‹ Histoire des villes de France (volume 2)Chapitre 111 sur 119 · VEN DOM K · texte numérisé non relu

VEN DOM K

les soliints (le Henri IV les avaient suivis , et tous (-ntrérent piMe-nu'Ie dans In rue ('troite qui conduisait de ce pont à la place du marché. A l’issue de cette rge, et au coin de la place, s'élevait la inai.son du gouverneur, Mnillé-Benehart ; les fuyards s'y reirancliérent, et cet obstacle imprévu arrêta quelque temps les assiégeants qui croyaient le combat fini. Henehart se défendit dans sa maison, d’étage en étage, et ne fut pris qu’aprés un assaut meurtrier. Cette maison existe encore et les balles dont elle est criblée, surtout au dernier étage de la tourelle qui l'enferme l'escalier, attestent la résistance désespérée des assiiigc's. C'est de l'histoire écrite sur pierre, et celle-là n'est point contestable.

Après la prise du gouverneur, il n’y eut plus de résistance sérieuse. Les soldats se répandirent dans la ville, pillant-, violant, massacrant une foule sans défense. Pendant que tous les hommes en état de porter les armes se battaient sur les murailles, les femmes, les enfants, les vieillards, s'étalent rassemblés dans l'église de Saint-Martin. Le père Chessé , gardien des cordeliers, était en chaire ; il donnait l'absolution à la foule agenouillée et l’exhortait à mourir. Tout à coup la porte s'ouvre et des soldats furieux se précipitent dans l'église. Leur arrivée avait été annoncée par une décharge générale sur la façade de l'édifice, qui en porte encore les marques. Les uns se ruent sur la foule épouvantée et la poursuivent jusqu'au pied de l'autel; d’autres montent à la chaire, saisissent le religieux et le traînent, en lui prodiguant mille outrages, jusqu'à lu place qu’ombrageaient les ormes séculaires sous lesquels la tradition voulait que saint Martin eût prêché pour la première fois à ce peuple la parole de l'Évangile. En ce moment, d’autres soldats amenaient au même endroit le gouverneur prisonnier pour le mettre à mort. Il parait que la fermeté de Maillé-Benehart ne .s’était pas soutenue lorsqu’il s'était vu dans les mains de ses ennemis; il avait imploré sa grâce et demandé à parler au roi. On alla prendre les ordres de Henri IV : « Qu'on en « fasse justice, répondit le monarque irrité, puisqu'il n’a su ni se débuidre ni se n rendre. » .Mot cruel et injuste que l’emporlement de la victoire peut à peine excuser! Jean de Maillé ne sut pas se rendre, il est vrai ; mais il sut défendre Veilchlme, pendant quatre jours, avec une poignée de bourgeois, contre une armée de vieux scddals, commandée par le plus grand capitaine du siècle. Ce fut pré'cisément cette résistance obstinée.qui exaspéra Henri IV (d lui fit oublier sa générosité habituelle.

Maillé-Benehart se mit à genoux devant le gardien des cordeliers et le pria de l'ecevoir sa confession. I.es soldats trouvèrent plaisant de pendre le religieux en face du gouverneur; ils demandèrent une corde pour l'accrocher aux arbres de Saint-.Marlin Toujours intrépide et calme, le père Chessé détacha celle qui serrait sa robe de bure et la donna à scs bourreaux. Le courage de ce moine frappa tellement les soldats huguenots, (|u'ils ne purent s'empêcher de dire que le religieux était mort en brave et le gouverneur en religieux. Leur rage s’acharna même sur les cadavres des deux victimes; ils coupèrent les deux têtes et les plantèrent, pour mieux insulter les catholiques , dans l’intérieur, de l’église, sur une Saillie du mur, au-dessus de la porte d'entrée. Chose étonnante! à travers toutes les révolutions qui se sont succédé, durant près de trois siècles, et malgré les nombreux changements qu’a subis cette église, d’abord abaiHfonn(''e, puis rendue au culte et

enOii transformée en halle, ces crânes décharnés sont toujours restés à la place où leurs bourreaux les avaient mis. On pourrait les y voir encore si un maire de Vendôme n’avait eu, il y a peu d’années, la singulière idée de les faire enlever pour les déposer, comme ornements, sur la cheminée de son cabinet.

La plume se refuse à décrire les scènes d'horreur qui, pendant trois jours, signalèrent le sac de cette malheureuse ville. Le sang coula â Ilots dans les rues, et rien n’échappa à la fureur ou à la cupidité des soldats. Vendôme était riche alors, et les historiens du temps vantent l’immense butin que les vainqueurs y recueillirent. Davila dit que les église» et les monastères furent é|>argnés. Des preuves matérielles démentent cette assertion. Toutes les églises de la ville portent l’empreinte des balles calvinistes. I.’église Saint Martin fut tellement dévastée , qu elle resta longtemps déserte. Le couvent des Cordeliers fut saccagé de fond en comble , les sépultures brisées, les chartes brûlées. Le monastère de la Trinité seul n eut à souffrir aucune atteinte. Le vieux cardinal de Bourbon, le roi de la Ligue, avait résigné cette abbaye, dès 1565 ; mais l'abbé commendataire,en 1.589, était un frère du prince de Coudé, Charles de Bourbon, que l’on appelait le cardinal de Vendôme. Henri IV avait intérêt à ménager ce prince, son parent, et qui avait embrassé sa cause. Il s’empressa de donner à l’abbaye une garde qui la préserva de toute violence; aussi, le portail de la Trinité est le seul où l’on ne voie point la trace des balles. Henri IV, dans la première cbaleur de l'assaut, fit également mettre des gardes à la porte de la colU'giale de Saint-Georges et la p«’‘serva d’un second pillage, se montrant plus modéré dans l’ardeur du combat que sa mère ne l’avait été en pleine paix, dans une ville soumise et dé.sarméc. Vendôme im s’est jamais relevé du coup que lui porta cette funeste catastrophe. Son industrie, si florissante, s’éteignit |)our ne plus revivre; une partie de la population avait péri dans le siège; une autre quitta ces lieux désolés, et la misère y alla toujours croissant, comme le prouvent les documents officiels du règne de Louis XIII i‘t de Louis XIV.

Cependant, en 1598, un acte important sembla promettre aux Vendômois des jours meilleurs. Henri IV avait eu de sa maltresse, Gobrielle d’Estrées, en 159V, un fils qu’il nomma César et sur lequel il concentra toute son affection ; car il n’avait jamais eu d’enfants de son mariage avec Marguerite de Valois, funest<‘ union contractée sous les poignards de la Saint-Barthélemy et contre laquelle les deux époux semblaient avoir voulu protester par leurs infidélités réci[iroques. Henri avait donné à Gabrielle le duché de Beaufort, en Anjou, l’un des bien» patrimoniaux de la maison de Bourbon- Vcndôme.'En 1598, se trouvant â Angers pour négocier le mariage de César, son fils natuivl, alors seulement âgé de quatre ans, avec la fille du duc de .Mercœur, qui tenait encore la Bretagne pour la Ligue, il fit à César la donation solennelle du duché de Vendôme. C’était, au reste, plutôt un titre honorifique qu’il lui donnait qu’un domaine utile ; car il avait lui-méme aliéné ou engagé tous les biens et revenus du duché. Mais par l’acte de donation, il promettait de fournir à son fils l’argent nécessaire pour racheter ou dégager tous ceux de ces biens qu’on pourrait recouvrer. Le même acte portait qu’on cas de mort du nouveau duc de Vendôme, le duché passerait « à la fille ou aux enfants « ipie le roi pourrait avoir cy-après de madame la duchesse de Beaufort. » .Si l’on

VENDOME

songe que ces enfants clunl on prévoyait la naissance devaient être les fruits d'un double adultère, on avouera que jafhais clause plus outrageante pour la morale ne fut insérée dans un contrat public. Après la mort de Henri IV, un des premiers actes de la régence de Marie de .Médicis fut la convocation des États-Généraux du royaume, en 1614. Les dépuU'-s du Vendémois à cette assemblée étaient expressément chargés par leurs cahiers de réclamer la canalisation du Loir, regardée comme le seul moyen de relever la prospérité du pays. Ce projet toujours repris, toujours abandonné, depuis deux siècles, semble frappé d'une fatalité singulière; il n'a jamais revu d'exécution, quoique aucune entreprise de ce genre ne présente plus d'avantages et moins de difficultés.

En 1618, le duc de Vendôme fit fermer définitivement le prêche ouvert aux protestants par son aïeul Antoine de Bourbon, et rétabli par Henri IV, après le siège de 1589. En même temps, son zèle religieux le porta à donner plus d’extension dans la ville à l'enseignement catholique. Les habitants y soutenaient à.leurs frais un collège qu'ils avaient fondé, en 1578, dans l'ancien hôtel des seigneurs de Chicheray, pour soustraire leurs enfants aux leçons des maîtres huguenots, auxquels Jeanne d'Albret avait livré les écoles publiques, créées jadis sous la direction du chapitre de Saint-Georges. César conçut le projet de se charger de cet établissement et de l'installer dans des bôtiments plus convenables. L'hôpital Saint-Jacques ne répondait plus, par son organisation, aux besoins du temps. Le prince traita avec les frères qui le dirigeaient et obtint d'eux la cession de leur maison et de tous les biens qui en dépendaient, moyennant des pensions viagères. Il ne conserva des anciens bôtiments que la chapelle, gracieux chefd’œuvre de l’architecture du xv* siècle, et fit élever le vaste édifice que le collège occupe encore. Pour augmenter l'étendue de l'établissement , il acheta les maisons voisines, parmi lesquelles se trouvait l'hôtel du poète Ronsard. Un quartier, dans une lie du Loir, avait été occupé par des tanneries alors abandonnées; il n'y restait que des masures et des ruines. César fit l'acquisition de ce terrain , et, après l’avoir déblayé, y créa le magnifique jardin que joint au collège un pont jeté sur un bras de la rivière. Il parait que le premier projet du duc avait été de confier cette maison aux jésuites, qui en avaient déjà une à Blois; mais ayant éprouvé d'eux quelques difficultés, il y appela les oratoriens. L'acte qui livra les bâtiments du collège à cette congrégation fut passé en 1620, et les classes s’ouvrirent la même année. L’hôtel de Chicheray fut affecté à l'hôpital , grand et bel établissement, que des villes plus considérables envieraient.

Dans le xvii'' siècle , Vendôme eut beaucoup à souffrir des guerres de la Fronde et de la fiscalité oppressive qui fit payer si cher à nos provinces la gloire du règne de Louis-le-Grand. Le seul dédommagement de tant de maux fut la nouvelle illustration attachée au nom de celte ville par le.v exploits du dernier descendant de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, de ce glorieux duc de Vendôme qui conquit l'Espagne pour Philippe V et ombragea de ses lauriers la vieillesse de Louis XIV. Après la mort de ce héros, en 1712, son frère, grand prieur de l'ordre de Malte en France, hérita de ses biens et de ses titres et les conserva jusqu’en 17-25. Alors, par l'extinction de cette branche illégitime de la famille royale, le duché de Vendôme fut réuni définitivement à la couronne. Les officiers

OULEANAIS.

du roi rcniplacèront roui du dur; 1rs juridictions spéciales du duché furent supprimées, et Vendôme n,? fut plus qu'un bailliage de la généralité d'Orléans. A dater de celte é|K>quc, le Vcndôinois, absorbé dans la grande nationalité française, perdit son individualité provinciale et n'eut plus d'histoire qui lui fût propre. I.a ville de Vendôme vit disparaître, peu à peu, tout ee qui pourrait rnp- |)eler son ancienne gloire. I.e cbôtcau ne fut point compris au nombre des maisons royales. On demandait au cardinal de Fleury cent francs pour en réparer les toitures ; il les refusa et laissa tomber, faute d’une modique aumône, le ben-eau de la famille des Bourbons.

Hans les temps modernes, Vendôme prit une part peu active à la révolution de 1789. Sa population se montra toujours modérée cl amie de l'ordre; on n'eut à y déplorer aucune scène sanglante, aucun acte de vandalisme populaire. Les totnbeaux des Bourbons, à la collégiale de Saint-fieorges, monuments' non moins précieux pour les arts (|uc |K>ur l'histoire, furent saccagés et détruits par des l>andes de volontaires parisiens qui .se rendaient dans la Vendée. Le nom de la Ville de Vendôme ]>asserait inaperçu dans les annales révolutionnaires, si elle n'avait pas été, en 1796, le siège d'nne haute cour instituée tout exprès pour juger les auteurs d'une conspiration tramée à Paris par le parti républicain. Si l'oii en croit l'acte d'accusation, le but des conjurés aurait été de rétablir, avec le système de la ti-rreur, la constitution de 1793, et |>eut-étre une organisation encore plus radicale; car leui-s doctrines sociales paraissent avoir été celles du communisme le plus avancé. Le résultat du procès ne ré|>oudit pas au fi-acas que le Directoire avait fait, à cette occasion, et à la docilité qu’il devait attendre de ses juges six'-ciaux et de ses jurés salariés. Sui- quaranUvsept accusés présents, deux seulement, Babtpuf et Darlhé, furent condamnés à mort. Tous deux se frappèrent d'un poignard, è l'audience, sous les yeux de leurs juges, en entendant prononcer leur arrêt. Le lendemain, on les traîna tout sanglants à l'échafaud, qui avait été dre.ssé sur la place d’armes, en face de l’abbaye de la Trinité, transformée en prison, et où la haute cour tenait ses s**auces. Ils reçurent le coup de la mort en criant : rive tu répuhtique.

Aujourd'hui Vendôme est un chef-lieu de sous préfecture du département de Loir-et-Cher ; on évalué sa population ;'i 9, VOO. habitants, en y comprenant une banlieue fort étendue ; la population agglomérée ne dépasse guère 6,000 âmes, et celle de rarrondissemciit s’élève à près de 80,000. Le monastère de la 'l'rinité, converti en caserne , est ordinaii-ement occupé par un régiment de cavalerie. Le collège existe encore dans les magnifiques bâtiments élevés par le fils de Henri IV, et vient d'êti-e récemment érigé en collège royal. Ces deux établissements peuvent seuls entretenir un peu de vie dans cette ville dont la splendeur passée est attestée par ses longues rues, scs vieilles maisons aristocratiques et ses nombreux monuments. Son industrie, si llurissante aux xV et \vi* siècles, n'a point cessé de décroître; ses manufactures de draps, de sei-gcs, d'aiguilles, de broderies, de cuirs, ont successivement disparu. Son commerce de gants, autrefois si étendu et si prospère, n'est plus représenté que par deux fabricants: ses nombreuses tanneries ont été réduites à trois; un moulin à tan et quelques moulins a farine sont les .st'ules usines qe'y alimentent les eaux du I.oir.

KOMOHANTIN. «75

Lorsqu'en voyant l’état actuel de ce lieu jadis célèbre , de ce laTceau de deux races royales , on vient à se rappeler son illustration histnrique , il est impossible tic lie pas partager le sentiment pénible qui faisait dire, dans le siècle dernier, à l'abbé Siiiion, hislocicn du X’cndrtmois : u II est triste de voir périr, comme écrast'e sous le |wids de sa propre gloire, une tille qui a été quelque cliose île si grand ! » '

Page 1