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CHAPITRE XXI

ALAIN D'ALBRET, VICOMTE DE LIMOGES : ALIÉNATION DES FIEFS DE LA VICOMTE

Résultats du règae de Louis XI; réclamations de la noblesse, de l'Église et des ailles. — La régente, madame de Beaujeu, rétablit les anciens privilèges de Limoges. — Réclamation des habitants du Dorât contre le chapitre. — Note sur l'église du Dorât. — lnflueucc du clergé de Limoges.

— Gonsécratiou des derniers travaux de l'église de Saint-Junien. — Note sur cette église. — L'évèque Jean Barthon et les travaux faits à la cathédrale : objets d'art. — Alain (PAlbret continue un procès contre les consuls. — Albert, abbé de Saint- Martial, exige des redevances des abbayes.

— Mort de l'évèque Barthon de Moutbas. — Le siège épiscopal disputé par Jean Barthon et Foucaud de Bonucval. — On procède à l'élection; troubles à ce sujet. — Jean Barthon intronisé. — La France menacée par les Anglais. — Réception solennelle du duc de Bourbon. — François, vicomte de Rochechouart. — Pontville fait assassiner Pierre de Bermondet.

— Sentence prononcée contre lui. — Saisie de ses biens. — Note sur la chapelle de Panazol. — Célébration du jubilé de Léon X. — La peste à Limoges. — Croyance aux événements surnaturels. — Nouvelles ostensions; les mystères. — La cherté du blé à Limoges. — François I««" exige des impôts des ecclésiastiques; cruautés de ses francs-archers. — Ravages des cinq mille diables, — Note sur Razès. — Discordes dans les rangs ^du clergé. — Hommages rendus à Alain d'Albret : il réprime les violences.

— Aliénation des fiefs. — Le vicomte fait hommage à l'évèque d'Angoulême. — Texte du testament de Jeanne de Bretagne, dame de Baslon.

Le règne de Louis XI venait de finir (i-483), règne dont l'histoire impartiale constate l'immense influence sur les institutions nationales, préparant à la France des changements politiques qui la conduisirent à de nouvelles destinées : le vieux monde féodal, découronné de son prestige, était presque déjà remplacé, mais laissait derrière lui un long sillon de lumière qui avait guidé, selon les lois providentielles, les progrès accomplis. Aux yeux de toutes les

classes de la société, ce règne reste marqué de l'empreinte du despotisme; aussi des réclamations générales partirentelles de tous les côtés : la noblesse redemanda ses privilèges, le clergé son influence; la bourgeoisie 'des villes, la liberté de s'administrer selon ses antiques coutumes municipales; le peuple, nous voulpns dire cette partie de la nation qui ne sait pas toujours déterminer avec modération jusqu'où doivent aller ses droits, se plaignait aussi de n'avoir pas une assez large part dans les institutions nouvelles.

La régente, Madame de Beaujeu, qui aurait bien aimé, comme son père, le pouvoir absolu, intimidée par les réclamations venant de tous côtés, s'occupa d'abord de donner satisfaction aux villes. Limoges fut du nombre de celles dont les revendications furent écoutées : des lettres patentes (Bourges, 1484) supprimèrent l'office de maire, destituèrent François de Pontbriant, et rétablirent le consulat. La bourgeoisie vit dans les anciens privilèges de la commune, reconnus et confirmés, la sanction de ses droits. Tous les habitants en furent si satisfaits, qu'ils ne voulurent pas attendre le vingt-deux février, jour fixé par les anciennes coutumes, pour la nomination des magistrats. Le môme jour qu'Us reçurent les lettres patentes, ils procédèrent à l'élection.

Quelques petites localités de la province qui, durant tout le moyen âge, avaient reconnu la suzeraineté de leurs églises, réclamèrent aussi une liberté plus large, une administration communale. Les habitants du Dorât, impatients de proclamer leur indépendance, déchirèrent la pancarte des assises du prévôt du chapitre de l'église collégiale, oubliant que Philippe-le-Bel l'avait pris sous* sa protection (1292), et que Philippe VI avait défendu de lever et d'imposer des subsides sur ses terres et sur ses hommes (1328). Mais bourgeois et manants n'avaient pu oublier que Charles VI avait ordonné que tous les habitants jouiraient

des mêmes privilèges que l'église et le chapitre de Saint- Pierre. Ces concessions avaient été méconnues par les religieux; le peuple protestait, et, comme toujours, par la violence, cet odieux moyen des multitudes ignorantes. Il n'eut pas raison; un arrêt du parlement statua que les chanoines étaient seigneurs temporels et châtelains de la ville; que les habitants n'avaient entre eux aucune communauté, qu'ils ne pouvaient s'assembler sans la permission du chapitre (1490). On a prétendu que cette sentence fut due à la haute influence de l'abbé, Jean Barlhon de Montbas, conseiller-clerc au parlement, et de son frère, alors procureur du chapitre

Les guerres d'Italie, qui appelèrent à elles la noblesse, encore disposée à être factieuse, facilitèrent le travail d'organisation politique dans toutes les classes de la société. La ville de Limoges, heureuse d'avoir recouvré ses libertés communales, prépara sa fortune pour les temps modernes, en étendant son commerce, dont les produits étaient déjà recherchés, non-seulement par les provinces voisines, mais même au-delà des Alpes. Son clergé aussi jouissait d'une liberté plus grande par l'exécution plus franche et moins contestée de la Pragmatique de Bourges : ses cérémonies ramenaient à l'observation de ses dogmes les populations qui ne pouvaient pas séparer les croyances religieuses des institutions politiques, le pouvoir spirituel du pouvoir temporel. Il avait aussi dans ses rangs, à la même époque, des

1. La fondation de l'église primitive du Dorât était attribuée à Clovis. Celle d'aujourd'hui, autrefois collégiale, aurait été commencée en 1013, et consacrée en 4075 , selon cette inscription citée par M. l'abbé Teiier : Anno JD. 1013 incoata fuit ecclesia S. Pétri Scotoriensis, quœ antea cremata fuerat per Magnatenses. Parmi les hommages dus au clergé du Dorât, nous citerons celui-ci : le jour de la Pentecôte, les femmes, mariées dans l'année, se rendaient devant la principale porte de l'église, se mettaient eu rang devant les chanoines, en présence desquels les ofiiciers du chapitre leur donnaient le baiser de paix.

ET DE LA VICOMTE DE LIMOGES. lit

hommes de grande science et de grandes vertus. Ce fut un vrai jour de fête à Limoges, pour le clergé et pour le peuple, celui où l'évôque Jean Barthon, dans l'église cathédrale, conféra le baptême à un musulman, qui partagea en France la captivité de Bajazet, et eut pour parrain Antoine de la Chassagne, marchand de la ville, et pour marraine Marguerite Lascure, veuve de Guillaume Dubois.

Après cette cérémonie* qui semblait faire espérer à la foule joyeuse que l'eau du baptême coulerait bientôt sur tous les fronts des musulmans, le pieux évêque, accompagné de Pierre Fournier, prolonotaire du saint-siége, de Pierre Barlhon, abbé du monastère de Saint-Augustin, de Bertaud Prinssaut et d'Étienne de Maynac, se rendit à Saint-Junien pour consacrer les derniers travaux de cette église, qui appartient à diverses époques, et aujourd'hui un des plus précieux monuments de l'art chrétien *. Les premiers dignitaires des abbayes des provinces voisines assistèrent à cette cérémonie, pendant laquelle le peuple, formé en processions, circulait sans cesse du mausolée de saint Jumen au tombeau plus modeste et plus solitaire de saint Amand et à l'ermitage où le modèle de la vie céno-

1 . Cette église, ancienne collégiale, est nu ensemble (le constructions de diverses époques, style roman du xi° siècle. Raynaud, évêque de Périgueux, en fit la consécration le 21 octobre 1100. La nef, qui parait plus ancienne, pourrait bien appartenir À l'église qui fut élevée, au VI e siècle, par Kurice II, sur le tombeau de Saint-Junien. (Chron. Comodoliacense.) Le transept et le chœur sont bien du XI* siècle ; mais les deux dernières travées du chœur furent construites vers 123ô, par Ithier Gros, chanoine. Il faut lire dans les savantes Annales archéologiques de M. Didron la description du tombeau de Saint-Junien, un des types les plus curieux du style roman-tleuri des premières années du XII e siècle. M. l'abbé Arbeliot, qui a décrit aussi ce monument avec un rare talent d'appréciation, nous fournit une inscription latine du xi« siècle trouvée par lui dans l'intérieur : Ci-git le corps de saint Junien, dans le même sarcophage où l'ensevelit ï évêque Rorice. — Raynaud de Périgueux, qui mérita d'être martyr, recueillit ses ossements dans les écrins de bois déposés dans le sarcophage. (Arbellot : Notice sur le tombeau de saint Junien.)

bilique, au vi c siècle, avait passé de longues années dans la prière et dans de rigoureuses mortifications ». Aujourd'hui la tombe et l'ermitage ont disparu, mais les fidèles et ceux qui recherchent les souvenirs religieux des générations passées aiment encore à visiter cette ruine pittoresque, ce rocher qui domine la Vienne, et à y recueillir le récit des pieuses légendes qui sont l'histoire poétique du saint solitaire. *

Animé du zèle de la charité, de l'ardeur de la foi, pressé . d'enrichir les églises de son diocèse, Jean Barthon ne fut pas toujours secondé par son clergé. Lorsque les consuls furent condamnés à payer dix mille livres destinées à orner la cathédrale, à reconstruire les cloîtres et le palais épiscopal, dont ils avaient ordonné la destruction pendant les dernières guerres contre les Anglais, le chapitre, craignant que son évêque ne fit son profit de cette somme, ne consentit à la livrer qu'à condition qu'il commencerait la construction six mois après, et qu'il l'aurait terminée en trois ans. Jean Barthon et son successeur du même nom se conformèrent aux désirs des consuls et de la population; ils firent aussi construire les deux travées de la nef actuelle de Saint-Étienne sur un plan qui se rattachait harmonieusement à celui du chœur, mais qui en diffère cependant par quelques détails secondaires.

Les chanoines, égarés par de fausses appréciations, s'oublièrent jusqu'à ordonner qu'aucun d'eux n'assistât au synode de Tévêque, et qu'on ne lui fournît pas môme les ornements nécessaires à la célébration des saints mystères. Il fallut au prélat toutes les vertus de son état, la patience

i. Une église fut fondée sur le tombeau de saint Arnaud en 1083, et consacrée en 1093, par Humbald, évèque de Limoges. Grégoire de Tours vint en pèlerinage à Saint-Junien, vers 593. Il ne reste plus qu'un seul fragment de l'église du XI e siècle.

et la modération, pour désarmer ses ennemis. Presque tous ses revenus furent consacrés à soulager le pays dévasté par des orages qui avaient renversé les clochers de plusieurs églises et grand nombre d'habitations. Il trouva un pieux émule de son dévouement dans le cardinal de Brissonet, abbé de Grandmont, qui rebâtit son abbaye presque détruite et y fit revivre l'ancienne discipline. On dut à ses libéralités les plus beaux ornements, un riche bahut, ou coffret, sorti des ateliers des plus habiles émailleurs de Limoges, plusieurs châsses d'argent, des calices d'or, des encensoirs, un buste d'argent qui reçut le chef de saint Étienne de Muret Jamais l'art n'avait étalé plus de magnificence dans les églises. Il était aisé de voir que le vent de l'Italie soufflait sur la France, y apportant les inspirations artistiques des ouvriers lombards.

Quand Charles YIU fut rentré en France, regrettant ses conquêtes perdues en Italie, mais fier du courage qu'il avait montré à Fornoue , du dévouement de sa noblesse , dans les rangs de laquelle s'était distingué Germain de Bonneval, un des sept gentilshommes qui, vêtus comme lui pour déjouer les projets de l'ennemi, se tinrent constamment à ses côtés, il lui fallut écouter bien des réclamations; la noblesse redemanda ses anciens privilèges. Alain d'Àlbret, au nom de sa femme Françoise de Bretagne et de ses enfants, voulut poursuivre les prétentions de ses prédécesseurs sur la ville de Limoges; il demanda ensuite à Louis XII, aussitôt l'avènement de ce prince au trône de France, la remise du duché de Nemours, donné autrefois par Charles VII à Jean de Bretagne, ou qu'il lui fût permis de continuer contre les consuls de Limoges le procès

1. Ce cardinal, après avoir longtemps travaillé à la prospérité de son abbaye, résilia sa dignité, moyennant une pension de cent ducats d'or, en faveur du cardinal Sigismond de Gonzague.

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