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TRADITIONS RELIGIEUSES

Nous n’avons pas l’intention de présenter ici une étude complète du culte vulgaire des Indous, mais simplement d'extraire, des coutumes religieuses de ces peuples, celles qui peuvent se prêter à de fructueuses comparaisons avec les coutumes autochthones, ou transmises, par émigration, des autres contrées du globe.

Des temples.

Tous les villages dans l’Inde ont leurs édifices religieux; mais en outre des grandioses monuments du passé qui datenl des premiers temps de la puissance brahmanique, on en rencontre une foule d’autres érigés dans des endroits isolés, dans les bois, au milieu des cours d’eau, sur les grandes routes, par la piété des fidèles. Les lieux élevés sont ordinairement choisis pour ce genre de construction et il est de tradition que le temple ou la pagode soient entourés d’un bois sacré.

Cet ordonnancement n’est point le fait d’un caprice, il existe chez toutes les nations asiatiques.

On se rappelle les ordres que Jeovah donnait par la bouche de Moïse aux Hébreux de renverser les temples d’idoles élevés sur les montagnes, de détruire ces idoles et de couper les bois sacrés... Les Grecs entouraient également leurs temples

de la même manière. Les prophétesses rendaient leurs oracles à Dodone, au milieu de la forêt de chênes consacrés.

Nous verrons que dans la Polynésie les maraës ou temples étaient placés dans des conditions identiques. La plupart des grandes pagodes de l’Inde, en ruines ou encore debout, sont des merveilles d’architecture bien faites pour exciter l’admiration du visiteur, et donner une haute idée de la civilisation qui les a produites. Ce n’est pas de ces temples que nous désirons nous occuper, mais bien des édifices plus modestes qui servent au culte journalier, et que l’on rencontre à chaque pas, dans le sud de l’Indouslan surtout.

Ces édifices se composent simplement d’une enceinte carrée, dans laquelle se trouve un autel ; si le monument est dédié à Vischnou, l’entrée de l’enceinte se termine en goparam (pyramide); s’il est dédié à Siva, sur le devant de l’autel se dresse une représentation en pierre de l’emblème du linguam.

« Quelquefois aussi, dit l’orientaliste Dubois, on trouve à l’entrée de ces temples grossièrement sculptés dans la pierre le serpent capelle de Vischnou, ou le taureau de Siva, et c’est le premier objet auquel les dévots rendent leurs hommages avant de pénétrer dans le temple. »

La porte de ces pagodes est généralement étroite et basse, c’est cependant la seule ouverture qui puisse donner passage à l’air et à la lumière extérieure ; car l’usage des fenêtres est entièrement inconnu.

Ces temples sont habituellement dans l’obscurité ou seulement éclairés par la faible lueur d’une lampe qui brûle nuit et jour à côté de la statue du dieu. On éprouve une sorte de saisissement involontaire en entrant dans ces espèces de cryptes ténébreuses. D’autres se composent simplement d’une ou deux enceintes avec un autel en plein vent.

L’enceinte où se trouve la statue de l’idole est fermée au public, et les prêtres et les autres desservants ont seuls le droit

de s’introduire dans cet asile mystérieux pour offrir au dieu les offrandes de fleurs, d’encens, de sandal, de lampes allumées, de fruits, de beurre liquide, d’habits précieux, de joyaux et d’animaux de diverses espèces que les fidèles viennent lui apporter.

Ces temples ne sont en général dédiés qu’à Vischnou et à Siva, ainsi qu’à leurs nombreuses incarnations.

A part l’incarnation de Christna, qui est universellement adoré dans l’Inde de la caste la plus élevée à la classe la plus infime, toutes les autres incarnations de Vischnou et de Siva ne sont connues de la foule que sous le voile de la plus grossière allégorie.

Pour donner une idée de la grossièreté de ce culte, et des superstitions dans lesquelles les brahmes plongeaient la foule, se réservant les hautes conceptions métaphysiques et scientifiques, nous allons indiquer brièvement ce que furent ces incarnations.

Vischnou, cette seconde personne de la trinité indoue, qui symbolise dans le culte élevé la faculté conservatrice de la grande cause première de la nature, constamment en rapport avec l’univers qu’il soutient, ne représente plus cette grande force de cohésion de tous les êtres dans la religion vulgaire, et la foule émerveillée conçoit cette grande loi comme une personnalité agissante qui revêt pour se manifester les formes les plus capricieuses.

Dans la première il prit la forme d’un poisson pour sauver les védas qu’un rakchasa avait dérobés à l'époque du déluge.

Dans la seconde, il vint sous la forme d’un sanglier repêcher avec ses défenses le monde qui était tombé au fond de l’Océan.

Dans la troisième, il se transforme en tortue et soutient le monde.

Dans la quatrième, il se mêle directement aux actions humaines.

« Un père infidèle voulait mettre son fils à mort pour le punir de la foi qu’il avait en Vischnou. Au moment de l’immoler il lui dit pour se moquer de la puissance de son dieu :

* Puisque Vischnou est partout, dans la nature, dans les eaux, dans l’air, dans la terre, dans les deux, il doit être aussi dans la colonne autour de laquelle je t’ai attaché, prie-le donc de venir à ton secours. »

A peine avait-il prononcé ces mots que le dieu sortit de la colonne sous la forme d’un lion, mit en pièces le père barbare et délivra le fils.

L’histoire de la cinquième incarnation est des plus curieuses :

« Un grand roi était devenu si puissant qu’il avait conquis toute la terre, et qu’il se préparait à escalader les cieux ; Vischnou alla trouver ce conquérant sous la forme d’un brahme nain du nom de Vamana, et lui demanda respectueusement de ne pas le chasser complètement de ce monde et de lui accorder au moins autant de terre qu’il pourrait en mesurer en

trois pas.

Le roi, riant de l’exiguïté de sa taille, accéda à sa demande. Vischnou du premier bond franchit la terre entière, du second l’Océan, et ne trouvant plus d’espace devant lui pour son troisième pas, il remit sa promesse au roi à condition qu’il serait soumis à ses ordres.

Dans sa sixième incarnation, Vischnou, sous la forme du brahme Parassourama, soumet les xchatrias ou rois révoltés, et extermine ceux qui ne veulent pas consentir à se replacer sous le joug sacerdotal.

Dans la septième incarnation, il est Rama, le héros du Ramat/ana, poëme indou, dont l’Iliade n’est qu’un écho.

Dans la huitième incarnation, sous le nom du brahme Balla— rama, il délivre la terre des géants.

Dans la neuvième incarnation, il se produit comme bouddah et prêche au dire des brahmes une fausse religion pour tromper les ennemis des dieux ; cette tradition sacerdotale a évidemment été créée pour discréditer le bouddhisme dans l’Inde.

La dixième incarnation n’a pas encore eu lieu. Vischnou doit revenir combattre le cheval Kalki qui ramènera le règne du mal sur la terre.

Quand on lit au Hari-Pourana les récits fantastiques qui ont pour but cette dernière incarnation de la seconde personne de la trinité indoue, on ne demande plus à saint Jean où il a pris son Apocalypse, et sa seule excuse, pour ne pas être traité de fou, est tout entière dans ce fait qu’il n’a fait que copier les absurdes rêveries des convulsionnaires et des fakirs de l’Inde.

L’énumération de ces dix incarnations est contenue dans le sorite suivant que les Indous répètent en roulant leurs chapelets, comme une de leurs plus sublimes invocations au dieu conservateur :

Adahn matsia, tata carma, varahassa, param tata INara-sinhassa, maha sacty Bamanassa, param lata Ramassa, Bala-Ramassa, Parussa-Kama, tata param Kalik-Rupassa, Bahudassa dachasty prastista.

Les incarnations et émanations secondaires de Vischnou sont innombrables, et il serait impossible de tenir compte de toutes celles qui se produisent dans les livres sacrés, sous la forme de pénitents, de saints ou de héros.

Mais toutes ces incarnations pâlissent devant celle de Christna. la plus populaire, la plus aimée et vénérée de toutes les manifestations de Vischnou dans l’Inde.

Christna est en même temps le pivot de toutes les croyances spiritualistes et philosophiques des brahmes qui ne reconnaissent et n’adorent que cette seule incarnation, et le dieu chéri du peuple.

C’est le rédempteur né d’une vierge, et échappé au massacre des enfants, ordonné par le tyran Kansa ; c’est le bon pasteur, l’ami des pauvres, de tout ce qui souffre, croit et espère ; c’est le héros chéri des femmes, qui trouvent dans son culte mystique et délicat un aliment à leur rêveuse tendresse. C’est le dieu de tous les poètes, de toutes les âmes sensibles, de toutes les intelligences élevées.

C’est l’esprit suprême que déifièrent les philosophes de l’antiquité et l’école d’Alexandrie, et que vinrent faire connaître en Judée les douze philosophes qui ne se donnèrent pour des ignorants que pour mieux cacher les sources où ils avaient puisé.

Nous avons étudié ailleurs cette grande et belle figure. Revenons aux superstitions du culte vulgaire que nous avons intérêt à rapprocher de leurs similaires sous d’autres latitudes et dans la mythologie d’autres peuples.

Quelques temples sont construits en voûte et le sanctuaire est généralement fort bas; ce défaut d’élévation, joint à la difficulté que l’air éprouve à s’y introduire et aux exhalaisons des détritus végétaux et animaux des sacrifices, rend ces lieux fort insalubres.

La statue du dieu principal qui est adoré dans le temple, se trouve placée dans une niche au-dessus de l’autel, elle est vêtue d’habits somptueux et dans les grandes solennités parée de bijoux et d’étoffes du plus haut prix.

Ces statues exposées à la vénération publique sont de pierre, celles qu’on porte en procession dans les rues sont de métal, ainsi que les dieux domestiques que chaque brahme garde et adore dans sa maison. Une statue quelle qu’elle soit ne peut

devenir un objet de culte avant d’avoir été consacrée par une foule de cérémonies : il faut que la divinité soit évoquée, qu’elle vienne s’y fixer, s’y incorporer, c’est l’affaire du brahme pourohita.

Les nouveaux temples sont soumis aussi à une inauguration solennelle, et l’on consacre scrupuleusement tous les objets destinés à leur service. Nul parmi les étrangers, Européens, mabométans, et parmi les indigènes les pariahs, ne peut entrer dans l’intérieur des pagodes, elles seraient profanées, et il faudrait faire de grandes cérémonies de purification et recommencer toutes celles de consécration avant que le dieu consentît à rentrer dans sa demeure.

Ne rions pas... au moyen âge un juif n’aurait pu entrer dans une de nos églises sans se faire brûler, et aujourd’hui nul ne peut toucher au tabernacle et aux ustensiles du culte catholique sans que le prêtre soit obligé de purifier tous ces objets.

En outre des statues qui se trouvent dans l’intérieur des temples, les murailles et les colonnes de l’édifice sont surchargées de sculptures allégoriques; la façade est en général couverte de figures symboliques d’hommes et d’animaux dans des attitudes obscènes... ornementation que nos cathédrales anciennes se sont hâtées d’imiter.

On rencontre souvent, dans la première enceinte de la pagode, une colonne de cinquante à soixante pieds de haut, de forme octogonale et surmontée d’une plate-forme carrée au sommet de laquelle on place un réchaud chargé de parfums, et tout autour les fidèles tiennent à honneur de venir y placer de petites lampes qu’ils consacrent à la divinité, et dans la nuit on aperçoit de tous côtés ces colonnes des temples illuminées par le feu des lampes consacrées.

Ces lampes vouées à la divinité sont également placées à profusion par la dévotion des habitants sur les autels de

l’intérieur, lorsque ces derniers ont quelque chose de grave à faire, un voyage à entreprendre, un mariage à négocier, un événement fâcheux à éviter, et ils ont une confiance absolue dans leurs luminaires.

Dans l’Inde on fait brûler des lampes.

A Rome on brûle des cierges.

Il est clair que cette dernière forme n’est qu’un perfectionnement scientifique auquel la piété des fidèles n’a aucune part, et qui ne doit pas mieux attirer les bénédictions célestes L

Le catholicisme est si bien calqué sur le brahmanisme, que tout en cherchant des points de contact entre les coutumes de l’Inde et celles que nous étudierons plus tard en Océanie, à chaque pas nous tombons sur de telles similitudes, que l’imitation est indéniable.

Il n’est pas rare de rencontrer, au sommet d’une de ces colonnes, un fakir ou un sannyassi, qui s’est offert lui-même en sacrifice à la divinité, et qui ne doit plus descendre du piédestal où il s’est placé que pour être conduit au bûcher. C’est à qui, parmi les dévots, aura l’inestimable honneur de lui fournir sa nourriture, de le servir et de manger ses restes.

L’Inde a compté et possède encore de ces saints personnages par milliers ; Rome ne peut offrir dans le même genre, à l’admiration du monde, que Simeon le Slylite , et encore n’est-elle pas bien sûre de la légende.

Du personnel du culte.

Les temples sont desservis par un nombreux personnel de prêtres, établi dans l’ordre hiérarchique suivant :

1° Le brahmatma ou grand prêtre, relevant, comme tous

i. Il est clair qu’avant l’invention des cierges, les chrétiens étaient réduits à suivre la tradition asiatique et à se servir de lampes.

les autres chefs de pagodes, du brahmatma supérieur ou chef suprême religieux ;

2° Les gourous ou prêtres de l’ordre supérieur, directeurs des fêtes et des cérémonies, théologiens ;

3° Les pourohitas ou sacrificateurs ;

4° Les brahmatcharis, élèves en théologie, et desservants secondaires du culte ;

5° Les rapsodes qui récitaient devant la foule les passages des livres saints en harmonie avec la fête du jour, et les hymnes consacrées, ainsi que les légendes relatant les exploits des dieux;

6° Les porteurs d’idole, chargés de transporter les statues des dieux de leurs niches sur l’autel, les jours de sacrifice ;

7° Les fakirs, sorte de possédés faisant l’office d’augures, de charmeurs, etc. ;

8° Les devadassi ou bayadères.

Nous aurons occasion, en étudiant les fêtes et les sacrifices, de dire quelques mots du rôle des gourous, pourohitas, brahmatcharis et autres, qui n’apparaissaient que dans les cérémonies, et dont le rôle, important au point de vue religieux, n’offre pas un intérêt de curiosité aussi grand que celui joué par les fakirs et les bayadères dans les manifestations extérieures du culte.

A ce titre, ces derniers méritent un chapitre spécial.

CÏÏAP1TRE \II.

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