‹ Histoire des vicomtes et de la vicomté de LimogesChapitre 26 sur 130 · Chron. mss · texte numérisé non relu

Chron. mss

Les consuls firent comparaître devant eux le personnage indiqué, qu'on pouvait bien soupçonner, car on savait par la rumeur publique qu'il fréquentait des gens de la maison de Penthièvre ; et, sur quelques soupçons, il lui avait été défendu de fabriquer des instruments de guerre, et môme de faire partie du guet qui veillait à la sûreté de la ville. Confronté avec Savoyé, il déclara le reconnaître, ainsi que le chevalier Jean de Montbrun, ajoutant que l'un et l'autre lui avaient donné l'ordre de fabriquer les instruments qu'il représente. Les consuls font amener devant eux Jean de Montbrun, pour instruire aussi son procès; mais les officiers du roi réclament la connaissance de cette affaire, et, sans aucune opposition de la part des consuls, les accusés sont envoyés devant eux. Le chevalier de Montbrun, malgré les aveux de ses deux complices, comptant sans doute sur l'influence de sa famille, refuse de s'expliquer, niant d'ailleurs énergiquement de s'être associé à ce complot. Alors un des deux accusés lui rappelle qu'un jour qu'il passait devant la porte des Arènes, il leur avait montré ses gens d'armes et la paille qui recouvrait la porte, et que son trompette avait ajouté « qu'il ne donnerait pas sa part de butin pour trois cents écus. »

L'indignation était grande parmi les citoyens, pour qui la trahison était évidente, mais qui prévoyaient bien que les coupables échapperaient à la vindicte publique, du moment où ils n'avaient pas à répondre devant la juridiction consulaire. Les officiers du roi, après avoir paru vouloir l'effrayer en le mettant à la question, mais sans lui causer de grandes souffrances, renvoyèrent le prisonnier sur de nouvelles protestations d'innocence. Quant à Savoyé, on le condamna à avoir la tête tranchée. En arrivant au pilori, indigné qu'on laissât impuni le^principal instigateur du complot, il engagea les habitants à se tenir sur leurs gar-

des, que leur ville était réellement menacée; mais que, lié par un serment, il ne pouvait révéler autre chose. Il subit ensuite avec courage le supplice qu'il avait mérité, mais qui aurait du aussi atteindre celui qui l'avait entraîné.

Jean de Montbrun, grâce à de puissantes influences, de coupable qu'il était, se présenta fièrement comme une victime de la haine des consuls. Sa famille, forte de l'autorité de deux évêques, se montra irritée de son arrestation et des poursuites exercées, sans tenir compte de sa mise en liberté l . Soutenue par les intrigues du vicomte, elle fit commencer une instruction contre les bourgeois et les consuls. Dix des principaux furent cités en justice et in-

1. Quelques annalistes ont confondu la famille des barons de Montbron, en Angoumois, avec les seigneurs de Montbrun, en Limousin. Nous croyons que le gentilhomme dont il est ici question était de la famille de Montbrun, alliée à celle de Montbron, ou ayant avec elle d étroites relations, ce qui semblerait justifié par ce passage de la chronique de Geoffroi de Vigeois : g His diebus (vers la fin de 1179) Aimericus Brunus Cœnobium, quod vocatur ad Altas Vallès (Haultevaux, Haultavaux, Autevaux ou Atavaux) construens y comparatis terris quœ sufficerent XIII fratribus eu m tolidem famulis, canonicis (pro monachis) tradidit de Corona. Hujus rogatu, cornes R. (Robertus) castrum quod vocabaiur Trasdos, nomine mutato, Monberon vocitavit. » (Voir Chron. Gaufredi prioris Vosiensis, p. 325, tome II, Novœ Biblioth. de Ph. Labbe). Le château ou siège de la seigneurie d'Aimeric-le- Brun, appelé d'abord Trasdos, n'aurait changé de nom, par le consentement de Robert de Montbron, que pour indiquer l'alliance des deux familles, ou peut-être une origine commune. Mais, plus tard, pour distinguer les deux localités, le nom de Montbrun prévalut sur celui de Monberon (Mous- Berulphus), ea Angoumois, seigneurie possédée depuis longtemps par des seigneurs du nom de Robert. Ajoutons qu'Aimeric-le-Brun, en donnant le prieuré qu'il fondait dans le diocèse de Limoges à l'abbaye de la Couronneen-Angoumois, ne pouvait faire qu'une chose agréable à Robert de Montbron, qui, à la même époque, fondait aussi près du château de Montbron uu prieuré de Bénédictins, dans le cloître duquel plusieurs de ses successeurs eurent leur sépulture, comme le témoignent quelques inscriptions. La famille des seigneurs de Montbrun, rarement mentionnée daus les Annales du Limousin, n'en eut pas moins une grande situation dans les rangs de la féodalité; on peut se faire une idée de sa puissance rien qu'à voir aujourd'hui dans la paroisse de Saint-Sulpice de Dournazac, canton de Chàlus, près d'un petit affluent de la Drôme, les ruines du château, l'effet pittoresque de ses débris, ses vieilles tours découronnées. (Voir ma Notice sur les seigneurs de Montbron; Bulletin de la Société historique et archéologique de la Charente.)

carcérés. Plus tard on leur rendit la liberté; mais ils n'en avaient pas moins payé pendant quelque temps, par une détention arbitraire, le prétendu outrage fait à une famille puissante. Celle-ci ne se contenta pas de cette satisfaction ; l'évêque Pierre de Montbrun ajourna les bourgeois devant le Parlement, pour avoir détruit le château que ses prédécesseurs avaient dans la Cité, ce qui le forçait, disait-il, d'habiter dans la ville une maison d'emprunt. Cette fois, l'intervention de la royauté, qui avait bien d'autres embarras, donna raison aux bourgeois.

On était encore au temps où la bourgeoisie ne pouvait pas toujours se défendre contre les grands vassaux, quand môme elle invoquait les droits imprescriptibles de la justice : mais si ceux-ci ne pouvaient pas oublier, malgré les révolutions politiques qui avaient fait naître partout des aspirations d'indépendance et d'égalité, qu'ils avaient été longtemps les maitres et les privilégiés; s'ils traitaient encore avec dédain les bourgeois des communes, ils apprenaient tous les jours qu'ils ne pourraient pas toujours résister, surtout quand ils cherchaient à se soustraire au vasselage des cloîtres et des grands dignitaires du clergé. L'Église, la grande promotrice de la civilisation et de la liberté, pouvait-elle oublier que le x e siècle, la crainte de la fin du monde, les croisades qui avaient commencé l'épanouissement de la liberté personnelle, en bouleversant l'aristocratie féodale, avaient soumis les possesseurs des grands fiefs à sa suzeraineté en lui reconnaissant le noble privilège d'être partout la protectrice des faibles contre l'abus de la force?

Jacques Jouvion, abbé de Saint-Martial, qui venait de faire bâtir une belle maison abbatiale, celle du prévôt de Cozay et le château de Belle-Vue, véritable palais pour l'époque, usant de ses droits, avait sommé le vicomte de

Turenne de venir lui faire hommage, ce que celui-ci n'avait pas fait depuis plusieurs années, oubliant qu'au ix e siècle ses ancêtres, révoltés contre les héritiers de Gharlemagne, avaient prétendu ne relever que des reliques de saint Martial, parce que les moines de l'abbaye étaient venus déposer les reliques de leur saint dans le château de Turenne, pour les mettre à l'abri de l'invasion des Normands. L'orgueilleux vassal fut obligé de céder. Le 26 novembre (1440), Pierre de Beaufort fit hommage à l'abbé pour son château de Turenne et pour toute la vicomté : il obtint seulement que cet acte de soumission n'aurait pas lieu en plein chapitre, « II se rendit, comme nous l'apprend un vieux registre de l'abbaye, dans la salle basse, avec ses témoins Jean de Roffignac, chevalier, Bardez, écuyer, bâtard de Turenne, et plusieurs autres seigneurs et bourgeois de Limoges; et là, près du feu, après avoir reçu de l'abbé le baiser de paix et l'avoir rendu, il promit tout ce qu'un vassal doit à son suzerain », et que si, à son retour des funérailles de Jean de la Roche, qu'on devait célébrer au Châlard, on trouvait dans les archives de l'église la preuve que ses prédécesseurs avaient fait l'hommage en meilleure forme, il était prêt à s'y soumettre.

Pendant ce temps-là, les Anglais avaient reparu en force dans la Guyenne, avec le captai de Buch et le sénéchal de Bordeaux. Quelques détachements, restés dans le Limousin depuis les dernières trêves, occupaient encore de petites forteresses, d'où ils menaçaient Limoges, tandis que d'autres étaient maîtres de la Souterraine, de Guéret et de Ghambon-Sainte-Valérie. Le connétable de la Marche et le bâtard d'Orléans, à la tête de huit cents lances, vinrent les y assiéger et s'emparèrent facilement des deux premières places; mais ils trouvèrent une vive résistance à l'attaque de la troisième. Ils parvinrent cependant à y for-

cer la garnison, qui s'était réfugiée dans l'église et qui fut forcée de se rendre au connétable. Tout semblait faire espérer que bientôt les provinces de l'intérieur seraient évacuées, lorsque la guerre civile fit naître de nouveaux dangers. Le dauphin se révolta et entraîna avec lui une partie de la noblesse, mécontente de cette royauté qui, en chassant les Anglais, se montrait peu disposée à lui laisser ses privilèges. C'était la Praguerie, celle ligue folle qui compromettait la nationalité et l'indépendance de la France. La petite ville de Chambon abrita derrière ses murailles les faclieux, qui, se croyant les maîtres, firent sculpter des dauphins sur les portes, comme si le jeune révolté allait usurper la couronne de son père. Charles VII chargea Xaintrailles et d'autres chefs fidèles et dévoués de réduire celte ville et celle d'Evaux. Chambon, vivement attaquée, fut prise d'assaut. Ceux qui s'enfuirent au premier choc allèrent se cacher dans la grosse tour de l'église, où l'artillerie de Gaspard Bureau ouvrit bientôt une large brèche. Les révoltés se rendirent et payèrent une forte rançon. Quelques châteaux voisins, ceux de Lamothe, du Châtelet et de Leyrat, firent aussi leur soumission

L'année suivante (1442), Charles VII, qui venait de mettre sur pied une nouvelle armée pour délivrer ses villes de Guyenne, arriva à Limoges, accompagné du dauphin qui avait promis d'être sage, de Charles d'Anjou, du comte d'Eu et des maréchaux de France. Comme il n'avait pas été annoncé, les consuls n'eurent pas le temps de lui préparer une réception brillante. Il fit son entrée un peu avant la nuit, reçut le lendemain le duc et la duchesse d'Orléans, et donna à celui-ci, qui s'était ruiné pour la cause de la royauté, cent soixante mille livres, destinées à payer les

J. Chaut; en : Hist. de Charles VIL

Page 1