ANTOINE DE BOURBON ET JEANNE D'ALBRET; LA RÉFORME
Quelques résultats du règne de François I" . — Premiers actes du règne de Henri II. — Insurrection contre la gabelle. — Les lieutenants du connétable de Montmorenci à Limoges. — Sévérité de M. de La Fayette et de Bermondet. — La consternation est générale. — Réclamations contre la perception de l'impôt; sa répartition entre les trois ordres. — Conduite d'Antoine de Bourbon dans ces circonstances. — Etablissement du siège présidial à Limoges; incendie de Chàteau-Chervix. — Punition des coupables. — Zèle des consuls à propager les moyens d'instruction. — Pièces d'artillerie offertes au roi Henri 11. — Répartition d'un nouvel impôt; discussions entre les consuls et de Pontbriant.— Prétentions du Haut et du Bas- Limousin à l'occasion de la répartition de l'impôt. — Réunion des commissaires à Limoges. — La grande ostension des reliques; plaintes de Maleddnt, avocat du roi. — Les pauvres secourus par les consuls. — Annonce de l'arrivée d'Antoine de Bourbon. — Préparatifs faits par les consuls. — Arrivée du roi et de la reine. — Récit des diverses circonstances de cette réception solennelle. — La poésie du temps. — Les mêmes honneurs rendus à Jeanne d'Albret. — La disette et le dévouement des consuls. — Henri II exige de nouveaux impôts. — Note sur Claude, vicomte de Rochechouart. — Convocation des trois États à Bordeaux : doléances des consuls. — Établissement d'une recette générale à Limoges. — La compagnie d'Antoine de Bourbon à Limoges. — L'ermite de Mont- Jauvy. — Fête à l'occasion de la paix de Cateau-Cambrésis. — Nouvelle de la mort de Henri II.
Le règne de François I er venait de finir, laissant après lui les brillants reflets d'une gloire militaire que la France ne connaissait plus depuis longtemps ; mais léguant aussi à un prochain avenir de grandes perturbations dans l'ordre moral , laissant à presque toutes les classes de la société des goûts de luxe, de plaisirs sensuels et de honteux exemples de dépravation. Les magnificences du camp du Drap-d'Or, les grandioses constructions de la renaissance, les splendeurs des fêtes royales, auxquelles accourait la noblesse
pour se ruiner, avaient fait* naître dans les classes bourgeoises l'ambition de s'élever aux mêmes hauteurs, et dans les rangs inférieurs des haines jalouses de toutes supériorité de naissance, de fortune ou d'intelligence. Par toutes ces causes avaient grandi les idées de réforme qui résistaient môme aux persécutions. Le souvenir de l'extermination des Vaudois avait troublé les derniers moments du roi le plus chevaleresque de notre histoire, mais qui était trop peu religieux et trop peu moral lui-même pour admettre les droits de la conscience convaincue et libre.
Le règne d'Henri II, prince trop oublieux des conseils de son père, parut à tous, dès les premiers jours, chargé d'un sombre nuage qui ne devait pas cesser de s'assombrir encore de jour en jour. Depuis longtemps l'augmentation de l'impôt sur le sel, les restrictions apportées à la liberté de ce commerce, et d'autres mesures fiscales, avaient partout indisposé les populations. Le mécontentement s'accentua avec plus de force, quand les officiers du roi voulurent percevoir l'impôt dit de gabelle. La haine du Midi, comme souvent au moyen âge, parut se réveiller contre le Nord; l'Aquitaine et quelques provinces voisines, déjà mécontentes de tous les impôts de guerre levés par François !•% tendirent la main à l'Angleterre, qui rêvait encore de ses anciennes possessions continentales.
De Bordeaux, le flot de l'insurrection contre la gabelle remonta jusque dans le Limousin. A défaut d'hommes disposés à la violence comme ceux de l'Angoumois et de la Saintonge, la révolte trouva des sympathies dans le bas peuple. Cependant quelques individus, de ceux qui ont tout à gagner dans les troubles civils, se réunirent secrètement à Limoges pendant la nuit, s'emparèrent des clefs de la ville, brisèrent le lendemain les portes des greniers à sel, pillèrent et saccagèrent pendant deux jours quelques mai-
sons et firent la loi aux magistrats. Les bourgeois, qui d'abord n'avaient pas osé s'opposer au désordre, revenus de leur première surprise, et aidés de la partie la plus saine de la population, parvinrent à cbasser les pillards. Mais d'autres mouvements séditieux eurent lieu en môme temps sur les limites de la province voisine du Périgord et de l'Angoumois. ;
A cette nouvelle, le connétable de Montmorenci, qui venait de punir si sévèrement les révoltés de Bordeaux, de Guyenne et d'Angoumois, dirigea vers Limoges les sieurs de La Fayette et de La Terride, avec deux cents hommes d'armes, une troupe d'archers, six enseignes de gens de pied, en tout deux mille hommes, précédés de deux pièces de canon, qu'accompagnaient le duc de Grammont, le vicomte d Horte, le seigneur de Bussel, Belsonce et plusieurs autres. Deux jours avant l'arrivée du gros de la troupe, Bussel, avec l'infanterie, entra dans la ville, dont il se fit livrer les clefs, ainsi que celles de la maison consulaire, où il força tous les habitants à venir déposer leurs armes : puis, pour éviter toute tentative de révolte de la part des populations des environs, ses gens montèrent la garde, nuit et jour, aux portes et sur les murailles. Ceux qui servaient sous ses ordres, comme à Bordeaux, ne voulurent entrer dans la ville que par une large brèche faite aux remparts, entre la porte de Pissevache et celle des Arènes, par laquelle les habitants consternés virent bientôt arriver le reste des troupes, enseignes déployées et au son des trompettes.
La cavalerie logea dans la ville, l'infanterie dans la Cité et dans les faubourgs. M. de La Fayette, ne tenant aucun compte de ce que les bourgeois avaient fait pour rétablir Tordre, traita Limoges comme une ville conquise. Le seigneur de Bermondet, lieutenant- général du roi, ordonna, au nom du connétable, de livrer toutes les armes, — « aux
abbés, aux prieurs et aux couvents de faire abattre, dans le délai de dix jours, rompre et mettre en pièces, toutes les cloches, grosses et petites, avec défense, sous peine de confiscation de corps et de biens, de les replacer sans la permission expresse du roi *. »
Toutes les cloches, ainsi que les horloges, furent donc abattues, sans que la population osât réclamer contre ces violences qu'elle n'avait pourtant pas méritées. On lui avait d'ailleurs enlevé ses armes, « jusques à un couteau de la longueur d'un pied. » Plus heureuse que celle de Bordeaux, elle n'eut pas de cadavres à déterrer et à porter sur ses épaules 2 . Le clergé n'osa pas se plaindre du dommage causé à ses églises ; les consuls de la violation de leurs priv^éges. Après six jours d'une terreur générale, quelques troupes s'éloignèrent, mais furent aussitôt remplacées par d'autres, dont Bussel, lieutenant du duc d'Étampes, prit le commandement. Enfin, la garnison sortit de la ville, n'y laissant que quelques archers et quelques fantassins qui se tenaient en communication avec d'autres détachements campés dans les environs. On ne saurait se faire une idée de la morne stupeur qui régnait dans la ville. Durant quatre mois le son des cloches n'annonça plus à la foule l'heure des cérémonies religieuses; cette voix du catholicisme qui dit la mort et l'avènement à la vie, l'heure du repos et celle des pénibles labeurs, était muette; ses accents aimés du peuple, parce qu'ils le consolent et l'encouragent, ne couraient plus sous les voûtes sacrées des sanctuaires, sur les collines des alentours 3 . Depuis la première apparition des communes, les cloches avaient toujours été