Mém. de Castelneau, 1. v
raousin, occupaient encore les châteaux de Lubersac, de Juillac , pendant que d'autres brûlaient le monastère de Bonnesaigne, dévastaient l'abbaye de Beaulieu, y tuaient les moines et s'enrichissaient des ornements de l'église abbatiale. Jeanne d'Albret, suivant avec inquiétude la marche des événements, séjourna quelque temps à Ségur, d'où elle envoyait ses émissaires pour exciter ses partisans, mais sans se rapprocher davantage de la capitale de sa vicomté.
Les nouveaux consuls de Limoges, nommés le 7 décembre 1569, pour entrer en charge l'année suivante 1 , s'occupèrent aussitôt de tout ce qui concernait la défense de la ville. Ils convoquèrent en assemblée les principaux bourgeois, avec le président Bermondet et les autres officiers du roi. On décida qu'on payerait cinquante soldats au prix de douze livres par mois, pour garder les portes pendant la nuit, sous le commandement du capitaine Gabriel Raymond, pendant que les huit capitaines déjà nommés, et dont chaeuiî disposait de cent hommes, sous les ordres du gouverneur M. de Jougnac, garderaient ces mômes portes pendant le jour.
Toutes les fois que quelques-uns des hommes les plus remarquables du parti catholique passaient par la ville, on ne manquait jamais de les recevoir avec de grandes marques de déférence. A l'arrivée de M. de Lansac, qui se rendait à la cour, les consuls et les notables allèrent l'attendre à une demi-licue de la ville, et à son départ l'accompagnèrent jusqu'à Aurance, où ils lui donnèrent vingt hommes d'escorte pour le protéger jusqu'à Poitiers. M. de Lossc 2 , dont
1. Les consuls nommûs furent : Jean du Boys, Mathieu Benoit, Jean Descordes, Ji>au Verthamon, Grégoire Bault, Martial de Laehenaud, Aymeri Guibert, Jacques David, Jean Jullicn, Martial Guery, Jean Disnematiu et Jean (icr^ct. {l\cg. consulaires.)
2. Pierre de Lusse, fils puîné de Jean, seigneur de Lossc, lieutenant général au gouvernement de Guyenne, et d'Amie de Puymartin.
ils connaissaient déjà tout le dévouement, pour éviter les mômes honneurs, arriva incognito, au grand regret des habitants, mais n'en reçut pas moins comme marque de reconnaissance une coupe d'argent doré de Ja valeur de six ou sept livres. Peu de temps après, ud envoyé du roi d'Espagne, qui se rendait à la cour, fut aussi honorablement reçu et accompagné jusqu'à Poitiers par vingt arquebusiers.
En parcourant les registres où les magistrats de la commune inscrivaient exactement tous les actes de leur administration, on ne peut s'empêcher de reconnaître avec quel dévouement ils se préoccupaient des intérêts de la ville, et avec quelle adroite politique ils recherchaient toujours la protection des personnages haut placés. Ainsi, madame de Sainte-Croix, fille du duc de Montpensier, qui venait de Toulouse, et qui la veille avait couché au château du comte des Gars, fut reçue à l'entrée de la ville au bruit de l'artillerie ; on lui fit présent d'une certaine quantité d'épiceries et d'une douzaine de flambeaux. Mais, malgré toutes ces prévenances, les consuls ne purent pas la même année être autorisés à faire payer aux huguenots de la ville un impôt destiné aux réparations des fortifications et à la solde de la garnison. La somme demandée devait être de 7,000 livres, ce qui porte à croire que le nombre des dissidents s'était bien augmenté depuis quelques années ; mais ce n'était pas une raison pour qu'ils fussent obligés de contribuer de leur argent au triomphe de leurs ennemis.
La présence de Catherine de Médicis à Limoges, la protection que les habitants attendaient de plusieurs grands personnages, avaient beaucoup contribué à relever le courage des catholiques, comme à ruiner l'influence de Jeanne d'Albret, toujours disposée à user sévèrement des droits que lui avait reconnus l'ordonnance de Moulins. Cependant Catherine de Médicis, malgré la victoire de son parti
à Montcontour , désespérant de triompher par la force, . méditant la ruine des protestants par d'autres moyens, les éblouit par des propositions avantageuses, et alors fut conclue à Saint-Germain une troisième paix, qui accordait aux calvinistes une amnistie générale avec le libre exercice de leur culte (8 août 4570).
Avec plus de bonne foi d'un côté et moins d'ambition de l'autre, le calme se serait fait dans les esprits. On l'espérait surtout à Limoges, on s'en réjouissait, quand on apprit que le jeune Henri de Béarn, qui appelait les habitants « ses plus malins et désobéissants sujets » allait épouser la sœur de Charles IX. Les consuls venaient d'être informés que Gilbert de Lévi, comte de Ventadour, gouverneur et sénéchal du Limousin, arrivait à Eymoutiers et se disposait à faire son entrée dans la ville. On députa aussitôt vers lui Jean Gergot et Martial de Lachenaud, tous deux consuls, qui le rencontrèrent à Saint-Léonard, et lui demandèrent dans quel rang les consuls devaient marcher le jour où il ferait son entrée solennelle, parce que les officiers du siège présidial réclamaient la place d'honneur. Après d'assez longues contestations, le gouverneur décida que les consuls marcheraient d'un côté et les officiers de l'autre, la préséance étant égale. Alors les consuls, a montés sur chevaulx couvertz de housses noires, » accompagnés de plusieurs bourgeois notables, marchands et d'autres, précédés par Gabriel Raymond, capitaine de la ville, commandant une escorte de cent hommes, prirent la route de Saint-Léonard pour aller au-devant du gouverneur, qu'ils rencontrèrent au lieu appelé la Boune-Doune, accompagné d'un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes. Aymeri Guibert, consul et avocat au siège présidial, lui ayant adressé sa harangue, le cortège reprit la route de Limoges ; arrivé au lieu nommé le Sablard, Gilbert de Lévi découvrit « l'infen-
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tcrie campée dans une terre, en nombre de sept ou huict cents hommes les mieulx armés et en couche que gens qu'on eût encore vus, le moindre ayant le morion grave, et presque tous harquebouziers ; l'arrière-garde estant de quinze ou seze rangs de picquiers, gens de belle talhe et stature, armés et couvertz de toutes pièces. » Après une décharge générale d'artillerie, « tellement que toutes les compagnies estoyent couvertes de fumée, » on se remit en route. Michel Verthamon, colonel de l'infanterie et receveur pour le roi en l'élection, « vêtu de veloux noir couvert de passement d'or, » suivi de plusieurs autres officiers du roi et do la commune, « vestus de veloux, taffetas et aultres accoustrementz riches somptueux, » fit aussi sa harangue; puis toutes les compagnies défilèrent devant le gouverneur, qui fut bientôt obligé de s'arrêter pour écouler Gauthier de Bermondet, ancien lieulenant général au siège, et Joseph Lamy, lieutenant particulier. Mais lorsque les deux orateurs voulurent prendre rang à ses côtés, les consuls réclamèrent, demandant qu'une place d'honneur fût au moins réservée à leur prévôt, comme représentant le corps de ville. Gilbert de Lévi ordonna que M. de Bermondet resterait à ses côtés, et que le prévôt et le lieutenant particulier le précéderaient. Arrivé dans le faubourg de Manigne, une nouvelle salve d'artillerie salua le cortège, « faisant un bruyt de tonnerre mervelheux. » Devant le .clocher de Saint-Martial, se présentèrent en procession les religieux qui conduisirent le gouverneur devant le grand autel, et lui présentèrent le chef de Saint-Martial. La maison du Breuil, selon la coutume, servit de logement au grand dignitaire, où il reçut le lendemain la visite des consuls et d'autres notables, qui lui offrirent trois douzaines de cierges, un bassin d'argent doré, six coupes, un vase ou aiguière et deux salières, aussi en vermeil.
A peine le comte de Ventadour était-il parti pour aller faire reconnaître de la môme manière son autorité dans le Bas-Limousin, que les consuls apprirent la venue prochaine du marquis de Villars. Aymeri Guibert et Jacques David, désignés pour le recevoir, partirent aussitôt et le rencontrèrent à la Maison-Rouge, près de Bellac. Comme on avait déjà décidé qu'on lui rendrait les mômes honneurs qu'au gouverneur, les consuls se présentèrent à lui à l'entrée de la ville, près 'de la Croix-de-Bregefort", où il fut harangué par Aymeri Guibert, à qui il promit de proléger et de défendre les habitants du pays. Un peu plus loin, Michel de Verthamon lui offrit les hommages et le dévouement de ses concitoyens, ainsi que le vicaire général de Pévôque le salut respectueux du clergé, à l'entrée du faubourg Montmai lié; les sept capitaines centeniers, après l'avoir salué a de coups d'harquebuzades, pièces à croc, faulcouneaulx et autres pièces de qualibres, » défilèrent devant lui, ainsi que leurs compagnies, et l'escortèrent jusqu'au logis du Breuil. Le marquis de Villars avait pour mission de faire reconnaître et observer la paix de Saint-Germain, de recevoir les plaintes des habitants, et de se faire rendre compte des impôts perçus, « des mulets, chevaulx, armes, bledz, farines, vivres et munitions de guerre, » levés sur le peuple dans les trois années précédentes. MM. de Montdoucet, conseiller au grand conseil, de Tambonneau, maître des comptes, qui l'accompagnaient comme commissaires, firent annoncer dans toutes les paroisses que chacun pouvait en toute liberté leur soumettre ses plaintes et ses réclamations.
Les esprits se calmaient ; la haine entre catholiques cl dissidents semblait disparaître ; la paix et les mesures prises depuis quelque temps par le gouvernement de Charles IX promettaient à tous bonne justice ; on comptait sur
un avenir de prospérité, malgré quelques souffrances occasionnées par l'intempérie des saisons, lorsqu'un événement survenu à Limoges fut interprété comme le pronostic de nouvelles épreuves. Voici comment le rapporte un chroniqueur du pays :
« Le jour de la Grand-Sainl-Martial, le dernier jour du mois de juin 1571, et environ l'heure de vêpres, il fît un éclair de tonnerre qui passa sur la ville, venant du côté de la porte Montmailler, et vint tomber sur le clocher de la grande église cathédrale de Saint-Étienne de la Cité de Limoges, par la sommité et pomme, où était la croix et girouette étant sur l'aiguillon couvert de plomb, sans que bien peu de gens s'en donnassent garde, tellement que Téclair, du coup qu'il donna contre ladite pomme estant de bois et couverte de plomb, le feu s'y mit et entra dans le clocher par là, que tellement que, bien peu de temps après, ledit feu s'estant pris au bois de l'aiguillon étant sous le plomb de la couverture d'icelui, commença à sortir un peu par le dehors, ce que plusieurs gens voyant eurent les frayeurs. Et petit à petit commença ledit feu à augmenter et brûler le bois, tellement que le plomb de la couverture d'icelui se mit à fondre et tomber tant par dedans le clocher que par le dehors. Et tomba incontinent par terre la pomme d'icelui avec la croix de fer estant fort grosse et grande. Et le monde se riait en pensant que le feu ne pénétrât guère au bas dans ledit clocher, attendu qu'il était fort haut d'icelui ; mais messieurs les chanoines firent monter plusieurs maîtres charpentiers de la présente ville pour y donner secours, ce qu'ils ne purent faire, causant le plomb de ladite sommité qui se fondait et tombait incessamment, tant par le dedans que par le dehors du clocher, qui endommagea grandement le charpentier. Et tellement pénétra, le feu malin que, outre son naturel, descendit peu
à peu depuis le haut du clocher jusques au pied d'icelui, en frayeur, que en moins d'une heure et demie la bardèche . et le bois du clocher lut toute en flamme de feu si ardent que, environ l'heure de sept heures du soir, le feu était dans le clocher depuis le pied jusques aux sommités, en si grande ardeur et frayeur que toute personne qui le voyait ainsi était épouvantée. Et, en voyant le feu si épouvantable brûlant ladite bardèche et bois, et sortant de tous côtés, que lesdits pauvres qui y étaient pensèrent être tous perdus et brûlés à cause de la grande flamme qui en sortait : et s'épandant sur l'heure même sur les maisons prochaines, sans le secours qui fut mis, les plus près des maisons se fussent brûlées. Et enfin le feji s'enflamma que toutes les cloches qui étaient le plus près se fondirent dans le clocher, et les autres tombèrent au pied et se brisèrent, chose bien épouvantable à voir, tellement que enfin il ne demeura aucune chose dans ledit clocher , et ejemeura tout vide, sans aucun bois ni chose qui se puisse réserver. Et disait que ce n'était pas présage de bon signe au pays. Et atteint le feu jusqu'à heure de minuit. Je prie Dieu qu'il nous garde de telle infortuné, et croyant toutefois que c'étaient nos péchés r quittaient cause de telle infortune, Dieu et la saorée et bienheureuse Vierge Mère de Dieu nous donne sa sainte bénédiction 1 .» Avant que le scepticisme eût ravagé les âmes et usé l'intervention de la Providence, les hommes se consolaient de leurs infortunes, luttaient contre elles de courage et de pieuse résignation. Que fût devenue la société sans la religion à travers les épreuves du moyen âge, et qu'est-elle aujourd'hui dans ses révoltes contre l'éternelle justice ?
1. Pierre Mesnager : Mss. intitulé Histoire de la vie de monsieur saint Martial, p. 21 i. Un autre manuscrit de 4638, f J 331, raconte aussi le même événement. L'acte en langue romane, concernant les ordonnances de Limoges qui s'y trouvent, est en original aux Archives de Pau t
Les nouveaux consuls nommés pour l'année suivante 1 voulurent, comme leurs prédécesseurs, léguer à la postérité les événements et les malheurs dont ils furent témoins, aussi ouvrent-ils leurs annales par ces mots empreints d'une profonde tristesse : « Par le sommaire recueil des choses advenues ez années précédantes, escript à nous et à nos successeurs par ceux qui ont eu la charge et maniement de la chose publique, depuis Tan quinze cent soixante, la postérité recognoistra les premiers actes de l'histoire tragique de France et lamanlablcs frayeurs qui souvent ont espouvanté la ville de Limoges. Par le succès de la présente année mil cinq cent soixante-douze, on recognoistra l'acte dernier et la fin de la tragédie autant hœroïques et sanglants qu'ils étoient inopinés et incogneuz mesme à ceulx qui avoient l'esprit et le jugement plus œgu, subtil et prévoyant. »
L'état du pays à cette époque pouvait bien, dans de certaines limites, justifier ces récits. Les récoltes de l'année précédente avaient été nulles : le peu de grains anciens étaient détenus par les plus grands propriétaires et par les marchands : le commerce était complètement arrêté : les pauvres sans travail circulaient déjà par. bandes dans les rues de la ville. Les consuls, effrayés, craignant une révolte, proposèrent deux moyens pour parer aux nécessités: le premier, que toutes les personnes aisées y contribuassent par des aumônes; le second, qu'on achetât une certaine quantité de blé. La première proposition fut acceptée ; mais pour faire la distribution des secours, il fallait connaître \e nombre des nécessiteux. On fit publier que la distribution
1. Consuls pour 1572 : Martial Benoit, Léonard Mousnicr, Léonard Limosin, Jean Loudeys, Bartholomô Albin, Martial Merly, Bertrand Démons. Guillaume de Julhen, Pierre Teulier, Pierre Dumas, Jean Péuicaud, avocat, Martial Duboys. (Rcg. consul, de Limoges.) L'un d'eux, Léonard Limousin, ue serait-il pas Téniailleur dont le musée possède quelques ouvrages?
se ferait dans le préau de Saint-Martial un jour fixé, et qu à mesure que chaque pauvre se présenterait, on lui donnerait un liard. On connut ainsi le nombre des indigents pour chaque quartier, et selon les besoins de chaque famille visitée parles consuls on distribua du pain ou de l'argent. Mais la disette sévissait aussi dans les environs, où, après avoir consommé l'avoine et le mil réduits en farine, on se nourrissait d'herbe et de racines. Le nombre des étrangers qui accouraient fut si grand, qu'il fallut leur refuser l'entrée de la ville. Les femmes montrèrent le plus sublime dévouement durant cette famine ; elles recueillaient les aumônes et en faisaient la distribution deux fois par jour : plusieurs vendirent môme leurs bagues et leurs joyaux pour en donner l'argent aux pauvres 1 . Quiconque achetait du blé sur les routes, ou le faisait enchérir sur le marché, était conduit au pilori, ou « mitri » et chassé de la ville par l'exécuteur des hautes œuvres 5 .
Malgré les avantages accordés aux dissidents par la dernière paix , tous ceux qui avaient en main une partie du pouvoir voyaient de nouveaux orages dans un avenir; peu éloigné. Les nouveaux magistrats et le peuple se préparaient à les combattre ou cherchaient à les écarter en recourant à la protection des grands personnages, dont le crédit pouvait influencer la marche des événements politiques. Les con3uls, apprenant que le . duc de Monlpensier et sa femme, sœur du duc de Guise, conduisaient de Poitiers à Limoges madame de Sainte-Croix, leur fille, qui avait été pourvue de l'abbaye de la Règle, allèrent les recevoir près de Mont-Jauvy, les conduisirent à la porte Montmaillé, au
1. Le setier valait à Limoges o décalitres 2 décilitres, et dans la Cité "> décalitres 4 décilitres. A cette époque, 51 litres 2 décilitres valaient 2." francs 87 centimes et demi de notre monnaie actuelle. (Met. des institutions, par M. Cbéruel. — Tarif ées notaires f par Dupuytrem.)