la cheminée et remirent dans ladicte grange de ladicte Marie Garreau, joignant ladicte maison, la pièce de Limoges; la couleuvrine se rompis t. Et de là ils battirent durant les vingt-huict et vingt-neuf ladicte maison de Parthenie, de façon qu'ils rompirent le chapial, ensemble un autre qui estoit par derrière d'yceliuy, et la muraille de la basse-cour jusques à terre, et deux ou trois fois s'ellorcèrent de venir à l'assaut; mais ils furent toujours repoussés vivement et y perdirent plusieurs de leurs gens. Et voyant qu'ils ne pouvoient rien faire, le trente dudict mois ils menèrent les pièces à la et de là, le dernier dudict
mois, jour de dimanche, de bon matin, ledict sieur de Pompadour leva le siège, bien honteux de n'avoir pu rien faire; mais :
Ce que l'homme propose en son entendement L'Éternel le dispose en soit tout aultrement.
«Il avoit esté délibéré, estant stimulé et sollicité par les traîtres de leur patrie susnommés, en la prise d'icelle par
1. Yrieii de Gentils, seigneur de Langalerie, fils de Jacques et de Marguerite de Salignac, fut gouverneur de Cognac : il posséda par sa femme, Anne Giraud, la seigneurie de la Mothe-Charente, en Angoumois.
le sieur de Rastignac; y estoit aussi audict siège et contre la pauvre ville, oultre les susnommés, ledict sieur de Lafon , lieutenant de ladicte ville. Accusé aussi de la trahison François Mazeau, fils de M e Yrieix Mazeau, chantre de ladicte ville, Yrieix Lavaud, Pierre Gandinet, Noël Gandinet, Louys Personne et beaucoup d'autres portant les armes *. »
Le vicomte de Ventadour, d'accord avec M. de Turcant, intendant de la généralité, pour secourir la ville assiégée, avait fait appel à tous ceux qui tenaient au parti de Henri IV. Alors accoururent les seigneurs de Rilhac-Lastours, de La Goste-Mézières, de Beaupré, de La Tour s , de Landau, de La Mothe-Saint-Cioud, de Sédières 3 , de Noailles 4 , le comte de La Rochefoucauld, les chevaliers de Rochefort, de Frédaigue, en tout environ cent vingt rejetons de l'ancienne noblesse, armés de toutes pièces, disposant d'environ quinze cents hommes. Ce renfort, arrivé à trois heures après midi, sans prendre aucun repos, attaqua les ligueurs avec d'autant plus de fureur qu'on venait d'apprendre que ceuxci avaient mis à mort le seigneur de Saint-Chamans, fait prisonnier au moment où il tentait de sortir de la place, quoiqu'il offrît une rançon. Les royalistes, malgré tous
1. Pierre de Jarrige, auteur du précieux journal que nous avons déjà cité, mourut en 1574 : son fils, Pardoux de Jarrige, continua ce journal; mais comme il n'avait que treize ans à la mort de son père, il est probable que ce ne fut que longtemps après qu'il annota les événements; aussi cette continuation est-elle incomplète; comme il la termine par le récit du siège de Saint- Yrieix, il est probable qu'il n'eut pas le temps de faire connaître ce qui concerne l'entreprise du vicomte de Ventadour que nous rapportons ici. 11 ne mourut cependant qu'en 1656.
2. Galliot de la Tour, seigneur de Liraeuil. Il appartenait à l'illustre maison de la Tour, et fit son héritier le vicomte de Turenne, son cousin.
3. Pierre de Sédières, fils de Dominique et d'Anne de Pierre-Buffière, marié le 17 mai 1571 à Marthe de Noailles, fille d'Antoine et de Jeanne de Gontaut.
4. Henri de Noailles, seigneur d'Aven, Chambres et Malemort, gentilhomme de la chambre du roi, en 1583, fut nommé comte d'Aven en 1592. 11 était fils d'Antoine de Noailles, gouverneur de Bordeaux, et de Jeanne de Gontaut. . .
leurs efforts, ne pouvant percer les lignes ennemies, se retirèrent dans un faubourg et s'y retranchèrent. Le vicomte de Pompadour, profitant de cette retraite, détacha une partie de sa cavalerie, en ayant soin de mettre en croupe un fantassin derrière chaque cavalier, et la fit passer secrètement derrière les maisons du faubourg, près d'un moulin, où les fantassins déposés à terre se mirent en embuscade, pendant que la troupe à cheval se rangeait en bataille sur deux rangs, de chaque côté du chemin, afin de masquer ceux qui étaient derrière elle. Le comte de La Rochefoucauld, qui arrivait pour débusquer cette cavalerie, la croyant isolée, s'élança sur elle par un mouvement rapide. Celle-ci, feignant d'éviter le combat, se replia sur l'infanterie. Alors l'agresseur, apercevant l'embuscade, cria aux siens qui descendaient le ravin, de regagner la hauteur. Mais ceux-ci, n'entendant pas son commandement, tombèrent dans le piège, furent mis en déroute, et causèrent parmi les autres détachements un si grand désordre, qu'il fut impossible aux chefs de reformer leurs lignes de bataille. Le seigneur de Chamberet, accouru pour les soutenir, renversa quelques barricades, mais ne put rallier les fuyards, qui, poursuivis par Montpezat, périrent en assez grand nombre. On trouva parmi les morts le comte de La Rochefoucauld, La Coste-Mézières, La Mothe-Saint-Cloud, de Frédaigue et de Progi (20 mars). Malgré ce succès, le vicomte de Pompadour, après de nouvelles tentatives inutiles contre la ville, abandonna le siège et se retira sur ses terres.
Un mois après, les ligueurs, conduits par le sieur de La Guierche, au nombre de plus de mille hommes d'infanterie et de cavalerie, mirent le siège devant la ville du Dorât, et furent repoussés par les habitants, qui, pour récompense de leur courage et de leur fidélité, obtinrent de Henri IV que
désormais les clefs de la ville demeureraient en la garde des consuls *. La Guierche, après cet échec, croyant profiter du moment où les habitants de Saint- Yrieix assistaient à une procession générale en action de grâces de leur délivrance* chercha encore à surprendre le château- Ghamberet, averti de ce projet, arriva aussitôt au secours de la ville, qui avait eu le temps de fermer ses portes, et tua à l'ennemi deux cents hommes.
Pour les deux partis, il ne s'agissait plus de catholicisme, de liberté de conscience. Le débat était tout politique. Aussi la religion ne voyait plus la foule accourir à la solennité de ses fêtes. Celles de Saint-Martial n'attiraient pas, comme autrefois, les populations, qui ne venaient à Limoges que pour vendre les produits de leurs champs ou pour acheter ceux de la ville. Le clergé, pour combattre cette préoccupation des intérêts matériels, ne voyant plus que de rares offrandes déposées sur le tombeau de son apôtre, cherchait à ranimer les sentiments religieux en interprétant tous les malheurs publics comme autant de punitions du Ciel 2 .
1. Cette concession n'est en quelque sorte que la reconnaissance d'un droit beaucoup plus ancien que nous trouvons dans les coutumes approuvées et confirmées par les rois d'Angleterre en leur qualité de ducs d'Aquitaine, et dont voici le texte roman pour le cas spécifié : a Que li Cossols en nom de lor et de la dicha communitat, tenen en possedissen... Los murs, las portas, la claus, portiers, tortz, fortalezas...; et ils bi pozen gardas dejorn et de nuech... » (Voir à la lin les Coutumes de Limoges.)
2. On peut juger de l'état impressionnable des esprits par ce passage des chroniques manuscrites : « On avait posé des corps de garde aux chemins d'Aixe et de Saint-Junien : sur le chaud du jour, les soldats, s' égayant sur l'herbe, tirèrent leurs épées avec des cris et des risées. Le peuple, craignant que ce ne fussent des ligués (ligueurs), prit la fuite. Ceux qui gardaient la tour des Arènes, voyant cette émeute, lâchèrent en l'air quelques pièces de calibre, et donnèrent l'alarme par la ville. Ceux qui étaient à la foire couraient avec vitesse vers la porte de Montmaillé, laquelle seule était ouverte en ce jour, pour se sauver. Et dans l'enfoncement du chemin joignant le cimetière, il y eut si grande presse de gros bétail, tombant les uns sur les autres, qu'il en fut étouffé cent ou six vingt bêtes, et plusieurs hommes et
Les chefs des ligueurs, qui avaient à satisfaire des haines personnelles, les soldats qui les suivaient, avides de meurtres et de pillage, continuaient de tenir la campagne, ne tenant aucun compte de la bataille d'Ivry, gagnée par Henri IV sur Mayenne, au cri généreux» de : a Compagnons, sauvez les Français! » ni de la modération de ce prince qui nourrissait ses sujets affamés de Paris. A un roi légitime, depuis la mort du cardinal de Bourbon, ils préféraient encore Philippe II et les Seize. Les Rastignac, irrités de la mort de leur frère décapité à Limoges, s'avancèrent jusqu'à Saint-Gérard, et campèrent devant le couvent des Carmes, où ils firent trois prisonniers qu'ils conduisirent dans la tour de Bar. Cette tentative ne leur réussit pas. Dans le môme temps, le capitaine Laforêt, qui commandait dans Saint-Yrieix, apprenant qu'ils étaient sortis de Corberfy pour se porter sur d'autres points, ne laissant dans le fort que quelques-uns des leurs, s'y présenta à l'improviste, brisa la porte avec un pétard, et s'établit dans la place. Chamberet, récemment nommé gouverneur de la province, apprenant le succès de ce coup de main, dirigea ses forces d'un autre côté, vint attaquer la tour de Bar, que le sergent La Plante, bourgeois de Limoges, rendit par capitulation *,
La réforme, qui, comme toutes les révolutions violentes, troublait pour longtemps l'ordre social, n'était point un événement purement accidentel. Depuis surtout le xn e siècle ses tendances réformatrices s'étaient développées; du Midi, où fut scn berceau, elle était montée vers le Nord réveiller les esprits inquiets de Luther, de Zwingle et de Calvin :
femmes oppressés dans la foule. Ce châtiment ayant fait ouvrir les yeux à «eux de la ville, ils transférèrent cette foire au lendemain de Saint-Martial. »
1. La tour de Bar, paroisse de Saint-Martin de Jussac, Morterolles, et le Palais, près Limoges, servirent de prison aux habitants de Limoges, arrêtés par les Anglais, lors de la prise de la Cité.
hardie et entreprenante, elle s'était facilement introduite, non pas seulement dans les rangs du peuple, mais parmi les représentants les plus élevés de Tordre social. La politique l'accepta; la liberté Tappela sa sœur. Aussi, depuis moins d'un demi-siècle, s'apercevait-on que le vieux monde croulait, que la démocratie n'obéissait plus aux chefs qu'elle s'était donnés ou qu'elle avait subis au moyen âge. A Limoges, ce changement était manifeste; les consuls, ces fiers représentants de la liberté légale, qui avaient lutté pendant des siècles pour le maintien des privilèges de la commune, n'avaient plus la même autorité qu'autrefois : elle s'était usée dans les commotions civiles. La masse des habitants ne voulait plus voir en eux que ses délégués. Le peuple, témoin et trop souvent victime de l'ambition des chefs protestants et de ceux de la Ligue, réclamait sa part dans l'administration de la chose publique. Sur la fin de Tannée 1591, à Limoges, une multitude d'ouvriers, de gens de peine, de petits propriétaires ou marchands, s'assemblèrent devant la maison de ville, demandant qu'on nommât des consuls qui ne fussent ni huguenots ni ligueurs. Gomme ils paraissaient décidés à user de violence, on ferma les portes, dont ils continuèrent de secouer les verrous, ce qui les fit appeler les Vérouillats. L'intendant de la généralité et les consuls, menacés d'être violentés, sortirent secrètement du consulat par une petite rue qui conduisait aux rues Montant-Manigne et Cruche-d'Or, et, reparaissant avec quelques forces aux deux bouts de la rue du côté des Bancs à la halle de la Boucherie, surprirént cette foule désarmée, qui prit la fuite. Les plus violents furent arrêtés et exilés *. A Saint-Léonard se manifestèrent les mêmes prétentions : on ne voulut ouvrir les portes au comte de Ventadour qu'à