‹ Histoire des vicomtes et de la vicomté de LimogesChapitre 51 sur 130 · novembre 15b4. Reg. consul · texte numérisé non relu

novembre 15b4. Reg. consul

à la fin du mois d'avril (1556), les consuls reçurent du seigneur des Cars une lettre leur annonçant, pour le vingtcinq du mois suivant, l'arrivée d'Antoine de Bourbon, vicomte de Limoges, roi ée Navarre et duc de Vendôme, et les engageant à faire les préparatifs nécessaires pour une réception solennelle. Aussitôt deux d'entre eux partirent pour Nérac, afin de connaître les intentions du prince. A leur retour, ils remirent au comte des Cars une autre lettre portant que le roi, « obligé de surveiller les côtes de Guyenne contre le roi d'Espagne, qui envoyait des forces en Angleterre, » ne pouvait pas fixer le jour de son arrivée. « Si M. des Cars, ajoutait la missive, est nomme de si bonne chère qu'il veult faire croire, on verra comme il festoyera ses amis. »

Alors les nouveaux consuls, élus peu de temps après 1 , secondés par douze députés de la commune choisis par les notables, continuèrent les préparatifs, comme nous l'apprend la relation rédigée par eux et écrite sur les registres consulaires, que nous ne ferons guère que traduire, en rapportant fidèlement toutes les circonstances de cette réception solennelle, qui caractérise bien l'état des esprits à cette époque. Pour s'assurer que toutes les dispositions arrêtées seraient bien exécutées, on fit manœuvrer plusieurs jours à l'avance sept à huit cents hommes à pied, choisis dans tous les métiers de la ville; on réunit aussi un grand nombre d'enfants d'honneur pour répéter le rôle qu'ils avaient à remplir.

Le roi et la reine, qui s'étaient arrêtés au château des Cars le 19 décembre, en partirent le lendemain, et arri-

f . Les consuls, nommés le 7 décembre 1556, furent : Michel Mercier, Pierre Mauplo, Lazare Martin, Jacques V ou z elle, Jean Colomb, Martial Disnematiu, Martial Eschaupre, Jean de La Chenault, François du fioucheys, Jean Farne, François Martin, Jean du Boys.

vèrent au château d'Isle. Les consuls, accompagnés des bourgeois et des marchands notables, allèrent leur présenter les clefs. L'évêque de Mende et le seigneur des Cars les introduisirent dans la salle, où le roi et la reine les attendaient, placés sur une estrade richement tapissée, couverte d'un ciel de damas rouge. Tout le cortège consulaire ayant fléchi les genoux, le consul Martin leur débita sa harangue, et après avoir baisé les clefs, les offrit au roi «qui les reçut avec une bénignité, joyeuse caresse et grand contentement, » puis les rendit, « recommandant la garde, offrant comme seigneur de ladicte ville, la tenir en sa foy t protection et sauvegarde. »

Le môme jour, après vêpres, le roi et Jeanne d'Albret sortirent du château d'Isle, se dirigeant vers le prieuré de Saint-Géraud, accompagnés des évêques de Mende et d'Oleron, des seigneurs de Rohan, des Cars, de Pompadour, de la Vauguyon, de Montauban, de Bretagne, de Lavaud et de plusieurs autres gentilshommes du pays. Jamais plus grande pompe n'avait été mise en scène. Une foule immense d'artisans, de bourgeois et de prêtres étaient réunis sur la grande place des Carmes, pour leur rendre hommage, a Estans près dudict prieuré, marchèrent au devant, tant leurs joueurs de cornetz à boquin que les trompettes, clerons, tambours, phiifres, auboys et aultres joueurs d'instrumens. Et furent saluez lesdicts seigneur et dame par la ville; de grand nombre de pièces d'artillerie. Furent aussi lanceez. des craneaulx des murailles plusieurs fuzeez, les unes voltans et siffians en l'air, les aultres parmi la grande multitude, laquelle, esfroyee desdictes fuzeez, fuyoit qui çà qui là, causant par ce moyen mainte rizée à la compaignie. » Le cortège arriva ainsi au prieuré, où le roi et la reine furent reçus par le prieur, et y firent séjour jusqu'au lendemain.

t Le luncU 21 décembre, dès sept heures du matin, la foule et les compagnies organisées, comme la veille, sortirent par la porte des Arènes, passèrent devant le couvent des Carmes, et se réunirent sur la place de Saint-Géraud, attendant le moment de marcher en avant. Pendant qu'on s'organisait, le roi sortit du prieuré, et du haut d'une estrade, ornée des armoiries de Navarre et de Limoges, tapissée de verdure et de fleurs, recouverte d'un dais de velours rouge, semée de fleurs de lis d'or, il reçut les hommages et les salutations des quatre ordres mendiants et du clergé de toutes les paroisses. Vint ensuite Pierre Boyol, colonel de l'infanterie, t revestu d'un manteau de velours noir fourré d'hermines, couvert et enrichi de fers et boutons d'or, monté sur une hacquenée blanche, bravement harneschée, garnie de pennasches des couleurs desdietz seigneur et dame. » Devant lui marchaient quatre tambours et dix soldats habillés de rouge et de mandilles blanches. Il mit pied à terre et, fléchissant les genoux, fit sa harangue, remonta à cheval, et se plaça de manière à surveiller le défilé de toutes les compagnies sous ses ordres. Après lui vint son lieutenant, vêtu de velours gris, montant un superbe cheval, suivi des deux capitaines des cantons du Clocher et des Combes, en costume de velours incarnat, conduisant quatre cent cinquante hommes t équipés en gens de guerre, marchant de front cinq à cinq, » portant des étendards aux armes du vicomte. Puis, dans le même ordre et le même costume, les capitaines des cantons de Lansecot et de Banc-Lagier, à la tête de deux cents arquebusiers, # picquiers et aultres équipez en gens d'ordonnance. > Quand ceux-là furent passés, a s'apparut le capitaine du canton de Boucharie (la boucherie), vieux grisard d'un visaige joyeux et allaigre, portant un baston au poingt, marchant avec gravité et d'une grande bravade, revestu de

veloux blanc découpé, son bonnet de veloux noir garni de plumes blanches, distant de trois couldeez de ses soldartz, qui estoient quatre cents en nombre, habillez de mandilz blancs, marchant tous bravement et courageusement cinq à cinq en rang de bataille, animez do la preudhonmie de leur cappitaine, qui de sa contenence et forme de faire contenta fort ledict seigneur et toute son assistance. »

Le dernier groupe du cortège so composait des capitaines, lieutenants et enseignes des cantons de Manigne et de Taules, vêtus d'habits dont les collets de velours incarnat étaient brodés d'argent. Ces deux compagnies comptaient six cents hommes, accompagnés d'un grand nombre de « tabourins et phiffres décorant grandement les dictes corapaignies. »

Après ce défilé, le capitaine Boyol, à cheval, suivit la troupe, et aussitôt se montrèrent trente jeunes gens, fils des principaux bourgeois et marchands, conduits par leur capitaine, leur lieutenant, leur enseigne et leur guidon, vêtus de pourpoints de satin, de chausses de velours blanc, avec des manteaux de velours incarnat, bordés de « passemens et cane tilles d'argent, enrichiz de boutons d'or, ayant boutines pareez de mesme couleur, garnies de boutons d'or, montez sur chevaulx d'Espagne et aultres braves chevaulx de service. » Arrivé devant le roi, le capitaine mit pied à terre, et à genoux débita sa harangue.

Ce cortège fut suivi de celui, rangé deux à deux, des principaux bourgeois, marchands, avocats et procureurs, « décemment habillez et vestus de leurs bonnes robes, ensemblement pessemeslés, montés sur chevaulx gris garnis de leurs housses, représentans le corps des citadins de la ville. )) Les consuls s'avancèrent ensuite, « vestuz de juppes de damas, portans robes longues de velours noir, facouneez à la trésorière, et dessus chapperons de damas cramoisi

rouge à borletz et longue cornette, montez sur braves chevaulx, garnis de leurs housses, • et devant eux, le secrétaire du consulat, le porte-masse à cheval, et, à pied les six gagiers, vêtus de robes mi-partie des couleurs de la ville, perse et rouge, portant chacun un bâton de la même couleur. Le consul, Jean du Boys, adressa en leur nom sa harangue au vicomte. Survinrent ensuite les officiers du roi, exerçant en son nom dans la ville, a habillez de leurs robes tallaires (tuniques longues) avec des sayes rouges, porlans les armoiries de leurs maîtres, » et suivis des officiers du siège présidial, a en housses, portans leurs robes longues et au-dessus leurs chapperons, » précédés de leurs greffiers et de l'huissier.

Alors le roi descendit de l'estrade, au bruit de Partillerie et des instruments de musique, fut reçu par les éyêques de Mende et d'Oleron, qui prirent rang devant lui, c revestuz de leurs roquetz episcopaulx. » Antoine de Bourbon s'avançait majestueusement, • revestu richement d'une saye à demi-:nanches de toilles d'argent frizée, couvert de bandes frangéez, monté sur une brave hacquenée blanche, belle au possible, bardée de même parure, » précédé de ses laquais, tête nue, habillés de pourpoints et chausses de ses couleurs, et à ses côtés ses gardes du corps suisses et archers « portant halebardes et hocquetons » : derrière lui étaient les seigneurs de Rohan, des Cars et autres gentils- . hommes, sur des chevaux magnifiques. Au dernier rang, d'autres archers t ayans bastons en main, pour garder qu'il n'y eût aulcun désordre, » fermaient la marche.

Le roi parcourut ainsi la ville, s'acheminant par le faubourg Manigne vers la porte du même nom, où avaient été dressées des colonnes ornées des armoiries de Navarre et de Bourbon, et une estrade couverte de verdure et de tapisserie* sur laquelle on représenta une moralité « de bonne

et louable invention, au milieu des cris de joie des manans et habitans recepvant la nouvelle venue de leur naturel seigneur et vicomte. » On n'était plus au temps de Bertrand de Born, de Guillaume, comte de Poitiers, d'Ebles de Ventàdour et de tous ces poètes qui réveillaient le patriotisme contre les Plantagenets, ou qui chantaient la beauté des châtelaines avec autant de grâce que de naïveté; la muse limousine s'était faite courtisane, fade, élogieuse sans convictions, pour plaire à ses maîtres, pour flatter leur orgueil. Aussitôt que le roi-vicomte eut pris place sur l'estrade, les acteurs improvisés chantèrent :

Est-il aultre béatitude Fors celle qu'ont dessus les champs Bergers, qu'en grand mansuétude Oyent les oisillons des champs, Et en seurté par tout marcha ns, Soubz leur prince, qu'en grand désir Les défend de tous desplaisirs.

Après ce prologue, chaque acteur, chaque personnage

remplit son rôle. Le premier berger :

Vive Bergerie En amour nourie Près de leur troupeau, Disant champtz nouveaux, Le long de l'orée D'un boys, décorée De diverses fleurs, Que ses grandz seigneurs, Avec leur finance, Sauf leur révérence, N'ont pas si bon temps!

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