DU NARA-MÉDA
(Sacrifice humain.)
Il est un sacrifice que l’on rencontre au début de toutes les civilisations et qui, quoique abandonné dans l'Inde depuis des milliers d’années, a cependant laissé des traces profondes, soit dans les traditions écrites, soit dans la mémoire des peuples. Nous voulons parler du sacrifice des victimes humaines.
Disons à l’honneur des brahmes qu’ils n’ont jamais consenti à s’en souiller.
A cet effet , les xchatrias entretenaient dans des temples particuliers des prêtres sacrificateurs. Ces misérables, quoique craints, étaient souverainement méprisés de la foule.
Ces sacrifices avaient presque toujours lieu pour expier de grandes fautes, ou au lendemain d’une défaite, pour se rendre propice la sombre déesse Caly, dont les autels devaient toujours être rouges de sang.
Lorsqu’on n’avait pas de prisonniers à immoler, le pourohita du Nara-méda ou grand sacrificateur venait demander au roi de lui désigner la victime. Ce dernier, voulant se décharger de ce choix, remettait à un de ses ministres ou de ses gêné-
raux une pierre noire d’une forme particulière portant avec elle sa terrible signification ; ceux-ci, car c’était leur droit, la transmettaient à un officier subalterne qui s’en débarrassait en la donnant à un subordonné, et la pierre voyageait ainsi jusqu’à ce que, arrivée au dernier officier, celui-ci se trouvait forcé d’indiquer une victime. Sitôt que le pourohita était fixé sur le choix, il donnait l’ordre à ses assesseurs d’assommer le malheureux voué à ses coups, ce qui était fait d’ordinaire avant que la victime eût le temps de s’en douter.
Ceci fait, le cadavre était porté chaud encore sur l’autel de Caly où on lui coupait la gorge et, si le sang coulait, c’était signe que le sacrifice avait été agréable à la sombre divinité.
Lorsque le sang refusait de couler, on recommençait sur une nouvelle victime, jusqu’à ce que le phénomène désiré fût accompli.
Les cadavres, après la cérémonie, restaient suspendus autour du temple, si l’on peut appeler ainsi un horrible charnier composé d’une enceinte à ciel ouvert, au milieu de laquelle se trouvait un autel.
On voit encore, sur une montagne du Maïssour, dans le sud de l’indoustan, un de ces sinistres réduits fameux par les exécutions de ce genre qui y avaient eu lieu autrefois. Nous l’avons visité en 1865. Quatre murailles en briques noircies par le temps, d’une hauteur de deux mètres environ, 'entouraient une large pierre supportée par de grossières assises, et c’était là tout le monument ; dans l’herbe, et au milieu des lianes qui avaient envahi l’intérieur, on distinguait quelques blocs de granit sans forme qui passaient, dans la croyance du pays, pour les restes de la statue de Caly. Lorsque, six ans plus tard, nous nous trouvâmes en présence du maraë d’Opoa, dans l’île de Raïatea, en Océanie, il nous sembla que nous revoyions le sombre réduit du Maïssour... et quel ne fut pas notre étonnement, ayant demandé au naturel qui nous accom-
pagnait quel était l’usage de ce monument, d’apprendre qu’on y immolait des hommes à Oro, le plus grand des dieux de la Polynésie...
Nous verrons bientôt que là ne s’arrête pas la similitude des coutumes.