‹ Histoire des viergesChapitre 39 sur 75 · TRADITIONS RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

TRADITIONS RELIGIEUSES

Les deux homme5: qui ont le plus étudié l’Océanie et le mieux connu les traditions anciennes de cette contrée sont : le chef Roura de Mahaena, homme d’une rare intelligence, qui toute sa vie resta attaché aux anciens usages de son pays, et fut longtemps notre collaborateur judiciaire, et M. de Bovis, éminent officier de la marine, dont nous avons déjà invoqué l’autorité.

Pour ce chapitre sur les anciennes traditions religieuses, nous nous sommes aidé de leurs recherches, et nous compléterons les lacunes fatales de leur œuvre à l’aide de nos propres travaux, qui, ayant embrassé un plus grand nombre d’archipels, nous ont permis de retrouver ici ce qui avait été oublie là, et de renouer entre eux les anneaux interrompus de la même chaîne traditionnelle.

Sous peu, les derniers vestiges, les derniers souvenirs auront disparu au souffle inintelligent des séides de tous les cultes, qui, sous prétexte de progrès, brisent partout où ils les trouvent les points de repère, les jalons de l’histoire universelle, et n’apportent la plupart du temps à ces peuples que les plus singuliers enseignements.

11 est d’un haut intérêt ethnographique de sauver du naufrage toutes ces coutumes, mœurs, institutions, souvenirs, de peuples en train de disparaître devant la race blanche, et dont

avant un siècle il ne restera peut-être pas un seul couple... loi fatale qui atteint chaque branche de la grande famille humaine. Les nations meurent comme les individus, pour faire place à des nations plus avancées, qui à leur tour élèvent aussi avant de s’en aller le niveau de l’humanité, jusqu’au jour où la terre bouleversée jette de nouveau l’oubli et la poussière sur le passé et recommence son œuvre...

CIIAPITRE XXYI.

DES MARAESc

Le maraë était le temple en plein vent de la religion polynésienne. A l'état rudimentaire, il se composait d'une enceinte à peu près rectangulaire et d’un autel en pierre placé au milieu.

Le maraë le plus ancien qu’il y ait aujourd’hui dans les différents groupes d’îles, est celui d’Opoa, à Raïatea, Vile sainte. Par une raison que M. de Bovis n’explique pas, mais que Roura attribue au plus ou moins de grandeur et de puissance des dieux auxquels ils sont consacrés, tous les autels des maraës diffèrent de forme et de grandeur. Ainsi l’autel d’Opoa n’a pas plus de deux mètres et demi de haut; sa longueur faisant face au devant du maraë peut être de douze à quinze mètres et son épaisseur de quatre à cinq.

Ce maraë fut bâti par Hiro, premier roi de Raïatea, qui devint après sa mort le dieu des voleurs. Le maraë resta la propriété de la descendance royale qui, pour honorer le fondateur, lui fit élever dans la même enceinte un maraë en miniature, sur le côté qui regarde la grande montagne de Raïatea. Ce maraë n’a guère plus de trois mètres de côté et d’un mètre de haut. Il paraît que la cause de ces petites dimensions était la nature du culte rendu à ce dieu, culte dont les pratiques étaient tout à fait incompatibles avec la présence d’un public nombreux.

Dans les autres maraës., que l’on rencontre encore debout à Taïli et è Mourea. quelques autels sont en parfait état de conservation. Ces autels se terminent en gradins qui régnent sur toute la longueur de la grande base, sur le devant du maraë. Ces gradins étaient en nombre variable, mais le plus souvent au nombre de trois ou de sept. Ils donnaient tout à fait à l’ensemble delà construction l’aspect des autels brahmaniques et des temples chrétiens; seulement l’œuvre était plus grandiose, car l’autel formait tout le monument et ne manquait pas de grandeur bien qu’il fût grossièrement travaillé.

La pierre employée dans ces constructions appartenait indifféremment à ia roche des montagnes ou aux bancs de corail de la plage Le rocher pur était considéré comme une matière plus noble ; mais ces roches ignées étaient si difficiles à travailler et à emboîter exactement les unes dans les autres, qu'il fallait toujours avoir recours au corail qui, lorsqu’il est appliqué tout vivant, possède une grande force d’adhérence, et reste ainsi soudé aux autres cailloux de corail qui l’environnent, se durcissent de plus en plus jusqu’à complète dessiccation. L’intérieur des maraës est presque toujours en corail, et les revêtements extérieurs se composent de larges dalles grossièrement taillées dans la pierre des montagnes.

Outre l’enceinte et l’autel, les maraës les plus complets possédaient d’autres compartiments construits dans l’intérieur de l’enceinte générale ou y attenant. C’est ainsi que derrière le maraë principal se trouvait le charnier où l’on jetait les os des victimes, qui, exposés à toutes les intempéries de l’air, exhalaient d’ordinaire une assez mauvaise odeur.

Dans les maraës riches en offrandes, le charnier était placé à une certaine distance de l’autel.

Sur le devant se trouvait l’enceinte du falarou ou des offrandes. Le fatarou se composait d’une grande claie supportée par des pieux, sur laquelle on plaçait des fruits et de la

viande consacrés aux dieux. On ne paraît pas y avoir exposé de victimes humaines.

Cependant Roura prétend que cet usage, tombé en désuétude depuis quelques siècles, était fort en honneur autrefois, et que les cadavres humains offerts aux dieux demeuraient exposés sur le fatarou, tant qu’ils n’entraient pas en décomposition.

Le temple était, comme dans l’Inde, en Grèce et à Rome, entouré de bois sacrés.

Aux jours de fête, l’idole représentant Oro, le dieu créateur, était placée sur l’autel, et tous les assistants apportaient eux-mêmes les staLues des dieux inférieurs qu'ils plaçaient dans le maraë pendant la durée du sacrifice.

Les rois et les princes avaient des temples qui leur étaient particuliers.

Le personnel desservant du maraë se composait:

1° Du grand prêtre,

2° Des desservants secondaires,

3° Des prêcheurs,

4° Des chanteurs,

5° Des porteurs et gardiens des statues,

6° Des illuminés et démoniaques.

Tous appartenaient à la caste des oreros.

7° Des para ténias ou jeunes filles vierges chargées de conserver le feu sacré.

Le grand prêtre avait, ainsi qu’on le conçoit, le premier rôle dans les cérémonies du culte, c’est lui qui offrait le sacrifice le plus important, consacrait aux dieux les fruits et la chair qu'il distribuait ensuite aux assistants. Il sacrait les rois sur une énorme dalle placée à cet effet près de l’autel, indiquait les prières solennelles, réglait les fêtes et cérémonies, et avait la juridiction la plus étendue sur tous les maraës de son ressort.

A de certaines époques de l’année, le peuple se réunissait à sa voix pour accomplir de solennelles purifications qui duraient trois jours. Cette fête se terminait par une procession générale sur des charbons ardents, et par la miraculeuse puissance du grand prêtre personne n’était brûlé.

Celte fête existe dans l’Inde.

Les fonctions des autres prêtres étaient semblables à celles du grand prêtre, à cette différence près qu’ils lui étaient subordonnés et qu’ils ne pouvaient pas le remplacer dans certaines cérémonies spéciales et pour le sacre des rois.

Les oreros chanteurs et prêcheurs devaient avoir des poumons infatigables et une mémoire à toute épreuve. Ils étaient le livre vivant de la religion et des traditions historiques. Leur rôle était de débiter cela devant le maraë, au milieu de la foule des fidèles sans hésitation, sans altération de mémoire.

Ils devaient connaître :

1° L’histoire des dieux,

2° Celle de la création de l’univers,

3° Celle des astres,

4° Les formules sacrées pour chasser les esprits mauvais et annuler les maléfices,

5° Tous les hymnes en l’honneur de tous les dieux,

6° L’art d’interpréter les songes et de lire dans les entrailles des victimes,

7° L’art de la médecine,

8° Tout ce qui concerne les sacrifices, les prières et les cérémonies,

9° L'histoire des races royales descendues de Oro et de Hiro,

10° Enfin, les règles de l’art de la guerre et de la navigation qu’ils enseignaient aux jeunes princes.

Les mêmes sciences étaient, dans l’Inde, l’apanage exclusif des prêtres.

N’est-ce pas le cas de rappeler le curieux passage suivant, que nous a conservé Clément d’Alexandrie, sur les sciences que devaient également apprendre les prêtres égyptiens?

« Le chef ou chantre, dit-il, porte un des instruments symboles de la musique, et deux livres de Mercure contenant, l’un des hymnes aux dieux, l’autre la liste des rois. Après lui, l’horoscope, observateur du temps, porte une palme et une horloge symbole de l’astrologie ; et quatre livres : le premier sur l’ordre des planètes, le second sur les levers du soleil et de la lune, et les deux autres sur les levers et aspects des astres.

« L’écrivain sacré vient ensuite ayant des plumes sur la tête comme Kneph, et en main un livre, de l’encre et un roseau pour écrire. Il doit connaître les hiéroglyphes, la description de l’univers, le cours du soleil, de la lune, des planètes ; la division de l’Égypte en trente-six nomes, le cours du Nil, les instruments, les ornements sacrés, les lieux saints, les mesures...

« Puis vient le porte-étole, qui porte la coudée de justice ou mesure du Nil, et un calice pour les libations : dix volumes concernant les sacrifices, les hymnes, les prières, les offrandes, les cérémonies, les fêtes.

« Enfin, arrive le prophète, qui porte dans son sein et à découvert une cruche ; il est suivi par ceux qui portent les pains.

« Ce prophète, en qualité de président des mystères, apprend dix autres volumes sacrés qui traitent des lois, des dieux, et de toute la discipline des prêtres.

« Or, il y a en tout quarante-deux volumes dont trente-six sont appris par ces personnages, les six autres sont du ressort des paslophores ; ils traitent de la médecine, de la construction

du corps humain, des maladies, des médicaments et des instruments. »

Les porteurs d’idoles n’avaient d’autres fonctions que celles de garder les statues des dieux et de les porter sur l’autel ; le contact des dieux rendait leur personne sacrée, et il était défendu de toucher même à leur nourriture.

Au-dessous de ces personnages se trouvaient les haerepos.

Les haerepos étaient en général des jeunes gens qu’on élevait pour la prêtrise, et ils devaient un jour y occuper un rang proportionné à leur habileté et surtout à leur naissance.

Ils remplissaient dans le maraë des emplois subalternes, assistaient les simples desservants et comme eux étaient placés sous les ordres du grand prêtre. Ils avaient surtout une fonction spéciale qui est dépeinte très-bien parleur nom, ils étaient coureurs de nuit. L’espionnage de leur district pendant la nuit, et celui des ennemis eu temps de guerre, étaieut leur plus importante fonction.

Ce métier était considéré comme fort honorable, et il a été fait même par des jeunes gens de race royale qui plus tard furent appelés à monter sur le trône.

Hopoa, que les traditions océaniennes surnomment le Grand, fut haerepo dans sa jeunesse. Le plus grand nombre cependant étaient placés dans cette carrière sans pouvoir prétendre à aucun avancement ultérieur, et gardaient cet emploi toute leur vie, c'est -à-dire tant que l’àge ne les mettait pas dans l’impossibilité de l’exercer.

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