‹ Histoire des villes de France (volume 2)Chapitre 104 sur 119 · II A UT U ES · texte numérisé non relu

II A UT U ES

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faça(l(! ot .sillonn(-(‘ do rues élroitos et tortueuses, elle est roopée de rampes dangereuses qui joignent brusquemetit la partie haute à la partie basse. C'est récemment qu'on a profité des boulevards pour en faire de belles promenades , et qu’on a élevé, parmi les débris des fortifications anciennes, des constructions nouvelles et élégantes. La ville de Chartres, autrefois capitale de la Beauce, est aujourd'hui le chef-lieu du département d'Eure-et-Loir et le siège d'un évéché suffragant de l'archevêché de Paris ; ses tribunaux de première instance et de commerce forment une dépendance du ressort de la cour d’appel de Paris. Elle possède une bibliothèque publique dans laquelle on ne compte pas moins de trente mille volumes, une Société royale d’agriculture, un cabinet d'histoire naturelle, un collège, un grand et un petit séminaire, un couvent de soeurs Carmélites, et une école normale. La population du département s'élève à 286,384 habitants, et celle de l'arrondissement à près de 100,000. Il y a dans la ville envi- 1*011 15,000 Ames.

D’où vient le nom de Chartres? Tolland , Groze et Smith pensent que le Cuiru Caiem , pierre qui servait d'autel aux Druides , est le vrai radical du nom de Carnutes; d'autres pensent que la racine véritable est le motcA^ne, qui, en celtique, ressemble un peu au latin guercus. En ellet, toute la Gaule du centre était couverte de forêts de chênes, et le nom de Carnutes était donné à certaines populations de la Gaule centrale , d’une manière générale. Ce qui aurait affecté aux Chartrains en particulier ce nom géographique, ce serait l'élection que les Druides avaient faite , selon quelques auteurs , de l'emplacement où se trouve aujourd’hui Chartres , pour leurs délibérations et leurs sacrifices. Il nous semble plus naturel de dériver le mot Carnutes du mot Cairn, que du mot Quercus. Dans tous les temps, la ville a été fidèle à son caractère religieux et sacerdotal. Les Druides , la féodalité , la révolution et le xix* siècle , trouvent là toujours un centre pontifical et ecclésiastique. Si notre regard se reporte aux premiers temps de la Gaule, nous voyons dans la Beauce, au milieu de terres incultes encore et déjà fécondes, s’avancer une procession solennelle : en tête deux taureaux blancs avec les sacrificateurs, ensuite les bardes qui chantent, les novices, le héraut d'armes tout en blanc et tenant à la main une branche de verveine entourée de deux serpents; puis trois Druides portant, l'un le pain, l'autre un vase plein d'eau , le troisième une main d'ivoire, emblème de la justice. I.e pontife-roi ferme la marche, autour de lui se groupent les Druides et la noblesse. Il va cueillir sur le chêne choisi, avec la serpette d'or, le gui sacré, qui sera distribué religieusement et re^u de même. Ces rites sacrés et ce pays, qui, vierge encore de culture, est admirablement fertile, voilà en quoi se résument les destinées premières de la ville de Chartres. La prédominance étemelle du pouvoir sacerdotal et l'activité du commerce se retrouveront dans l'histoire de la ville, à toutes les époques et à travers toutes les révolutions de la contrée.

Dans les premiers temps de la Gaule, trois faits civilisent ou éveillent successivement le pays charirain : l'invasion des Romains, celle des Barbares, celle du christianisme. Cinquante ans avant la venue des Romains, il existait, dit-on, à Chartres un Priscus, espèce de seigneur ou de chef. Quoi qu'il en soit. César y trouva un rhef, nommé Tasget, qui se fit son allié et l'aida de son in-

flufiicc. Il faut lire, à ce sujet, ce qu'écrit le conquérant lui-méme. « Chez les Canmtes était Tasget, homme d'une haute naissance et dont les ancêtres avaient régné dans le pays. César, à qui le courage et le dévouement de celui-ci avaient rendu dans toutes les guerres des services particuliers , le rétablit dans le rang de ses pères. Trois ans après, Tasget fut tué par ses ennemis, lesquels étaient de concert avec la plupart des plus puissants du pays. César l'apprit. Craignant alors, pour cette cause et plusieurs autres, que les meurtriers n'excitassent une défection générale, il fit partir promptement de la Gaule Belgique L. Plancus avec une lésion ; il lui ordonna de prendre ses quartiers d'hiver chez les Carnutqs, d'informer pour découvrir les auteurs du meurtre , de les saisir et de les lui envoyer. » Ils furent punis ; mais les Carnutes se révoltèrent souvent , étant asM'z éloignés de la Province romaine et assez étrangers aux marchands qui en venaient pour conserver l'indépendance sauvage des premiers peuples. Cependant, comme ils n'étaient pas aguciris ainsi que les Belges par des guerres continuelles avec, les peuples voisins , lorsque César eut fait cerner et battre les forêts où ils se réfugiaient ; lorsqu'il eut fait passer par les verges .puis décapiter leur chef séditieux, Gutumat, il les dompta presque entièrement. Le pays resta ensuite sous la domination des conquérants jusqu'à la fin du V siècle, époque à laquelle vint Chlodwig.

C'est à cette époque que les patrices romains, battus et poursuivis par le héros frank , lui cèdent la place. La domination barbare rencontre le christianisme, et Chlodwig comprend que c'est une force à laquelle il doit s'allier. Quoique infidèle, il agrée l'élection de févèque chrétien, Solanus ; il se fait accompagner par lui et catéchiser tout en guerroyant, puis fonde près de Chartres l'abbaye fameuse plus tard de Saint-Père. Le christianisme, lorsqu'il pénètre dans les forêts chartraines n'a donc à lutter réellement que contre les Druides ; il ne rencontre pas et ne peut pas rencontrer une forte résistance chez les indigènes. Pourquoi ? C'est encore une religion. i.e pouvoir qui succède à celui des prêtres primitifs possède aussi un caractère sacré. Une des premières villes deà Gaules qui embrassent le christianisme , c'est Chartres. Ix>s Druides résistent et protestent en vain. Ils sont obligés de fuir, et devenus trop faibles, ils doivent se contenter de garder dans la solitude quelques monuments, quelques vestiges, et le souvenir de leur paganisme mourant. Après Chlodwig, les Franks et toutes les races barbares favorisent les prêtres chartrains. Ceux qui deviennent les propriétaires du sol font déjà de nombreuses donations à l'égKse naissante , et elle communique à ces fondations ecclésiastiques un caractère sacré. Point de pays en France où l'on vit plus d'abbayes sur un terrain de moindre étendue. Les Templiers viennent s'établir dans le pays ; des hospices ou maladreries sont fondés; autour des abbayes se groupent les manses ; autour de celles-ci les habitations des serviteurs; on bâtit une église au centre et au sommet de ces demeures nouvelles ; les évêques se rendent indépendants dès qu'ils le peuvent. On s'habitue à leur apporter le dixième de tous les produits : c'est la dinie du clergé au moyen âge. Ainsi se fonde Chartres ; et déjà la ville est ce qu'elle sera toujours, éminemment religieuse. Au moyen âge, pleins du sentiment de leur force, h's prieurs, qui obtiennent de faire battre monnaie, y écrivent ces mots ;

CIIARTHES.

PRIMA SEOES FKANCIE, premier tiége de France. D'un côté, les monnaies de In ville portent l'initiale du mot Chartres, le C carré et gothique, et au revers, un voit la croii, symbole de la ville.

Ce pouvoir, en effet , était destiné à duier plus que celui des compagnons des chefs barbares , des cotnites, des comtes qui apparaissent, au moyen Age, avec les évôqucs. Le peuple n’est pas né eiicure; la double familia se groupe autour de ces deux chefs : comtes et évéques, dont chacun a scs possessions, ses droits, sus serfs et son caractère à part. Ix‘s comtes arment et conduisent des troupes en leur propre nom , et lèvent impôt sur les marchandises. L'histoire nous les montre continuellement faisant des levées d'hommes et di>s gueri'es; réclamant leurs redevances, et accordant l'exemption des tailles et coutumes h tel ou tel bourg. L'n droit non moins important, celui de l'hérédité , S(! trouve nécessairement, dans ces temps de licem» féodale, brisé et violé souvent par le droit sauvage du plus fort. Comtes de Ulois, de Chartres et de Meaux, ils ont tantôt plus, tantôt moins d’apanages; leurs armes varient; souvent ils sortent de rangs obscurs, et leur blason est « un Hun Usant de i’abUme. a Suivant les diverses familles dont ils sont les alliés ou les descendants, ils sont en accord ou en guerre avec le clergé ; ils favorisent ou contrarient les élections des abbés ou des évéques; ils font des donations à l'église ou lui enlèvent ses poss(‘Ssions. Ce qui les réunit le mieux, c'est la terreur, quand l'invasion étrangère les menace. De ménu: vis-à-vis de la royauté ; soment éloignés de Chartres, où les vicomtes les remplacent , ils assistent à presque toutes les croisades ; ils aident aujourd'hui les rois; demain ils les combatti'ont et se feront indépendants. Bientôt les comtes de Chartres ou leurs familles monteront sur le trône d'Angleterre et sur le trône de France; seulement, à mesure que le peuple se forme autour des demeures seigneuriales et épiscopales, on voit se différencier les deux inlluences de l'Église et du seigneur. Le seigneur lève des troupes; l’évèque a une paroisse qui devient au besoin une armée; l’un pille; l'autre se fait donner, et s’il est pillé, il excommunie les pillards. D'une part, les gens de guerre et la force brutale; de l'autre l(;s gens de l'Église et la force permanente d'une majorité intelligente et habile. Les comtes emploient les glaivre de leurs vassaux, l'Église s'empare de l'esprit : aussi les évéques et les abbés , qu'on les pille ou qu’on les chasse, ilnissent-ils toujours par avoir raison de leurs agresseurs.

Le clergé chartrain et les évéques, du reste, étaient souvent d'une haute capacité. Si les premiers évéques furent souvent ignorants, on vit ensuite des hommes fort remarquables, au moins par l'esprit, tels que Yves, Geoffroy, Jean de Salisbury, Fulbert et Mile d'Illiers. Leur arme toute puissante est l'excommunication, et de chaque droit particulier, de chaque ressource , ils profitent merveilleust!inent. On les voit lutter, non-seulement contre la métropole religieuse, contre l’archevêque de Sens , mais aussi contre les vicomtes , les comtes et les rois. Lorsque des querelles [wriiculièrcs amènent une lutte entre le chapitre et l’évéque, entre l’abbaye de Saint-Père et « l'élu » , on voit par la division même des forces du clergé , quelles étaient ces forces. Les évéques veillent sans cesse au maintien ou à l'accroissement de leur pouvoii-: ils se font affranchir des

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comtes; ils traversent avec une nombreuse escorte les villages où ils ont droit de gîte et où l’on doit les hdberger ; ils lèvent des troupes; ils ont l'oreille des rois dont ils se font les conseillers et qu'ils accompagnent à la guerre. Aussi arrive-t-il, à chaque instant, que, sans le secours du chapitre, ils font par euxmèmes des actes de toute-puissance. Ce n'est qu'au x' siècle qu'ils commencent à agir de concert avec le chapitre. Qu'on se fasse une idée de ce qu’ils acquièrent de force lorsqu’ils se servent de l’armée sacerdotale qui' les entoure.

Ix chapitre de Chartres eut nécessairement une grande réputation dans la chrétienté. C’est è lui que Louis XI, lorsqu’il a peur, envoie d’énormes cierges |)our tranquilliser sa conscience et toucher Dieu ; c'est à la cathédrale que de hauts iwrsonnages viennent de toutes parts faire leurs dévotions. Chaque année , un riche seigneur ou sa femme envoie de nouvelles donations à l’Église « pour le salut de son flme ; » et si les fds veulent souvent reprendre ce qui a été ainsi donné, tét ou tard l’Église rentre dans son acquisition. De là vient que les rues chartraines ont des noms si souvent empruntés aux ordres ecclésiastiques. Les nombreuses manumissions de serfs attestent aussi combien d'hommes se grouiwiient autour de ces prieurés, couvents, abbayes, confréries, à la tête desquels était l'Abbaye de Saint-Père.

Le siège épiscopal de cette ville était si recherché, qu'au commencement du XV* siècle on voit trois hommes s’en faire pourvoir de trois cAtés différents : les élections y étaient plus orageuses que partout ailleurs ; les évêques ne souffraient pas l’érection d’une ville secondaire en évêché; à Dun, par exemple (aujourd’hui Chàteaudiin ), au vr siècle, Proniotus prêtre chartrain se fait sacrer évéque par l'archevéquc de Reims ; il est poursuivi par Papoul ave*' une persévérance si obstinée, que , malgré sa hardiesse et son habileté, il meurt sans avoir consené de son é*éché improvisé autre chose que le titre. I/évêché de Chartres ne fut démembré qu’à l'époque où bi royauté despotique traitait l’épiscopat comme une d(? ses dépendances. Ce ne fut qu’en 169.Î que l'on sépara les archidiaconés de Blois et cinquante-qualre paroisses de l'archidiaconé de Dunois pour former l'évêché de Blois. Telle était l'importance de l'évêi'hé, qui, du reste, devint le premier suHragant de l'archevêché de Paris dès que celui-ci fut créé. De là aussi les abus qui ré.sulteni toujours d’une puis.sance trop peu contrôlée. Ainsi les chantres et les matiniers avaient coutume d’élire dans leur compagnie un pape des fous ; et les quatre premiers jours de l'année, gare au passant qui rencontrait à l'église ou dans la rue ce papifol et ses cardinaux grotesques: ils l’insullaient et lui arrachaient son argent. Au xv* siècle, un religieux qui a dît la messe et confessé sans être promu à l’ordre de prêtrise, est saisi et pendu. Il y eut aussi quelque simonie dans l'Église de Chartres, mais Grégoire VII, le plus poliliquemcnt inllcxiblc de tous les papes, y mit bon ordre. Du reste, il se trouva des hommes d'une sainteté reconnue parmi ces évêques; certainement on se souvient avec un mélange d'ironie de l'éloquence cauteleuse de quelquesuns et de la délicatesse sybiiritique de quelques autres; mais il est juste de dire que parmi eux , beaucoup d'hommes remarquables ne se conlenlant pas de servir la cause de l'Église, servirent aussi celle de la civilisation et des lettres. Si on h'S vit, dans l'origine, habiter derrière les remparts des forteresses, plus lard

CHAKTRES

ils introduisirent le a rhanl musical » dans la cathédrale chartraine, et l'on compte |>armi eux plus de trente écrivains et philosophes éminents. C.'esI autour de ce double pouvoir des comtes et des évêques que se groupe et sc forme la foule de serfs qui va devenir la bourgeoisie chartraine. A mesure que le peuple s'accroîtra , la ville prendra peu à peu ses titres de bailliage et de présidial ; elle aura un grenier à sel et une juridiction consulaire ; François I" érigera le comté de Chartres en duché du même nom ( 1528]. Nous verrons, plus tard, se développer la commune dans cette ville écrasée pour ainsi dire par la double puissance du monde ecclésiastique et du monde féodal ; nous noterons chacun des degrés de cet affranchissement progressif qui aboutit, au xix' siècle, à placer Chartres au nombre des villes les plus libres et les mieux administrées de notre pays. La première charte d'affranchissement date de 1191, le premier échevin de 1302, le premier maire de 1535 seulement ; tant la commune sc trouvait rigoureusement liée dans les réseaux de l'institution féodale : chaînes impuissantes que le temps et le courage ont détruites.

Ainsi sc déroule l’histoire du pays Chartrain. Dès le vi' siècle, c'est un évêque, Béthairc, qui sauve la ville. Dans la guerre entre Thierry et Lothaire, on avait atUqué la cité naissante, envahi l'église, ravagé l'une et l'autre, emporté ce qui pouvait s'y trouver de précieux, et l'évêque, avec nombre de captifs, avait été livré à Thierry ; celui-ci , en considération de la .sainteté de Béthaira , renvoya libres les captifs, et leur fit restituer ce qu'on avait pris (GOO). Plus tard, un évêque s'allie à un comte pour défendre la ville contre Théodoric de Bourgogne qui vient l'assiéger (650). Au viii* siècle, Chartres fut moins heureuse. Ilunaud d'Aquitaine la prit et la pilla (752) Ce ne fut que le présage de la longue guerre que les hommes du Nord allaient faire subir aux Chartrains. Ceux-ci. prêts à toutes les attaques par l'habitude de se trouver au milieu des luttes princières et des troubles continuels de la France pendant cette période, s'armèrent, se fortifièrent et s'enfermèrent dans leurs murs. Ils y reçurent l'évêque de Nantes, qui fuyait devant les pirates, arrivés par la mer et l'embouchure de la Loire, et qui fut accueilli à titre d'évêque de Chartres. Bientôt les hommes du Nord envahirent le pays, assiégèrent, prirent et pillèrent Chartres; l'évêque Frotbold se noya en traversant l'Eure pour s'échapper, b's pirates , une fois venus , reparurent sans cesse , ravageant le jvays, tuant les habitants, brillant les abbayes, par exemple celles de Saint-Père et de Saint-Chéron. De là cette vie de défiance et de férocité sourde des Chartrains, à cette époque; ils se cachent, se cloîtrent, se préparent aux malheurs et prennent contre les futurs habitants de la Normandie cette haine, qui longtemps s'est conservée vivace et inexpliquée. Dès qu’ils se croient assez forts pour chasser le Danois llastings, qui est devenu comte de Chartres, ils se révoltent (854). Alore on voit arriver une nouvelle bande d’hommes du Nord, de Danois, de Norvégiens, d’anciens Saxons chassés quarante ans auparavant de leur pays par Charlemagne; et les fortifications élevées patiemment par les Chartrains tombent encore devant l’invasioô nouvelle (921). Après la Normandie, qui était la portion pour ainsi dire naturellement destinée aux envahisseurs par le cours des fleuves, Chartres était leur point de ralliement et d'attaque. On se battait toujours aux environs, et l'on entendait souvent, après

10 cri de guerre de la maison de France « Montjoiel » celui des comtes de Chartres et de Vendôme, « Chartre c' Patfavnnt.'»

Au X* siècle, on voit encore les Cliartrains aux prises avec les Normands. Vers 911 ou è 12, le comte de Chartres, Thibault, et l'évéque, Gosselin, s'unissent et repoussent les Normands, qui, commandés cette fois par Rollon , avaient mis le siège devant la ville. Un autre comte plus célèbre, Thibault-le-Trichenr ou le Vieux , lutte toute sa vie contre Richard I*', duc de Normandie, que soutiennent les Danois. Il emploie toutes les ruses et se munit de toutes les ressources. Maltraité d'abord et poursuivi jusque dans Chartres, il est vainqueur ensuite a Rouvray, pendant que son fils meurt en défendant la ville (963). C'est dans cette guerre que l'évêquc voyant la victoire balancée par l’ardeur des troupes de Rollon et par le courage de Richard, dur de Bourgogne, et allié de la ville, prit, dit-on , les reliques de l’église , se Ht accompagner par le clergé et les habitants, puis, s’offrant tout A coup aux yeux des ennemis, les frappa d'une terreur si singulière, qu'ils reculèrent en désordre et se retranchèrent dans un champ , appelé depuis lu Pré des Reculés. Thibault s'était allié au jeune roi de France, charmé de rentrer (liiris lu possession do duché de Nonnandie et qui avait commencé par s’emparer d’Évreux. Mais le roi, ayant renoncé à ses prétentions , rendit Évreux et conlii ma le duc normand dans la possession de son duché ; un moine et l’évêque ayant, par leur cnti-emise, ménagé un accord sincère en apparence, on crut à la possibilité île la paix. On la conclut, et Thibault épousa la fille de Richard. Peu de temps après , le roi et le comte de Chartres renouaient l’espèce d’alliance occulte formée déjà contre le doc, et celui-ci était sourdement attaqué; heureusement pour lui , il dut à son esprit , à sa bonne étoile , à la valeur des siens , d'être sauvé à plusieurs reprises et enBn victorieux. Alors il ravagea à son tour le pays, et brûla la ville et l’église de Chartres. Thibault en avait fait autant en Normandie.

11 faut entendre à ce sujet les vers de l’ Homère normand , Robert Waee ou Gace;

Tbiebaul, Il cu«ds de Gharlres, fd fel et cnguigDous,

Uout gl cbvUaiix et villes, et mont Tu yciiervin»,

Chevalier Tu moût prouz, et moul chevaleroiis,

... moût ... fu cruel et nioul (u envious.

Tbiehaut fut plein trengin, et plein fu de feinlie,

N'a home, na a femme ne porta amitié,

De franc, ne de cbêlif n'ot merci, ni pitié.

Ne ne douta a faire mal euvre, ne péché.

Pnicbois crie Mont-joje, «t Norman» Des-aie,

Flamans crie Afras, el Angevin ralie.

Et li cuens Tbiebaul Cbartre el Pas-seavanl crie.

Après la mort du Tricheur, il semble que cette lutte déjà longue va Unir; au commencement du xi* siècle, Eudes II prétend faire valoir les droits qu’il tient d’une alliance avec la fille du due de Normandie sur le comté de Dreux , sur les châteaux et seigneuries d’Orchies et autres terres en Normandie (1035). Bientôt il en vint aux mains avec le duc Richard. Les batailles se succédèrent, inégales; tour à tour vainqueur et vaincu, chacun recommençant toujours l'atlaquc. On ne put s'accorder que par l’intervention du roi de France; et cette fois la paix devint plus sérieuse. I.c duc normand contribua lui-même, en 1020, à

CHARTRES

reconstruire lo cathédrale chartraine qui avait été brûlée. Le nombre des incendies, au XI* siècle, est remarquable. La ville de Chartres fut encore brûlée ou foudroyée, en 1032, 1034, 1062. L'évéque Fulbert profita de la nécessité de rebdtir l’église, pour édilier à la place d'un bâtiment en bois une cathédrale magnilique. Ce n'est pas, du reste, le seul titre de cet évêque à ce qu'on vénère son nom : élève du moine Gerbcrt, qui devint le pape Sylvestre II; condisciple de Robert, qui devint le roi de France, Robert II, il méritait sa réputation de science et de sagesse. Pendant qu'il s'occupait de reconstruire la cathédrale, des comtes et vicomtes voisins pillaient les terres de l'Église; Fulbert demanda hardiment justice ou secours aux abbés, aux comtes, au roi , au pape, et excommunia le pillard. C'est ce prélat que vient consulter 1e prince normand Arefaste, qui veut punir le manichéisme; doctrine que l'on condamne comme sorcellerie hérésiarque, et dont on dérobe les auteurs â la fureur du peuple pour les réserver au fagot.

Un autiv évêque se fait remarquer par une simonie imprudente et une vie de frondeur sans vergogne. C'est GcolTroi, qui, lorsque le roi lui reproche d’avoir donné à d'autres les prébendes qu’on lui demandait, répond : « Sire, je ne les ai point données, mais bien vendues. i Grégoire VU se servit de lui pour en faire un exemple ( 1078); ce qui n’empêcha pas Geoffroy, après avoir été déclaré adultère, débauché, traître et |>arjure, dans toute l'Église latine, de susciter mille obstades à son successeur Yves; celui-ci montra beaucoup de fermeté en s’établissant dans l’évôché qu'on lui disputait. Yves opposa aux clameurs réunies de Geofiroÿ, de l'évéque de Paris, oncle du précédent, et de l'archevêque de Sens, les décisions du pape ; aux petits conciles des premiers, les décrets apostoliques du second ; et il finit par rester maître paisible de .son évêché. Mais, à peine assuré sur le siège épiscopal, il est témoin d'un scandale public et croit devoir s'élever contre l'union de Philippe I" avec Bcrtrade de Montfort (1092). Enfermé par le vicomte de Chartres, au nom du roi , il reste captif, refuse les secours des Chartrains qui veulent le délivrer, et écrit au pape, aux métropolitains et à leurs suffragants. Toute la chrétienté est saisie de cette affaire. On saisit les revenus de l’évêque, comme on a pris sa liberté ; il ne cesse pas de poursuivre l'adultère, et malgré tous les obstacles, les sentences des petits conciles illégitimes, les hésitations des évêques de France, les refus ou les demi -concessions du roi, il parvient par la publicité des lettres, des plaintes et de l'excommunication, â faire renvoyer définitivement cette maîtresse tant de fois quittée et reprise. Les lettres d'Yves au roi sont des chefs-d’œuvre de douceur, de sévérité, de calme et du mesure. Il lutta de même contre les envahissements des comtes ou la simonie du chapitre , en accrut les droits et privilèges au lieu de les laisser entamer, et s'attira une telle considération dans le pays Chartrain et dans toute la France, que les comtes hii concédèrent des exemptions nouvelles et très-importantes que confirma la signature du roi, et que sanctionna avec une solennité extraordinaire une bulle du pape. On s'habitua à regarder Yves comme l’arbitre naturel des querelles les plus graves et l'évéque le plus au courant des saints pères et des conciles; on lui doit, du reste, des écrits nombreux et remarquables.

C’est à cette même époque que l’esprit des croisades s’empare de l’Europe , II. 80

et ce ne sont pas seulemènflps zélés catholiques qui partent pour venger leur Dieu ; les brigands féodaux, dont les rois veulent se débarrasser vont, à la croisade en manière d'exil. Le vicomte Hugues du Puiset, après avoir pillé l'église de Chartres, empoisonné l'évéque et accaparé ou saccagé les terres ecclésiastiques, est envoyé en Syrie par le roi de France (1120). Là il se fait soupçonner et accuser d’avoir voulu assassiner le roi de Jérusalem ; on le voit tour à tour appeler en champ clos scs accusateurs, puis transfuge chez les Turcs, puis revenir aux clméticns; il échappe à peine aux coups d'un assassin , qui le frappe au milieu d'une partie d'échecs, et va terminer dans l'exil , en 1132 , cette vie remplie d'agitations et de brigandages.

A la ün du xi' siècle, Étienne, comte de Chartres, avait été deux fois en Palestine, où il fut pris et décapité par les Turcs ; ce fut surtout au commencement du xir siècle que l'esprit des croisés fit des prosélytes nombreux dans la ville ecclésiastique de Chartres. Boëmont d'Antioche, étant venu à Chartres éponser.Constance, fille du roi , et se trouvant entouré à sou départ du souverain , de la comtesse Alix, de l'évéque Yves et de tous les fidèles, se mit à raconter dans la cathédrale ses aventures merveilleuses et la miraculeuse protection dont Dien l’avait jugé digne dans la précédente croisade (t 105). On l’écouta, on s'enthousiasma. Une foule de seigneurs si; croisèrent , et l'on sait combien un seigneur repiésenlait de soldats et de serfs. En 1146, le concile général de toute la France s'assembla à Chartres ; saint Bernard arriva, prêcha la guerre sainte avec tant d'éloquence que le roi et tous se firent coudre la croix sur l’épaule. Parmi les seigneurs féodaux qu’on vit guerroyer en Asie et en Afrique, les comtes de Chartres furent h‘s plus ardents. En effet , au xii' siècle, Chartres est une ville de premier oixlrc relativement è l’époque; elle est tout active; elle refait ses murailles; elic devient le siège, en 1124, d'un co.ncile tenu par le légat Pierre Léon, qui tout à l'heure sera l’antipape Anaclet; en 1130, le pape légitime se réfugie à Chartres, où le roi d’Angleterre Henri I" vient se pi’osterncr devant lui. La ville tient à tous les gens puissants par scs comtes et ses évéques : la comtesse de Chartres était Adèle, fille de Guillaume-le-Conquérant. Son fils Thibault, après avoir échap|ié, grâce à l'énergie de sa mère, aux menées du vicomte batailleur Hugues du Puiset, s’allie au roi d’Angleterre contre le roi de France, avec lequel il a des contestations, ouvre la guerre, triomphe souvent et roinpt à chaque instant la paix nouvellement conclue. L'allié d'outre-mer meurt ; le frère de Thibault devient roi- d'Angleterre, Thibault devient duc de Normandie; il marie sa fille à Louis-le-Jeune, qui espère sanctionner et assurer ainsi une paix nouvelle, et cette fiHe devient mère de Philippe -Auguste. Lorsqu'après tant de luttes, Thibault mourut, un de scs fils, devenu grand sénéchal et grand-maitre de France, épousa une fille de Louis-le-Jeune et suivit le roi à la- croisade (1187). Ses autres enfants obtinrent toutes les premières charges du royaume , et ses filles épousèrent les rois de Sicile et de France. C'est ce Thibault qu'on ap|>ela Thibault-lc- Grand.

L’épiscopat eut aussi des représentants remarquables. L'a.vénement de Geoffroy de Lèves , en dépit des trafics simoniaques, fut le signal de réformes importantes dans les mœurs et les usages des gens d'église qui vivalènt publiquement

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avoc des femmes et faisaient ordonner préires les enfants de leurs concubines. C’est lui Geoffroy qui, en 1121 , dans le concile de Soissons, tenu contre Abailard , où personne ne se souciait de s'exposer à une défaite publique i‘ii discutant contre l’ingénieux pbilosopiie, se leva et demanda au nom de l’érudition et de l’esprit do l’accusé, qu’on lui permit de s’expliquer devant tous.et de se défendre. D’abord opposé à saint Bernard , puis devenu son ami , il fut avec lui le cons(?iller le plus saint et le plus actif des papes et des rois, et l’adversaire puissant du seliisme d’Aquitaine. On doit mentionner aussi l’évéque Guillaume-aux-Blanches- Mains, quatrième fils de Tliibault-le-Grand, qui se trouva mélé aux plus grandes affaires de son temps, par sa naissance, son rang, scs dignités de toute sorte, et son savoir, que Philippe-Auguste appelle «l'wil vigilant de son conseil» cl qui se fait l’advereaire de Henri II d’Angleterre pour défendre contre lui Thomas de Cantorbéry; puis Jean de 8alisbury, secrétaire du martyre anglais et Anglais luiméine, qui déposa dans la cathédrale la chasuble et la tunique du saint, écrivain ingénieux , auteur de plusieurs ouvrages tbéologiques.et d’un Icaité satirique sur les amusements des gens de cour.

Le xiii' siècle n'est pas moins actif que le xii'; le mouvement général , le désir de voyager et de se croiser est plus grand encore; mais ici apparait un fait d’une autre nature, un fait notable : je veux parler de l'apparition sérieuse du peuple entre le clergé et la féodalité. Bientôt après , nu xiv” siècle, le comté de Chartres ùllait devenir un Gef secondaire de la maison d'Orléans, et la ville une ville plus bourgeoise cl marchande que féodale ; aussi , de 1200 à 1300, les comtes de Chartres s’illustrent-ils une dernière fois. On voit, en 1212, Louis, comte de Chartres, partir pour la croisade avec une foule de seigneurs, devenir roi de Nicée et de Bithynie, lutter sans bonheur mais avec courage contre les envahissements de Johanniza , roi de Bulgarie , se battre au siège d’Andrinople, où il est blessé de deux coups de flèche et désarçonné, et, malgré les prières (le Jehan de Friche, retourner dans la mêlée, où il meurt les armes à la main. L’histoire nous montre successivement, dans la croisade contre les Maures, Thibault IV, Gis du précédent ; à Damiette, Gaucher, vicomte de Chartres; en Orient, le comte Jean d’Amboise, la comtesse Alix; au siège de Tunis, le comte Pierre de France, Gis de saint Louis, qui vient mourir à Salcrne. C’est à Chartres que saint Louis était venu conclure avec le roi d'Angleterre la paix qui devait lui permettre de partir pour la guerre sainte, line autre croisade eut lieu , plus douloureuse, et qui Gt plus de prosélytes, étant moins lointaine. Au commencement du XIII' siècle, des populations entières descendirent, à la suite de l’évéque^ vei'S le Midi , où elles allaient massacrer les Albigeois.

Au moment où les évêques et les comtes marchaient contre les Turcs, les .Maures et les Albigeois, une querelle entre les ofGciers de la comtesse et ceux du chapitre amena sur la scène, la puissance des t manants ». Le chapitre avait mis en interdit la ville et la banlieue (12IOj; cette mesure, au lieu d’effrayer la populace déjà excitée , l’irrita davantage. Elle écouta les plaintes des ofliciers de la comtesse, et se ruant bientôt sur la maison du doyen, la prit et la livra au pillage. L’interdit devint plus sévère encore ; hors quelques messes basses et les baptêmes, il n’y eut plus descnice. On ne sonna plus le couvre-feu; dans la cathédrale, on

Digiiizod by Googic

d(‘scendit 1rs ornements du grand autel ; on mit la .sainte rhisse sur le marchepied ; on descendit les cliüsses des saints et on les posa sur le pavé du chœur. Quinze jours après, le peuple était assemble autour de l'église; il entendit le semainier monter au pupitre et là, a chandelles éteintes et clochettes sonnantes » , dénoncer et excommunier tous ceux qui avaient pris part à cette action. Aloi^ ce fut une huée générale, des cris, des rires, des injures, des quolibets sur les termes et sur les auteurs de l'excommunication. On alla trouver le roi , et, après des informations de toutes sortes, les gens de la comtesse furent condamnés è faire amende honorable et à payer; cette peine, exécutée avant le retour de l'évêque, lui sembla trop légère ; il obtint que les coupables paieraient une somme plus forte et seraient fouettés publiquement, ce qui fut fait. L’inimitié sourde qui se maintint entre les gens de l'église et ceux des comtes amena, cinq ans après, de nouveaux troubles, encore au détriment de ces derniers (1221); puis, plus lard, unequerelle des bourgeois avec les «serviteurs» de l’église cathédrale dont deux furent tués. Les meurtriers furent poursuivis par quelques chanoines, protégés par d'autres. Un chanoine fut assassiné par des chanoines. Un interdit nouveau Tut jeté sur la ville ; le synode, qui devait tout juger, ne se trouvant pas en sûreté au milieu de la bourgeoisie naissante, partit pour Mantes. L’exil des meurtriers et ITnterventio[i de saint Louis purent à peine rétablir un calme apparent. En 1260 tout recommença sous de nouveaux prétextes, entre les bourgeois qui pillaient et le chapitre qui excommuniait. Une paix nouvelle, un édit nouveau, ne donnèrent qu’une trêve passagère à cette dispute, qui cessa lorsque le roi Philippe-lc-Bel se fut mis en possession de la ville et du comté de Chartres. Il y avait un siècle que durait la guerre.

Aussi , lorsque Philippe-le-Bel , après avoir acheté le comté de Chartres et la ville de Bonneval à la veuve de Pierre de France, donna ce comté à Charles de Valois son frère, c’est-à-dire lorsque la royauté s'empara du comté, la bourgeoisie était née. Elle paya aux rois de plus grosses contributions à la fois; mais elle fut exemptée de mille droits arbitraires que les comtes et les vicomtes s’arrogeaient. Elle envoya à Charles de Valois douze mille livres pour aller combattre avec le roi de France contre le roi d’Angleterre , et obtint en échange l’exemption des tailles, subsides et autres droits. Pendant que ce prince allait en Italie, où , par ordre du pape, il chassait de Florence la faction des blancs, ce qui le Ht maudire du Dante, exilé dans le nombre ; pendant qu’il partait pour faire valoir les droits de sa femme sur Constantinople , puis revenait en France sauver son frère à Cassel et lui donner la victoire , la ville de Chartres s’organisait et s’améliorait intérieurement. Elle reçut dignement Philippe-le-Bel, quand, au retour de sa victoire, il vint déposer son armure dans la cathédrale et fonder un service de Notre-Dame-de-la-Vietoire ; elle reçut de môme dans la suite les rois, princes, ou seigneurs, qui venaient prendre possession, ou se marier, ou faire leurs dévotions. De plus en plus municipale et bourgeoise , la ville fut aussi une ville royale. Elle se fortilia de nouveau. Ce fut dans les murs de Chartres que le roi Jean vint faire la revue de ses troupes ; cette place forte que Charles le-Mauvais veut prendre. Ce fut aussi près de Chartres, à Bréligny, que se conclut le fameux traité entre l’Angleterre et la France. Les Chartrains qui voyaient de près les troupes anglaises ,

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(levaient subir bientôt une invasion plus terrible encore que la précédente.

Avant de parler du xv« siécte , nous devons dire comment s’était montré le peuple au commencement du xiii*. Dans une querelle du chapitre avec l'cvéque Robert de Joigny et avec l’archevêque de Sens, auxquels ils contestaient les droits; — pour le premier, d’écrire au chapitre « lUandamus » , — pour le second , de visiter le chapitre; — celui-ci déclara dépendre immédiatement du Saint-Siège. Un chanoine monta en chaire et lut les privilèges de l’Église; l’oflicial de l’évêque y monta à son tour, lut les privilèges de l'Église et les expliqua à sa manière. L’èvéque et le chapitre s’excommunièrent mutuellement et continuèrent de dire la messe. De là grand trouble et grand scandale. Le peuple assiste à deux services; il est témoin d'une foule d'arrestations et de saisies réciproques; il regarde le chapitre enfermant les gens de l’évêque dans des passages, il écoute les chanoines frappant à grand bruit leurs chaires pour empêcher qu’on n’entende dans l'église les proclamations de l’évêque. Celui-ci saisit les revenus du chapitre : le peuple attend qu'on vienne à lui. Bientôt, en t'fl'et, un des partisans de l'évêque implore la commisération publique ; la foule marche , et les chanoines ont à reculer devant le cortège nouveau et ses nombi'cux assesseurs. Le clergé perd alors beaucoup de sa considération. Un moine de Fécamp, Étienne de Raillif, obtient l’abbaye de Saint-Père des Anglais, alors maîtres du pays Chartrain, et est agréé par le faux pape Benoit XIII. Au xiv* siècle aussi, on voit trois évêques compétiteurs créés de trois mains, par le pape, le roi de France et les Anglais : cette dernière protection est la pins efficace.

L'influence des Anglais, alliés aux Bourguignons, va dominer le xv* siècle : il faut la guerre étrangère pour faire cesser les querelles intérieur(^. Voici les' Armagnacs et les Bourguignons, et derrière ceux-ci les Anglais. Le duc d'Orléans et le duc de Bourgogne s’étaient donné rendez-vous devant le roi , en 1 A08, dans la cathédrale de Chartres , le premier pour accorder avec peine le pardon que le second demandait à contre-coeur ; chacun jurant tout haut et officiellc'ment de vivre en pais désormais, jurait tout bas et à ses intimes d’occire son beaucousin. Bientôt les troupes anglaises et bourguignonnes venaient démentir le serment à l’endroit même où il avait été fait ; Chartres était obligée de se rendre et d’ouvrir ses portes à de nouveaux malheurs. Quiconque était soupçonné d’être Arntagnac ou propriétaii’c d’une belle maison, on l’envoyait hors de la ville li’ouver les Orléanais. Auparavant un ancien évêque de Chartres, devenu archevêque de Sens et l'ennemi achai'né du duc de Bourgogne qui avait fait pendre son frère, était parti habillé en cavalier pour aller mourir à Azincourt en combattant son adversaire. Maintenant, au contraire, l’évêque ne peut rester maître du siège épicopal qu’en se dévouant aux Anglais. C’est ce que fait Jean de Frétigny et il triomphe. Triste page de notre histoire : deux factions en guerre; des Ilots de sang versés ; nos plus belles provinces en proie aux étrangers; et au milieu, dans un débris de ce royaume perdu , un roi fou. Entrez dans Chartres, à cette époque, pour voir ce qui s-'y passe ; un gentilhomme tue d'un coup d’épée le gouverneur; marchez dans ce sang, au sein du carnage , pour comprendre, et comprendre avec admiration , la grandeur merveilleuse du rôle de Jeanne d'Arc. C’est lorsqu'elle eut commencé à délivrer la France, que deux bour-

Kcois charti'ains , Losucur ot Bouffîneau , proposèrent aux capitaines du roi de leur livrer la ville par un double stratagème: on accepta, et alors Longueville, Dunois , Boussicault la Hirc , arrivèrent , précédés d'une avant^garde de soldats déguisés en marchands. Ceux-ci pénéti'èreut daus la ville et débouchèrent un tonneau pour faire boire les gardes, tandis qu'un moine qui était du complut faisait un long sermon pour captiver lu foule. Les cris des uns, la parole de l'aulre, permirent aux généraux d'entrer avec leur cri de guerre, de tuer les gardes, de massacrer les Bourguignons cl les Anglais et de rendre Chartres à la France et au roi (1^32). Les deux bourgeois obtinrent de hautes charges et la ville fut pacifiée. Bientèt Louis XI y vint faire ses dévotions , et tout sembla rentré dans l'ordre. Mais le. roi était encore dans la ville, que déjà il recevait des plaintes du chapitre contre févéque ; le clergé se sentant libre recommençait ses querelles (1477). .Mills d'Illiers, homme d'un cai'actèrc impérieux et violent, ne pouvait se trouver avec le chapitre, dans la cathédrale ou dans les abbayes, sans provoquée des disputes, souvent meurtrières et toujours grotesques; on voyait les gens du chapitre user avec lui de voies dé fait auxquelles il s'efforçait de répondre dignement : scènes ridicules et tristes, qui ne doivent pas faire oublier au philosophe ami de la France, les bienfaits et la civilisation qu elle doit aux évêques et au clergé.

Il fallait, |K)ur le bonheur du clergé de Chartres et des hahitants eux-mèmes, une guerre qui fit taire l'animosité intérieure. Le siècle suivant fut pour la ville une ère d'efforts et d'activité, de pauvreté et de lutte fortifiante. Elle devra, en effet, pendant tout le xvi' siècle, être occupée par les guerres coûteuses de François 1'' contre Charles-Quint et Henri VIII, puis par la réfonne , la Ligue et la lutte de Henri III et Henri IV. François 1" l'écrase de contributions continuelles; elle donne son argent avec dévouement et Bdélité, et si un évéque, Érard de la Marse, embrasse le parti de Charles-Quint, les Chai'lrains le poursuivent de leur indignation et lui font tous les procès qu'ils peuvent. Pourtant Chartres est pauvre ; les deniers publics diminuent de plus en plus, et enfin manquent. Les anuées sont souvent mauvaises pour la moisson ; vient la famine, on fait du pain de fougère, et les pauvres se nourrissent de mauves cuites avec du son ; la peste arrive aussi , et l'on voit passer dans les rues , dont une foule de maisons sont marquL^.■s comme pestiférées , des troupes de barbiers chargés de saigner les malades ou d'enterrer les victimes, et armés d'une verge blanche distinctive. Les Chartrains luttent avec une pei'sévérance courageuse contre le malheur , il faut voir quel mouvement ils se donnent , quelle vie active est la lem'

Les malheurs ramenèrent la ville à des habitudes de vie religieuse et i'orte ; c'est à cette époque qu'on abolit la fête du papifol , saturnale ecclésiastique dont nous avons parlé. Quand vint la réforme, elle trouva nèœssairement de nombreux adversaires dans le pays Chartrain ; ce n'étail pas à Chartresqu'il fallait prêcher le calvinisme ou chanter les psaumes de Marot. àlarot lui-même y fut saisie! emprisonné. Un évêque suspect de calvinisme fut bieu vite dénoncé et cité à Rome; il excita les buées populaires. En même temps, les fêles catholiques redoublaient

1. Nou6 dcvoosà ta cumplaisance d'iiu savaul ma^islrat , H. A. Benuil, la coniiiiunication de ces pièces nirieuscs cl iinporUnlcs, d'apK‘S lesquelles il y aurait à faire un iraTail tout {»iliculh;r sur Unrtrcs au xti* si^lç.

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de pompe dans la cMhédrale où Ton jouait avec solennité le mystère (TAbraham. Quand le duc de Guise prit le catholicisme pour raison politique de la Ligue, Chartres s'allia à lui. Les armes du Béarnais menacèrent longtemps en vain la ville qui refusait de recevoir l’hérétique. Puis on vit arriver è Orléans, dans de superbes litières, les dames et les demoiselles des ligueurs de Chartres , protestant par ce départ solennel contre renvahissement des n malfaiteurs de la foy. » Chartres devint une viile catholique par excellence, ville où il ne fallait pas avoir de bible annotée et susper te , saint lieu où les rois faisaient leurs pèlerinages, rendez-vous sacré où arrivaient en un jour jusqu'à douze mille personnes , portant des croix et des cierges et marchant quatre à quatre : c'étaient les habitants de Dreux qui venaient à pied dans la cathédrale.

• En ménre temps, l’activité se dépense en d'antres soins. On élève des fortifications pour l'extérieur; on prend pour l'intérieur de nombreuses et nouvelles mesures administratives. On rend des édits, on fait des canons, des armes, des balles ; on fond les cloches brisées pour en tirer des boulets, on organise l’édievinage d’une manière positive et l'on crée un maire. On nourrit les pauvres, que l'on fait travailler à toutes les réparations nécessaires. Cette ville, où avant la Ligue Henri lit avait trouvé un refuge et reçu les députés de Paris, devient plus forte encore pour recevoir les ligueui’s. Nous ne voulons pas exagérer Pimportanc(“ et la force de t^hartres , à celle époque ; nous rapportons des faits. Certainement Chartres ne sera pas à elle seule l’écueil des réformes, le La Rochelle des catholiques; certainement l’esprit d'evamen qui court l'Europe, au XVI' siècle, n’en triomphera pas moins; mais la Cité des vieux Carnutes, la cité religieuse et centrale par excellence, protestera en restant catholique. Ni Henri III ni Henri IV n’y entreront dès que Mayenne lui enverra dire que la ligne catholique compte sur elle. Si des gens puissants veulent la forcer à changer, si madame de ,Ncmours, devenue après la mort d'HercnIe d’Est, propriétaire du comté érigé en duché, si cette princesse, s un des bons et subtils esprits de la cour, n dev ient le chef passionné et dramatique des protestants , on l’obligera à sortir dos mnrs pour aller agir dans ses châteaux pai'ticuliert'. Chartres n'échappera pas aux armes d'Henri IV qui va s’emparer de la France entière, mais elle subira deux sièges avant d’ouvrir ses portes aux huguenots. Le Béarnais perdra six mois, des troupes et de la poudre avant de réduire ces bons catholiques. Quand le roi se fera catholique, un le recevra dans la cathédrale et l’on réclamera I hunneur de le sacrer solennellement. En attendant, l'année 1591 voit Henri IV campé sous les murs de celte ville que les protestants ont assiégée inutilement, en 1.568. Obligé de rester ià, tic pouvant l’enlever d'assaut et tenant à honneur de la prendre; à chaque proposition qu'il fait faire aux habitants, on lui rt'pond qU'il est huguenot. Tous les assauts sont inutiles, les assiégé>s reconstruisent avec ardeur ce que l’ermemi abat, et jour par jour, pendant six mois, il faut revenir à la charge. Quand enfin la ville fut prise, elle le fut , sans déshonneur (1589). Cet événement termine la vie guerrière de Chartres. Le XVI' siècle finit : la ville a passé à travers la gnen-e , les impôts , la famine et la peste, avec courage et succès. Je crois devoir citer parmi les aci|aisitions intérieures faites par la ville, celles d’un collège, et rappeler le nom vile oublié

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du bon roturier Pocquet, qui donna sa terre pour fonder cet établissement.

Désormais la ville a déposé tes armes : un caractère de bourgeoisie marchande et de gravité ecclésiastique se manifeste encore à travers des événements auxquels elle ne prend plus une part aussi guerrière. En 1600, la citadelle est jugée inutile, livrée aux habitants et changée en une église, comme auparavant : en recommence le service divin à Saint-.Michel. Dix ans après, un gouverneur garde avec une solennité pacifique et officielle les clefs de la ville. On donne une église aux huguenots pour avoir la tranquillité du thacun chez soi. Les évêques deviennent de saints prélats ; ils se font remarquer par une conduite régulière , des aumônes nombreuses , une charité réelle souvent héroïque, et tous les devoi« des véritables pasteurs. Lorsqu’en lOiS l’évêché de Paris est distrait de celui de Sens et érigé en archevêché, l’évêché de Chartres en devient le premier sulfragant. La même année, le duché de Chartres réuni orficiellement et définitivement à la couronne, passe à Gaston, duc d'Orléans; depuis, il est resté toujours à la maison d'Orléans. C'est Gaston qui écrit au gouverneur, M. de La Frette , è propos de Mazarin, cette lettre dans laquelle , après avoir protesté de son dévouement au roi, son seigneur et neveu, et au parlcraentt la règle de sa conduite, U recommande bien de repousser « le Mazarin, cet étranpar.... quf sert à tout le monde des ruses, des illusions et de ses fourbes ordinaim, » Son Éminence avait fait promener, à travers les villages, les envoyés de Coodé et de Gaston d’Orléans; on avait peur qu'il ne vint i Chartres.

Au surplus la ville ne doit désormaii qu’entendre l’écho de ce qui se passe è Paris et en France. Au moment où l'esprit espagnol envahit la cour de Louis XIII, on voit à une demi-lieue de Chartres un petit ermite prêcher la doctrine des illuminés, des « alumbrados » venus d’Espagne, et qui voulaient chasser tous les ministres de l’Église. Ces hommes, qui certainement eussent été brûlés comme sorciers auparavant, 'on se contente de Ic^nvertir. On ne voit qu’un religieux pendu : |l avait dit la mes.se sans être .ordonné prêtre. Doyen rapporte dans son histoire de Chartres qu’en 1663 une prieure du prieuré de Saint-Jean-des-Filles- Dieu, ayant abusé avec les religieuses de la qualité d'hermaphrodite quelle possédait, ce qui fut reconnu par quatre médecins, quatre chirurgiens et deux matrones, elle fut séquestrée, mais ne subit aucun traitement plus sévère. Le même historien rapporte, avec la même exactitude, que, le 12 septembre 1611, le roi Louis XIII étant venu à Chartres faire scs dévotions, ensuite « il fut jouer une partie de paume au tripot des halles. Ayant appris qu'une femme y jouait très-bien , il la demanda. Celle femme prit un caleçon et gagna le roi, en jouant par-dessous la jambe. » Ce trait ainsi enregistré est caractéristique : on l’a mentionné à défaut d'autres choses.

C’est qu'au svir, au xviii' et au xix' siècle, l’action politique de Chartres se réduit à celle d’une ville toute bourgeoise et toute commerçante. Ayant des représentants très-remarquables dans les assemblées de la Révolution et dans les chambres du xix‘ siècle , elle n’est plus ni une place forte , ni une ville bruyante. On entend bien parler, au xvii* siècle, des entreprises que la reinemèro pourrait faire sur la ville, et le gouverneur a ordre de se tenir sur scs gardes, mais c’est tout. Seulement, si les gentilshommes habitués aux manières

aiAKTKES.

(k‘S|H>liquc8 de Versailles, oublient que la ville est forte de peuple et de bouri;eoi.sie, ou le leur rappelle à leurs dépens. Ils refusent, eti 1651, de laisser blieutenant criminel et le lieutenant parliculi(T prendre place dans rassemblée destinée à élire les députés des trois ordres qu’on enverra aui Ëtats-Cénéraus; II- peuple s’inqHitiente, se jette sur eux, les poursuit à coups de fusil, en tue quelques-uns i‘t force les autres à capituler. ( In ne voulait pas de seigneurs à r.bartres : on ne voulait que les supérieurs pré|K)sés à l'administration municipale et au commerce , puis les évoques. Ces derniers le méritaient bien ; la plupart hommes vraiment remarquables : tels que Paul Godet llesmarets, l'ami de madame de .Maintenou, l’adversaire énergique et modéré du quiétisme; .M.M. de Mérinville et de l'Ieury; ce dernier, frère de la marquise de Castries, écrivit des lettres fort belles, et appela à Chartres l'éloquent P. Bridaine.

Ainsi s'est formée la ville de Chartres, ainsi elle a vécu Jusqu'à nos jours ; mainti'uant c'est une ville active et marchande, toujours catholique et religieuse. Elle a |H'i'du, il est vrai, quclqui?s-unes de «vs nombreuses fondations ecclésiasliques. Des sept paroisses, presque toutes ont changé de destination; Saint- Hilaire est aujourd'hui la place .Siinl- Pierre; .Saint-Aignan , une succursale de Saint-Pierre; Saint-Michel , la rue des Ormes; Saint-Saturnin, la place Marceau; Saint-Martin-le-Nonandier, une i>lnce encore; S-iinle-Eoy, une salle de spectacle; et Saint-André, un magasin à fourrages. Il reste un évéché très-considéré et Irè-scélchre, et une magnilique cathédrale, bien digne delà vénération du moyen dge dont les rois, les seigneurs, les jupes, U*s midnes, les po|iulntinns entières vi'iiaient y faire des jvèlerinages. Ce monument, l'une des plus éclatantes ronslruclions de ee genre, est un des chefs-d’œuvre du style gothique. Bien d’au.ssi majestueux que cette haute et antique maison de Itieu, assise sur .liiÿtoteau .supérieur de la ville et dominant tout ee qui l'entoure. Jadis c’était une petite église ijiii fut briilée, foudroyée nombre de-fois, nu xi' siècle. L’évèque^ulbert la fit reconstruire et lais.sa en mourant des sunitpqÿ considérablfs pour l’achever. On éleva, sur une longueur de soixante toises, un monument dont la base solide et puissante soutient un sommet d'une légèreté hardie et gracieuse; les gros piliers étant à filets et à faisceaux ne paraissent pas moins légers. .Au xvi' siècle, on opéra quelques changements intérieurs, et an Jivir les portails furent ornés, par Thomas Boudin , de statues curieuses. Au xnil*, un relit le grand autel ; et le nouveau fut une œuvi-e de sculpture qu’on att^bue généralement à Cousloii , et (jue Doyen assure être de Bridan. Ce nouvel autel représente l'As.somption : d'un tombeau soi't, environnée de nuages et d’anges , une Vierge admirable. Le tombeau est d'une seule pierre de jaspe égyptien , et le groupe de marbre blanc de Toscane. Mous ne saurions analyser toutes les beautés de l'église, tous les ornements, tous les reliquain's qu'elle possède; il est imjvossible de ne pas citer ses clochera. Ijv grande llèche de Chartres a vingt - neuf toises de plus cpio Motre Dame de Paris. Aussi lorsque l'imagination populaire a eu la lantaisie d<‘ former une cathédrale idéale avec les parties les plus belles de toutes les catlmdrales françaises , elle n'a pas oublié lu clocher chartrain dans le proverbe que voici ;

O Clocher de Cbarlres, aef d'Amiens,

nChiiMirde Dt*anvais, (torlail de Reims. »

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