‹ Histoire des vicomtes et de la vicomté de LimogesChapitre 84 sur 130 · HISTOIRE J>ES VICOMTES · texte numérisé non relu

HISTOIRE J>ES VICOMTES

bruit de l'artillerie 1 . Le cortège, après avoir traversé la ville, sortit par la porte Manigne, et aperçut à peu de distance madame de Sainte-Croix. Les consuls allèrent audevant d'elle, la complimentèrent, se félicitant « de sa venue et demeure au monastère, tant pour le bon exemple d'une singulière chasteté remarquée en ladicte dame, adrairable sur toutes autres, que pour l'espoir qu'ils avoient de veoir ladicte abbaye remise aux premières règles de son ancienne dévotion et saincteté 2 . »

Une autre visite occupa plus sérieusement la population et les magistrats de la commune, qui ne la désiraient que pour faire oublier des actes d'opposition d'une autre époque et par lesquels on s'était attiré l'inimitié de Jeanne d'Aïbret. Au mois de juin, à la nouvelle que la vicomtesse-reine se rendait à la cour pour négocier les conditions du mariage de son fils avec Marguerite de France, se dirigeait vers Périgueux, mais ignorant si elle passerait par Poitiers ou par Limoges, une assemblée fut convoquée à l'hôtel de ville. On y décida que deux des consuls, Jean Pénicaud et Martial Dubois, se rendraient près d'elle pour connaître ses intentions. Les deux envoyés, partis en toute diligence, la rencontrèrent à Mareuil, en Périgord, et lui exposèrent : « que l'injure des troubles et du temps n'avoit en rien diminué la naturelle et ancienne affection de ses subjeetz de la ville de Limoges; » qu'elle pourrait s'en convaincre par sa présence. Jeanne d'Albret, dissimulant ses ressentiments, répondit : a qu'elle s'étoit toujours employée, comme feroit à l'advenir, pour tous ceux qui luy avoient esté bons et loyaulx subjeetz en ladite ville et ailleurs. »

1. Jeanne III, fille de Jeau de Bourbon, religieuse de Sainte-Croix de Poitiers, avait été nommée abbesse de la Règle en 1575, mais ne reçut ses bulle» qu'eu 1586.

2, Reg. consulaires,

Mais un secrétaire d'État, qui l'accompagnait, ne laissa aucun doute sur ses sentiments; prenant à l'écart les deux consuls dans l'appartement où elle se trouvait, il leur rappela avec arrogance, que « les citoyens de Limoges étoient les plus malins et désobéissants sujets de la dame; que toute leur vie ils avoient plaidé contre elle, refusé d'obéir à ses commandements, et même quand elle avoit voulu établir chez eux l'exercice de sa religion. » Les envoyés se justifièrent en disant qu'il était difficile d'établir la nouvelle religion dans une ville essentiellement catholique, et que d'ailleurs ils n'avaient fait, comme ils le feraient encore, qu'obéir à la volonté du roi. Le secrétaire, désarmé par ces paroles énergiques, n'ajouta plus rien. Après dîner, dans une autre entrevue, la reine elle-même se contenta de dire aux consuls qu'elle n'avait encore rien décidé quant à son passage à Limoges, et qu'ils restassent près d'elle pour attendre sa décision. En effet, ils l'accompagnèrent jusqu'au château de Marthon, où elle fit connaître sa réponse à une heure assez tardive pour que ceux-ci fussent obligés de cheminer une partie de la nuit pour trouver à se loger 4 .

Parmi les consuls alors en charge, quelques-uns s'étaient déjà montrés partisans de la reine et disposés en faveur du protestantisme; les divisions religieuses et politiques s'étaient déjà introduites dans les rangs des représentants de la Cité. Cette opposition s'était manifestée peu de temps avant le voyage de Jeanne d'Albret, à l'occasion des affaires intérieures de la ville. Les consuls, « ceux qui se disoient les consuls de la Cité, » c'est ainsi que les désignaient leurs adversaires, ayant fait annoncer l'établisse-

t. Nous ne saurions dire quel était alors le château de Marthon où put coucher Jeanne d'Albret, à moins que ce ne fût dans quelque partie conservée de celui dont on voit encore le donjon, mais dont la destruction remonte à une époque bien plus éloignée.

ment de deux foires et d'un marché à certain jour de la semaine, pour la vente des provisions, les autres, réunis « aux officiers de la reine, défendirent de vendre ou d'acheter partout ailleurs qu'au marché public. Le jour de l'ouverture du nouveau marché, ils s'y présentèrent et renouvelèrent cette défense, sous peine d'amende, contre ceux qui s'y rendraient, soit pour vendre leurs denrées, soit pour en acheter. Ils demandèrent aussi qu'un prêche fût établi. Au mois de mars suivant, pour mettre fin à ces contestations, Jean Pénicaud et Jean Dubois furent chargés de les soumettre à la cour, qui se trouvait alors à Blois. Mais ils ne purent parvenir jusqu'à Jeanne d'Albret, qui les remettait de jour en jour sous prétexte des soins qu'exigeaient la négociation du mariage de son fils, et sa propre santé, et la venue des reîtres qui demandaient leur solde; tout cela n'étai.t qu'autant de prétextes pour se venger de la froideur des catholiques limousins. Sur ces entrefaites arriva un autre envoyé de la ville qui, recommandé par l'évêque, obtint de Charles IX qu'il n'y eût d'autres foires et d'autres marchés que ceux qui étaient ouverts indistinctement aux habitants de la ville et de la Cité

L'année 1572 avait fourni des récoltes abondantes; l'ordre se rétablissait da"ns les villes; le peuple des campagnes reprenait ses travaux avec confiance; les consuls continuaient de veiller aux intérêts de Limoges et à l'ordre public sans trop d'embarras pour leur administration. La vicomtesse Jeanne d'Albret, celte femme « d'un esprit puissant aux grandes affaires, d'un cœur invincible aux grandes adversités », venait de mourir (10 juin 1572), non sans soupçon de poison. Les catholiques, délivrés des craintes qu'elle leur

i. Reg. consulaires. I

donnait, des réclamations dont elle les poursuivait depuis si longtemps, ne témoignèrent cependant aucune joie de cet événement, tandis que les prolestants les plus ardents ne dissimulaient pas leurs regrets. Malgré ce que lui prédisait un capitaine calviniste, « que si les noces du prince de Béarn se faisaient à Paris, les livrées en seraient vermeilles, » Coligny se rendit à la cour où eut lieu le mariage du roi de Navarre, que nous appellerons désormais le prince de Béarn, vicomte de Limoges (18 août). Les plus sages des deux partis, comme tous ceux qui en temps de révolution en redoutent les excès, croyaient au maintien de la paix. Le duc de Guise et Catherine de Médicis en décidèrent autrement : s'ils firent connaître leurs odieux projets dans quelques grandes villes, il ne paraît point cependant qu'ils aient cherché des assassins à Limoges, quoique les consuls et les magistrats eussent fait savoir à Charles IX que le peuple serait disposé à punir les protestants, si ceux-ci cherchaient encore à trouhler l'État. La nouvelle de la Saint-Barthélemy y surprit tout le monde. Nous ne saurions mieux faire que de citer textuellement le récit que nous fournissent les registres consulaires :

<x Le pénultième jour dudict moys d'aoust, le maistred'hostel du seigneur De Cosse, amy favorahle de la ville, passant par ceste ville en diligence, s'adressa à un consul en particulier et secret, luy descouvrit que le vendredi, vingt-deuxiesme jour dudict moys d'aoust, l'admirai avoit été hlessé d'un coup d'arquebousade par un soldat qui luy estoit au guet. Le boulet lui avoit percé le bras et emporté un doigt de la main. Ceux de sa faction, tout le jour et le lendemain, avoient instamment pressé le roy en faire raison, usant de grandes menaces et propos de vindicte. Et sur ce on avoit descouvert l'entreprise et détestable conspiration contre Sa Majesté, son sang et tous les grands sci-

gneurs de sa cour faict par ledict admirai et ses adhérants, qu'auroit esté l'occasion que, le dimanche, sur une heure après mi nu ici, on avoit commencé un grand et sanglant massacre, auquel ledict admirai avoit esté tué dans son logis, geté par la fénestre de sa chambre au milieu de la rue, où son corps estoit délaissé cnsevely dans la boue, en opprobre et vitupère de tout le peuple de Paris. Le comte de La Rochefoucauld, les Pardailhans, le capitaine Pilles et un fort grand nombre de seigneurs et gentilshommes de marque suivant ce party avoient esté mis au cousteau en mesme instant. Le consul, ayant entendu ce discours en particulier, pour l'importance de l'affaire, le pria venir en la maison du consulat, où, en présence de la pluspart desdits consulz et auteurs des principaulx de la ville, assemblez à mesme heure, il discourut de rechef tout au long la vérité de la tragédie, et l'assuroit pour l'avoir veu et y avoir esté. Les premières et plus qu'estranges nouvelles d'un si soubdain et inopiné changement estoient tant eslougnies de la pensée et jugement des hommes qu'elles ressembloient plus tost la mémoire d'un songe que a un vray récit et histoire de vérité. Toutes fois la grandeur de l'affaire, le péril qui s'en pourroit ensuyvre et le désir que les consuls et tous les bons cytoiens avoient de conserver Testât de la ville en repoz et sûreté, les esveilla de leur songe et sommeil, et facilement leur persuada que tout ce discours estoit véritable, et d'autant plus qu'un chascun en son cœur le souhctoit pour se voir délivré entièrement des anciennes misères, injures et tormens des troubles passés. »

Si les habitants furent surpris à ce récit de ce drame sanglant, il est juste de dire cependant qu'ils n'en furent pas affligés; le cadavre d'un ennemi sent toujours bon aux hommes surexcités par les passions politiques. La réforme avait attiré tant de malheurs dans le pays, qu'on s'explique,

sans prétendre l'approuver, celte joie secrèle chez ceux qui en avaient tant souffert. Au reste, les expressions dont se sert le narrateur peuvent bien ne traduire ici que la satisfaction d'un seul. De grands désordres pouvant survenir, on mit aussitôt en délibération comment on pourvoirait à la sûreté de la ville pour empêcher toute surprise de la part des calvinistes du dehors et de ceux de l'intérieur. Huit centeniers furent élus, chargés de faire prendre les armes aux habitants divisés par quartiers. On paya aussi trente soldats placés sous les ordres de Gabriel Raymond, capitaine de la ville, qui veilleraient la nuit aux lieux les plus exposés des murailles, mais dont la direction appartiendrait aux consuls. Trois jours après arriva une missive de la cour, confirmant la nouvelle des événements et ordonnant de veiller à la paix publique; on apprit aussi peu de temps après que le corps de l'amiral avait été traîné par les rues de la capitale, puis pendu par les pieds et sans téte au gibet de Montfaucon; que tous ceux de la nouvelle religion avaient été massacrés au nombre de plus de douze cents, et qu'il en avait été ainsi dans plusieurs villes du royaume.

Ces récits exagérés, commentés, comme tout ce qui vient de loin, pouvaient entraîner quelques catholiques égarés à traiter de même les huguenots, d'ailleurs trop peu nombreux et trop effrayés pour songer à se prémunir contre toute attaque. Les consuls convoquèrent une assemblée des plus notables habitants : il fut convenu que l'un d'eux et un autre magistrat, assistés de deux centeniers et de leurs compagnies, feraient une ronde la nuit et visiteraient chaque poste. On avait raison de prendre de telles précautions, parce que les officiers du roi n'ayant point reçu l'ordre de procéder comme dans les autres villes, on craignait, si le peuple prenait librement les armes, que non-seulement il s'en servît contre les protestants, mais encore qu'il ne pil-

làt les magasins et les maisons des riches. Cependant, on décida de faire savoir au roi que les habitants étaient prêts à exécuter ses ordres, soumission que ne sauraient accepter la justice et l'honneur. Toutes ces dispositions empêchèrent l'exécution du massacre auquel songeaient quelques fanatiques. L'ordre était donc maintenu lorsqu'arrivèrent le baron de Crozan, lieutenant du comte de Venladour, gouverneur du Limousin, et le baron de Magnac, chargés de prendre le commandement de la ville et d'y mettre une garnison. Mais les consuls, en vertu de leurs privilèges, s'étant opposés à cette mesure, en référèrent au comte de Montpezac, continuèrent de garder la ville, y maintinrent l'ordre jusqu'à la réponse du roi, qui, tout en reconnaissant leurs privilèges, leur commandait d'arrêter les protestants, de les cerner, de les tenir en lieu sûr et d'exiger d'eux une abjuration. Rien n'autorise à croire que ces ordres sévères furent exécutés. Il n'en fut pas de même quand, peu de temps après, le marquis de Villars, chargé défaire rentrer toutes les. villes sous l'obéissance du roi, envoya au sénéchal de Limoges l'ordre de lever sur le Limousin trente-sept mille cinq cents livres. Les consuls, qui avaient à pourvoir alors à tant de besoins pressants, à de grandes dépenses nécessitées pour le maintien de l'ordre public, cherchèrent, mais inutilement, à échapper à cci impôt en envoyant à Agen deux de leurs collègues, Léonard Mousnier et Léonard Limousin, chargés de présenter leurs réclamations au marquis de Villars.

Les coups d'Etat peuvent bien donner le pouvoir h des ambitieux, mais jamais à la nation de longs jours de paix et de prospérité; c'est un outrage aux lois morales, qui seules doivent régir l'humanité, que de proclamer que la force prime le droit : c'est un retour à la barbarie. La nuit du 24 août 1572, « celte nuit exécrable, dit un prélat fran-

çais, qui n'avoit jamais eu, et qui n'aura, s'il plaît à Dieu, jamais de semblable *, » avait vu s'accomplir un crime odieux, et même inutile à ses auteurs. La terreur, portée à son comble dans les provinces, fit bientôt place à la vengeance, à la haine, à l'ambition, à toutes les passions politiques et religieuses, qui n'allaient plus connaître de frein. Les protestants reprirent les armes, firent de la Rochelle leur boulevard, et forcèrent le duc d'Anjou à un accommodement, pour lui laisser le temps de mettre sur son front la couronne de Pologne (1572). Cependant le Limousin fut relativement peu troublé pendant celte première période de la reprise des hostilités. Les consuls de cette année, pour parer à la sécurité publique, levèrent une somme de sept cents livres consacrée à la réparation des murailles 2 . Charles IX, comme dédommagement des pertes éprouvées dans les dernferes guerres, érigea la généralité à Limoges, comprenant l'Angoumois, la Haute et Basse-Marche, le Haut et le Bas-Limousin, avec un bureau des trésoriers et officiers de France. Ce prince mourut l'année suivante (30 mars 1574). En l'absence du duc d'Anjou, son successeur, alors roi de Pologne, de nouveaux projets de désordre s'ourdissant dans l'ombre, le comte de Ventadour et le comte des Cars, au nom de la reine mère régente, ordonnèrent de veiller à la sûreté de la ville en attendant l'arrivée du nouveau roi.

Bientôt après, le comte de Ventadour partit de Paris pour venir dans son gouvernement. Les consuls, les autres dignitaires, une foule d ! habitants les plus notables allèrent le recevoir en grande pompe et l'introduisirent dans la ville par la porte de Montmaillé au bruit de l'artillerie. Après

{. Péréfixe.

2. Ce»» réparations furent faites par les soins des consuls : Mathieu Dccordes, Pierre Boutin, Melchior de Lavaud, Martial Duboys, Louis Rougier, Jean Lascure, Jean Cibot, Hélie Gay, Pierre Segoud, Noél Benoit, Étienne Disnematin et François Bastier. {Reg. consulaires.)

il n

s'être occupé de quelques intérêts relevant de son administration, instruit que quelques protestants dès environs réunissaient des armes pour envahir la ville, il demandait qu'on réunît de nouvelles forces : les consuls protestèrent qu'ils étaient en mesure; qu'ils ne pouvaient mettre sur pied un plus grand nombre d'hommes, surtout des inconnus, des étrangers qui, quoique catholiques, pourraient bien se ranger du côté des séditieux. Pour s'assurer si, en effet, les forces dont on disposait étaient suffisantes, il ordonna une revue générale, de laquelle il résulta que la force armée était alors de douze à quinze cents défenseurs, sans y comprendre ceux qui n'avaient pas assisté à la revue.

Néanmoins, sous prétexte qu'il importait à sa dignité de gouverneur que la ville et le pays ne fussent pas surpris, il demanda qu'on fixât une somme nécessaire à la solde de cinquante gentilshommes. Les consuls le supputèrent de renoncer à ce projet, — « eu esgard à la chairlé du temps, à la stérilité des années passées, et laquelle continuoit encore, à la grand diminution du commerce et trafflcq des marchantz et artisan tz », et en considération des privilèges dont ils jouissaient depuis longtemps. Pendant ces discussions arrivèrent plusieurs gentilshommes mandés par le gouverneur, et à qui on ne pouvait pas fournir de logements; celui-ci, mécontent, leur donna l'ordre de se loger même dans les maisons des consuls jusqu'à ce qu'on eût pourvu à d'autres moyens. Indignés, les magistrats de la commune fermèrent leurs portes, et ne les ouvrirent que lorsqu'ils virent qu'on se disposait à les briser. Ifn de ces gentilshommes eut même l'audace de se rendre à la maison de ville, où se trouvaient quatre ou cinq consuls sans armes, sans soldats pour les garder; s'adressant à eux en les injuriant, il allait en frapper un de sa dague, quand un de ses compagnons le retint. A la nouvelle de cet acte de violence,

la population s'émeut : une assemblée est convoquée pour délibérer tant sur l'injure faite à la ville dans la personne de ses magistrats, dans un lieu « sacré et inviolable », que sur la garnison qu'on voulait imposer. On décida qu'on demanderait au gouverneur de se contenter de dix à douze gentilshommes pour veiller sur sa personne, et qu'il serait donné satisfaction de l'injure faite aux consuls. Effrayé des menaces de la foule, le noble seigneur congédia ses gentilshommes, n'en garda que douze, pour la solde desquels la ville paya neuf cents livres.

Les consuls n'avaient pu faire mieux, mais ils résolurent de s'adresser au roi, en envoyant à la cour Jean Cibot et Noël Benoît réclamer l'exécution de leurs privilèges, et se plaindre de ce que le gouverneur voulait avoir les clefs de la ville. Effrayé des suites de celte démarche, le comte de Ventadour se rendit à la maison commune, déclara qu'à la fin du mois il les exempterait des frais de garnison, et quant aux clefs, qu'il les remettrait le lendemain, que les troupes qu'il pourrait lever ne tiendraient point garnison dans le Haut-Limousin. Soit que les consuls n'eussent pas confiance en ces promesses, soit qu'ils voulussent se mettre : pour l'avenir à l'abri de nouvelles inquiétudes, ils envoyèrent leurs députés à la cour. Le moment était mal choisi; la cour, n'étant occupée qu'à pourvoir aux nécessités de la guerre, refusa d'entendre les doléances. M gt de l'Aubespine, évêque de Limoges, se chargea de les soumettre au roi, et, à force de sollicitations, obtint l'exécution des promesses du gou* verneur; mais il n'en fut pas de même quand les consuls, par une autre requête, sollicitèrent d'employer une partie des tailles, levées sur le pays, à la reconstruction des toùrs et des forteresses de leur ville, — « que les rebelles avoient souvent projeté de surprendre depuis le commencement de la présente année. » En vain invoquèrent*»» « bonne volonté

d'enlploier leurs personnes et moiens pour le service du roy, dont ils avoyent rendu toujours bon témoignage par leurs actions et désiroient continuer en mesme volonté jusques aux derniers soupirs de leurs vies », il leur fut répondu qu'on ne pouvait les satisfaire.

Peu de temps après, de nouvelles difficultés survinrent. Le comte de Ventadour, revenant de parcourir le Bas-Limousin, arrivait à Limoges avec une escorte de vingt à trente gentilshommes et de trente arquebusiers à cheval. Les consuls, apprenant par un fourrier, envoyé devant pour préparer des logements, que le cortège était encore plus nombreux, convoquèrent aussitôt une assemblée pour délibérer si Ton devait ou non le recevoir dans la ville. On décida qu'on irait immédiatement trouver le gouverneur pour lui exposer que ce serait contraire à ses privilèges, s'il les metlait dans la nécessité "de recevoir « ses argoulets »; que ceux-ci ne respectant leurs hôtes, il pourrait en survenir de grands inconvénients; qu'on le suppliait de ne pas permettre à ses gens l'entrée de la ville, qu'autrement on était disposé en conséquence à renforcer le poste qui veillait à la porte Monique, par laquelle il devait entrer. Les consuls seuls se chargèrent de cette mission sans la participation des bourgeois, voulant sans doute par ce moyen en faire peser sur eux seuls toute la responsabilité. L'un d'eux, Jean Cibot, alla donc au-devant du gouverneur, qu'il rencontra à une lieue de là, et lui exposa très-hublement, « le danger évident de quelque tumulte et sédition »; qu'on le priait de ne loger ses soldats que dans les faubourgs de la ville et de la Cité, où il serait pourvu à tous leurs besoins. Il répondit avec fierté que, « comme gouverneur, c'estoit à luy à commander, aux consuls à obéir »; que d'ailleurs sa suite était peu nombreuse. On insista, en ajoutant que la demande se justifiait par l'expérience du passé, par tout ce

qu'on avait déjà souffert de la présence de troupes étrangères. Le gouverneur ne voulant rien entendre, les consuls raccompagnèrent cependant jusqu'en vue de la ville, et alors, pour se décharger de toute responsabilité, lui demaur dèrent de faire connaître ses intentions, afin d'en avertir les habitants, — « et que si ses argoulettectz se présentoient à la porte, il s'en pourroit ensuy vir du scandalle à leur grand regret. » Il se contenta d'ordonner au sieur deLauthonie *, un de ses lieutenants, de loger ses gens dans les faubourgs. Peut-être ne prit-il ce parti que parce qu'il ne se sentait , pas assez fort pour avoir raison de cette population, dont le patriotisme s'exaltait. En effet, quand les consuls raccompagnèrent à son logis, il vit à la porte de la ville plus de deux cents soldats, assez « disposés à faire exploict de guerre d, et au bout de la rue de la porte des Arènes, d'autres faisant bonne contenance, conduits par messire Martial Decordes. Il ne fit pas un long séjour, fatigué qu'il était des réclamations continuelles des habitants et des consuls contre ses soldats, qui fourrageaient sans cesse dans les environs.

Après son départ arrivèrent Montluc et de Ponte avec , quatre-vingts chevaux. Cette visite fut plus agréable que la précédente. Les consuls, qui n'avaient pas oublié les services que leur avait rendus de Montluc, notamment en 1567, lorsque la ville avait été menacée par les protestants, allèrent au-devant de ces nobles personnages jusqu'au moulin Blanc, sur la route d'Aixe, les complimentèrent, les reçurent honorablement et leur fournirent une escorte d'arquebusiers à leur départ pour Paris.

1. Lauthonie (Jean de), Dé au château de la Forge en 1510, après avoir servi sous le maréchal de Saint-André, en 1560, fut nommé maréchal dos logis d'une compagnie de cinquante lances, sous les ordres du comte de Yentadour. Cette famille se maintient dans le département de la Correze.

Dans le mois de septembre, Limoges eut un beau jour de fôte et des élans de joie pour célébrer l'arrivée en France de Henri III, tant on croyait aux dispositions pacifiques du nouveau roi. On ne prévoyait pas à combien de cruelles épreuves devait être soumise la France sous ce prince, trop docile aux conseils de sa mère, trop faible en présence des factions. On fit chanter un Te Deum dans l'église collégiale de Saint-Martial, où assistèrent les consuls « avec leurs chaperons, assis aux haultes chaires d'un costé du cuer, et les officiers du roi de l'aultre costé. » Un feu de joie et un service solennel furent indiqués pour un autre jour. Pour éviter les conflits de préséance dans cette ville où les magistrats attachaient un grand prix aux honneurs dus à leur dignité, on convint qu'à l'église les consuls occuperaient le côté gauche, les officiers le côté droit. A la fin de la messe sortit de l'église une nombreuse procession, pendant la* quelle les consuls tenaient un flambeau avec les armoiries de la ville, et après laquelle un prédicateur de Saint-Martial fit un sermon sur la place des Arbres. On assista ensuite au feu de joie dressé sur la place des Bancs, en présence de la foule accourue de tous les quartiers. Les consuls s'y rendirent par la rue nommée Crochedoz *, et eurent l'honneur d'y mettre le feu au bruit de l'artillerie *.

Les habitants et leurs magistrats, quoique rassurés par le dernier traité de paix, espérant que le nouveau roi, qui avait déjà acquis une certaine expérience dans les affaires de l'État, saurait maintenir les factions, n'en refusaient pas moins de recevoir des étrangers dans leurs murs. En vain le comte des Cars, en leur apprenant que des mouvements

1. C'est aujourd'hui la me Cruchedor, ainsi nommé* parce qu'on y fabriquait une très-grande quantité de crochets qui se vendaient par toute la

Page 1