CHEZ LES FINLANDAIS ET LES FINNOIS
Parmi tous les souvenirs que les peuples de race indo-européenne ont gardés de la vieille mère patrie, il n*en est pas de plus extraordinaire, de plus frappant que celui qu'enregistre le vieux poëme finlandais du Kalévala^ dans sa première runo, chant. Mais en passant du pays du soleil au pays des neiges, Tantique Genèse de Tlndoustan s'est voilée de cette teinte rêveuse et sombre que revêtent les productions poétiques des peuples du Nord.
Le Kalévala n'est guère connu en France que des érudits, alors que cet ouvrage devrait être classique et se trouver entre les mains de tous ceux qu*intéresse l'étude des origines des différentes races humaines qui couvrent le globe.
Voici 1 a première runo (chant) de ce poème que nous empruntons à la remarquable Iraduclion de M. Léouzon-Leduc ; nous allons retrouver sous une forme mystérieuse plus légendaire la Genèse de Manou et de l'Egypte, appropriée au génie de leur pays par les vieux bardes finnois.
LA PREMIÈRE RUNO DU KALÉVALA.
< Voici que dans mon âme s'éveille un désir que, dans mon
cerveau surgit une pensée : je veux chanter, je veux moduler des paroles, entonner un chant national, un chant de famille. Les mots se liquéfient dans ma bouche, les discours se précipitent, ils débofdent sur ma langue, ils se répandent autour de mes dents.
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« frère bien-aimé, compagnon de mon enfance, viens maiat^ant^cbaqter avec moi, maintenant que nous voilà réunis. Rarement, habitants de pays différents, nous nous trouvons ensemble, rarement nous nous rencontrons dans ces terres isolées, dans ces tristes régions de Pohja.
« Mets ta main dans ma main, tes doigts entre mes doigts, :iûn que nous chantions des choses merveilleuses et que cette chère et florissante jeunesse, avide de nous entendre, connaisse les paroles que nous avons recueillies dans la ceinture de Waïnamoînen, dans la forge d'Ilmarinen, à la pointe du glaive de Kaukomieli, sur l'arc de Joukahaïnem, aux frontières de Pohja, dans les landes stériles du Kalévala.
c Jadis mon père m*a chanté ces paroles en taillant le manche de sa hache, ma mère me les a enseignées en faisant tourner son fuseau. Alors je n'étais qu'un enfant, un petit enfant à la mamelle, être inutile, se traînant sur le pavé, aux pieds de sa nourrice, le menton barbouillé de lait.
« Et lès paroles n'ont pas manqué non plus sur le Sampo, ni sur Louki les runos puissantes. Le Sampo a yieilli au milieu des paroles, Louki s'est éteinte en chantant des runos,
Wipimea est mort ea vociférant des vers, LemmikAiaem en folâtrant dans les jeux.
c II est encore d'autres paroles, des paroles que j'ai puisées aux sources de la science, trouvées le long des chemins, arrachées du sein des bruyères, détachées des rameaux, cueillies à la cime des branches, ramassées au bord des sentiers, lorsque dans mon enfance j'allais garder des troupeaux au milîea des gazons ruisselants de miel, des collines dorées à la suite de la noire Menrikki et de Ktmmo à la peau bigarrée.
« Le froid m'a aussi chanté des vers, la pluie m'a apporté des runos, les vents du ciel, les vagues de la mer m'ont fait entendre leur poëme, les oiseaux m'ont instruit par leurs accords, les arbres chevelus m'ont convié à leurs concerts.
« Et tous ces chants, je les ai roulés en peloton, je les ai emportés dans mon beau petit traîneau de fête et je les ai déposés au fond d'une arche de cuivre, sur la tablette la plus élevée de mon aitta (demeure.)
« Longftemps ils sont restés cachés, engourdis par le froid. Maintenant, je veux les tirer de leur engourdissement, je veux les éveiller de leur sommeil de glace. Je prendrai mon arche, ma petite arche, je la poserai à l'extrémité de ce banc de pierre, sous cette poutre bien connue, sous ce beau toit, et j'ouvrirai le trésor de ses paroles, je dénouerai le sac plein de runos, je déroulerai mon peloton.
a Oui, je chanterai un chant magnifique, un chant splendide, quand j'aurai mangé le pain de seigle, quand j'aurai bu la bière d'orge. Et si la bière vient à manquer, si Ton n'offre point de taari, —bière commune, — alors ma bouche sèche invoquera la goutte d'eau, et je chanterai pour réjouir le soir, pour célébrer Téclat du jour, je chanterai jusqu'à l'aurore pour charmer le lever du soleil
« J'ai entendu qu'il a été dit, je sais qu'il a été chanté : Seules, une à une, les nuits tombent sur la terre ; seuls, un à un, les jours brillent, seul a surgi Waînamoïnen, seul s'est révélé le barde éternel, — Runoîa, — une femme Ta porté dans son sein, la fille d'Ilma, -— Tair, l'infini, •— lui a donné le jour.
« Il était une vierge, une belle vierge, Luonnotar, fille d'Iima. Elle vivait depuis longtemps chaste et pure au milieu des vastes régions de l'air, des espaces immenses de la voûte éthérée.
« Mais voilà qu'elle sentit l'ennui dans ses jours, qu'elle ae fatigua de sa virginité stérile, de son existence solitaire au milieu des vastes régions de Tair, de ses plaines désertes et mornes.
« Et elle descendit de ses hautes sphères, et elle s'élança en pleine mer, sur la blanche croupe des vagues.
«Alors un vent impétueux, un vent dorage souffla de VOrientt la mer se gonflà'et s'agita dans ses Ilots.
« La vierge fut ballottée par la tempête, elle flotta de vague en vague sur les cimes couronnées d'écume. Et le souffle du vent vint caresser son sein, et la mer la rendit féconde.
« Durant sept siècles, durant neuf vies d'homme, elle porta son fardeiau. Et celui qui doit. naître n*est pas. encore né, celui que nul n*a engendré n'a point encoire vu le jour.
c La mère de Tonde, la vierge nage ; elle nage à travers rorient, elle nage à travers l'Occident, elle nage à travers le Nord-Ouest et le Midi, elle nage à travers tous les rivages de Tair. D'effroyables douleurs lui brûlent les entrailles; mais celui qui doit naître n'est pas encore né, celui que nul n'a en-, gendre n'a point encore vu le jour.
« La vierge pleure doucement et dît : Ahl malheureuse, que tristes sont mes jours I Pauvre enfant, qu'errante est ma vie I Partout et toujours, sous la voûte immense du ciel, poussée par le vent, emportée par les vagues au sein de cette vaste mer, de ces flots sans limites.
« Mieux eût valu pour moi de vivre simple fille d'ilma que de flotter ainsi comme la mère de Tonde, il fait si froid ici!
Il est si dur de se voir eDtrainée, telle qu'un glaçcio, dans ces humides demeures.
« Ukko, dieu suprême, toi qui supportes le monde, viens ici, car on a besoin de ton secours. Hàte-toi, car on t'appelle! Délivre la jeune fille de ses angoisses^ la femme des douleurs de ses entrailles ! Viens, oh I viens vitei; le besoin de ton aide presse de plus en plus !
« Un instant, un court instant s'écoula, et soudain un aigle aux laides ailes prit son essor. Il sillonne l'air à grand bruir, cherchant une place pour son nid, un lieu pour sa demeure.
« Il vole à rOrient, il vole à l'Occident, il vole.au Nord- Ouest et au Midi, mais il n'y trouve pas un endroit, un seul endroit où il puisse bâtir son nid, fixer sa demeure.
« Il vole de nouveau, puis il s'arrête ; et il pense, et il médite : — « M'établirai-je dans les régions du vent ou au milieu de la mer? Le vent renversera mon habitation, la mer l'engloutira dans ses flots, i
c Or, voici que la mère de l'onde, la fille de Fair, éleva son gériou au-dessus des vagues, ofl'rant ainsi à l'aigle une place pour sa demeure, pour son nid bién-aimé.
« L'aig;)e, le bel oiseau, suspend son vol^ il aperçoit le
genou de la fllle d'Ilma sur la surface bleue, et le prend pour un terlre de verdure, pour une motte de frais gazon.
« Il se balance lentement dans les airs. Enfin il s'abat sur la pointe du genou« et y construit son nid, et dans ce nid il dépose six osufs, six œufs d'or et un septième de fer.
« L'aigle se met à couver ses œufs. Il couve un jour, il couve deux jours, il couve presque trois jours, alors la mère de Tonde^ la fille d'Ilma, sentit une chaleur ardente dans sa peau ; il lui sembla que son genou était en feu, que tous ses nerfs se liquéfiaient.
Et elle replia vivement son genou, elle secoua tous ses membres; et les œufs roulèrent dans Tabîme en se brisant à travers les flots.
« Cependant, ils ne se perdirent pas dans la vase, ils ne se mêlèrent point à Teau. Leurs débris se changèrent en belles et excellentes choses.
^ a De la partie inférieure des œufs se forma la terre^ mère de tous les êtres^ de leur partie supérieure le ciel sublime ^ de leurs parties jaunes le soleil radieux, de leurs parties bla/nches la lune éclatante; leurs débris tachetés devinrent les étoiles^ leurs débris noirs les nuages de Vair.
« Et les temps marchèrent en avant^ et les années se succédèrent, carie soleil et la lune avaient commencé à briller.
c Mais la mère de Tonde, la fille d'iima, continua encore à errer sur la vaste mer, sur les flots vêtus de brouillards. Audessaos d^eUe la plaine humide, an--dessas d'elle le ciel clair.
c E;t la tteuviàme année, le dixième été, elle leva la tété hors de l'eau, et se mit à répandre autour d'elle ses créations.
Kir »
t Partout où elle étend sa main, elle fait surgir des promontoires ; partout où touchent ses pieds, elle creuse des trous aux poissons ; partout où elle plonge, elle rend les gouffres plus profonds. Quand elle effleure du flanc la terre, elle 7 aplanit les rivages \ quand elle la heurte du pied, elle y fait naître des filets fatals aux saumons ; quand elle la ft*appe du front, eHey perce des golfes.
« Puis elle prend son élan et s'avance jusqu'en pleine men Là elle crée des rochers, elle enfante des écueils, pour le aaufrage des navires, pour la mort des marins.
c Déjà les Iles émergent des flots, les piliers de Tair se dressent sur leur base; la terre, née d'une parole, déploie sa masse solide, les veines aux mille couleurs sillonnent les pierres et émaillent les rochers. £t Waïaamoînen n'est point encore né, le Runoia éternel n'est point encore apparu^
« Le vieux, l'imperturbable Waïnamoïnen se promena dans
2iO , HISTOIRE DES VIERGES.
le sein de sa mère pendant trenlc étés, pendant trente hivers sur l'abîme immense, sur les flots nébuleux.
. c II méditait profondémeût, il se detiaodait, dans sa pensée, comment il lui serait possible d'exister, de passer sa vie dans cette sombre retraite, dans cette étroite demeure, où jamais ni la lune ni le soleil ne laissaient pénétrer leur lumière.
« Et il dit : Romps mes liens^ ô lune, soleil, délivre-moi l Et toi, radieuse Otawa, enseigne au héros à franchir ces portes inconnues, ces voies infréquentées, à sortir de cet obscur réduit, de cet étouffant repaire ; conduisez le voyageur sur la terre, le fils de l'homme sous la voûte de l'air, afin qu'il contemple le soleil et la lune, qu'il admire la splendeur d'Otawa, qu'il jouisse de l'éclat des étoiles.
C Mais la lune ne rompit point ses liens, le soleil ne le délivra point. Alors Waïnamoïnen s'ennuya dans ses jours, il se fatigua dans sa vie. £t il frappa vivement avec le doigt* sans nom à la porte de la forteresse ; il força la cloison d'os avec l'orteil gauche, et il se traîna sur les ongles hors du seuil , sur les genoux hors du vestibule.
«. Et maintenant le voilà enfoncé '^jusqu'à là bouche, jusqu'aux extrémités des doigts dans l'abinie. Le héros puissant demeure soumis au pouvoir de Tonde.
, « Fendant cinq an3, pendant six ans, pendant sept et huit
ans, il se vil ballotté de vague en vague, enfin il s'arrêta sur un cap inconnu, sur une terre dépouillée d'arbres.
» if
c Là, s'aidant des coudes et des genoux, il se dressa de toute sa taille et se mit à contempler le soleil et la lune, à admirer la splendeur d'Otawa, à se réjouir de l'éclat des étoiles.
« Ainsi naquit Waïnamoïnen, ainsi se révéla l'illustre Runuîa. Une femme l'a porté dans son sein, la fille d'ilma lui a donné le jour. »
La runo suivante chante l'apparition des végétaux sur la terre que Waïnamoïnen défriche et ensemence.
En langue finnoise le mot runo, selon l'explication qu'en donne M. Léouzon-Leduc, l'éininent traducteur du Kalévala, signifie vers, chant, poème.
Il est à remarquer que dans la plupart des langues orientales, les radicaux m, rhn, mm donnent les significations de son et de chant.
Ainsi en hébreu ranan, ranaA signifient crier ^ sonner. Rinnah signifie m, chant, prière.
En chaldéen rnan signifie crier; rinnanah, rinnum, murmure, chant, hymne.
En syriaque, rno, reno signifient méditer, méditation.
En arabe ranna, sonner, crier, gémir; rannin, son, cri, gémissement; rana, ranaa, chanter avec exaltation; runaa, le bruit du chant.
Ces rapprochements philologiques sont d'autant plus précieux que les traditions religieuses de ces différents peuples sont, ainsi que nous l'avons vu, émanées de la même source.
S4S HISTOIBE DES VIERGES.
Maignré les obscurités poétiques de cette première runo du Kalévala, on retrouve facilement toutes les idées cosmogoniques de la Genèse indoue.
Au commencement il n'existe rien que les jours et les nuits qui tombent une à une sur le monde.
Ukko, le dieu suprême et îrrévélé, s'unissant à lima, force génératrice, produit la vierge Luonnotar, dont le nom signifie ûlle de la nature — Luonto, force créatrice, nature.
Gomme Nari la vierge indoue, Luonnotar la vierge finnoise flotte sur les eaux, elle reçoit de la mer un germe qui la rend féconde, et celui qui doit naître d'elle est celui que nul n'a engendré.
La vierge flotte, flotte sur l'onde, son sein fécondé tressaille, elle appelle Ukko le dieu suprême à son secours, la plainte est entendue et l'Être suprême sous la forme d'un aigle dépose dans le giron de la vierge six œufs d'or ei un œuf de fer, et les oeufs en se partageant forment le ciel, la terre et les astres.
Puis la vierge donne naissance à l'éternel Waïnamoïnen, celui que nul n'a engendré, et ainsi se trouve forr^ée la trinité finlandaise :
Ukko, le principe père.
Luonnotar^ le principe mère.
Waïnamoïnen , le fils,
E\ de même que Viradj le fils, dans la trinité indoue, continue la création, Waïnamoïnen achève l'œuvre d'UId^o et de Luonnotar*
Nous verrons surgir de bien plus frappantes similitudes encore lorsque nous aurons à comparer entre elles les Genèses des diff'érents peuples que nous ne faisons qu'exposer, et à expliquer leur symbolisme d'une origine plus scientifique' qu'on ne le croit communément.
' CHAPITRE XXll.
l'océanis poltnsibisnne.
LA OElfÊSS OCÉANIENNE.
Les peoples de race mahorie.
Tracez dans l'océan Pacifique un polygone dont les sommets seraient : la Nouvelle-Zélande, les ^es Wallis, Tarchipel des Navigateurs, les îles Sandwich, Tile de Pâques, Tarchipel des Poumoutou et des Ganf)biers, et dans lequel sont compris Tonga, Foutouna, Ouvéa, les Samoa, les îles Sous-le-Vent, les Marquises et Taîti, et tous les petits groupes et Ilots intermédiaires, et vous aurez enfermé dans cette figure, composée de plusieurs centaines d'îles souvent éloignées de huit cents à mille et quinze cents lieues les unes des autres, une population de race jaune uniforme, assez semblable à celle de Tindoustan méridional, d'une taille au-dessus de la moyenne, 1)eUe de forme, douce de mœurs, possédant les mêmes coutumes, les mêmes traditions religieuses, parlant la même langue, et dont toutes les tribus, tous les rameaux se reconnaissent à première vue, malgré les distances infranchissables qui les séparent, comme étant de la même famille, et portant le même nom, celui de Mahori.
Il est un fait que Tethnographe ne peut relever sanà le plus profond étonnement.
Bien qu'il soit matériellement impossible que les populations cle ces îles aient pu communiquer entre elles avant l'arrivée des Européens, séparées qu'elles sont par des distances infranchissables, toutes possèdent les mêmes croyances cosmiques, le même culte rendu aux mêmes divinités en plein air sur les maraës, les .mêmes mœurs, les mômes coutumes. Et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que la langue s'est conservée la même dans tous ces groupes d'îles, sauf quelques insignifiantes variations qui ne consistent que dans le changement de quelques voyelles et consonnes, ou dans le retranchement de quelques consoimes* Ainsi : alors que dans certains archipels on dit Atua, Dieu ; dans d'autres on dit Etua. Les uns prononcent Taïti, les autres Tasiti. Ra ou la, soleil ; henua ou fenua, terre; lanata, tagata, kauaka, taàia, homme. Lo'rsque la consonne disparaît comme dans taàta, elle se remplace en accentuant gutturalement la voyelle suivante. Quelques groupes d'îles se passent absolument de certaines consonnes. Aux Marquises on retranche IV, aux Gambiers Vh, à Taïii le g et le k.
Ces différences sont si peu importantes que nous avons pu voir à Taïti quatre naturels, amenés dans un but d'étude, des Sandwich, de l'île de Pâques, de la Nouvelle-Zélande et des Samoa, et qui n'avaient jamais jusqu'à ce jour quitté leurs îles distantes les unes des autres de six cents, mille et douze cents lieues, se donner l'accolade de la même manière, en quelques minutes se mettre d'accord sur la prononciation de certaines lettres, et converser immédiatement ensemble sans la moindre difficulté. C'est aux soins de Téminent gouverneur des possessions françaises en Océanie, M. de La Roncière, que la science doit la solution définitive de cet intéressant problème philologique. .
Dès la découverte de ces îles , la science officielle émit l'opinion qu'elles avaient été colonisées par les peuples de l'Amérique du Sud, et, sans s'inquiéter de savoir si la roule
LOCÉANIE POLYNÉSIENNE