‹ Histoire des vicomtes et de la vicomté de LimogesChapitre 41 sur 130 · Mort en · texte numérisé non relu

Mort en

leur génie , recherchées dans toute l'Europe . Léonard Limousin, le plus riche ornementiste de Limoges et de la France, recevait de François I er le titre de peintre-émailleur de la Chambre. S'inspirant de Raphaël, de Jules Romain, il couvrait de ses grands médaillons le tombeau de Diane de Poitiers , et promettait vingt tableaux de la hauteur de cinq pieds pour le château de Madrid. Les circonstances ne lui permirent pas l'exécution de cette grande entreprise; mais son génie lui inspira d'autres magnifiques créations, entre autres Y Incrédulité de saint Thomas *. D'autres illustres émules marchaient à sa suite, tels que Jean Pénicaut, Pierre Pénicaut, Jean Court, dit Vigier, Pierre Courtey, Pierre Reymond, Jean Reymond et d'autres dont la plupart des travaux ont disparu du pays. A côté des émailleurs, d'autres artistes, leurs frères verriers qui, entre autres chefs-d'œuvre, ont laissé à l'admiration de nos temps les vitraux de Saint-Étienne, V Annonciation, les figures de saint Martial, de sainte Valérie; les vitraux du chœur et de la nef de la môme cathédrale, réparés sous l'épiscopat de Yilliers de l'IsIe-Adam, comme l'indiquent les armoiries ; les cinq vitraux de l'église Saint-Michel, représentant la VU de la sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste ; le vitrail de Pénicaut, le Couronnement de la Vierge, à l'église Saint- Pierre; au musée d'autres riches coloristes, dont les noms nous sont inconnus, ornaient de belles fresques la crypte de l'église romane de Saint-Étienne et celles des deux chapelles absidalcs du nord, pendant qu'Albert Durer signait de son monogramme sainte Catherine et saint Léonard, magnifique panneau peint sur bois (1509).

Heureux l'historien et l'archéologue, quand ils peuvent

1. Voir sur les émailleurs de Limoges les savantes études de M. l'abbé Texier et de M. Maurice Ardaut, à qui nous empruntons la liste de ces grands artistes placée à la fin de ce volume.

signaler à notre siècle ce réveil des art9 et des lettres ; et heureuse aussi notre France moderne , si le xv° siècle se fût livré avec plus de calme àl'épanouissement de nouvelles idées, plus hardies que réfléchies en religion, en philosophie et en politique; en sacrifiant moins à l'esprit de nouveauté, en cherchant avec plus de sagesse la solution des grands problèmes religieux et sociaux, que de sang versé inutilement il nous aurait épargné, et que de ruines nous n'aurions pas à relever! Mais la société d'alors voulait tout changer, devancer l'heure marquée par la Providence, pour tout remettre en question. C'était dans la pratique le doute de Descartes, moins la lumière qui devait en jaillir. Ce fut surtout en religion que l'esprit s'égara. Aux premiers jours de l'Empire, et surtout aux derniers jours des Césars, la société s'était faite par la religion de l'Evangile, mais cette religion n'était que l'œuvre de Dieu, et cette œuvre n'avait rien à changer dans ses dogmes pour réformer le monde. Dans ce siècle de Louis XII, de Léon X et de François I er , qui ouvre de vastes horizons sur l'Europe entière, si la prévoyance eût été possible, on aurait pu s'effrayer de l'avenir.

Toute révolution dans les idées d'un peuple se paye toujours au prix de grandes souffrances. Le Limousin surtout en fit l'expérience : il filt bientôt en proie à une grande disette et à l'intempérie des saisons (1528). Chaque jour venait à Limoges une multitude d'habitants des campagnes torturés par la faim. Plusieurs mouraient sur les places publiques, où ils campaient en attendant des secours ; aux portes des maisons qui ne s'ouvraient pas toujours à leurs cris de détresse. Des jeunes filles des meilleures familles, des veuves en habits de deuil parcouraient les rues, demandant aux riches le pain de l'aumône qu'elles distribuaient aux plus nécessiteux, aux enfants surtout. La précipitation avec

ET DE LA VICOMTÉ DE LIMOGES. 13a

laquelle se satisfaisait l'appétit de ces malheureux fut suivie de la mort d'un assez grand nombre. Pour comble de misère, on ne pouvait pas compter sur les récoltes de l'année que contrariait le mauvais temps.

Au moment où la population souffrait de tant de maux, on lui demanda des acclamations de joie, des fêtes pour recevoir Henri, roi de Navarre, vicomte de Limoges, récemment nommé gouverneur de Guienne (1529). Partout où devait passer le prince furent faits de grands préparatifs. Les consuls, pour la première fois décorés de chaperons de damas rouge, précédés de leurs porte-masses, du prévôt, des officiers et de soixante des principaux bourgeois à cheval, sortirent de la ville (7 février), pour aller au-devant de lui jusqu'à la forêt de Boisbreuil, où ils le rencontrèrent, ayant à ses côtés le gouverneur de la province et l'élite de la noblesse. Le cortège s'achemina vers la ville, et fut reçu k la porte Saint-Martin par une foule immense, devant laquelle stationnaient les quatre confréries des mendiants avec les prêtres des paroisses. Le prince, suivi de son cortège, entra dans l'église de Saint-Étienne, y reçut les hommages des chanoines, et assista à quelques cérémonies; puis il se rendit à la porte Manigne, au bruit de l'artillerie, au son des clairons et des trompettes. Pendant que les consuls le recevaient sous un riche dais de satin, orné de sa devise et des armoiries de Navarre, Mathieu Jouvin, abbé de Saint-Martial , lui fit hommage, en présence de tous les religieux de l'abbaye, revêtus de leurs plus beaux ornements de chœur. Dans tous les carrefours s'élevaient des théâtres, où l'on jouait, au grand plaisir du prince, « joyeuses farces et saints mystères. »

Ces fêtes purent bien distraire la foule un instant, mais ne remédièrent en rien à la misère publique, qui ne fit qu'augmenter : l'intensité du froid, des pluies continuelles

et abondantes détruisirent les récoltes. Alors les habitants de la ville, ceux des campagnes, tout ce peuple qui n'avait pas encore oublié l'intervention de la Providence dans les joies, comme dans les douleûrs > se tourna vers le Maître de toutes choses. On ordonna des prières publiques : les chanoines de la cathédrale portèrent en procession dans toutes les rues la chasse de saint Martial et les autres reliques vénérées depuis des siècles, que suivait la foule revêtue d'une simple chemise, la tête et les pieds nus en signe de pénitence. Ces processions avaient lieu le jour et la nuit. Les enfants des écoles y assistaient derrière les religieux mendiants qui portaient une partie des reliques. Pendant les vingt jours que dura cette grande manifestation religieuse, toutes les fois que la procession sortait, elle s'arrêtait au cimetière de Saint-Martial. Là, debout sur une vieille tombe, un prêtre évoquait les générations passées, les sollicitait de demander à Dieu de faire cesser les malheurs de l'époque.

A ces tristes récits des misères de nos ancêtres, ajoutons ce qu'en disent les chroniques locales .* a Dieu semblait avoir envoyé tous ces fléaux, pour exterminer le peuple; la famine régnait et semait les cadavres derrière elle. Les uns vendaient à vil prix leurs métairies, pour avoir du pain; les autres, leurs meubles; ceux-ci, leurs vignes; ceux-là leurs habits et jusqu'à leurs chemises. Plusieurs bourgeois, autrefois riches, réduits à la mendicité, ne trouvaient personne qui voulût acheter leurs métairies, ni prêter sur leurs joyaux d'or et d'argent. Les rues, les carrefours étaient jonchés de cadavres. Le clergé ordonna de transporter dans les hôpitaux ceux qui n'avaient pas de domicile, et de les nourrir aux dépens des riches. La justice poursuivait ceux qui refusaient de contribuer à alléger les misères en proportion de leur fortune. La Vienne, débordée, entraîna les

moulins du pont de Saint-Martial, et à Aixe plusieurs maisons. La peste s'ajouta à toutes ces infortunes *. »

Le moine qui se fît l'historien de ces calamités les attribuait à la colère divine, et les présentait comme la punition des erreurs de Luther*. A cette époque, en effet, l'hérésie multipliait ses attaques contre les dogmes catholiques; l'esprit de Luther et de Calvin soufflait la discorde dans les âmes, dans tous les rangs de la société chrétienne qui se précipitait à la recherche de l'avenir, sans se douter à travers quelles tempêtes elle aurait à passer. L'orgueil humain pouvait-il ne pas s'égarer, quand les sectaires donnaient à chacun la liberté de se faire une croyance en lisant la Bible? N'était-ce pas aussi reconnaître à chacun l'égalité de l'intelligence, et devancer ainsi l'application des mêmes principes à l'égalité politique, qui au xix c siècle devaient armer les masses ignorantes de tous les droits du nombre et de la force brutale? De son côté, le clergé catholique résistait à ces idées de désordre moral, s'efforçait de retenir les consciences dans les liens des dogmes catholiques, racontait à la foule comment Dieu manifeste sa puissance, à Saint-Junien , où la Vierge, dont l'autel ne fut même pas mouillé, dans l'église où avaient prié saint Louis et sa mère, sauva un enfant resté seul sur les débris d'un moulin emporté par les flots.

Ces prédications, expliquant les malheurs du temps comme autant d'expiations imposées aux égarements de l'esprit et du cœur, et les prodiges comme de grandes manifestations providentielles, faisaient encore sur les foules une impression salutaire. Tout en effrayant ainsi le peuple,

tout en faisant luire dans l'avenir l'aurore d'espérances im-

Page 1