I. Chron. msg
pour faire connaître leur découverte; rencontrant le consul infidèle sur leur passage, espérant lui imposer certaines conditions avantageuses à l'intérêt de tous, ils offrirent de lui rendre les fragments recueillis. Celui-ci, feignant alors d'avoir de vives préoccupations, et croyant peut-être qu'ils ne cherchaient qu'à lui arracher des aveux, refusa de prolonger la conversation, mais les invita à dîner, et qu'alors on s'expliquerait à loisir. La proposition fut acceptée; mais le repas donné par le consul devint bientôt une véritable orgie, pendant laquelle les deux prêtres, échauffés par le vin, s'abstinrent de parler de leur découverte, dont ils avaient bien résolu de ne se servir que dans leurs intérêts. Peut-être le consul, préoccupé de sauver l'argent qu'on pouvait lui demander, attendait-il aussi le moment favorable pour se faire livrer par ses convives les preuves de sa trahison, lorsque le bruit de l'artillerie des bourgeois, dirigée contre les assaillants, le fit sortir subitement de table, sous prétexte qu'il allait s'informer de ce qui se passait. Les deux prêtres sortent après lui, se doutant bien qu'il s'agissait de quelque chose d'extraordinaire, et se mettent à parcourir les rues. Ils rencontrent deux consuls qui racontent à la foule l'événement : « Alors, l'un d'eux dit à l'autre, que pauvrement ils ont exploité, qu'ils n'aient exhibé les pièces de ladite lettre, appartenant audit Gauthier Pradeau, qui leur a donné si bien à dîner ; et alors les sortent de leur bourse et les donnent auxdits consuls, qui les lisent, après avoir assemblé les pièces. » Ne pouvant pas y croire, tout en reconnaissant bien l'écriture et même la signature de leur collègue, les consuls coururent à la maison commune, y réunirent les personnes les plus notables qui, après un examen attentif fait en secret, se décidèrent à appeler le coupable. Le traître paya d'audace, se rendit à l'invitation, où lui fut donné lecture de la lettre dont on venait de réu-
58 HISTOIRE DBS VICOMTES
nir les fragments. — « Interrogé s'il connaît récriture à lui exhibée, répond que non, feignant de ne la savoir lire. Il lui est remontré qu'ils étaient assez bien informés ; qu'elle est écrite de sa main, comme on le lui montre par d'autres comparées à celle-ci. » Malgré les plus vives instances pour qu'il dise la vérité, il persiste à nier. Alors l'ordre est donné de lui ôter ses armes, et de le mettre à la question. Mais il n'a pas la force d'attendre ce supplice ; il lui suffit d'en voir les apprêts pour confesser la vérité : — « déclarant avoir écrit ladite lettre de sa propre main; déclarant la forme et manière comment ledit de Comblaye et Hélie de Plassac lui avaient conseillé cette trahison ; ajoutant que les promesses et conventions étaient dans son logis, dans sa chambre, en lieu secret, où il couchait, dans une boîte de buis, signées et scellées de la main du vicomte de Limoges ; et furent envoyées personnes publiques, avec témoins, au lieu désigné, où trouvèrent tout, ainsi qu'il avait confessé. »
Le traître fut conduit en prison et mis à la question; le lundi, deuxième jour de septembre, condamné à avoir la tète tranchée, et son corps coupé ensuite en quatre quartiers. Le lendemain, le peuple indigné apprit qu'il allait être vengé; la foule se pressa autour du pilori, où, à sa grande satisfaction, la sentence fut exécutée en présence de tous les autres consuls, et de cinq bretons en chemise, la corde au cou. Gauthier, au moment de mourir, avait déclaré qu'il n'avait pas eu d'autres complices que Jean de Bretagne, La Comblaye et Plassac. Sa tôle fut plantée sur le boulevard des Arènes à la pointe d'une lance, et les quatre parties de son corps sur les quatre portes principales de la ville, ses entrailles enterrées à l'endroit même de la vigne où le vicomte avait pris position en attendant le signal promis.
Au moyen âge, le peuple, plus préoccupé qu'on ne le croit d'accroître sa liberté, plus vieille pour lui' que le des-
potisme, qui ne fut qu'accidentel dans la vie des sociétés anciennes, ne manqua .Jamais d'inscrire dans ses annales, parmi ses jours heureux, celui où il avait échappé à un grand danger. La religion se chargeait presque toujours de transmettre ce souvenir à la postérité ; sans elle, il faut l'avouer, les peuples auraient complètement oublié les infortunes ou les gloires des ancêtres. Les habitants de Limoges instituèrent, en commémoration de cet événement, le 27 août de chaque année, une procession solennelle à laquelle assistaient toutes les corporations, et qui se formait tantôt dans l'église de Sainl-Pierre-du-Queyroix, tantôt dans les cloîtres de l'abbaye de Saint-Martial. Les consuls revêtus de leurs insignes, après avoir assisté à la messe, suivaient cette procession, précédés de leurs officiers portant leur bannière, derrière les religieux Récollets, les Jacobins, les Carmes, les Augustins, et tout le clergé séculier. A la tête du cortège, une troupe de musiciens; et un peu plus avant, un homme à cheval, armé de pied en cap, portant un étendard aux armes de la ville; à chaque coin de rue,* faisant faire trois tours à son cheval, il agitait son étendard, pendant que la trompette sonnait la victoire du peuple. Plus de quatre siècles s'est conservée cette fête 1 . C'est que la religion, autant que le patriotisme, conservait cette institution au nom du Dieu qui donne la victoire aux faibles et la défaite aux puissants. Si le peuple savait garder ainsi la mémoire de ce qu'ont fait ses ancêtres, il serait, soit dans ses sévérités, soit dans ses reconnaissances, plus équitable envers eux qu'il ne l'est d'ordinaire. Mais aujourd'hui que les passions politiques égarent le patriotisme en dehors de
1. Jusqu'à l'entière destruction de cette partie des remparts ou voyait, à l'endroit même où la porte devait s'ouvrir, une tète d'homme sculptée sur la pierre, et sur chacune des quatre portes principales la représentation d'uoe des parties d'un corps humain. (Chron. mss. — Legiios et Nadaud, mss. du grand séminaire.)
toute justice, les monuments des victoires de la veille sont détruits par les factions du lendemain. L'histoire dans l'avenir sera d'aulant plus difficile à écrire que les monuments élevés par nos pères n'auront plus que des ruines, ou qu'on en aura tellement changé la destination qu'on ne saura à qui en faire honneur.
Ni la plus lâche trahison, ni l'emploi de la force n'avaient pu triompher de la vigilance et de l'énergie d'une poignée de bourgeois; et cependant Jean de Bretagne, d'autant plus implacable et plus dangereux qu'il n'avait pas honte de recourir aux moyens réprouvés par la chevalerie française, continuait d'observer la ville comme sa proie, campait dans les .vignes qu'on se disposait à vendanger, détruisait, brûlait les pressoirs des propriétaires, ainsi que les moulins situés près des ponts de Saint-Étienne et de Saint-Martial. Mais les bourgeois, toujours sur leurs gardes, sortaient souvent de la ville pour repousser ses détachements; et toujours de part et d'autre des morts et des blessés. La colère du vicomte ne se contint plus à Tannonce que le consul venait d'expier son crime. Il jura de mourir plutôt que de renoncer à s'emparer de la ville.
Pendant huit jours qu'il put occuper la Cité, il s'en prit aux maisons des chanoines, les détruisit, et maltraita tellement les religieux qu'ils n'osaient pas venir dire la messe à la cathédrale. En vain Charles VII, qui se trouvait alors à Poitiers, lui donna l'ordre de cesser ses attaques. Il ne voulut rien entendre, sachant bien que le roi n'avait pas encore conquis son royaume. Il s'était fortifié dans le palais de l'évêque, situé dans la Cité, «joignant le clocher et église cathédrale, place assez forte, où ne demeurait personne pour la défendre, ni môme dans la Cité, depuis la destruction faite par le prince de Galles. » L'évôque s'était retiré dans la ville avec son clergé. Malgré leur courage,
bien connu de leur ennemi, les habitants s'inquiétaient de cet état de choses qui les ruinait, arrêtait le commerce et empêchait toute communication avec l'extérieur. D'un autre côté, on disait que les Anglais se disposaient à se réunir au vicomte pour attaquer la ville sur tous les points.
Enfin, las de se tenir inutilement renfermé dans la Cité en ruines, de ne pouvoir rien entreprendre de fructueux contre la ville, et voyant ses soldats fatigués d'un siège sans fin, Jean de Bretagne, après bien des vengeances inutiles à sa cause, qui ne faisaient qu'irriter les habitants, quitta la Cité, se retira à Pierre-Buffière, puis à Aixe, d'où il sortait régulièrement deux ou trois fois par semaine, pour courir la campagne, dévaliser quelques marchands cl faire des prisonniers, surtout quand il pouvait en attendre une rançon. Les gens qu'il laissait à Pierre-Buffière, auxquels s'associaient les habitants, comme si ceux-ci eussent hérité de la haine qui avait existé autrefois entre Limoges représentée par ses vicomtes et les seigneurs de Pierre- Buffière, venaient rôder dans les environs de Châlusset, cherchant à surprendre la place défendue par le maréchal Pothon de Xaintrailles, ravageaient les champs qu'ils croyaient appartenir au parti contraire : c'est ainsi que furent brûlés le bourg et le château de Saint-Priest-Ligoure (1426) *. Plus grande que jamais fut la terreur à Limoges, quand on apprit qu'un marchand de la ville, nommé Bouchaud, avait été arrêté, qu'on lui avait coupé la tête, et que d'autres avaient eu le même sort. On vit bientôt paraître sous les murailles quelques bandes ennemies qui montraient aux habitants les têtes des victimes. Partout aux alentours les campagnes étaient ravagées, les maisons incendiées, les
1. 11 y eut plus tard un procès intenté par les habitants de cette localité contre Alain d'Albret, en sa qualité de vicomte, mais qui parait n'avoir pas eu de suites. (Areh. de Pau : série E.)
vignes coupées. La guerre dura ainsi jusqu'à l'année suivante, sans que les habitants osassent s'aventurer à la poursuite de l'ennemi, tant ils craignaient qu'en leur absence la ville ne fût attaquée à l'imp/oviste. On pouvait craindre aussi les Anglais, toujours maîtres de quelques positions dans les environs; aussi, après le départ du vicomte, s'était-on empressé de détruire le palais de l'évôque et les autres fortifications ûe la Cité, dont on aurait pu se servir contre la ville.
L'évêque, Pierre de Montbrun, d'accord avec celui de Poitiers, ouvrit des négociations avec Jean de Bretagne : la noblesse du pays intervint aussi; le vicomte, qui n'avait jusqu'alors qu'à combattre quelques bourgeois, craignant la suite de ces hostilités contre lesquelles tout le monde réclamait, consentit à une trêve sur la promesse d'une somme de cinq mille écus qu'on devait se procurer en imposant tout le Limousin. La guerre cessa; la trêve fut plusieurs fois renouvelée, et définitivement rompue en 4434. Mais la Pucelle d'Orléans venait de donner un roi à la France, en légitimant par la cérémonie du sacre le fils de Charles VI etd'Isabeau de Bavière. Le peuple reprit courage; Dieu était venu au secours de la France; les villes craignirent moins les entreprises des grands vassaux, quand l'Angleterre, livrée elle-même aux factions, n'eut plus qu'à pleurer sur ses désastres. Les habitants de Limoges avaient profité de la première trêve avec le vicomte, pour construire la muraille qui soutenait le clocher de Saint-Étienne, du côté de l'évêché. Un bois voisin, situé dans le quartier des Combes, appelé le Bois-de- l'Abbé, fut aussi entouré d'une épaisse muraille qui pouvait protéger la Cité de ce côté*.
Pendant que les villes commençaient à avoir corifiancc
i. Ce bois, dont l'emplacement s'est couvert depuis de maisons, commença à <Hrc appelé Villa-Clan, à cause de son ranr d'enceinte.
en Charles VII, espérant que bientôt elles n'auraient plus à combattre les Anglais, l'Europe chrétienne Irerablait devant une nouvelle invasion des Barbares. Àmurath, à la tête .d'un* nation jeune d'énergie et de fanatisme, qui devait bientôt modifier l'état politique de l'Occident, menaçait Constantinople. Le pape tenta, comme ses prédécesseurs, au temps des grandes invasions, de relever le courage, en faisant un appel au monde catholique, aux rois et aux peuples, en ordonnant partout de grandes cérémonies religieuses, non-seulement comme expiation des fautes passées, mais comme moyen de raviver la foi, d'exalter le patriotisme et d'arrêter la barbarie sur les bords de l'Euxin. Jean Huniade, Mathias Corvin appelaient la Hongrie à s'armer contre les infidèles; l'Italie, la France retrouvaient leur vieil enthousiasme chevaleresque du temps des croisades; à Limoges, une oslension solennelle des reliques de saint Martial et des autres martyrs de la foi promettait plusieurs jours d'indulgence à ceux qui viendraient visiter le tombeau du grand apôtre, qui feraient des aumônes pour la réparation du monastère, et voudraient combattre pour le Christ (1431).
Cependant Jean de Bretagne songeait toujours à reprendre la plénitude de sa suzeraineté sur la ville. On le voyait courir du château de Nontron à Saint-Yrieix, d'Aixe au château de l'isle, suivi d'une partie de la noblesse, annonçant que les hostilités allaient recommencer, ranimant le courage de ses gens d'armes par la promesse d'un riche butin. Bientôt ses troupes se rapprochèrent de la ville qui *e mit en mesure de se défendre contre lui et contre les Anglais. Les sentinelles veillaient au haut des clochers de Saint-Étienne, de Saint-Michel et sur la çolline de Mont,- Jauvy; on travaillait aux fortifications des tours, des murailles et des portes; spectacle magnifique d'une popula-
6i HISTOIRE DES VICOMTES
tion pleine d'énergie et de patriotisme, qui ne cédait pas aux entraînements du jour, à des passions sans noblesse, mais qui, depuis des années, résistait comme un seul homme aux attaques incessantes des vicomtes ou de l'étranger l Sans interrompre ces préparatifs, on convint pourtant d'une nouvelle trêve, à laquelle Jean de Bretagne consentit aisément, parce qu'à la même époque il méditait de nouveaux projets pour recouvrer tout l'héritage de sa famille au delà de la Loire.
Le pays, quoique rassuré de ce côté, n'était pas pour cela exempt de graves préoccupations; il souffrait horriblement des dévastations auxquelles se livraient impunément les capitaines « des écorcheurs ». L'Espagnol Rodrigue de Villandrai, le plus actif, le plus dangereux, se dirigeant vers le centre de la Guyenne, s'arrêta dans les environs de la ville avec ses bandes, plus hardies à piller qu'à combattre. A son approche, on s'était empressé de fermer toutes les routes, tous les sentiers qui conduisaient à la ville ou aux faubourgs, avec des charrettes chargées de pierres énormes, ou avec des poutres attachées par des boulons en fer (1435). Malgré tout, les écorcheurs s'aventurèrent dans les chemins détournés, s'approchèrent des murs d'enceinte, firent quelques prisonniers et quelque butin. Aussitôt que ce danger fut signalé, les habitants sortirent en grand nombre, les attaquèrent avec tant d'entrain qu'ils les mirent en fuite, les forcèrent de laisser derrière eux leurs prisonniers et leur butin.
La population, toute joyeuse de ce succès, se croyait pour quelque temps à l'abri de nouvelles attaques, lorsque, peu de jours après, on reçut un message de la reine de France qui demandait qu'on lui fournît des guides et une escorte, pour conduire à Limoges ses chariots et ses bagages. Elle venait rendre grâces à Dieu, devant les reliques
de saint Martial, des succès de la France. Les consuls, les grands dignitaires du clergé allèrent la recevoir en grande pompe à quelque distance de la ville, et l'introdui» sirent dans leurs murs à travers la foule se pressant autour d'elle, heureuse de voir celle à laquelle la reconnaissance publique attribuait, comme à Agnès Sorel, le réveil de la royauté. Témoin des cérémonies des grandes ostensions, la reine admirait avec étonnement les magnifiques processions qui parcouraient la ville, ces hommes aux pieds nus, bourgeois ou artisans, ces femmes de toutes les conditions aux longs cheveux tombant sur leurs épaules, qui vénéraient les reliques des saints.
Pendant que la royauté remontait du midi vers le nord avec Charles VII, naguère le roi de Bourges, le vicomte de Limoges, que ses anciens vassaux avaient forcé à la retraite, cherchait à arrêter la décadence de sa maison par d'autres moyens que par les armes. Une famille, autrefois rivale de la sienne, disparaissait des rangs des grands vassaux. L'Angleterre l'entraînait dans son naufrage. Archambaud IV, comte de Périgord, que la sagesse et la pitié de Charles VI avaient remis en possession de son comté, en réclamant avec fierté la ville de Périgueux que le roi s'était réservée, venait de s'aliéner Charles VII. On n'attendait plus qu'un prétexte pour dépouiller celui dont un des ancêtres avait osé dire à Hugues Capet : « Qui t'a fait roi? » Ce prétexte s'offrit de lui-même par la tentative que fit Archambaud de s'emparer de la fille d'un bourgeois de Périgueux. La féodalité dans ses longues guerres de rivalités personnelles, ou dans celles de la France contre l'Angleterre, avait souvent oublié les lois de la chevalerie. Le comte de Périgueux banni, privé de ses États, crut se venger « en se donnant à l'Angleterre et au diable». Son
comté passa à Louis d'Orléans, dont le fils le vendit ensuite il. 5