JEAN Ï)E BRETAGNE, SEIGNEUR DE L'AIGLE, VICOMTE DE LIMOGES
Jean de Bretagne, dit de l'Aigle, succède à Olivier, wo frère. — Une partie de la noblesse s'associe à ses entreprises. — Ses projets contre Limoges.
— Conspiration pour surprendre la ville. — Les consuls se prémunissent coutre le vicomte. — Les projets des conspirateurs découverts; les capitaines bretons prisonniers. — Le vicomte attaque la place. — La conspiration est découverte ; le traître devant les consuls. — Sa mort et celle de ses complices. — Procession solennelle iustituée à ce sujet. — Jean d«* Bretague menace encore la ville. — Il occupe la Cité. — Il se retire à Pierre -Buïïière, puis à Aixe ; ses hommes ravagent les campagnes. — L evèque Pierre de Montbrun négocie une trêve. — Préparatifs contre les musulmaus ; ostensious solennelles des reliques à Limoges. — Jean de Bretagne menace encore Limoges. — Rodrigue de Villandrai, capitaine
, des Écorcheurs, mis en fuite. — La reine de France à Limoges. — Archambaud VI, comte de Périgord, perd ses états. — Charles VII à Limoges : note sur les chàtellenies de Bellac, de Rançon et de Champagnac.
— Ce qui a lieu à Limoges durant le séjour de Charles VU. — Logements des officiers de sa suite. — Cérémonies religieuses à cette occasion .
— Générosité du roi envers l'Église. — Note sur Bertraud d'Abzac. — La paix eu Bretagne.
Peu de temps après s'être éloigné de sa vicomté, Olivier, dégoûté du monde, fatigué des longues agitations d'une vie tout e&tièrc consacrée à satisfaire son ambition et sa haine, désespérant de jamais reprendre un rang honorable dans le monde féodal, avait laissé à son frère Jean de Bretagne, seigneur de l'Aigle, îa partie de son héritage où il n'avait paru que comme un lâche déserteur des combats, que comme un chevalier félon qui, à défaut du courage qui honore, n'avait su recourir, pour se venger de son ennemi, qu'à d'odieuses violences. Il ne dut pas re-
gretter de s'être dessaisi de celte terre, où n'étaient venus à lui ni le concours de ses sujets, ni des amitiés dévouées. Son successeur, aussi ambitieux que lui, mais plus adroit à dissimuler ses projets, plus hardi quand il le fallait à les exécuter, voulut relever la puissance de sa maison dans la vicomté de Limoges. La ruse, la trahison, la force furent ses moyens dans cette entreprise, qui eut pour lui de grands dangers, pour le Limousin de dures épreuves. Depuis les malheurs de son frère, il était venu habiter quelques-uns des manoirs de la vicomté. Plusieurs chevaliers, garons ou simples seigneurs, les vicomtes de Rochechouart, les seigneurs de Lastours, du Saillant, de Brosse, de Saint-Julien, de Comborn lui formèrent une petite cour, où se nouèrent des intrigues pour le remettre en possession de Limoges. Quelques bourgeois ambitieux, trompés par les promesses du grand seigneur, s'engagèrent à servir secrètement sa cause, et mirent souvent en péril les intérêts de leurs concitoyens. Ce fut une conspiration permanente, à l'exemple de celles qui avaient lieu à la même époque dans les principales villes d'Italie.
Quoique dévoué en apparence à la noble cause de Charles VU, Jean de Bretagne, à l'jmsu de ses partisans, favorisait le parti de l'Angleterre. Il rechercha l'amitié des capitaines anglo-gascons, qui occupaient encore quelques places du pays, et qui lui promirent de le secourir au besoin contre la bourgeoisie des communes, surtout contre celle de Limoges. Mais les consuls, instruits de ses projets, veillaient attentivement à la sûreté des portes de la ville : la population les secondait
Tout semblait devoir rendre inutiles les desseins de l'ambitieux vicomte. Cependant, un jour un chevalier, nommé Thibaud de La Comblaye, s'introduisit dans la ville; feignant d'être l'ennemi de Jean de Bretagne, il eut
51 HISTOIRE DKS VICOMTES
avec quelques bourgeois plusieurs entrevues secrètes (1426). Ceux-ci se laissèrent gagner, ainsi qu'un nommé Gauthier Pradeau, natif de l'Esterps, alors consul, qui, malgré sa qualité d'étranger, semblait ne pas devoir être suspect, car il habitait la ville depuis trente-cinq ans.
Le consul et ses complices, séduits par la promesse d'une forte somme, s'engagèrent à livrer au vicomte une des portes de la ville, d'autant plus facile à surprendre, que la plupart des habitants les plus riches, pour éviter la peste, qui avait déjà fait plusieurs victimes, s'étaieut retirés à la campagne. L'entreprise était fixée au 25 août. Le vicomte devait venir camper pendant la nuit près de la porte des Arènes, dans une vigne qui appartenait au consul. Au point du jour il s'élancerait dans la ville avec ses gens, massacrerait une partie des habitants, et surtout ceux qui lui seraient désignés comme ses ennemis. Pendant ces négociations les Anglais s'emparèrent de Nantiat, petit château situé sur la limite du Périgord, dépendant de la vicomté. Jean de Bretagne résolut aussitôt de profiter de cette circonstance, qui devait faciliter ses projets. Connaissant la haine des habitants de Limoges contre les Anglais, tout en ayant l'air de s'y associer, il fit sommer les consuls de lui envoyer des artilleurs, des machines de siège et des munitions pour attaquer l'ennemi, espérant ainsi leur enlever autant de moyens de défense, et distraire leur attention de leur propre danger. On lui fournit ce qu'il demandait ; mais, en même temps, les consuls effrayés des bruits de guerre au dehors, craignant pour eux-mêmes, firent travailler à leurs fortifications, garnirent de toute sorte de projectiles les mâchicoulis de leurs tours et de leurs murailles, et placèrent des sentinelles dans plusieurs lieux de l'enceinte.
Cependant le vicomte se préparait à l'exécution de ses
projets, aucunes nouvelles ne lui étant parvenues des précautions prises par les consuls. La veille du jour convenu avec ses adhérents, il envoya dans la ville cinq de ses affidés qui devaient examiner la place et y demeurer jusqu'au moment de l'attaque. Ils eurent plusieurs entrevues avec le consul Gauthier Pradeau, de même qu'avec Thibaud de la Comblaye et Hélie de Plassac, chez un cordonnier, nommé Jean Blanchon, dans la rue du Clocher, à l'enseigne du Cygne. Quand la nuit fui venue, Jean de Bretagne s'approcha des murailles, escorté de trois cents lances, et de trois mille hommes de pied, commandés par Jean de Laroze, Daniau, Bernardières, Aubeterre, Clayes, Rocheval et Nontron, tous nobles chevaliers du Limousin, d'Angoumois et de Pcrigord. Les chefs subalternes s'embusquèrent trois heures avant le jour dans les vignes voisines, pendant que le vicomte prenait position dans celle du consul qui devait lui ouvrir la porte. Le succès semblait assuré; nul bruit dans la ville et au dehors, toutes les dispositions bien prises pour que les hommes armés puissent s'élancer au premier signal. Mais quelques passants ont vu les gens du vicomte rôder autour des murailles; ils en parlent aussitôt à ceux qu'ils rencontrent. Un vague soupçon de trahison commence à agiter le peuple. La garde informée appelle aux armes ; les habitants réveillés par le bruit courent sur les places publiques , ou se tiennent sur le seuil de leurs maisons, demandant aux passants de quel côté est le danger : bientôt tout le monde est armé, et, tout en gardant le silence, les compagnies se rapprochent des murailles. On rencontre aussitôt, près de la porte des Arènes, les cinq capitaines bretons arrivés la veille, armés, attendant que le traître ouvre la porte, pour s'en emparer et appeler leurs compagnons; mais ils sont faits prisonniers et pendus à la muraille.
Cependant le jour commence à poindre. Le vicomte, quoique surpris de n'entendre aucun signal, attend encore l'ouverture de la porte; mais les chefs qui l'accompagnent murmurent, le blâment d'avoir agi sans être sûr de réussir et de s'être trop facilement confié à la parole du consul. Pour les convaincre que le complot était bien réel, il leur montre les lettres reçues de Gauthier Pradeau ; il en donne lecture, puis, indigné, il les déchire et en jette les lambeaux autour de lui. Cependant ses troupes conservent encore leurs positions ; alors, comprenant que ses projets sont découverts, il ne se décide pas moins à agir ; suivi d'une partie de ses forces, il s'empare de la maison de plaisance de l'évêque, pendant que Jean de Laroze, son lieutenant, se loge avec sa compagnie dans l'abbaye de la Règle, au grand effroi des religieuses, qui se cachent dans leurs cellules, ou qui courent çà et là dans % les sombres réduits du cloître. Les soldats s'emparent des vivres, vident les caves, et exercent bien d'autres violences : ramenés à l'ordre par leurs chefs, ils s'approchent de la ville, mais ils sont repoussés par les bourgeois, après un court engagement, dans lequel quelques-uns sont tués et plusieurs blessés.
La plus grande agitation régnait dans la ville, sans qu'en général en sût se rendre compte de ce qui se passait; mais le môme jour, deux prêtres, sortis par la porte des Arènes, parcourant les vignes où avait campé le vicomte, s'arrêtèrent dans celle de Gauthier. Ils y trouvèrent les fragments de la lettre dans laquelle le traître disait à Jean de Bretagne « de venir sans faiblir, de gagner la porte, d'arrêter le pont-levis et râteaux, et autres choses concernant ladite entreprise 1 . » En rapprochant ainsi ces fragments, ils se convainquirent de la trahison, et rentrèrent dans la ville