‹ Histoire des viergesChapitre 11 sur 75 · DES FAKIRS · texte numérisé non relu

DES FAKIRS

Nous avons exprimé, dans les Fils de Dieu , l’opinion que ces illuminés, ces dévots fanatiques étaient nés d’un texte de • Manou.

« Qu’il n’ait, dit ce législateur en parlant de ces fanatiques, ni feu ni domicile ; qu’il aille, quand la faim le tourmente, mendier sa nourriture dans les villages, qu’il soit résigné, qu’il médite en silence et fixe son esprit sur l’Être divin.

« Qu’il ne désire point la mort, qu’il ne désire point la vie, qu’il attende le moment fixé pour lui, comme le moissonneur qui attend son salaire. »

(Manou.)

« Par les divisions de caste, la trinité, la multiplicité des dieux, les mystères, les cérémonies et toutes les obligations religieuses et civiles auxquels ils avaient astreint les membres de chaque classe, les brahmes avaient façonné le peuple à la croyance irraisonnée , a l’obéissance passive. Par les fakirs, les charmeurs, les illuminés, ils frappèrent à tel point de terreur et d’admiration en même temps l’imagination populaire,

qu’ils n’eurent bientôt plus autour d’eux que des esclaves.

a On vit tout à coup, dans ces gigantesques fêtes du culte qui réunissaient dans la province d’Asgartha des millions de fidèles agenouillés sous la bénédiction du brahmatma, se produire des hommes amaigris par le jeûne, les macérations et les privations de toute nature, couverts de chapelets, de scapulaires et de saints amulettes, les yeux hagards, sombres et fanatisés...

a Ils vinrent en public défier les tortures, défier la mort ; les uns se précipitaient sous le char colossal qui portait la statue de la divine trimourty, traîné par vingt mille soudras ; leurs os étaient broyés en un instant, leur sang inondait la terre ; ils mouraient souriants, et la roue qui les écrasait étouffait en même temps les dernières notes du cantique sacré qu’ils chantaient en l’honneur de Brahma...

« Et la foule se précipitait dans la poussière pour recueillir une goutte de sang sur un morceau d’étoffe, une parcelle d’ossement, qui étaient précieusement conservés comme les bahagas sacrés (reliques) de saints personnages, à qui la mort ouvrait sans expiation le séjour des bienheureux.

i Les pagodes étaient encombrées de ces reliques, et une fois l’an elles étaient tirées de leurs châsses et offertes à l’adoration des fidèles.

« D’autres fakirs, qui n’étaient point destinés à mourir dans les cérémonies présentes, s’imposaient, le sourire sur les lèvres, devant la foule émerveillée, les supplices les plus incroyables. L’un s’arrachait, avec une tenaille, les ongles des pieds et des mains, un autre se coupait la première phalange de chaque doigt, ou employait la main droite à se couper la main gauche, qu’il jetait au milieu des assistants... Un autre s’arrachait les deux yeux, lentement, posément et comme s’il eût pris un plaisir extrême à se livrer à pareille besogne... D’autres se coupaient la langue ou les paupières, les lèvres, le nez, les

attributs de la virilité, ou bien se mettaient les deux pieds dans un brasier ardent, et ils laissaient leurs membres se carboniser, les yeux levés au ciel, comme en extase, et sans donner l’apparence de la moindre douleur.. .

« Nous en avons vu, car ces coutumes existent encore dans l’Inde, qui n’étaient plus que des troncs humains, sans membres, et auxquels les Indous venaient rendre leurs devoirs de plusieurs centaines de lieues à la ronde... Arrêtons-nous donc dans ces horreurs, explicables sans doute au point de vue physiologique, mais qui démontrent à quel point les brahmes s’étaient emparés de l’esprit de ces misérables , qui semblaient faire leurs joies des plus affreuses tortures.

« Il faudrait des volumes pour narrer convenablement par quelle éducation première, par quels moyens, par quelle excitation des sens les brahmes parviennent peu à peu à amener les fakirs dans cet état d’exaltation physique et morale, qui les rend insensibles à tout, et les fait se jouer de la douleur...

« Les excitations et les folies nerveuses des religieuses de Louvain et des disciples du diacre Paris ne sonL rien auprès des phénomènes extraordinaires que les fakirs opèrent à volonté sur leur corps.

« En répandant cette croyance que quiconque consentait à s’engager parmi les illuminés de la pagode, et à mourir pour la foi, était transporté dans le séjour de Brahma, sans accomplir aucune autre migration sur la terre, et sans passer par l’enfer, les brahmes ont rendu leur mine inépuisable et ils ont, à toutes les époques, d'autant moins manqué de fakirs, que toutes les castes sont admises dans cette congrégation, et que le dernier des soudras, en y entrant, devient égal aux brahmes...

* Avant de passer dans la catégorie des illuminés destinés à illustrer les cérémonies du culte par leurs supplices et leur

mort, les nouveaux engagés pratiquent dans la profondeur des pagodes, sous la direction des brahmes initiés, les sciences occultes , et étudient les moyens de produire à volonté tous les phénomènes d’excitations nerveuses poussées jusqu’au délire, d’insensibilité et de catalepsie.

« Lorsque les fakirs étaient d’une force suffisante et pouvaient produire les choses éLranges qu’on leur avait enseignées, on les faisait voyager par petits groupes sous les ordres de quelques brahmes mendiants, sectaires ignorants, mais aussi fanatisés qu’eux, et ils s’en allaient le long des chemins, par les aidées et les villes, opérant leurs sortilèges, que la foule prenait pour des miracles de bon aloi, produisant leurs phénomènes sur les natures nerveuses et prédisposées, chassant ensuite le démon en grande pompe, et, leurs tours achevés, ils mendiaient avec les brahmes qui les conduisaient, au profit de la pagode. »

( Les Fils de Dieu.)

Les fakirs jouent aussi le rôle de possédés, de démoniaques et d’augures.

Lorsque les brahmes ont besoin de voir affluer vers la pagode les dons et les présents de toutes espèces, ils répandent adroitement le bruit que tel ou tel dieu, pour se venger de la tiédeur religieuse du district, a déchaîné sur lui les plus mauvais pisatchas (démons), qui avant peu aurout envahi le corps de tous les habitants.

Les fakirs alors se répandent en grand nombre dans la campagne pour y jouer le rôle de possédés, ils entrent dans d’horribles convulsions, et font des contorsions et des grimaces à épouvanter les plus intrépides. Dans leurs moments de calme ils font le récit circonstancié et lamentable de leur mésaventure, qu’ils ne manquent jamais d’attribuer au ressentiment d’une divinité, qui les punit de leur indifférence pour elle et

ses ministres. Us marmottent des phrases étranges, incohérentes, dans des idiomes inconnus, affirmant qu’ils les tiennent du démon qui s’est emparé de leur corps, et qui leur a communiqué le don des langues.

Us mangent de toutes espèces de viandes, boivent des liqueurs défendues, n’observent plus aucune prescription religieuse ou de caste, sans qu’il leur en soit fait un crime, tout cela étant mis sur le compte du diable. La foule crédule s’empresse autour d’eux, les comble de présents et d’offrandes pour se les rendre propices. Les démoniaques mangent bien et boivent bien et s’en vont ainsi, répétant leurs fourberies de village en village.

Tout d’un coup ils paraissent rentrer dans leur bon sens, et alors ils exhortent la foule à profiter du terrible exemple qu’ils leur donnent pour montrer plus de piété, et surtout pour être moins avares que par le passé de leurs présents. Et aussitôt les dons pieux d’affluer à la pagode.

D’autres fois ce n’était plus l’esprit malin qui s’emparait du corps de ces fakirs, mais bien Siva ou Vischnou en personne, qui manifestaient immédiatement leur présence par des miracles et prodiges de toute espèce. Ces jongleurs étaient aussitôt respectés comme des dieux ; tantôt ils montaient sur l’autel même de la pagode et se mettaient à rendre des oracles, tantôt ils s’envolaient dans les airs soutenus par la divinité. 11 arrivait parfois que le dieu, las d’habiter leur corps, les abandonnait dans cette position et les misérables tombaient, paraît-il, sur le sol de hauteurs considérables et ils se cassaient les reins. La fable de Simon le magicien, s’élevant dans la nue et retombant lourdement sur le sol sous les exorcismes de saint Pierre, n’est qu’un écho de ces croyances antiques.

Les livres indous sur les sciences occultes sont remplis de formules ou mentrams à l’aide desquels les fakirs contraignent les divinités de leur obéir et de venir habiter leur corps.

Un des tours les plus communs de ces illuminés consiste à gravir, sans secours apparent, les hauteurs les plus inaccessibles, les escarpements les plus élevés, et à grimper, aux yeux des spectateurs ébahis, le long de la surface lisse d’un mur ou des colonnes des temples.

C’était eux également qu’on interrogeait dans les cas difficiles, au début d’une guerre ou de tout autre événement important, et ils rendaient des oracles, soit par le vol des oiseaux, soit en inspectant les entrailles des victimes immolées pour le sacrifice.

Aujourd’hui encore, les fakirs consacrés au service des pagodes se comptent par centaines, et souvent par mille, comme à Chelambrum et Djaggernat, mais ils paraissent déchus de leur ancienne splendeur; car, à part les phénomènes de magnétisme qu’ils produisent sur le premier sujet venu, avec une facilité vraiment extraordinaire et des sortes de convulsions épileptiques qu’ils se donnent toujours à volonté, ils ne consentent plus à s’élever dans les airs, ni à accomplir les diffé-

rents autres prodiges que les légendes du passé leur attribuent.

Parfois la foule les réclame à grands cris ; les fakirs, alors, se dépouillent de leurs vêtements et se préparent à tenter l’aventure, mais immédiatement, c’est dans l’ordre, un prêtre brahme s’approche et ordonne au fakir de s’abstenir en donnant pour motifs que les dieux ne permettent plus l’accomplissement de ces prodiges depuis l’envahissement de l’Inde par les Européens.

Pour les causes souvent les plus futiles, les Indous font à chaque instant les vœux les plus insensés, il n’est si petite maladie qui ne soit l’occasion d’une foule de promesses à la divinité en cas de guérison. Cette manie est une source inépuisable de bénéfices pour les pagodes et les illuminés, car celui qui se trouve dans l’impossibilité d’accomplir son vœu

peut, moyennant une somme d’argent ou des cadeaux en nature, se faire remplacer par un fakir.

Tantôt il s’agit d’aller en pèlerinage à Casy ou sur les bords sacrés du Gange ; tantôt le pénitent doit mesurer avec son corps la distance qui sépare deux pagodes célèbres. D'autres fois, il faut se rendre dans tous les lieux illustrés par le passage de Christna, l’homme-dieu, et y accomplir des neuvaines. Il arrive aussi que, pour éviter de terribles malheurs, ou se relever d’une maladie prétendue incurable, l’Indou sacrifie sa langue ou un de ses membres ; le remplaçant coûte gros alors, mais, en y mettant le prix, on ne manque jamais d’en trouver un, et le fakir sacrifie stoïquement celui de ses membres qui est condamné.

Pendant notre long séjour dans l’Inde, nous ^vons été témoin nombre de fois de pareilles aventures.

A peine amputés, les malheureux illuminés mettent tout leur orgueil à danser et à rire et à narguer la douleur.

Dans toutes les grandes fêtes du culte, on peut les voir également se promener sur des charbons ardents, sur des barres de fer rougiesau feu, ou pirouetter à quelques mètres du sol, suspendus par un crochet de fer qu’ils se sont enfoncé dans les côtes, et dont la corde est mise en mouvement par les bras mobiles d’une poulie.

Nous n’en finirions pas si nous voulions donner même la simple nomenclature de toutes ces tristes et cruelles superstitions que nous nous proposons, du reste, d’étudier dans un ouvrage spécial.

En résumé, on ne saurait voir dans ces fakirs et charmeurs que les acolytes des prêtres, et leurs fourberies sont admirablement exploitées par ces derniers, pour remplir leurs temples de dons et d’offrandes et vivre, parce moyen, dans une opulente oisiveté.

Et en cela, les brahmes sont d’autant plus inexcusables que

leurs croyances personnelles ont été de tout temps élevées, philosophiques et spiritualistes, et qu’ils n’ont créé cette religion ridicule et vulgaire que pour mieux asseoir leur domination en réduisant la plèbe à l’état le plus vil.

Dans la plupart des religions, du reste, les pratiques extérieures du culte, les miracles, les sortilèges, le diable et toute sa suite d’esprits malins, Dieu lui-même, défiguré par un anthropomorphisme insensé, ne sont que des moyens d’assurer le règne du prêtre par la dégradation de l’homme.

Que ne présente-t-on aux méditations de la foule cette grande cause première, loi suprême de toutes les lois, sous son véritable aspect philosophique, que n’inspire-t-on à chacun le respect de soi-même et des autres, au lieu de vouloir dominer par la peur et la superstition? Il faut maintenir le peuple, entendez-vous dire à tout moment par certaine école de sceptiques ! l’argument n’est, pas seulement immoral, il est faux.

Qui donc depuis des siècles peuple les bagnes, les prisons, l’échafaud ?

Ne sont-ce pas ces mêmes hommes à qui vous refusez la science, et que vous prétendez maintenir dans la voie du bien par les superstitions religieuses et la crainte du diable?

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