LE LIVRE DES ROIS ET DES JUGES DU MANAVA - DHARMA - SASTRA
De la possibilité de reconstituer le Vriddlia-Manava ou ancien Manou.
L’illustre indianiste anglais William Jones, le premier qui ait appelé l’attention du monde savant sur les vieilles civilisations de l’Inde, et révélé le samscrit, cette langue merveilleuse des brahmes, dans sa traduction de Manou, cite le passage suivant deNarada, un des plus anciens jurisconsultes de l’Inde.
« Manou ayant écrit les lois de Brahma en cent mille slocas ou distiques, arrangés en vingt-quatre chefs, ou mille chapitres, donna l’ouvrage à Narada, le sage parmi les sages, qui l’abrégea pour l’usage du genre humain en douze mille vers, qu’il donna à un fils de Brighou nommé Soumati, lequel, pour la plus grande facilité de la race humaine, les réduisit à quatre mille. Les mortels ne lisent que le second abrégé fait par Soumati, tandis que les esprits du ciel inférieurs et les musiciens célestes étudient le code primitif. *
Puisque les lois de Manou, ajoute William Jones, telles que nous les possédons, ne comprennent que deux mille six cent quatre-vingt-cinq slocas, elles ne peuvent pas représenter
l’ouvrage entier attribué à Soumati, qui est probablement celui qu’on désigne sous le nom de Vriddlia-Manava (ancien Manou) et qu’on n'a pu encore retrouver en entier, quoique plusieurs passages de ce code, qui ont été conservés par la tradition, soient cités dans le nouveau Digeste.
Lorsque nous commençâmes à Pondichéry nos études sur l’Inde ancienne, sous la direction des pundits ou brahmes savants des pagodes, un de nos plus ardents désirs fut de récolter par leurs soins tous les textes de l’ancien Manou, conservés par la tradition ou épars dans les milliers de manuscrits que l’Inde possède sur la législation, et de tenter la reconstitution de ce curieux ouvrage.
Nos tentatives n’ont pas été couronnées d’un succès complet, cependant l’abondance de notre moisson nous a conduit à croire à la possibilité de cette reconstitution.
Combien avons-nous mis de siècles pour apprécier sous leur véritable jour les civilisations de l’Égypte et de la Grèce ! On ne les a bien comprises que le jour où on est allé les étudier sur le sol où elles se sont développées. Le passé ne livre tous ses secrets qu’en allant les lui demander là où il fut le présent... Les ruines ont un langage qui nous initie. Il faut s’asseoir au penchant des coteaux, ou dans la plaine sablonneuse, sur les tronçons de colonne à demi enfouis dans le sol, soulever le bras brisé d’une cariatide couchée dans les hautes herbes comme dans un linceul, faire parler les traditions par les mille voix de la sculpture, des hymnes religieux, des chants populaires, et des coutumes qui les conservent pour comprendre combien il est impossible de faire de l’indianisme d’intuition sur les rives de la Seine...
Nous allons donner la traduction du Lime des Rois et des Juges du Manava-Dharma-Sastra. Nous ne pourrons y ajouter à notre grand regret tous les passages du Vriddha-Manava que nous tenons de nos propres recherches, mais sur-
tout et pour la plus grande partie de la complaisance de notre professeur le brahme Tamasatchari, du district de Villenoor. Cette étude nous entraînerait trop loin de notre sujet.
Cette traduction a été faite également sous sa savante direction.
Le texte suivi est celui de la pagode de Villenoor.
Nos lecteurs vont retrouver là tous les principes du droit de Justinien et des législations modernes, depuis les temps barbares jusqu’à nos jours, du jugement de Dieu et de la torture aux progrès réalisés par la révolution de 89. Droit ancien, droit moderne ont leurs origines dans Manou, et à part les points particuliers qui tiennent à la rigueur et à la barbarie des peines que nous m'avons pas toutes abandonnées, au côté religieux et aux divisions de castes de la civilisation indoue, les prescriptions législatives qu’on va lire pourraient dans leurs parties purement civiles former un des titres de notre code.