S60 . HISTOIRE DES VICOMTES
voir passer les troupes de la ville, faisant jugement de la valeur d'un chascun, selon leur port et desmarche, disant par foys, qu'ils avoyent tous façon de bons soldats. Ceste infanterie passée, se monstrèrent cinquante jeunes hommes de dix-huict à vingt ans, enfants des principales maisons de la ville, conduicts par leur capitaine et guidon, superbement habilhés, et d'une mesme parure, ayant tous les manteaux d'escarlalte, couverts de clincants et doublés de veloux à plein onds, avec chascun deux laquais, parés de leurs livrées ; et, outre la gentilhesse de leurs accoustrements, dont la valeur estoit grande, n'y avoit un seul qui ne fust monté sur un cheval d'Hespaigne, ou d'autrfe cheval de grande valeur, caperassonné, le chanfrain fourni de pennaches, ayant au devant d'eux une bande de trompettes et clairons, qui fanfaroyent continuellement, et sembloyent doubler le courage et des cavaliers et de leurs coursiers. Le roy print plaisir de les voir voltiger dans ceste belle plaine qui venoit se joindre au théâtre, sur lequel le sieur de Compreignac, ayant faict une humble inclination aux pieds de Sa Majesté, luy harangua pour toute sa troupe en ceste sorte 1 :
« Sire, Vostre Magesté arrivant en ceste province, et avec elle tout bonheur et prospérité, comme un astre bening, porte avec soy des favorables influences. Ceste jeunesse unie et assemblée en corps et en courage, vous vient dévotieusement offrir la volonté qu'elle ha de vous honorer et servir ; bien que l'efFect ne puisse aucunement approcher du mérite du plus grand, plus victorieux et plus puissant monarque de la terre, néantmoins Vostre Magesté
i. Pierre Benoit, connu surtout sous le pseudonyme de Maldenat, était seigneur de Compraignac. Il écrivit une réfutation de la Table chronologique de Collin. On ne voit aujourd'hui de l'ancien château de Compreignac que quelques ruines.
recevra en gré, puisque nous ne cherchons autre heur en ce monde qu'en vostre service, ny d'honneur qu'en nostre obéyssance, que nous nous prosternions à vos pieds, et y rendions l'hommage deu à nostre prince naturel et souverain, vous consacrans nos vies, nos fortunes, nos volontés, pour demeurer à jamais vos très-humbles, trèsobeyssants et fidelles serviteurs et subjects. »
a Sa Magesté vit de bon œilh le généreux maintien de ceste brave jeunesse, et s'enquit du nom des maisons et familles de la pluspart, et de leur qualité, disant à ceux qui estoyent près de sa personne, qu'il n'avoit jamais creu Lymoges estre ce qu'il l'estimoità présent; et leur respondit : — « Je croie vos volontés de pareilhe affection que vous me les offrez, et le vous tesmougnerai, lorsque vous m'en requerrez. »
« Après ceux-là, marcha le vice-sénéchal, avec ses lieutenants, greffier, archers portans leurs hocquetons de livrée, montés sur leurs chevaux de service, et armés à 4eur accoustumée. Venait par après Tordre de la justice, avec une modestie humainement grave et fort convenable à gens de ceste profession; ceste compagnie estoit composée des plus anciens et fameux advocats et procureurs, après lesquels estoyent les huissiers du siège présidial, lieutenants civil et criminel, et premiers conseillers, advocats et procureurs du roy, et greffiers venoyent après, ayans encores à leur suite douze sergents, pour empescher la presse et le désordre ; tous lesdits officiers montés sur hacquenées couvertes de housse traînants en terre, avec les houppes et franges de soye, eux vestus de leurs longues robes, soutanes de sattin et damas, avec leurs bonnets et chapperons ; les président et lieutenant-général avoyent des robes d'escarlatte rouge. Comme le roy les eut descouverts d'assez loing, il dit : — « Voici les officiers de
ma justice : faictes retirer ce peuple de l'arrivée du théâtre, qu'ils puissent monter. » Et à mesme temps alla s'asseoir en son siège royal, ayant veu et entendu tous les autres à la barrière. Le sieur président Martin, l'homme qui avoit le sçavoir et l'éloquence conjoincts avec l'expériance qu'un bel aage et une grande et honorable charge luy ont acquis, porta la parole pour tout le corps de la justice; et après une humble et profonde submission, estans tous à genoux, parla au roi en ceste manière:
« Sire, les anciens, voulant représenter la bonté, la grandeur et l'authorité du prince, disoyent que Jupiter avoit pour ses accesseurs et conseillers ordinaires, qui ne l'abandonnoyent jamais, Diée et Thémis, c'est-à-dire justice et équité, pour montrer que tout ce qui estoit faict par le prince estoit juste et équitable; estimons que Jupiter mesme ne pouvoit bien commander sans justice, sans laquelle n'y a rien de ferme ni de stable dans un estât: comme à la vérité, Sire, les hommes ne peuvent jouir des grâces et faveurs que le ciel leur départ, ni user équitablement des grands biens qu'il leur donne, si ce n'est par le moyen de la loy, par l'authorité du prince, et par la justice, laquelle est la fin de la loy; la loy, œuvre du prince ; et le prince, image de Dieu vrayement empreinte en vous, grand prince et grand roy, plein de bonté, d'équité, de magnanimité et de clémence, seules vertus qui rendent le prince heureux et immortel, et font qu'il n'y a rien de plus divin au monde ; vertus inséparables de Votre Magesté, et pour lesquelles Dieu vous a esleu roy, pour commander à tant de millions d'hommes qui vous obeyssent, et recognoissent que, comme il a collocqué au ciel, pour un bel image de sa divinité, le solheil, que telle représentation et telle lumière vous estes en votre royaume : vous estes la loy, et la justice, et l'équité tout
ensemble ; et, en l'image vive de Votre Magesté, nous voyons reluire Diée et Thémis ; nous voyons la bonté et équité, la magnanimité et clémence, par laquelle vous avez ramené au droict chemin vos sujects dévoyés. Et ce grand royaume qui a fleuri douze cents ans sous les auspices de tant de roys vos ayeulx, commencer, soubs les vostres, autant d'heureuses années, qu'elles surpasseront toutes celles de vos prédécesseurs. Et pour ce, Sire, vos subjects, qui se voyent commandés par si heureux et magnanime prince, tendent les mains au ciel, y dressant leurs vœux, que vostre Estât soit toujours calme et tranquille, et vostre personne en repos, de laquelle despend tout le bonheur de la France. Et à ce jour, tant désiré, que vostre ville de Lymoges célèbre pour vostre bienvenue, vos subjects respandent la joye et le contentement qu'ils ont de voir Vostre Magesté, à laquelle ils ne peuvent tesmoigner le bonheur qu'ils reçoivent que par acclamations et offres de demeurer éternellement vos très-humbles, très-fidelles et très-obeyssants sujects ; doublement vostre, comme leur roy et comme leur viconte. Et nous, Sire, qui sommes dans vostre saint temple de Thémis, prosternés aux pieds de Vostre Magesté, ne pouvons de paroles assez dignes représenter les très-humbles services que nous lui devons, la supplions en toute humilité regarder les cœurs qui ne respirent autre chose que la fidélité, l'obéyssance et tout ce que tous bons subjects doivent, naturellement à leur roy, avec humble prière à Dieu donner à Vostre Magesté le comble de tout heur et félicité, et à nous la grâce que nos intentions puissent toujours tendre au bien de vostre justice et de vostre équité. » Le roy, qui avoit escouté ce discours avec plus d'attention que les autres, respondit: — t Je scay que vous m'avez fidelleraent servy : continuez, et faictes que mes subjects soient conservés, leur
rendant la justice que j'ai mise entre leurs mains ; car ne me pourriez faire chose qui me cause plus grand contentement. »
« Et estans tous les susdits passés, vinrent les consuls, habillés de robes de veloux tané, canellé, et de soyes de sattin noir, montés sur hacquenées harnachées d'housses bandées à grands bandes, frangées de soye, traînants en terre et ayants devant eux les gagers de la ville couverts de robes my-parties d'escarlatte rouge et azuré, avec leurs masses, et à leurs costés, les staphiers à pied, parés de leurs livrées et devises ; les conseillers de la maison de ville, et plus notables bourgeois, bien parés, et montés en grand nombre, marchans deux à deux, accompagnoyent les consuls, lesquels arrivés au théâtre, et prosternés devant Sa Magesté, M e Jehan Martin, leur prévôt, lui fit cette harangue :
« Sire, au milieu de ceste joie publique et acclamation de vostre peuple, nous, comme consuls de votre ville de Lymoges, pour tous les habitants d'icelle, vos très-humbles et obeyssants sujects et serviteurs, nous venons nous jetler aux pieds de Vostre Magesté, admirant vos belles actions, pleines de merveilles, prions Dieu, Sire, qu'il les veuilhe rendre plus heureuses. Vous estes nostre très-grand, trèsvictorieux et très-débonnaire monarque et prince souverain : comme à Vostre Magesté et aux roys très-chrétiens vos prédécesseurs, nous et les nostres avons toujours gardé fidélité; de mesme avons-nous, Sire, une ferme résolution de conjoindre à ceste antiquicté une inviolable constance et fermeté à vostre très-humble service. En ceste mesme intention, et en toute humilité, Sire, nous offrons à Vostre Magesté nos cœurs, vies et moyens, qu'elle recevra, s'il lui plaict, comme agréables victimes de nostre très-humble fidélité, subjection et service. »
<r Sa Magesté, avec un visage oyeux pour tout ce qui
s'estoit passé, leur dict : — « C'est la vérité que vous m'avez esté toujours fidelles ; je n'oublierai jamais la cognoissance que j'aye de vostre fidélité ; » et, se levant de son siège, commanda qu'on fist marcher chasque compagnie en son ordre vers la ville. »
« Despuis le théâtre jusques au logis de Sa Magesté les rues estoyent tendues entièrement de tapisseries, peinetures, tableaux et devises ; et tout le long estoyent les régiments des gardes et compagnies de la ville, pour empesclier qu'il n'y heut aucun désordre ou confusion. Le roy, descendant du théâtre, précédé par tous les susdicts, monta à cheval, et fut conduict par les consuls de la ville, montés sur leurs hacquenées, jusques à la porte Montruailher, au devant de laquelle, pour la magnificence de ceste entrée, affin de faire démonstration de la joye et liesse incroyable que les habitants recevoyent de ceste nouvelle venue, estoit dressé un avant-portaih d'une structure excellente : son diamètre, par pied, estoit d'environ cent pieds, et vingt de hauteur, jusques aux galleries, qui s'y voyoient percées à jour, portées sur quatorze pilhers, mesurés et comportés en sept divisions esgalles, empiétés dans des stillobates, industrieusement faicts et moulés de bricque. Ces sept dimensions rendoyent autant d'arcades, les paneaux terminans la circonférence, lesquels estoient couverts d'une ingénieuse et tres-subtille peincture. Sur la voulle de cet avant-portaih, se voyoit encores un dorame, relevé à i'anticque et façon dorieniie, de vingt pieds, sur la sode duquel estoit eslevé un grand colosse d'homme, plus haut que le naturel, estant de douze pieds de hauteur, si bien formé qu'il estoit impossible de voir chose mieux faicte : c'estoit la figure de nostre grand Lemovix l , fondateur de Lymoges, qui tenoit en sa main
1. La ^ille, depuis des siècles, regardait Lémovix comme sou fondateur.
droite une clef d'argent, et, en l'autre, un cœur tout enflammé, pourtant un cimeterre à son costé, et faisoit contenance de s'incliner vers l'endroict de l'entrée de l'arrivée de Sa Magesté, pour luy offrir et les cœurs et les clefs de la ville tout ensemble. Les berceaux de ces arcades estoyent tous couverts de rameaux verdoyants, fort agréables à la vue, aux flancs desquels se voyoit un meslange d'une peincture fort desliée, représentant tant de belles devises, que la diversité arrestoit un chascun à les contempler. Entre autres, on y voyoit la représentation d'un autel, desdié à la clémence du roy, au devant duquel estoit tiré, mais d'une main asseurée et très-subtille, un lion qui se jouoit avec une biche, au bas de laquelle estoit escrit en lettres d'or: « Mansuetus et démens; » devise si convenable à la bénignité du roi que, joincte à l'autre suivante, ceux qui volontairement se sont soubmis à la juste et légitime domination, et au contraire les téméraires et présomptueux qui ont tâché s'y opposer ont trouvé que c'estoit le propre de Sa Magesté : « Parcere subjectis et debellare superbos. »
o Aussi y avoit-il en l'autre autel, tout proche du précédent, consacré à la force invincible de sa mesme Magesté, un lion, qui deschiroit avec ses dents et griffes une beste féroce portant la forme et contenance d'un tigre, et au dessoubs se lisoient ces mots en mesme caractères : « Superbis ferox. » Et ce qui rendoit la dédicace de l'un et de l'autre autel intelligible estoit que, sur le petit arc du premier, estoit escrit en grosses lettres
« Augusta Henrici Qdarti clementia victos sublevat quos fortitudo prostraverat.
S. P. Q. Lemovicens. P.D.
« Et, pour plus parfaite intelligence qu'en ces deux au-
tels estoyent vénérées la force et la mansuétude du roi : on y avoit tout à propos adjouté autour de leur quadrature : « Sœpe armis et consilio hostes et insidias, sœpius te ipsum clementia et humanitate superasti. »
« D'autre costé estoient aussi naïfvement représentées deux licornes, qui baignoient leurs trompes dans le courant d'un fleuve argentin, bordé de rozeaux aquactiques, tels que nostre Vienne; et audessus estoit escrit sur champ d'azur :
« DILECTUS TANQUÀM FILIUS UNIGORNIUM, »
pour tesmoigner que le peuple de Lymoges cherrissoit et adoroit humainement ce prince de merveilhes. Par le dessoubs se lisoient encore ces deux vers :
Henrici virtus fraudes extinguit et arcet Insidias; regao pacem parit atque quietem.
« A travers du grand arcade, on descouvroit le premier portailh de Montmailher, sur le frontispice duquel, et par le milieu, se voyoient deux anges tenans leurs gauches eslevées, portans en icelles deux couronnes suspendues, audessus desquelles se lisoit : t Non in cassum tantos patiere labores. » Et au dessoubs, ceste devise, de laquelle se louoit tant un des prédécesseurs de Sa Magesté : «Manet ultima cœlo. » Se voyoit en outre une main posée, qui sembloit présenter au roy une belle palme, vrai symbôle de ses plus beaux exploits, avec ceste promesse asseurée : «Spondeo digna tuis ingentibus omnia cœptis. »
« Il y avoit en cest avant-portaih tant d'autres belles et ingénieuses inscriptions qu'un conseiller du siège présidial, esprit vrayement capable de choses rares, avoit inventées, dressées et conduictes à telle perfection qu'elles estoient singulièrement agréables à un chacun, et lesquelles seroit grandement pénible de vouloir particulariser et déchiffrer
par le menu. Les galleries et pavilhons, qui estoyent garnis d'un bon nombre de musiciens et de toutes sortes d'instruments, qui rendoyent un meslange et concerts de musicque si doux et plaisant, que les sons et chants qui s'entendoyent comme venants d'un lieu fort esloigné, faisoyent sembler que ce lieu fût la charolle d'Apollon. Tout ce beau chœur estoit bien proportionné de plusieurs voix et instruments accordés et mariés l'un à l'autre, au milieu de ces palinodies eslevées à l'honneur du roy par cesle harmonie continuelle. »
« Comme sa Majesté estoit sur le premier pas de l'entrée de ce portailh, on vit eslever une nuée clairement épaisse, qui vint comme fondre et s'entrouvrir audevant de sa dicte Magesté, de laquelle sortit un beau jeune enfant, portant l'habit et maintien d'un ange, lequel présenta au roy les clefs de la ville, d'argent doré, autour desquelles se voyoient deux serpents entrelassés par des plis et replis, si subtilement menés qu'on jugeait que l'ouvrier avoit employé tout le plus beau de son industrie pour la perfection de ces clefs, où il avoit, en outre, ingénieusement empreint et gravé les armes du roy, de la reyne, de monseigneur le dauphin et de la ville, et encore volontiers que son nom, comme dans le bouclier d'un autre Achilles, s'y pouvoit remarquer aiséement. La matière ou l'ouvrage de ces clefs revenoit à plus de cinq cents livres. Le petit demi-dieu, offrant ce premier présent à sa Magesté, lui dict ces vers :
Avec ces clefs les biens, voires mesmes la vie De ce peuple est acquise à Vostre Magesté.
Recevez de bon œilh, Sire, je vous supplie, Ce que chascun vous offre en toute humilité.
a Sa Magesté reçut avec un grand contentement ces clefs, et les bailha en mesme temps au sieur de La Force, capi-
taine des gardes. Geste première cérémonie parachevée, les consuls mirent pied à terre dans le baloir de Montmailher; et, ayants tous six prins chascun un baston du poyle, suivant le rang de leur élection, le portèrent découverts audessus de sa Magesté, laquelle s'estant avancée dans la ville, on entendit le tonnerre des canons, qui donnoyent le salut de la bien-venue du roy, despuis la platte-forme des Arènes sur laquelle on les avoit logés. »
t Le poyle que nous avons dict estoit autant somptueux et magnifique qu'il en soit esté jamais présenté à aucun roy en son entrée aux plus fameuses villes de son royaume. Sa forme estoit ovalle, relevée en voulte sur le milieu : les pantes et frangettes qui l'entournoyent, entrecoupées, affin que, sans empeschement, sa Magesté peut voir et estre veue de tous : l'estofFe estoit de veloux bleuf azuré, tout parsemé de fleurs de lis d'or, avec des porphilures, feuillages et autres enrichissements d'une excellente broderie; les houppes, gros floccons et crespinesd'or, qui se voyoient rangées d'une belle proportion, et rendoyent une diversité tant agréable, que les regardants confessoyent n'avoir veu de leur souvenance une pareille pièce si riche. Son dedans estoit un beau ciel de toille d'argent, desparti en plusieurs divisions, par le moyen des broderies, clinequants et autres enrichissements, que y avoit tout expressément adjoutés, le vuide desquels despartements estoit aussi tout parsemé d'estoilles d'or, richement appropriées, avec deux beaux escussons de France, l'un droict à la perspective de Sa Magesté, l'autre sur le dernier et à l'opposite. Par le dehors, et sur la sommité du poyle, y avoit une grande ileur de lis d'or, esclatante comme un rayon de soleih. Il estoit soubtenu de six bastons, ayant chascun une grosse pomme dorée sur le bout, selon le nombre des six consuls qui le portoyent. L'estoiTe ou façon revenoit à dix-huict cents livres. »
« Sa Magesté entra soubs ce poyle, et fut conduite le long de la grand rue des Combes, laquelle estoit toute tapissée comme les autres, y ayant grande quantité de personnes, tant des habitants qu'autres de la province qui y estoyent accourus plus de vingt lieues, pour recevoir ce bonheur de voir leur prince souverain en un lieu où les roys de France n'ont accoustumé de s'acheminer, ne se trouvant point que despuis leroy Louis unziesme aucuns des prédécesseurs de Sa Magesté fussent venus à Lymoges. Et, sur ces entrefaictes Sa Magesté dit au prévôt des consuls qu'il y avoit bien long-temps qu'on n'avoit faict de pareille entrée à Lymoges. — « Sire, respondit le prévôt, nous avons, de nostre mémoire, reçu fort magnifiquement Antoine de Bourbon, père de Vostre Magesté. » — « Il est vray, respondit le roy ; mais c'estoit seulement en qualité de vicomte, il n'estoit pas roy de France. »
« Et, s'acheminant ainsi le long de ladite rue, qui retentissoit d'un cry d'allégresse de : Vive le roy! Sa Magesté prii.t garde qu'on y mesloit un : « Vive Monseigneur le Dauphin I » dont il reçut un grand contentement, et dit : « Ce peuple m'aime ; » et passant plus outre, il descouvrit, sur le milieu de la rue, ceste belle fontaine admirable, et pour son antiquité, et pour l'abondance de sa source, et pour la bonté et commodité de son eau ; mais, outre sa beauté ordinaire, l'on y avoit apporté un si singulier artifice que la nature et l'art sembloyent combattre à qui demeureroyt l'honneur d'avoir plus contribué à la perfection et embellissement de ceste pièce. Le roy, au premier rencontre, croyoit que les consuls eussent faict composer artificiellement ceste fontaine, pour d'autant plus décorer son entrée, jusques à ce que, approchant de plus près, il vit rejallir vivement les gros surgeons d'eau vive par un bon nombre de tuyaux, qui poussoyent naturellement ceste abondance d'eau qui coule
ET DE LA VICOMTÉ DE LIMOGES. 37 i
d'ordinaire de ladite fontaine, et dans celle des Barres l , qu'on avoit joinctes ensemble pour plus grande merveilhe. »
« Geste fontaine est fort antique : sa source n'a pas été casuellement trouvée, comme ceste autre tant renommée au promontoire de l'isle d'Imbros, de laquelle un gros pan de terrain, s'estant esbouilhé du promontoire, brisa plusieurs rochers, et en fit fortuitement la descouverte; ny produicte à l'hazard d'un coup de pied de cheval, bien qu'elle porte le nom de Chevalet, comme la fontaine des Muses par Pégaze ; la nostre a été recherchée jusques à sa source , et par après conduicte par ses beaux aqueducs, desquels Lymoges est richement fourni, jusques au lieu où elle vient surgir. Les beautés naturelles n'ont point besoin d'aucuns ornements, comme estants de soi parfaictes. Geste fontaine, avec plusieurs autres, embellit grandement la ville de Lymoges; mais encore l'artifice qu'on avoit joinct à ce qui estoit du naturel rendoit encore ladicte fontaine plus agréable. Un de ses principaux ornements estoit une pyramide aullremeut eslevée par le dessus, d'environ quatrevingts ou cent pieds, avec des arcades, qui venoyent s'y joindre de l'un à l'autre costé de la rue; le tout conduict avec toutes les proportions et beautés artificielles, qui peuvent estre apportées à un bel œuvre. L'exagome de la pyramide et flancs des arcades estoyent tous couverts et réparés par entrelassements de verdure, avec tant de feuillages, si artificiellement ondoyans et refandus que cela donnoit un grand esgayement à tout l'ouvrage. Il y avoit quatre Néréides en relief, eslevées sur le haut des quatre pilliers, qui
1. La fontaine des Barres, ainsi nommée parce qu'elle était couverte de barres de fer, est sur une place autrefois appelée Andeix de Beauvais, où les consuls plantèrent en 1507 un arbre qui a donné son nom au quartier et à la rue de l'Arbre-Peint {de arbore picto).
soutenoyent l'esguilhe de la pyramide ; les deux qui estoyent premièrement opposés à Sa Magesté portoyent, scavoir : le premier pilher, un canistre (corbeille) plein de fleurs et de fruicts; et l'autre une hidrie (urne) remplie d'eau, faisant semblant de la verser dans la tasse de la fontaine, pour accroislre davantage son abondance ; et d'austre costé, des rouleaux, en l'un desquels estoyent ces mots : « Prudentia et fortitudine paravi regnum, » et en l'autre : « Paratum justitia et moderatione retinebo. » Les deux autres pilbers se voyent à demy courbés et couchés de bonne grâce parmy les joncs, le tamary, la souches et les glais ; tout au haut de l'esguilhe fut planté un globe doré, sacré à Sa Magesté royalle, pour la conservation duquel estoit gravé tout autour en lettres d'or : « Donec totum impleat orbem. »
« Et, pour tesmoignage de Panticquité de ceste fontaine constantine, on avoit rempli le vuide d'une des arcades, qui venoit aboutir à la pyramide, d'un cartoche, qui pendoit à plomb, dans lequel se lisoit, en lettre noire sur le blanc :
« COiNSTANTINO MAGNO IMPERATORI.
« Ob fusum, victum, prostratum, ac tandem imperatorii equi cake occisum Gallum Annovelliacum, Aquitaniœ prpfectum, qui consortem imperii Licinium adversus illum œre et milite juverat, ob idque Lemovicensem ecclesiam spoliaverat, populus Lemovicensis in fonte peremit t perennem dicavit mémo' riam anno Christi trecentesimo decimo sexto. »
« Je ne veux obmettre icy l'emblesme de Sanson, tant convenable à la générosité et douceur du roy qu'on ne la sçauroit mieux exprimer soubs telle autre peincture qu'on peût inventer ; c'estoit la représentation d'un fort et puissant Sanson, qui se voyoit, entre ces deux premières Néréi-
des, si bien figuré qu'il sembloit abattre et terrasser avec une massue, comme un autre Hercule, un lion d'une grandeur et fierté excessive, pantelant à ses pieds, duquel, contre l'ordre de la nature, qui produict d'ordinaire des effects semblables à leurs causes, sortoit une grande quantité de mouches à miel. Sur le quarré de ce tableau se lisoyent ces mots : « De forti egressa est dulcedo. » Et aux deux flancs, pour l'éclaircissement de l'énigme :
« Henricus leone fortior y Henricus melle dulcior; »
« Et au bas d'icelluy ce distique :
Vi saperas hostes, poterisque resurgere victos. Dulcia sic forti mella leone fluunt.
« Et encore ce quatrain :
0 fortunés subjects ! ô France bienheureuse ! Qui fleschis sous la loy d'un monarque si doux î Sa vertu te rendra pour jamais si fameuse :
Ses victorieux lauriers, très-redoutable à tous.
a II y avoit encore plusieurs autres devises, escrileaux et épigrammes, que les esprits les plus desliés du barreau du siège présidial s'estoyent esgayés d'inventer à l'honneur du roy; entre autres, ceste-cy, qui estoit justement posée sur l'endroit où devoit passer Sa Magesté, et qui fut trouvée fort convenable pourtesmoigner que la ville de Lymogesne pouvoit plus estre estimée petite, puisqu'elle logeoit et recevoit chez soy le plus grand prince de la terre :
Quôd tibi, rex Auguste, potest urbs ista résignât.
Gestit et adventu luxuriare tuo.
Parva licet, tamen obsequio tibi nota fîdeli,
Magna erit hospitio principis auctasui.
« Le dedans de ceste pyramide estoit aussi fourni d'un bon nombre d'instruments et de voix, lesquelles s'enlremes-
lant avec le murmur de l'eau rendoyent une double harmonie. Toutes choses sembloyent favoriser ceste heureuse réception de Sa Magesté. Nous avons remarqué au commencement de ce discours, que les six ou sept jours précédents avoient esté fort pluvieux et mal-propres pour telle cérémonie ; mais sur le point qu'on vouloit faire l'ouverture de ceste entrée, le soieilh, auparavant triste, couvert de nuages, et qui sembloit n'esclairer qu'à regret, redoubla sa lumière pour faire voir plus clairement une action si royalle. »
a Et, comme le roy oustrepassoit ceste fontaine, après y avoir contemplé à loisir toutes les diversités de cest embellissement, s'acheminoit vers l'église Saint-Martial, la nuict commença à s'approcher ; et la lune enviant à son frère qu'il fût seul porte-flambeau en ceste magnifique cérémonie, parut avec une clarté si brilhante qu'il sembloit qu'elle deût rammenerun nouveau jour.Soubs la faveur de sa lumière, le roy arriva devant la grande porte de Saint-Martial, laquelle on avoit enrichie d'arcs triomphants, faicls et compartis par une ingénieuse et très-belle disposition ; à un chascun desquels se lisoit quelque gentil traict à la louange du roy ; mais entre autres un souhait de toutes les félicités qui peuvent combler de bonheur un grand prince, contenu en ces mots :
t Tn hanc, Henrice optime, quant tutamur urbem, te adtnisisse lœlamur ; hanc, uti duplici jure tuam, et semper tibi tuisque fidam, agnosce : pace exorna, bello protège, utroque tempore fove et subleva : sic semper serviant tibi populi fui, et incurventur ante te inimici tui : dies super dies adjiciantur tibi : assideat tibi regina in beneplacito tuo : et post te sedeant pacifiée filii tui super solium tuim. »
ce Ceci estoit soutenu et porté par les deux saints tutélaires de la ville, saint Martial et sainte Valérie, eslevés en re-
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« La sonnerie des grosses cloches, desquelles ceste esglise est forl richement pourveue, meslée avec le murraur du peuple, faisoit eslever un tel bruict qu'il estoit impossible de s'entreouir, jusques à ce que le roy fût au devant de l'esglise, où Sa Magesté fut receue, au premier degré, par révérend père en Dieu messire Henry de la Martonnie, évesque de Lymcges, assisté des abbés, chanoines et autres ecclésiastiques de son clergé ; et, comme c'esloit un personnage doué de plusieurs rares et singulières vertus, ayant celle de bien dire, mesme en ses discours familhers, tellement esminente pardessus les autres que ceste-cy leur servoil comme d'une claire lumière, pour faire veoir et esclairer leur beau lustre partout ; après avoir rendu à Sa Magesté la dévote submission que les prélats de sa qualité lui doivent, il lui fit un discours. »
« Au partir de là, Sa Magesté fut conduicle le long de la grande nef, qui estoit tendue des deux costés d'une riche tapisserie dans le chœur de l'église de Saint-Martial, où l'on avoit dressé un grand ciel de veloux rouge cramoisi, avec un oratoire relevé en dessoubs, garni de carreaux de mesme parure, sur lesquels le roy s'eslant incliné, le chœur commença retentir d'un chant d'action de grâces pour l'heureuse arrivée et prospérité de Sa Magesté, laquelle, pendant ces chants spirituels, fut veue eslever son cœur à une dévote méditation des œuvres de celluy qui lient le cœur des roys en ses mains. »
a Le Te-Deum fini, l'on lit ouverture des plus riches trésors de ceste église ; mais entre autres, de ce précieux reliquaire du chef du glorieux saint Martial, qui ne se montre qu'à chasque septénère d'années; et, comme les coupes
d'or, garnies de plusieurs pierreries, dans lesquelles il repose, furent ouvertes au devant des yeux de Sa Mages té ; ses yeux, principalement rendus, ce semble, plus esclattans par la présence de ce divin joyau, tesmoignèrent des puissants effects d'un zèle sacré de la foi et religion de ce prince, que la dévotion, comme un très-fort ministre de l'amour de Dieu, faisoit ruiceler abondamment dans son âme. Son cœur présent, en c'est instant vrayement touché de l'ayman de l'amour divin, Sa Magesté fut veue, d'une façon toute royale, mais d'un cœur humble et dévot, vénérer, adorer et louer Dieu en ses Saints : il baisa plusieurs fois ce saint reliquaire, y fit toucher sa croix et son chappelet ; et, ladite cérémonie estant finie, Sa Magesté s'en retourna, sur les mesmes pas, à la porte par laquelle elle estoit entrée en l'église, où les consuls l'attendoient 1 . »
« L'on avoit bien préparé la sortie d'un austre costé, et paré superbement la porte du cloistre de plusieurs beaux ornements, d'arcades revestues de rameaux d'olivier, comme estoit aussi ceste autre fontaine l , qui se voit en ceste belle place du Cloistre, laquelle, par le murmur de son eau, rendoit un grand esgayement à ceste sortie, pour l'embellissement de laquelle, et afin de n'aller emprunter sa parure plus loing, on s'estoit servi de l'emblesme que le roy Louis-le-Débonnaire, empereur et roy de France, fils de Gbarlem igne, y avoit faict mettre, lorsqu'il édifia ce dévot et ancien temple en la forme que nous le voyons po ur le jour d'huy 3 : c'estoit une lionne qui sembloit enfanter des
i. On diât remarquer avec quel intérêt d'actualité l'auteur de ce récit témoigne de la piété du prince. Grand nombre de catholiques ne croyaient pas encore à la sincérité de son retour à la religion catholique, et, de leur côté, beaucoup de protestants le croyaient encore des leurs. - 2. Cette porte, la place et la fontaine étaient nommées ainsi, parce qu'elles étaient près de l'ancien marché au blé, appelé le Cloistre.
3. La célèbre abbaye de Saint- Martial de Limoges, « ce berceau de la foi où dormaient tant de grands hommes, » ce sanctuaire visité par les rois de
iionceaux, et à mesme temps, cruelle envers sa propre géniture, les tuer et deschirer avec ses griffes. Thevet a faict estime de ceste pièce, en sa cosmographie, comme fort anticque 1 . Au dessoubs y a certains vers, que la longueur du temps a presque du tout effacés; néanmoins on les avoit extraicts, et par après gravés en lettres d'or sur un champ noir, au-dessus de ceste lionne, en ces mots :
Opprimit hanc natus Gaifer malesanus alumnam, Sed pressus gravitate, luit sub pondère pœnas.
« Et au dessoubs, cest autre :
Aima leœna duces sœvos parit atque coronat.
« Et, pour tesmoigner que c'estoit Louis-le-Débonnaire, fils de Chai lemagne, qui avoit faict édiffier ceste église en la forme qu'elle paroit à présent, et faict poser ceste marque que nous avons dict, on y avoit ajouté plus bas, en mesmes caractères :
t Ludovicus pius, imperator, et Gallorum rex, ob devictos a Pepino, at?o, Gaiferum, a Carolo magno, pâtre, Hunaldum,
France et d'Angleterre, par les représentants des maisons souveraines de la France féodale, par les pèlerins qui revenaient de visiter Jérusalem ou les tombeaux des apôtres, a complètement disparu. La Révolution en a détruit jusqu'aux fondements, comme si elle eût voulu dérober à l'admiration des siècles cette grande page de notre histoire religieuse. L'Église abbatiale élevée par l'empereur Louis-le-Pieux en 832, reconstruite sous la direction de Pierre, moine de Saint-Martial, nommé par Adhémar l'habile architecte (1021-1028), restaurée vers la fin du XI e siècle, consacrée par Urbain II en 1095, fut fermée en 1791. La démolition, commencée la même année, dura jusqu'en 1807. L'abbaye et ses dépendances couvraient tout l'emplacement occupé aujourd'hui par une place publique, le théâtre, la rue qui l'avoisine et les maisons adjaceutes. Quelques sculptures romanes provenant de la démolition ont été déposées au musée de la ville.
1. Thevet (André), né à Angoulême dans les premières années du XVI e siècle, avait été nommé aumônier de Catherine de Médicis, et historiographe du roi en 1558. Il est probable qu'il accompagna, en cette double qualité, la reine-mère à Limoges en 1569. Ce ne fut, en effet, que deux ans après qu'il signala dans si Cosmographie universelle, édition de 1571, le monument ici indiqué. 11 mourut à Paris le 23 novembre 1590.
eccîesiarum Aquitaniœ expilatores, pacis infractores, et recidivos hostes, hoc monumentum, in extcriori parte hujus œdis, ab eo constructœ, poni curavit, in ecclesia dicavit, anno Christi octingentesimo trisegimo secundo. »
« Mais, à cause que la nuict estoit déjà haulte, et que Ton croyoit, suivant la proposition que le roy en avoit faicte entrant dans Téglise, qu'il voulût coupper chemin, et se retirer en son logis, Sa Magesté ne sortit par ceste porte du cloistre, ains fut conduicte à la première, par laquelle elle estoit entrée, où estant arrivée, avec un visage joyeux et tout plein d'allégresse, il dit aux consuls : « Allons maintenant où vous voudrez. » Ces paroles augmentèrent le courage, et aux consuls, et à tout le peuple, qui supportoyent auparavant avec regret que Sa Magesté ne continuât de suivre les lieux destinés à son passage. On vit soudain naistre un beau jour parmi l'obscnrité de la nuict, par un nombre infini de flambeaux, qui furent aslumés çà et là le long des rues et fénestres des maisons, tellement qu'il sembloit que quelque aurore vint s'esclorre à travers de ces ténèbres et obscurité de la nuict. Cela arriva, sans y penser, que ceste cérémonie fut continuée dans le commencement de la nuict; on croyoit avoir du jour de reste; mais ce rencontre casuel servit de plus grand ornement à ceste entrée; cela donna du lustre et de Pesplendeur davantage à cest acte célèbre. L'air de la nuict est plus posé, tranquille et moins bruyant que celluy du jour. Les plus grandes magnificences des anciens se faisoient à la lueur des torches. L'esclat et splendes honneurs brilhe plus clairement parmi le sombre de la nuict que non pas en plein midy. »
« Le roy, estant monté à cheval, se remit sous le poyle, porté, comme auparavant, par les consuls, lequel avoit esté garanti des mains des pages et lacquets par commandement exprès que Sa Magesté leur en avoit faict entrant
dans l'église; et fut conduict, sous ce poyle magnifique, par la grand'rue des Taules; de là en Crochetdos *, Montant de Manique, B?ncs et la Ferferie. au bout de laquelle on avoit faict conduire une autre belle fontaine, tirée de celle d'Eygouîène. Sa forme estoit quadrangulaire, ayant à chaque coing un griffon, régorgeant une grande abondance d'eau. Geste fontaine estoit posée entre ces léopards de pierre, qui se voient en ceste petite place Saint-Michel, relevée de douze pieds, ornée de plusieurs peinctures et devises. Sur la sommité estoit posé un Mars 2 , armé d'une targe et d'une espée, portant la forme d'un furieux homme. Ce bravasche estoit veu et regardé diversement, par les uns, comme par desdain et par exécration; par d'autres, par honneur, par révérance et par admiration; mais, aveuglés en leurs passions guerrières, ils ne s'apereevoyent pas que ce Mars, fils de la déesse Enio, estoit navré d'une playe mortelle, qui paroissoit à demy sur son costé sénestre; laquelle il avoit receue par nostre tant renommé guerrier Diomèdes, qui pouvoit seul blesser les déistés mesmes, et par ce moyen, assoupir tout d'un coup, et comme estoutfer en leur berceau, ces hydres de Bellone, que quelques-uns, impatients de la paix, vouloyent faire renaistre en son royaume ; et, pour faire voir à quelle occasion les léopards avoyent esté érigés et eslevés en pierre, en plusieurs endroicts de la ville de Lymoges, mesme en celuy duquel nous venons de parler, on avoit escrit, sur la superficie d'un carré de ceste fontaine, les mots qui suivent :
« Eudoniy Aquitaniœ duci, ob /idas et opportunas suppe-
1. Quartier ainsi nommé des nombreux ouvriers qui s'y livraient à la fabrication des crochets.
2. Ce Mars bravasche (fanfaron) était une allusion assez originale aux anciens partisans de la Ligue, aux mécontents, comme le vicomte de Turenne et autres. C'était un avant-goût des caricatures et des satires de la Fronde.
tias Carolo Martello, in clade Turenensi, contra Abdiranmm 9 prœstitas, Greg. 111 Pont max. } honoris ergo, pro stemmate, pardurn aureum, in œquore Rubro , concessit, populusque Lemovicensis hos lapides erexit. »
a Et plus haut :
Sors des lieux soubsterrains, sors, ô vive fontaine ! Plus claire que l'argent fais rejaillir ton eau, De doux, coulans ruisseaux arrouse ceste plaine, Où passe ce qui est au monde de plus beau.
« De là, Sa Magesté passa au-devant de ses deux maisons ; sçavoir : celle où sa justice, comme vicomte et seigneur de la ville, est exhibée; et au-devant du palais, où la même justice est rendue soubs son authorité, comme roi de France, à ses subjects; et après se retira en son logis du Brueilh 1 , à l'arrivée duquel on a voit approprié un avantportailh ayant l'entre-deux voulté jusques à la première porte de la basse-cour, et recouvert de feuillages de lauriers et d'autre verdure. A la clef de cest arc pendoit un escu de France à fonds d'azur enrichi d'un collier des ordres, à double rang de coquilles, qui lui donnoit un fort beau lustre, avec un ange de chasque costé, portant en leurs • gauches eslevées une couronne impérialle, pour vray timbre de cest écu, pour signifier que le roy ne recognoit aucun supérieur en terre, ains est monarque souverain en son royaume, qu'il ne tienl, sinon de Dieu et de son espée. »
« Traversant la cour du logis, on rencontroit l'autre portai de l'entrée du grand escalier, qui estoit aussi orné d'un avancement soutenu par des pilastres canelés, garnis de gros bouilhons de fleurs et autres ornements, d'une belle et magnifique peincture. Sur le milieu du berceau de cest arc estoyent aussi posés deux autres grands escussons; l'un,