Archives db Pau : F. 'de la vicomté de Umoges
alla à Rome finir ses jours dans un couvent *. La vicomtesse de Rochechouart, pour conserver quelques restes de sa fortune pour ses enfants, obtint une séparation de biens, vécut dans la retraite pendant une dizaine d'années, et fut enterrée dans l'église du prieuré du Châtenet.
Le peuple oublia bientôt ce grand scandale, dont le souvenir ne se retrouve que dans quelques légendes. Le monde catholique était alors dans la joie de l'avènement de Léon X, qui l'invitait à la célébration du jubilé en l'ifônneur de son exaltation. Celte cérémonie eut d'autant plus d'éclat qu'elle était un hommage rendu aux vertus du pontife qui donnait la paix à la France, et dont le nom devait s'imposer au siècle qui vit renaître la splendeur des lettres et des beauxarts dans tout le monde catholique. La messe du pardon, célébrée solennellement à cette occasion, attira à Limoges une si immense foule, que la grande basilique de Saint- Étienne ne pouvant la contenir, il fallut construire au dehors un vaste théâtre qui s'élevait jusqu'au deuxième étage du clocher. Quatre-vingt mille personnes se pressaient ainsi autour de l'église quand, au milieu du plus profond silence et du plus pieux recueillement, le prêtre proclama, au nom de Dieu, le pardon des iniquités humaines (1514). Le catholicisme semblait comprendre que le moment approchait pour ses grandes épreuves, qu'il lui faudrait combattre bientôt, par toutes les ardeurs de la foi, le déplorable réveil de toutes les erreurs qui s'apprêtaient à nier ses dogmes chrétiens. Le clergé du Limousin fit un
1. Sur les vitraux de la chapelle de Panazol on voyait autrefois un Rochechouart faisant amende honorable, à genoui, au pied d'un Bermondet n'ayant qu'une main, assis dans un fauteuil. On y remarque encore un écusson d'azur à trois mains apaumées d'argent. Ce sont les armoiries de la famille "de Bermondet de Cromières, qui possédait à Panazol le fief de La Quintaine. Pierre de Bermondet fut inhumé dans une chapelle située dans un des croisillons de l'église.
noble usage de sa fortune, ouvrit tous ses trésors de charité pour soulager ceux qui souffraient de la famine : le chapitre surtout distribuait de larges aumônes aux indigents infirmes, pendant que se continuait la construction de la cathédrale, à laquelle voulaient travailler les riches, pour l'expiation de leurs fautes, le pauvre peuple valide pour les secours qu'on lui distribuait. Les émailleurs, les artistes en tout genre, rivalisaient de zèle et de talent pour l'ornementation de cet édifice grandiose, dernière œuvre remarquable des convictions chrétiennes de ce temps. L'historien, l'archéologue, qui visitent ce splendide monument, trouvent sur chaque rangée de pierres une page de l'histoire de chaque génération qui prit le marteau pour y marquer les espérances de sa foi et les expiations de ses faiblesses *.
I/année suivante, la peste força de suspendre les travaux. Le clergé sortit de la ville, se retira à la Jonchèré, puis à Saint-Léonard, où le chapitre élut évêque, à la demande de François I 6r , Philippe de Montmorency (1516). Quand le lléau cessa, « le peuple, dit un chroniqueur de l'époque, au lieu de rendre au Ciel des actions de grâces, se livra au libertinage, de sorte que la colère divine s'appesantit encore sur lui *. »
La réforme commençait son œuvre de destruction en France et en Europe, et marchait vite depuis Savonarole. Les convictions religieuses s'en allaient, emportées par ce besoin de nouveautés qui caractérise le xvi° siècle, égarées au hasard des imaginations troublées par des événements que la raison ne pouvait expliquer sans y faire intervenir
1. Le portail du nord fat sculpté sous l'épiscopat de Philippe de Montmorency et de Villiers de l'Isle-Adam, comme on le voit par les armoiries de ces deux évôques placées à la façade.
2. Chron. de Jean de Royère, attribuée généralement à Pierre Foucherie, doyen du chapitre de Saint-Étienne.
l'action providentielle. Ainsi, un incendie ayant dévoré dans une maison de Nexon quelques ouvriers réunis pour la fête de Sainte-Anne, leur patronne, dans un joyeux festin, on y vit une manifestation de la colère divine. Ou disait aussi à Limoges que, dans la maison de Pierre Juge, marchand, une main invisible venait toutes les nuits frapper sur les portes et bouleverser les meubles. Plusieurs moines s'y rendirent et y passèrent la nuit en prières, mais le désordre et le bruit n'en continuaient pas moins. . L'émoi était grand parmi le peuplf, quand un jeune homme d'Ussel , employé au service Au marchand , se mit à raconter à la foule « que c'était l'âme d'un de ses parents mort à la guerre qui venait toutes les nuits tourmenter la maison, et qui déjà avait fait mourir sa sœur en la touchant de sa main glacée, et qu'il demandait des prières. » Le clergé, comprenant que, sans faire toujours intervenir une cause surnaturelle dans les péripéties de ce monde, on ne peut cependant rassurer les esprits, expliquer certains événements que par l'action de Dieu, semblait favoriser ces croyances populaires.
A tous ces récits qui préoccupaient la foule, rêves de l'imagination troublée, ou mis en avant par la mauvaise m foi, succéda une nouvelle ostension des reliques. En sortant des églises, vivement impressionnée par l'éloquence des prédicateurs, la foule courait assister aux mystères représentés par les confrères de la Passion. Sur des théâtres dressés le plus souvent à la porte des églises, quelquefois sur les places publiques, les habitants de toutes les conditions se montraient attentifs à la représentation des grands drames de l'épopée chrétienne. Les confrères de Limoges avaient acquis depuis longtemps une certaine célébrité dans ces premiers essais de l'art dramatique, mais les mystères de 1521 furent les plus remarquables par la mise
en scène et par l'importance personnelle des acteurs Les églises, les maisons riches fournirent leurs plus belles draperies, leurs plus précieux joyaux. Maître Antoine de la Chassagne, recteur de Villeréal, licencié en droit canon, représenta la personne du Sauveur, aux grands applaudissements des Parisiens, Saintongeois et Bordelais, qui retournèrent chez eux raconter les merveilleuses représentations de Limoges qui appelaient la foule aux pieuses méditations, exaltaient les croyances religieuses et devenaient la base du progrès littéraire. Ces productions, conservées longtemps en manuscrits dans l'abbaye de Saint-Martial, font aujourd'hui partie du trésor littéraire de la Bibliothèque nationale.
L'année suivante, le pays, à peine reposé des ravages des épidémies, eut à craindre les horreurs de la famine. Plusieurs marchands étant venus de Paris pour acheter du blé, leur présence fit hausser le prix. Alors s'élevèrent des plaintes qui, selon nous, eurent moins pour motifs l'augmentation survenue que la vieille haine de la France contre les Anglais, car ce blé, disait-on, était destiné à être exporté en Angleterre.
Le clergé , qui venait de célébrer l'intronisation de Charles de Villiers à l'évêché de Limoges, dans un somptueux festin ofTert par le prélat aux abbés de Saint-Martial, de Solignac, de Saint-Jean-d'Angély v et aux principaux représentants de la noblesse du pays, eut aussi de graves préoccupations. Les passions belliqueuses de François 1 er menaçaient la fortune qui lui restait, et en la défendant il ne croyait pas manquer de patriotisme, car il défendait aussi celle du peuple. Les officiers et les conseillers du roi, chargés de lever des impôts sur les ecclésiastiques et sur
i. Marchangy : Tristan, VI* vol.
les laïques, parcouraient le Limousin : les francs-archers et les gendarmes occupaient les principales localités, et, comme naguère les routiers ou brabançons, se livraient à d'odieuses exactions, pillaient les maisons et violaient les femmes. Tout le monde se cachait à l'approche des mille diables, comme on les appelait, tant la frayeur était grande. « Pour échapper à leur fureur, les habitants du Dorât, fuyant leurs voleries et leurs impiétés, prirent la fuite, laissant leur ville déserte. » Les bandes qui marchaient sous les enseignes d'un nommé Chaudieu, se disant capitaine du roi, voulurent passer par Limoges; mais, repoussées par les habitants armés à la hâte, elles se dirigèrent vers le Périgord. Les gens des campagnes, , épiant la marche de ces pillards, les surprirent dans un village, en égorgèrent plusieurs pendant qu'ils dormaient ivres et fatigués des excès de leur inconduite.
Cependant, malgré des réclamations générales, le roi persista et envoya de nouveaux commissaires pour lever les impôts. Le doyen de Saint-Étienne, les chanoines et les députés de la province représentèrent eh vain qu'à la suite des ravages des gens de guerre, il leur était impossible de fournir les sommes exigées. Malgré les menaces et les imprécations de la foule, le nombre des agents du fisc augmentait, de même que les détachements qui leur prêtaient main-forte. Pendant le désordre qui s'ensuivit, les troupes cantonnées çà et là, mal payées et indisciplinées, ravageaient le pays pour leur compte, Cinq mille diables, conduits par Montelou, Montlevrier et Saint-Projet, qui venaient de tuer le prévôt des marchands de Montmorillon et de mutiler son cadavre, entrèrent dans le Limousin. Les paysans, sur les collines, dans les clochers, gardiens vigilants, interrogeaient l'horizon, donnaient l'éveil à la pre^ mière alerte, fuyaient ensuite dans les forêts ou dans les
cavernes arec ce qu'ils pouvaient emporter. Pour mettre fin à ce triste état de choses, il fallut que Charles de Bourbon, comte de la Marche, ordonnât, au nom du roi, de réunir les communes avec la noblesse de la Marche et du Limousin afin d'attaquer «les diables;» les bandes, vivement poursuivies, se dispersèrent, et quelques-unes furent exterminées au Ghâtelard, près de Saint-Junien. Deux des chefs, Montlevrier et Saint -Projet, eurent la main coupée sur le champ de bataille ; puis on les conduisit à Limoges, où ils furent décapités, et plusieurs des leurs attachés au gibet et pendus. Malgré ce juste exemple de sévérité, de nouveaux aventuriers, au nombre de mille, parvinrent quelque temps après à entrer dans la Cité, pendant que les habitants surpris prenaient la fuite. Après de grands ravages et d'horribles atrocités, ils voulurent aussi pénétrer dans la ville. On les en éloigna au moyen d'une pièce de canon placée sur la porte Boucherie. D'autres vinrent encore et furent repoussés de la môme manière. Quelques bandes se rallièrent à TEsterps, pillèrent l'abbaye, chassèrent les moines, et vinrent ensuite camper à Razès à Salaignac, à la Jonchère et dans d'autres villages , dont les habitants furent tués et leurs maisons brûlées.
Le clergé, dans ces pénibles circonstances, ne jouissait pas, lui aussi, du calme ordinaire : il était en proie à des discordes, à des compétitions survenues au sujet de l'élection d'un nouvel abbé de Saint-Martial. Les deux con-
1. Quelques érudits ont cru à tort que Razès fut autrefois le Ratiastum de Ptolémée. Mais cette localité n'en remonte pas moins à une haute antiquité; elle eut des seigneurs illustres dès le XI e siècle. Dès l'an 1110, Bozon de Ilazès reçut de saint Etienne de Muret, le jour du jeudi-saint, un pain dont il distribuait des fragments aux malades, comme un remède efficace. (Spéculum Grandîmontense.) En 11Ô2, Hélie de Razès fit d'importantes donations au monastère de Graudmont. (GalL Christ., t. Il, p. 165.) On voit encore dans les environs un vieux château assez bien conservé.
currents, Mathieu Jouvion et Léon David ne firent la paix qu'en se partageant les bénéfices de l'abbaye. Les seigneurs de Lastours, qui avaient soutenu le dernier, se firent payer leur dévouement par la concession de quelques propriétés de l'abbaye. Les consuls furent si satisfaits du rétablissement de la paix parmi les religieux, qu'ils vinrent au-devant de Léon David, le nouvel abbé, le conduisirent en grande pompe à la maison abbatiale, où les plus notables furent admis à un festin avec le sénéchal de Lastours (1524).
Que devenait l'autorité du vicomte Alain d'Albret pendant ces événements auxquels il semble être resté étranger? On s'aperçoit bien que la féodalité n'a plus l'importance politique du dernier siècle. Le vicomte n'apparaît que comme un grand propriétaire dont la fortune a fait naufrage, mais qui cherche à en sauver les débris, en faisant reconnaître ses droits aux possesseurs de fiefs, en aliénant des propriétés qu'il ne peut plus conserver et dont il cherche cependant à retirer quelque profit. Parmi les hommages des tenants de fiefs, nous trouvons l'hommagelige de Jean, vicomte de Rochechouart, « fait sans chaperon et ceinture, et les mains jointes » de Guiuot de Roffignac, seigneur de Ghavagnac; d'Audoin Joubert, seigneur de Nantiat, qui s'était rendu coupable de plusieurs exactions au détriment du pauvre peuple 2 ; d'Antoine du Châlard ; de Jean d'Aubusson, seigneur de Bellac; de Jean, seigneur de Pierre-Buffière, et de Jean de Belcastel, seigneur de Compreignac, dont trois vieilles tours rappellent l'ancien château. D'autres, plus fiers ou plus puis-
1. Dans cet acte d'hommage de 1479, se trouve rapporté un autre de même nature consenti par Aymeri de Rochechouart, en 1258, en présence de Geoffroi de Lusignan, seigneur de Jaruac. (Arch. de Pau : F. de la vicomté, E, n« 646.)