ROI DE FRANCE
L'Angleterre encore puissante. — Dévouement des bourgeois de Limoge» à Charles VII. — Nouvelle trahison ourdie par Jean de Bretagne contre Limoges. — Arrestation de ses agents ; on instruit leur procès. — Les coupables soustraits à la juridiction consulaire. — Jean de Montbron protégé par l'évèque. — L'Église et les grands vassaux. — Pierre de Beaufort, vicomte de Turenne, fait hommage à l'abbé de Saint-Martial. — La Praguerie eu Limousin, attaquée par Xaintrailles. — Charles VII et le Dauphin à Limoges. — Arrivée de la reine, l'accueil que lui fait le clergé. — Jean de Bretagne; ses exploits contre les Anglais au siège de Bergerac ; au siège de Sainte-Foy. — Dernière campagne du vicomte : témoignages de sa reconnaissance à plusieurs familles. — Son souvenir resté dans le pays. — Notes sur ses héritiers.
Les habitants de Limoges et ceux des campagnes et des villes où passa Charles VII avaient eu des acclamations de joie pour celui qui promettait d'arracher la malheureuse France aux longs bras de l'Angleterre qui l'enserraient encore au nord-est par la Bourgogne, son alliée, à l'ouest par la Bretagne, au midi par le concours de quelques barons de Guienne, préférant leur fortune à l'honneur, l'étranger avec ses factions à la France de Philippe-Auguste et de saint Louis. Le nouveau roi d'Angleterre s'était fait appeler trop longtemps le roi de France, comme on l'avait proclamé à Saint-Denis, sur la tombe de l'infortuné Charles VI. La France, debout sur ses ruines, allait fièrement à la conquête de sa nationalité, si longtemps méconnue pendant cette guerre de cent ans, et pour vaincre elle donnait généreusement l'argent que lui demandait le prince
et le sang de ses plus nobles enfants. Les bourgeois de Limoges, s'oubliant eux-mêmes, n'avaient point imploré les secours du prince contre les attaques du vicomte. Pour eux, le salut de la patrie passait avant les intérêts de la ville, aussi s'étaient-ils bornés à lui exposer librement, par la voix de leurs consuls, tout ce qu'ils avaient souffert jusqu'alors. Quoiqu'ils sussent bien qu'il cherchait à attirer à lui Jean de Bretagne, ils ne lui virent rien faire, ne lui entendirent rien dire, qui pût leur faire craindre de voir remettre dans tous ses anciens droits la famille de Penthièvre, aux dépens des privilèges de la ville- Tout porte à croire que l'ambitieux vicomte ne put rien obtenir à cet égard. Alors, ne comptant plus que sur luimême, il eut encore recours à la ruse et à la trahison. Commê les prétendants de tous les temps, il lui fut facile d'attirer à lui quelques dévouements ambitieux qui le servirent par l'intrigue et la déloyauté. Pendant que la guerre continuait encore dans le Poitou contre les Anglais, et que quelques bandes ennemies couraient encore le Limousin, les consuls de Limoges furent avertis qu'une nouvelle trahison menaçait de les livrer à Jean de Bretagne. On leur annonçait que deux espions étaient entrés dans leurs murs depuis quelques jours, l'un du pays de Béarn, nommé Martin YEscalador, à cause de son agilité et de son adresse à franchir les murailles; l'autre, tout aussi entreprenant, nommé Savoyé.
Aussitôt, on croit à un complot; les consuls veillent, donnent l'ordre d'arrêter les deux complices. Les agents saisissent Savoyé, pendant que son compagnon se sauve dans le couvent des Carmes, où il est protégé par le droit aVasile, ce vieux privilège des cloîtres qui, au moyen âge, fut une garantie pour de pauvres serfs injustement poursuivis par leurs maîtres. Savoyé interrogé avoue qu'il est né
eu Savoie, que son vrai nom est Jean de Villars; qu'il a souvent servi le parti des Anglais en escaladant les murailles des villes pour en étudier la position ou pour les leur livrer, à l'aide de quelques traîtres; qu'il a été envoyé à Limoges par Jean de Montbrun, parent des évêques d'Angoulême et de Limoges, pour faire fabriquer deux couteaux à scie, seize manches de plomb en forme de limes sourdes et un pied de chèvre; qu'il devait se servir de ces instruments pour ouvrir les portes de Ribeyrac, et d'une autre place située dans les environs de Nontron, dont le commandement avait été donné au chevalier de Montbrun par le vicomte de Limoges. Pressé de questions, il raconte qu'il a entendu dire, par quatre soldats de la compagnie de Montbrun, que Jean de Bretagne serait bientôt maître de Limoges, qu'il y entrerait par la porte des Arènes. On se rappela en effet que les mômes propos, auxquels on ne s'était pas arrêté, avaient été tenus par quelques partisans du vicomte, pendant les fêtes célébrées à l'occasion du mariage de la bâtarde de Penthièvre, alors môme que les consuls faisaient fortifier la porte des Arènes, « laquelle pour garder la nuit on avait couverte de paille ! . » On apprit aussi que le vicomte devait placer ses gens en embuscade dans un hôpital voisin; que de là devait partir, à l'ouverture de la porte, et se diriger vers le pont, une charrette chargée de paille à laquelle on mettrait le feu; qu'en attendant on scierait les barrières, de manière que les assaillants n'eussent que la peine de les pousser pour les faire tomber. On devait ensuite se précipiter en avant, en jetant des fusées sur la porte couverte de paille, et empêcher par ce moyen les habitants d'en défendre rentrée. Savoyé avoua, de plus, qu'un nommé Martin Borie lui fabriquait tous les instruments nécessaires.