DES ILLUMINÉS ET DÉMONIAQUES
De même que chaque pagode dans l’Inde a ses fakirs, de même chaque maraë avait en Océanie ses illuminés.
D’après M. de B avis, cette caste n’était pas organisée régulièrement, c’est-à-dire qu’il n’était pas nécessaire qu’il y eût un certain nombre d’inspirés par maraë. Quelquefois il y en avait plusieurs, quelquefois pas du tout.
Le dieu était censé choisir son homme et entrer dans son corps; l’homme le manifestait par un prodige quelconque : aussitôt le bruit s’en répandait et son corps devenait aussi sacré que la statue du Dieu. Il pouvait non-seulement entrer au maraë et partout où il lui plaisait, mais même il montait sur l’autel et s’y livrait aux diverses extravagances que lui imposait le dieu qui était dans son corps.
Les prodiges que les vieillards racontent sur ces individus sont la répétition de ce que l’on rapporte des anciens possédés, et on peut encore les voir s’accomplir dans l’Inde et dans tout l’Orient.
Le sorcier n’était pas toujours en état d’inspiration, quelquefois le dieu l’abandonnait, et alors il redevenait de tout point semblable à un simple mortel.
Quelquefois l’inspiration avait lieu par une boutade du dieu qui saisissait son homme à l’improviste. D’autrelois il l’appe-
lait à l’aide de certaines formules inexplicables aujourd’hui même par les Océaniens les plus versés dans la vieille langue.
Voici une de ces formules qui nous a été donnée par le chef de Mahaena :
tino-tioi-tiro !
Et dont il n’a pu lui-même nous donner le sens.
Ces inspirés, comme les fakirs, jouissaient de la plus grande considération, quelque basse que fut leur naissance.
A côté de ces personnages attachés aux maraës d’une manière permanente, il existait une classe d’individus qui s’en allaient de temple en temple, de maison en maison, faisant des tours de force et d’habileté , et quêtant partout un modique salaire pour l’entretien des maraës.
Parmi ces individus, ceux qui, paraît-il, émerveillaient le plus la foule, étaient les pimotos ou grimpeurs de rochers.
Voici comment on raconte leurs exploits :
Us se rendaient au pied d’un roc perpendiculaire et d’une surface lisse et glissante. Un grand concours de monde s’y rencontrait avec eux ; ils prononçaient leurs formules ou invocations, prenaient ensuite dans chaque main une petite baguette en bois de fer, taillée en pointe, de six pouces environ de longueur, et de la grosseur d’une plume d’oie ordinaire ; ils appliquaient contre le roc les deux pointes et se mettaient à gravir le rocher sans le secours de leurs pieds, et les deux baguettes dont ils s’aidaient alternativement, étaient les seuls points de contact qu’ils eussent avec le roc. On prétend qu’ils arrivaient ainsi au sommet d’escarpements inaccessibles, et où personne n’est parvenu depuis eux.
Il en est, parmi ces illuminés, qui avaient le don d’ubiquité, et se montraient en même temps dans deux îles diffé-
rentes. D’autres commandaient aux orages, apaisaient la mer, guérissaient les sourds, les aveugles, et même ressuscitaient les morts...
Le prêtre polynésien n’eut rien à envier, comme on le voit, à l’habile duplicité des hiérophantes d’Égypte et des brahmes de rinde.