Foucheri, chanoine de Saint-Étienne
mortelles, le clergé prévoyait bien que, pour lutter contre l'hérésie de Luther et de Calvin, il aurait bientôt besoin de la puissance temporelle, aussi se pressait-il autour des représentants de la royauté.
Lorsque le seigneur Marin de Montchenu, maître d'hôtel de François 1 er , vint à Limoges en qualité de sénéchal, le clergé alla au-devant de lui, le conduisit dans l'église de Saint-Étienne, lui donna un logement dans la maison abbatiale de Saint-Martial, où il y eut le lendemain en son honneur un banquet de quatre cents personnes (4531). L'éveque Jean de Langeac, nommé l'année suivante au siège de Limoges, s'efforça par l'éclat de plusieurs grandes cérémonies religieuses de maintenir les fidèles dans l'observation des pratiques pieuses. Le jour de son entrée dans la ville, il fit représenter sur un théâtre la passion de sainte Barbe. Quelque temps après, accompagné de l'abbé de Saint-Martial, de tous les dignitaires de son église, il releva le corps de saint Domnolet du tombeau où il était depuis des siècles, et le plaça sur l'autel d'une église d'abord dédiée à saint Grégoire, et qui dès lors prit le nom de Pancien comte de Limoges, tué, selon les chroniques, en défendant la Cité 1 . Le peuple accourait avec empressement à toutes ces manifestations de sa foi, écoutait avec un pieux recueillement le récit de nombreux miracles, s'enthousiasmait de toutes ces fêtes du catholicisme, racontées par le moine qui s'en fit l'historien et qui, croyant à l'anéantissement de l'hérésie, ajoute : « En ce temps plusieurs luthériens furent brûlés à Paris. » Triste expression d'une joie que n'admet pas la charité chrétienne 1 Mais grande dut être la douleur du clergé, quand il vit revenir à l'abbaye de Grandmont
i. Cette église, aujourd'hui détruite, était située vëfs le milieu de la rue de ce nom, près du grand séminaire.
ET DE LA VtCOMTÉ DE LIMOGES. 143
quelques moines de l'ordre de Saint-Étienne-de-Muret, chassés de l'Angleterre par Henri VIII qui avait saisi leurs biens, oubliant ainsi la protection que ses prédécesseurs, les Plantagenets surtout, avaient accordée autrefois aux bons hommes de Grandmont. En France, la réforme ne se montrait pas encore si hardie, si violente, aussi le clergé catholique pouvait-il espérer encore des jours de prospérité»
L'évéque Jean de Langeac, qui passait une partie de son temps à la cour, qui assistait aux conseils de François I er , dont il fut l'ambassadeur en Espagne, en Hongrie et en Angleterre, eut une grande part à l'impulsion donnée aux sentiments religieux attaqués par les sectaires : ami des beaux-arts , dont il voulait se servir pour continuer les grandes œuvres du catholicisme, après la construction de son palais, adossé aux murailles de la Cité, du côté de la célèbre abbaye de la Règle, quand le chapitre lui eut donné tous les jardins qui avoisinaient la tour de Maumont, il consacra une grande partie de son immense fortune à parachever sa cathédrale, surtout la nef en l'unissant au clocher» La mojrt ne lui laissa pas le temps d'exécuter ce projet. La grande basilique reste encore, comme un monument inachevé, dont les parties principales témoignent de l'enthousiasme religieux des générations qui y ont tra* vaillé. Nos temps n'oseraient pas ajouter un bloc de granit à tous ces blocs qui s'assouplissaient, comme la pierre la plus tendre, sous le ciseaux des grands artistes. Saurait-on continuer aujourd'hui ce merveilleux édifice en lui donnant la majesté des idées, le saint caractère des méditations religieuses, tous ces symboles racontant l'œuvre divine pour l'édification des hommes? La robe du Christ s'accommoderait-elle des couleurs de notre siècle? Laissons-le inachevé le temple dédié au premier martyr de la foi, jus-
qu'au temps où les hommes retrouveront les convictions religieuses des siècles passés
L'illustre évoque, dont la devise était : marcessit in otio virtus, «la vertu s'émoussc dans l'oisiveté,» employa les plus habiles artistes à la construction du jubé, style renaissance, qui se trouvait autrefois à l'entrée du chœur (1533- 1534). Quand la bourgeoisie s'insurgea contre l'autel et le trône, en attendant qu'à son tour elle fût expulsée du pouvoir, menacée dans sa vie et dans ses biens, les énergumènes de 93 effacèrent les armoiries du prélat, enlevèrent les statues des saints qui occupaient les niches des entrecolonnements; mais ce qui reste fait encore l'admiration des grands artistes. Pourrait-il en être autrement, quand le regard s'arrête sur ces pilastres fleuronnés, sur ces dessins à ramages, entre lesquels on serait étonné de trouver le mélange bizarre des personnages bibliques et de ceux de la mythologie païenne, si l'on ne savait pas que la renaissance puisa souvent ses inspirations dans l'art païen 2 .
Dans les dernières années de sa vie, le promoteur de tant de créations artistiques, qui, par humilité, refusait tous les honneurs que voulait lui rendre le chapitre, ordonna, par son testament du 22 mai 1541, l'exécution d'un mausolée, sous lequel il voulait dormir son dernier sommeil. Dieu ne lui permit pas de voir terminer son œuvre; ce monument ne fut complet que trois ans après. Il mourut Paris le 25 juillet, moins de deux mois après son testament. Le chapitre de sa cathédrale put alors rendre en grande pompe les honneurs de la sépulture à celui qui, de son vivant, n'avait pas voulu consentir qu'on saluât au son des
1. Les travaux de la nef furent continués sous Tépiscopat du cardinal Jean du Bellay, successeur de Jean de Langeac, et ne furent définitivement suspendus qu'en 1554.
2. En 1789, Mgr d'Àrgentré fit transporter où il est maintenant ce jubé, qui se trouvait d'abord à l'entrée du chœur.
cloches son arrivée dans la ville toutes les fois qu'il venait visiter sou clergé et ses diocésains. On érigea sur son mausolée une statue en bronze, que la révolution a fait disparaître, comme si elle mettait sa gloire à effacer tout ce qui rappelait les hommes de bien d'un autre temps.
Les plus savants sculpteurs et statuaires travaillèrent aux ornements du tombeau de cet évéque. Parmi eux on doit citer l'Angoumoisin Jacques d'Angoulôme qui, à Rome, l'emporta un jour sur Michel-Ange. Les quatorze bas-reliefs de ce vaste tableau de granit, ornement de l'entablement et du soubassement, sont la traduction des visions de saint Jean, mystérieuses pages de l'Apocalypse. « On ne saurait voir sans émotion la partie représentant la Mort sur le cheval pâle, accompagnée de ses terribles acolytes, chargeant bride abattue une multitude d'hommes fuyant épouvantés*, • et ces trois cavaliers figurant les fléaux qui doivent ravager la terre, symbolisme de la protection divine poursuivant les sectateurs de l'hérésie et qui probablement avait été indiqué à l'artiste, comme exprimant le triomphe du catholicisme. : . .:
Au xvi e siècle, époque de François 1", de Rabelais et de Calvin, le clergé avait-il toute l'énergie, toute l'autorité nécessaire pour imposer à tous le respect des grands principes contre lesquels avaient été impuissants tous les prétendus réformateurs du moyen âge ? Le bruit de la première pierre posée dans les fondements de la grande basilique du monde chrétien avait réveillé Luther, Calvin, Zwingle et Henri VIII, en môme temps que l'esprit du siècle pénétrait dans la solitude des cloîtres, y faisait oublier les vertus ascétiques. Les ordres religieux, comme les plantes nées dans l'ombre, voulaient la lumière qui venait du dehors : les
1. Mérimée : Notes d'un voyage en Auvergne, p. 91. — GaLU Christ., t. II. — L'àbbê Tkxier : Étude de Vart limousin.
moines de l'abbaye de Saint-Martial avaient obtenu du pape leur sécularisation (1537). Les habitants de Limoges, mieux inspirés, semblèrent avoir le pressentiment de l'avenir, en les accueillant par des murmures le jour où ils les virent assister à l'église sans l'habit de saint Benoît.
Au moment où les abbayes, en se sécularisant, oubliaient toutes les coutumes cénobitiques qui avaient fait leur prospérité, et se mettaient en communication avec le monde extérieur, la ville vit arriver dans ses murs la belle et savante Marguerite de Valois, devenue vicomtesse de Limoges par son mariage avec Henri d'Albret, roi de Navarre, qui par son contrat de mariage, lui avait assigné vingt mille, livres sur la seigneurie d'Ans (1526), comme s'il eût voulu lui faire oublier qu'elle épousait « un roi sans royaurne » et, comme elle l'a dit elle-même dans ses jours de tristesse, « l'exil, la pauvreté et la ruine. » Une seule chose pouvait la consoler, Henri d'Albret n'avait pas, comme son premier mari le duc d'Alençon, abandonné son frère bien-aimé à la journée de Pavie.
« La dixième muse, » qui n'aimait du moyen âge que la vie des châtelaines, les troubadours et les ménestrels, et dont la conscience flottait follement indécise entre le pape et Calvin, escortée des savants qu'elle avait pu réunir, parmi lesquels on distinguait le joyeux et érudit Bonaventure des Perriers 1 , venait visiter un des grands fiefs du royaume de Navarre. Le clergé, qui savait bien ses dispositions à nier ses dogmes, et qu'elle aimait « la messe en français, » alla cependant la recevoir à une des portes de la ville. L'abbé de Saint-Martial lui présenta les reliques et l'accompagna jusqu'à l'entrée de la cathédrale. L'évêque l'introduisit solennellement dans le temple et la logea dans
1. Il avait remplacé Marnt dans les fonctions de valet de chambra de Marguerite.
son palais. Les consuls avaient cru lui devoir une plus grande déférence; suivis d'une foule de bourgeois, ils étaient venus l'attendre hors de la ville, l'avaient reçue sous un dais aux armes (Je Navarre et de Limoges; et, après qu'elle eut écouté la harangue de Jean Lamy, l'un d'eux, ils l'avaient accompagnée jusqu'à la rencontre du clergé.
La bourgeoisie, en accueillant ainsi la sœur de François P f , payait aussi sa dette de reconnaissance à ce prince qui, en recevant l'hommage du successeur d'Alain d'Albret, avait exempté les habitants du Limousin du logement des gens de guerre (1523) *. Les consuls espéraient aussi que la jeune reine protégerait leurs privilèges contre les prétentions de son mari, qui, réclamant pour lui seul la seigneurie de la ville, venait de leur intenter un procès devant le parlement de Bordeaux *. Ce prince, si mal disposé pour eux, arriva trois jours après la reine. Il n'y eut point pour lui de fêtes, ni de réception solennelle. On n'aimait pas plus que Marguerite « cet homme mélancolique, brutal, dur et jaloux 3 . » On se rappelait qu'il n'avait tenu aucun compte
des honneurs qu'on lui avait rendus, lorsqu'il était venu visiter la ville en 1529, alors que les consuls lui avaient fait présent d'une grande quantité d'épiceries, des meilleurs vins, de six douzaines de torches de cire et d'une coupe d'argent si bien dorée qu'elle coûta vingt ducats d'or 4 . Peu satisfait du résultat de cette dernière visite, il en manifesta tout son mécontentement en usant largement de l'arrêt du parlement de Paris qui, lui reconnaissant tous les privilèges attachés à la dignité de vicomte, condamnait les consuls