H* HISTOIRE DES VICOMTES
intenté en 1415 par le vicomte Olivier de Bretagne. Si Louis XII ne voulut pas venger les injures faites au duc d'Orléans, il n'oublia pas de récompenser ceux qui l'avaient soutenu quand il réclamait la régence de Charles VIII. Le vicomte de Limoges était du nombre de ces derniers, aussi obtint-il ce qu'il réclamait *. *
Le clergé parut aussi vouloir recouvrer quelques lambeaux de sa fortune féodale. Albert, abbé de Saint-Martial, obtint du pape Alexandre VI une bulle qui l'autorisait à contraindre tous les abbés, prieurs, prévôts et autres, dépendant de son abbaye, à venir en chapitre général payer leurs redevances. Ces revendications inquiétaient les esprits* déjà fortement préoccupés des ravages que la peste faisait dans la ville ; mais chaque corporation n'en veillait pas moins à la conservation de ses intérêts. Le clergé, pour défendre les siens, eut besoin de se réunir; mais, craignant les atteintes du fléau, les chanoines de Saint- Étienne consentirent à ce que l'évêque choisit hors de la ville le lieu où il pourrait tenir un synode et y faire le saint chrême. Les habitants se crurent abandonnés le jour où ils virent tout le clergé qui allait se réunir à Aixe, d'autres disent à la Jonchère K
Quand la peste eut cessé, le clergé rentra dans la ville, secourut les misères du peuple, qui pleurait ses pertes, releva son courage par une nouvelle ostension des reliques (1510). L'évêque présida cette cérémonie, toujours si
agréable au peuple par les espérances qu'elle promettait.
1. Cette Concession n'eut pas de suite t ce ne fut qu'en 1537 que les consuls perdirent la juridiction de la justice, par la réunion de la vicomté de Limogea au domaine du roi de Navarre. (Arch. de Pau.)
2. Le curé Nadaud rapporte une inscription de 1508 qui donne à la Jonchère le nom de ville. Une des rues s'appelle encore rue de la Trahison. Cette localité parait avoir été considérable au moyen âge. (Nadaud : Mss. au grand séminaire.)
Quelques jours après, sentant approcher ses derniers moments, il se fit porter au milieu de son église. Les fidèles s'empressèrent de venir voir pour la dernière fois ce noble vieillard qui les avait si souvent consolés, et qui demandait pardon à son clergé s'il l'avait offensé *. Aussitôt après sa mort, son neveu, doyen de l'église, prit possession du château d'Isle au nom du chapitre, pendant que les chanoines en faisaient autant des autres propriétés épiscopales.
Après lui, l'Église de Limoges fut troublée par deux ambitions rivales, par deux prétendants également puissants, Foucaud de Bonneval *, abbé de Bénévent, et Jean Barthon de Montbas 3 , doyen de la cathédrale, entre lesquels se partagea toute la noblesse du Limousin. Foucaud de Bonneval eut pour lui les plus puissantes recommandations par le crédit de son frère, alors admis aux conseils de Louis XII. Tous les jours ses amis faisaient distribuer au clergé, des lettres du roi en faveur de son élection; mais le clergé, fier des droits qu'il tenait de la Pragmatique, n'obéissait plus aux grands seigneurs, et tenait d'autant plus à sa liberté, qu'il n'oubliait pas que naguère la noblesse et le roi avaient exercé sur lui un trop grand ascendant; mais
alors la féodalité avait perdu son prestige, le roi était loin. La liberté se centralisa dans l'Église, du sein de laquelle elle est sortie 4 .
Au son des cloches de toutes les paroisses, à la pointe du jour, le clergé se réunit, pendant qu'on disait la messe
U II fut enterré devant le grand autel de la cathédrale. (Mis. de fabbé
Legros.)
2. Foucaud de Bonneval était fils de Rodolphe de Bonneval qui avait pris le parti des Anglais. Aymeric de Bonneval, (ils aussi de Rodolphe, no se déclara pour Charles V qu'en 1373.
3. Cette famille, illustre et ancienne dans le pays, était ainsi appelée du ehâteau de Montbas, situé dans la commune de Gajoubert.
4. Michelet : Élections canoniques au xv« siècle; Hist. de France, t. V, p. 205.
à tous les autels. Les chanoines répondent à l'appel de leurs noms. Les deux compétiteurs se présentent, entourés de leurs partisans, groupés autour d'un chef d'élection ; tous revêtus de leurs ornements, ils jurent de n'obéir qu'à l'inspiration du Saint-Esprit, de ne se laisser entraîner par aucune promesse, par aucune séduction du dehors. Léonard Boyol, Martial de Beyssac et Pierre Benoît vont recueillir les suffrages, lorsque de cette foule de prêtres s'élève une voix accusatrice, qui ne trouve pas d'écho. C'est Michel Jouvion, qui reproche au doyen d'avoir offert au roi de France quatre mille livres pour obtenir son appui. Les trois scrutateurs se retirent sur les marches du grand autel, pendant que les chanoines restent dans le chœur, puis s'avancent un à un, d'un air calme et recueilli, pour faire connaître verbalement lequel des deux prétendants ils veulent élire, énumérant les qualités qui le rendent digne des suffrages. Les notaires reçoivent et enregistrent chaque vote, en présence de témoins et de conseillers. Jean Mingon, secrétaire du chapitre, proclame le résultat que la foule répète au dehors. Berthon a réuni la majorité ; Foucaud n'a que huit voix. Dans les élections canoniques, le parti vaincu u'était pas, comme dans nos comices démocratiques, l'objet des dédains et des railleries de ses adversaires ; la charité et la modération étaient encore la loi des consciences. L'Église se rappelait qu'aux jours des persécutions le christianisme n'avait eu pour lui que la minorité. Aussi, après la proclamation des suffrages, Pierre Benoît interpelle les opposants, leur demande s'ils veulent se réunir à la majorité ; ils refusent. Alors les scrutateurs, les conseillers, les notaires et les témoins discutent entre eux le mérite des électeurs et des élus des deux partis. Benoit déclare que l'élection de Jean Barthon est la meilleure; Martial Beyssac se fait le défenseur de celle de Foucaud de Bonneval, disant que de
l'autre côté il y a eu, dans trois suffrages, des intérêts de parenté; de plus, il ajoute que Barthon est excommunié, simoniaque, parjure, ainsi que ses adhérents. Tout rapprochement étant impossible, on convint que chaque prétendant serait proclamé par le scrutateur de son parti, et admis à faire prévaloir son élection par les moyens de droit.
Quelques moments après, les partisans de Barthon célébrèrent leur victoire par le chant du Te Deum, dans la basilique de Saint-Etienne. Quatre d'entre eux, au son de toutes les cloches, le portèrent solennellement sur l'autel. Puis le secrétaire Mingon, du haut du clocher, proclama le résultat de l'élection devant le peuple et le reste du clergé réuni sur la place. Les deux élus eurent recours à toute sorte d'intrigues auprès de l'archevêque métropolitain. La lutte dura quatre ans. Foucaud, pour se venger du chapitre, qui avait pris l'administration des biens de l'Église, soutenu par son frère, alors sénéchal du Limousin, fit demander par le procureur général du grand conseil, que les places fortes relevant de l'évêque, et qu'occupaient quelques chanoines, fussent remises entre les mains du roi. Louis XII ordonna que, pendant le procès, le chapitre eût le pouvoir spirituel ; mais il excepta du temporel les châteaux d'isle, de Sadran et d'Eymoutiers, qui seraient occupés par ses officiers *.
Ces compétitions se produisaient au moment où la France comptait, parmi ses ennemis politiques, le pape Jules II, à l'appel duquel répondaient presque tous les États de l'Europe. A la nouvelle que les Anglais reparaissaient sur
1. Cette affaire ne fut terminée qu'en 1513. Les deux compétiteurs furent pourvus d'autres évêcués : Foucaud de Bouneval de celui de Soissonsj Jean Barthon de celui de Lectoure. René de Brie, cardinal du titre de Sainte- Sabine, fut fait évèque de Limoges.
le continent, une frayeur panique agita les esprits. A Limoges, on courut subitement aux armes, comme au temps où les écorcheurs parcouraient les campagnes : quatre mille hommes se réunirent près de l'église de Saint-Géraud, attendant le signal du départ. Mais l'ennemi était loin : on se rassura (1512). I Quelques jours après, le duc de Bourbon et son frère, * allant dans le Midi, ^arrivèrent à Limoges avec deux cents chevaux. Une nombreuse cavalcade, composée des consuls et des bourgeois les plus notables, alla au-devant d'eux, les conduisit à la cathédrale, où le clergé les reçut. De là, ! le duc de Bourbon vint dans le faubourg Manigue, où l'attendaient les ecclésiastiques des environs. On l'y reçut au milieu d'une procession, en tête de laquelle se trouvaient les quatre ordres mendiants, suivis des prêtres des paroisses, de l'abbé de Saint-Martial avec ses religieux. Pendant la marche du cortège, des hommes placés sur les mu- | railles faisaient retentir l'air du bruit des trompettes et des clairons. Les plus beaux ornements des confréries et des corporations étaient étalés dans toutes les rues. Après que le duc eut vénéré le tombeau de Saint-Martial, il se rendit au logis du Breuil, donna audience aux consuls et aux autres officiers, qui réclamaient sa protection contre les prétentions du vicomte. Pour qui étaient ces cris de joie, cet enthousiasme de la foule, que les grands savent toujours séduire à peu de frais, et qui les envoie aux gémonies quand la fortune et le pouvoir les a délaissés? Pour un homme qui devait trahir la France, se glorifier d'avoir vaincu des Français à Pavie, et de voir son roi prisonnier de Charles- Quint.
La France venait d'apprendre la brillante victoire de Ravenne, trop chèrement payée de la mort d'un de ses princes les plus illustres. Le Limousin y avait eu sa part de combat-
tants et de gloire. Le peuple admirait cette noblesse, qui donnait si généreusement son sang à la patrie, quand un grand crime lui rappela la barbarie des temps anciens. François, vicomte de Rochechouart-Pontville *, avait succédé à son père dans l'office de sénéchal de Saintonge : veuf de Renée d'Anjou, fille de Louis, baron de Mézières, et d'Anne de la Trémouiile, il avait épousé en secondes noces Jacquette de La Rochefoucauld. Son humeur difficile, ses prétentions à dominer tout ce qui l'entourait, lui avaient déjà fait des ennemis et éloigné de lui ses voisins. Cependant, Pierre de Bermondet de Cromières*, lieutenant-génénéral du sénéchal de Limoges, seigneur de Saint-Laurentsur-Gorre, de Pannazol, de la Quintaine et dePlaine-Vayres, fréquentait encore le château de Rochechouart. Un jour, si Ton en croit ce qui fut dit dans la suite, il y vint en l'absence du vicomte, fut reçu par la vicomtesse qui, après son départ, raconta sa visite à son mari, vantant avec un enthousiasme irréfléchi l'éloquence du marquis, la délicatesse de ses manières et la beauté de ses mains. La jalousie se glissa dans le cœur du vicomte, à tel point que, sortant aussitôt, il fait monter à cheval Anizi, ta Chapelle, Indant et le Nègre, se dirige à la hâte vers Saint-Laurent-sur-Gorre. Bermondet, qui l'a aperçu, vient au-devant de lui, sur la place, pour le saluer; il tombe aussitôt assassiné par les compagnons du vicomte, qui descend de cheval, coupe une main de la victime, et revient en toute hâte à Rochechouart, présenter à sa femme cet horrible trophée de sa vengeance, en lui disant : «Voici ce que vous aimez. » Sa joie ne fut pas de longue durée; la nouvelle de son crime se répandit dans tout le pays. Saint-Laurent-sur-Gorre et Rochechouart
4. Son père, Jean de Pontville, avait épousé, par l'ordre de Louis XI, Anne, vicomtesse de Rochechouart, à condition que les enfants prendraient le nom et les armes de Rochechouart.
relevaient du parlement de Paris, qui rendit (25 juin 1513) un arrêt par lequel les cinq meurtriers furent condamnés à être décapités, François de Rochechouart-Pontville sur une des places publiques de Limoges, et sa tête mise au bout d'une lance, sur la porte de la ville par laquelle on va de Limoges à Rochechouart, et son corps pendu au gibet : Anizi, la Chapelle, Indant et le Nègre devaient être pendus au gibet sur la place où le crime avait été commis. Les biens de Rochechouart devaient être confisqués, et s'ils n'étaient pas en pays de confiscation, le vicomte était condamné à payer trente mille livres, et chacun de ses complices deux cents livres, comme dommages causés à la famille de la victime; il devait donner trois mille deux cents livres à la veuve ; à Jean Petit, curateur des enfants mineurs! une provision de douze cents livres, et une rente annuelle et perpétuelle de six cent quarante livres, assise sur les seigneuries et héritages de Rochechouart.
Pour perpétuer le souvenir de ce crime et de son expiation, le coupable fut encore condamné à payer douze cents livres, pour être employées à l'établissement d'une chapelle dans l'église de Panazol, où Bermondet fut inhumé; à l'orner de livres et autres ornements nécessaires; en soixante livres de rente perpétuelle au profit de deux chapelains, tenus alternativement de dire chaque jour une messe basse pour l'âme du défunt. Cette messe devait être célébrée chaque vendredi, en mémoire du meurtre commis ce même jour. Les mêmes chapelains, dont la nomination apparie- , nait à toujours aux enfants mâles des descendants du défunt, devaient aussi la célébration d'un service funèbre quatre fois dans Tannée. La sentence portait, de plus, que Pontville et ses complices, vêtus d'habits de deuil, s'ils étaient arrêtés, assisteraient, lui avec un cierge de quatre livres de cire, les autres de deux livres, qu'ils donneraient
à l'offrande, à genoux, tête nue, disant à haute voix : a Dieu ait l'âme de feu Pierre de Bermondet et nous veuille pardonner nos offenses ! » La famille de Rochechouart eut à payer au curateur quarante livres, destinées à la construction de deux croix en pierre, dont Tune à Sainl-Laurent, devant le logis de Bermondet, l'autre à Limoges, avec des inscriptions énonçant l'expiation ! . Les enfants de la victime furent mis en possession, par le môme arrêt, de la tenue féodale et haute justice des terres et seigneuries de Boscheyron, Pollevoy et Bernardins. C'était encore le rachat du meurtre, comme aux temps barbares.
On ignore ce que devinrent les quatre complices. François de Rochechouart ne put être saisi; il se tint, dit-on, longtemps caché et déguisé en femme, dans l'abbaye de la Règle, à Limoges, dont l'abbesse était sa parente. Sur la demande du procureur général, le roi ordonna à Galiot de Lastours de le saisir, et de s'aider pour cela de la compagnie du roi de Navarre, vicomte de Limoges, et qu'au besoin il lui enverrait deux canons. Le lieutenant de cette compagnie se transporta au château de Rochechouart, brisa les portes, fouilla partout sans découvrir le vicomte (1515) et fit tant de dégâts, que les mineurs de Pontville estimèrent leurs pertes à cent mille écus. Alain d'Albret, vicomte de Limoges, tuteur des enfants, usa surtout de son inlluence pour obtenir pour eux des compensations 3 .
On ne sait pas positivement en quel lieu et comment mourut le vicomte. On croit qu'après avoir dissipé tous ses biens, erré çà et là, se cachant chez quelques amis, il
1. La croix de pierre élevée à Limoges était sur la place Saint-Michel, en face du présidial et de la sénéchaussée, aujourd'hui le Musée.
2. Selon la tradition locale, ce fut à cette époque que la flèche et les créneaux du donjon de Rochechouart furent rasés, ainsi qu'une tour placée à droite de la grande porte.