‹ Histoire des villes de France (volume 2)Chapitre 18 sur 119 · II · texte numérisé non relu

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habitant qui recèle sciemment un ennemi de la commune est traité lui-roème en ennemi ; tout bourgeois qui aura frappé un autre bourgeois jusqu'à effusion de sang sera banni , et on démolira sa maison. En cas de rappel , s'il n'a pas de maison, il doit, avant de rentrer dans la ville, en fournir une de cent sols qui sera abattue ; ce que le blessé aura dépensé pour se faire guérir, lui sera entièrement remboursé par le coupable; et si ce dernier est insolvable, il aura le poing coupé, à moins que les échevins ne lui fassent merci. Lorsqu'un bourgeois en tue un autre, par hasard ou par inimitié, sa maison est démolie, et les bourgeois lui font son procès. S'il parvient à s'échapper, et qu'au bout d'un an il implore la miséricorde des échevins , il doit d’abord recourir à celle des parents ; si ceux-ci sont absents , après s' être livré à la miséricorde des échevins, il peut en toute sûreté rentrer dans la ville , et si ses ennemis l'attaquent, ils sont déclarés violateurs de la commune. Tout individu qui se rend coupable de forfaiture, par parole ou par action , soit envers le comte , soit envers un noble ou non noble , est , de par les échevins , condamné à l'amende.» Plusieurs articles établissent une distinction marquée entre la justice ou police municipale et la justice du comte, exercée par son vicomte; mais la charte attribue aux chefs de la commune la connaissance de toutes les matières criminelles relatives à la sûreté publique et individuelle, par la raison que chaque habitant se trouvait sous la sauve-garde de la communauté.

Dès ce moment, Abbeville fut constituée comme une véritable république , dont la puissance s'accrut en raison de l'affaiblissement des comtes. Quelques nobles , trop faibles pour résister aux attaques des seigneurs voisins, vinrent s’y réfugier, et l'association de ces hommes accoutumés à la guerre accrut la force de la commune. Arrêtons-nous ici quelques instants pour tracer, en partant de leur origine même, le tableau rapide des institutions municipales d'Abbeville.

I.a magistrature urbaine qui régissait cette ville présente, au xiii* et au xiv* siècles, l'organisation d'un gouvernement complet, indépendant, et qui suffit, dans son isolement même , à tous les besoins d'une société barbare. Au premier rang on trouve le mayeur ; il préside les assemblées de la commune, commande en chef les milices bourgeoises, donne le mot d’ordre pour la garde de la ville, et remplit en outre des fonctions de judicature et de police industrielle et administrative. Au second rang on trouve les échevins, dont le nombre a varié depuis quatre jusqu'à douxe. Ce sont eux qui forment le conseil exécutif de la commune; ils surveillent la voirie, les constructions, les foires, les marchés, les vivres, les boissons; ils siègent comme juges aux assises civiles et criminelles , et administrent les Qnances municipales Les mayeurs des bannières , au nombre de soixante-quatre , occupent le troisième rang : leurs fonctions sont annuelles et gratuites; Uasiàistcnt à l’ouverture et à la fermeture des portes , vérifient les comptes des ^ants financiers de la commune , fixent les amendes, surveillent les archives, les sceaux , et en temps de guerre, ils portent les bannières des milices bourgeoises. Parmi les officiers de l’échevinage on comptait en outre, à dater du xv' siècle, le siéger, le procureur fiscal et son substitut , qui étaient élus par les magistrats municipaux , et qui avaient mission de défendre les droits de la ville dans les procès ou les débats qui survenaient entre la commune et les pouvoirs coexistants. Il y avait de plus des portiers, des sergents , un geôlier, des waites , ou gardes de nuit , un bourreau , payés par

la Tille, et des massicrs , qui précédaient le mayeur dans les cérémonies publiques, en écartant U Toule avec des bâtons à tâte d'argent , aux armes d'Abbeville.

Les awanblées du corps nutnicipal étaient , selon l’urgence et le nombre des assistants, ordinaires, <. composée*, générale* extraordinaire*. Bans l'assemblée ordinaire siégeaient le mayeur, les échevins, le procureur fiscal et son substitut. Quand les affaires présentaient des difficultés, quand il y avait partage de voix, on convoquait l’assemblée composée, à laquelle assistaient les anciens mayeurs ; enfin, dans l’assemblée générale, on réunissait les chanoines de l'église collégiale de Saint- Wulfran, les religieux de l’abbaye de Saint-Pierre, les officiers du présidial, de la sénéchaussée, de l'élection, du grenier à sel, de la juridiction consulaire, les soixante-quatre mayeurs des bannières ; c'était en quelque sorte une convocation solennelle des trois ordres. Les décisions prises dans ces assemblées étaient soumises en dernier ressort , soit su parlement , soit an conseil d'état

Pour jouir, â Abbeville, du droit de bourgeoisie, il fallait être soi» et légitime, et payer, selon sa fortune, vingt on trente sols, quelquefois moins. Pour être mayeur, échevin, mayeur de bannière, et même sergent, la loi voulait qu’on fût sans reproche et né en loyal mariage. Un règlement de lâS6 porte que les officiers royaux ne pourront entrer dans le corps de ville sans se démettre de leurs charges ; les nobles sans renoncer ê leurs prérogatives. Les élections des magistrats municipaux avaient lieu chaque année le 24 août. Le collège électoral de la commune était formé par les chefs des corporations, qui dé^naient, au choix du mayeur et des échevins sortant de charge , les candidats qui devaient entrer dans la nouvelle magistrature. A Abbeville, comme dans toutes les villes de loi , le maire et les échevins avaient la haute, moyenne et basse justice, excepté dans les fiefs. Ib condamnaient à mort, sans appel, et avec exécution dans les vingt -quatre heures. L'instruction des affaires était rapide, et presque toujours incomplète ", quelquefois même on n'attendait pas b preuve, et des condammUons capitales furent souvent prononcées sur le simple soupçon. Les peines les plus fréquentes étaient b mort , b mutibtion , le bannissement à tmn|» on à perpétuité , b démolition des maisons; les animaux eux-mêmes étaient les justiciables de l’échevinage, et on procédait à leur égard comme é l'égard des hommes ; les sergents étaient chargés de les arrêter ; on les tenait en prison pendant l’instruction de l'affiûre ; on les condubait au supplice dans une charrette , sons bonne esemte , et le bourreau qui les exécutait recevait soixante sols pour sa peine. Quand une condamnation capitale avait été prononcée, on sonnait une cloche nommée hideuse; le mayeur proebmait le jugem^ en présence du peuple ; il plaçait ensuite une corde au cou do coupable, et4^twèMU{agnait jusqu'au pilori où il l'atUchait lui-même. Le patient resbit ainsi ÿbiquÀ tenr^ exposé ; on le conduisait ensuite aux fourches patibulaires; et, «Wttt de le bncer dans l'éternité, le bourreau lui présentait un gobebt rempli de vin. Mab reprenons le récit des faits.

En tl96, b comte de Ponthieu, GuiUaume III, épousa b princesse Alix, sœur de Philippe-Auguste. Ce comte se signab dans b crobade contre les Albigeob, et à b journée de Bouvines , à b tête de ses vassaux et des milices communales d’Abbeville. Il mourut en lâi ; sa fiite Marie lui succéda. Le Ponthieu passa ensuite, en 1361 , à b comtesse Jeanne, l'alnée des filles de Marie, puis à Ëléonore, qui

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épousa, en 1273, Édouard I*', roi d'Angleterre, et lui ap|K)rta le comté pour dut. Édouard vint à Abbeville recevoir l'hommage de la commune. On stipula, dans une assemblée solennelle, les droits respectifs du monanfue anglais et des bourgeois, et on jura de part et d'autre de les observer. L'un des principaux ofliciers d'Édouard en lit le serment sur l'Évangile, au nom de son maître , dont le royal orgueil refusait de s'abaisser devant de simples bourgeois.

Le Ponthieu fut un des pays qui, en 1346, souffrirent le plus cruellement de l'invasion du royaume. Édouard III, roi d'Angleterre, débarqua en Normandie à la tête de quarante mille hommes, pour soutenir ses prétendus droits à la couronne de France. Après avoir dévasté cette province, il se replia sur le Ponthieu , dans l'espoir d'y trouver des partisans, car il était là sur l'héritage de sa mère. Mais les habitants s'armèrent pour le repousser, et rompirent les ponts. Il se rencontra, par malheur pour la France , parmi les prisonniers que les Anglais traînaient à leur suite, un traître qui indiqua au monarque ennemi un gué dans la Somme, le gué de Blunquetaque , à deux lieues au-dessous d'Abbeville. Édouard passa la rivière avec son armée , en écrasant les milices communales qui gardaient la rive opposée ; ranimé par ce succès , il résolut de livrer bataille à Philippe de Valois , et prit position sur le plateau de Crécy. La bataille eut lieu le 26 août 1346; on sait quelle en fut l'issue. Les AbbeviHois, dans cette journée fatale, payèrent au pays la dette de leur sang, et pendant le siège de Calais ils s'associèrent glorieusement 4 l'héroïque défense de cette place, en y faisant passer des vivres et des soldats.

En vertu du traité de Brétigny, Abberille et le Ponthieu furent cédés à l'Angleterre ; mais le joug de l'étranger était trop lourd pour qu'on le supportât longtemps, et le pays fut bientét mdr pour la révolte. Un riche bourgeois d'Abbeville, nommé Ringois , s'était particulièrement signalé dans la lutte ; il fut arrêté dans une émeute, et l’on tenta vainement de le délivrer. Les officiers anglais exigèrent qu'il prêtât serment de fidélité à Édouard. Ringois refusa obstinément , et fut conduit dans la forteresse de Douvres. Là , on le plaça sur le parapet d'une tour qui dominait la mer. <■ Reconnaissez-vous pour maître Édouard III? » lui cria-t-on ; « Non, répondit Ringois, je ne reconnais pas d'autre maître que Jean de Valois. » Et il fut à l'instant précipité dans les Ilots. Ce dévouement d'un bourgeois obscur , dont le nom n’est guère connu que de sa ville natale , peut rivaliser avec les plus beaux souvenirs de l'antiquité. Ringois ne tarda point du reste à être vengé par ses concitoyens, qui expulsèrent bientêt les Anglais de leur ville après trois jours de sanglants combats. Charles V, en récompense du patriotisme que les Abbeviilois avaient montré dans cette circonstance, anoblit le mayeur et les échevins, et permit d'ajouter, aux armoiries de la ville, des fleurs de lys d’or, avec cette devise ; Fidelis. Abbeville et le Ponthieu furent dès lors inséparablement unis à la couronne.

Malgré les maux inévitables que la guerre traîne à sa suite, Abbeville, dans le cours du XIV* siècle , jouissait d'une grande prospérité. Agrégée à la hanse teutonique et à la hanse de Londres , cette ville faisait un commerce considérable avec l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, la Hollande et la Suède. Elle avait des ateliers d'armes, des chantiers de construction, des fabriques de draps, de nombreuses tanneries, des teintureries renommées. Le travail donnait l'aisance , et avec

raisance sc ücveloppail le guùl des plaisirs. I.C premier dimanche de carême on célébrait des joiUes cl des tournois. L'échevinage faisait jouer des bijoux d'or an noble jeu de l’arbalèle, et des hérauts d’armes parcouraient les villes voisines pour inviter les archers des milices communales A venir disputer les prix. On envoyait chaque année des ménestrels aux écoles de Beauvais, de Soissons et de Saint-Omer, pour apprendre des chansons nouvelles, et le jour des Quaresminux, les chanteuis des villes voisines faisaient assaut de gai savoir avec les chanteurs abbevillois, dans une fosse nommée la foste aux ballaâet. I>e théâtre avait aussi ses solennités, et quand on représentait des myelères, des allégories par pertonnaiges ou des jeux sur des chars, un trompette à cheval parcourait les rues pour appeler les acteurs et annoncer la représentation, qui durait souvent plusieurs jours. Pendant ce temps, des gardes veillaient à la sûreté des portes, et parcouraient les rues pour empêcher les noises et larchins, car la population tout entière se portait aux théétres, et la ville restait déserte.

Le séjour de Charles VI, en 1393, et la réunion, dans les murs d'Abbeville, d'une partie de l'armée quicombattità Axincourt en UI5, sont les seuls faits qui méritent d'être mentionnés dans les dernières années du xi v* siècle et au commencement du siéde suivant. Les guerres continuelles dont le Ponthieu fut le théAtre pendant cette triste période avaient réduit la province aux dernières extrémités. liaiis l'espoir d'un raeilleur avenir, les Abbevillois se liguèrent bientét avec Jean-Sans- Peur, duc de Bourgogne ; mais cette alliance, qui, du reste, ne fut jamais sincère, attira sur le pays de nouveaux malheurs. Toutes les places du comté étaient sans cesse prises et reprises ; Abbeville seule échappa, grâce à la force de ses murailles, aux ravages des sièges, mais elle n'en eut pas moins à souffrir des maux innumérables. En H38, une femme y fut brûlée vive, pour avoir tué ses enfants et mis leur chair en vente après l'avoir salée.

Le traité d'Arras avait livré le comté de Ponthieu et les villes de la Somme à Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, en réservant aux rois de France le droit de rachat. Louis XI traita du rachat en IAG3, mais la/i’^vc du bien publie le contraignit bientét A signer le traité de Conflans; le Ponthieu, par suite de ce traité, passa de nouveau sous la domination des ducs de Bourgogne, et la guerre ne tarda point à se rallumer. Charies-le-Téméraire, qui avait peu de coiiAance dans le bon voulo’r des Abbevillois, envoya pour les contenir le sire d'Esquerdes avec un corps de trois mille hommes. D'Esquerdes entra dans la ville par surprise et désarma les habitants. Peu de temps après, le duc, au mépris des franchises municipales, fit construire une forteresse dans l’enceinte de la viHe; les bourgeois s'indignèrent; d'Esquerdes Bt exécuter les plus notables et brûla plus de dix-sept cents maisons, appartenant A ceux qui tenaient le parti français. La mort de Charles-le-Téméraire vint heureusement mettre un terme A ces violences , et la ville rentra avec joie sous la domination de la France.

Au milieu des ravages dont Abbeville et le Ponthieu furent le théâtre dans le cours du XV* siècle, l'industrie eut beaucoup A souffrir; mais la patiente activité des habitants répara toujours heureusement les maux de la guerre. Dès l'année 1AB6, 0 existait A Abbeville une imprimerie A laquelle on doit une fort belle édition ieiuCUédê Dieu, de saint Augustin, un Psautier, la Somma rurale de Bouteiller,

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et le Triomphe des neuf Preux. Au xvi* siècle, les fiibriques d'arme ^ d'orfèvrerie de cette ville étaient célèbres, même à l'étranger ; l'on y comptait alors ceitt trente ateliers d'armurerie. Ajoutons que les marins d'Abbeville et c«ti du itUoral du Poiithicu fournirent un glorieux rontingent aux plus aventureusei expéditions de leur temps. En 15H, François de La Roque, seigneur de Bicnfay, se rendit au Canada, et y fonda la colonie du cap Breton. En 1601, un Abbevillois, Jean de Bieucourt, alla former dans ces mêmes régions un établissement au Port-Royal, et jeter les fondations de Québec.

Le mariage de lÆuis XII, en 1514, dans l'hôtel de la Grutuse, l'entrevue de François I*' et du cardinal Wolsey, en 15a?7, entrevue dans laquelle fut confirmée la ligue offensive et défensive que l'Angleterre et la France avaient formée contre l'Empereur, tels sont, dans les annales d'Abbeville, les deux faits les plus notables du commencement du xvi* siècle.

L'hérésie s'introduisit dans cette ville, vers 1550; mais les partisans des nouvelles doctrines, peu nombreux d'abord, n'osaient point célébrer publiquement leur culte, et ils s'assemblaient la nuit dans le chéteau bôti par Gharles-le-Tcméraire. Le gouverneur de cette forteresse, Robert Saint- Delisd'Ilaucourt, partageait les opinions des novateurs et les protégeait ouvertement. Le 6 juillet 1562, la populace ayant pillé la maison d'un calviniste, les magistrats municipaux firent appeler d'Ilaucourt i l'échevinage, pour aviser au moyen de tenir la ville en paix. Le gouverneur, escorté par une vingtaine de soldats,, arriva peu d'instants après; un attroupement nombreux stationnait aux abords de l'hôtel-de-ville, et proférait des cris sinistres contre les religionnaircs. D'Ilaucourt répondit par des menaces; la foule s'émut, força les portes de l'hôtel-de-ville, et massacra d'Haucourt avec les hommes de son excorie. En 1566 il y eut em;ore quelques violences contre les religiunnaires; ces excès provoquèrent des représailles sanglantes. Uo chef calviniste, François Cocqueville, entra dans le Pontliieu à la tète de trois mille hommes, et exerça, contre les prêtres et les moines, des cruautés inoufes. Aux désordres causés par les dissensions religieuses, succédèrent bientôt les troubles de la Ligue. En 1584, Honclierolles, baron de Pont-Saint-Pierre, gouverneur d!Abbeville, et quelques magistrats municipaux s'associèrent à la sainte union, mais d'abord timidement et sans éclater, jusqu'au moment où l'en apprit l'assassinat du duc de Guise A celte nouvelle, la plus vive agitation se manifesta dans la ville; le crime de Henri III jeta les plus modérés eux-mémes dans le parti des violences, et l'autorité de la Ligue s'établit définitivement, le 12 janvier 1589. Dès ce moment, les milices communales prirent part aux opérations militaires. Mais la guerre civile n'amena pour elles que des désastres ; elles furent battues en plusieurs rencontres, entre autres aux environs de Senlis, et, plus tard, sous les murs de N'eufchétd, par Henri IV en personne. La lutte se prolongea cinq ans. Enfin, lassés des maux sans nombre que la Ligue attirait sur le pays, les Abbevillois se décidèrent, le 9 décembre 1694, à prêter serment de fidélité à Henri IV ; peu de jours après, ce prince vint à Abbeville où il fut reçu avec enthousiasme.

La paix de Vervins rendit le repos au pays, et des jours de calme succédèrent aux agitations des guerres civiles et des guerres étrangères; mais, en 1635, une rupture ayant éclaté entre la France et la maison d'Autriche, le Pontliieu fut

exposé aux ravages des Espagnols, qui occ- paient Headin. L’année suivante, Jean de Werth etPiccolomini, à la tête d'une armée de trente mille hommes, se présentèrent sous les murs d'Abbeville, et les habitants se montrèrent si bien disposés è les recevoir, qu'ils s’éloignèrent sans avoir osé tenter une attaque sérieuse. Une maladie contagieuse, qui enleva, dans le cours de cette même année, plus de six mille personnes, le supplice de Balthasar de Fargues, qui s'était révolté dans Hesdin à la tète du régiment de Bellebrune, le passage de quelques grands iiersonnogcs, des solennités pieuses, la fondation de plusieurs couvents, l'élablissemenl de la manufacture de drap par le Hollandais Josse Vaurobais , l'apparition de quelques partis ennemis pendant l'invasion d'Eugène et de Marlborough, tels sont les seuls faits dont le souvenir se rattache au règne glorieux de Louis XIV. Le xviii* siècle s'écoula avec la même uniformité, et h part quelques agitations causées par les querelles du Jansénisme, nous n'avons guère, dans cette période, que deux événements à rappeler, l'explosion du magasin è poudre, et le procès du chevalier de La Barre.

Pendant la nuit du 8 au 9 août 1765, un cnictBx de bois, phwvé sur un pont d'Abbeville, le Pont-Neuf, avait été mutilé avec un instrument tranchant. Cet événement excita dans la ville une rumeur générale. On procéda i une information, et l'un des officiers de justice du présidial éveilla les soupçons sur le^chevalier de La Barre, petit-fils d'un lieutenant-général qui a laissé plusieurs ouvrages sur la Guyane. De La Barre, ainsi que deux autres jeunes gens d'Abbeville, d'Étallonde et Moisnel, ses amis, furent décrétés de prise de corps. D’Étallonde prit la fuite ; de I.a Barre fut arrêté bientôt, et, par sentence du 38 février 1766, le présidial le condamna à un supplice atroce.. Moisnel fut absous à cause du son extrême jeunesse. On sait aujourd'hui de la manière la plus certaine que de La Barre n'était point coupable, qu'il connaissait le véritable auteur de la mutilation, et qu'il aima mieux mourir que de le dénoncer.

Le présidial d'Abbeville ressortissait du parlement de Paris. De La Barre liit transféré dans la capitale. Le 5 juin 1766, la cour souveraine, présidée par Maupeou, conBrma la sentence ; et le malheureux jeune homme fut ramené à Abbeville pour y subir le dernier supplice. Il reçut la torture le 1" août de grand matin, et le même jour, vers les cinq heures de l'après-midi, on le fit monter dans un tombereau, en chemise, la corde au cou, télé et pieds nus, avec écriteau devant et derrière portant ces mots ; impie, bUuph-mateur, taerilége erécrabU et abominable. Parvenu sur la place du marché au blé, de La Barre, après avoir entendu lire sa sentence, monta sur l'échafaud, sans hésitation et sans eltort; il aperçut un tas de bûches entremêlées de fagots et de paille. « (Vest donc là ma sépulture ! » dit-il ; et s'adressant aux bourreaux : — « Qui de vous me tranchera la lêtc? — Moi, dit le bourreau de Paris. — Tes armes sont-elles bonnes? Voyons-les? — Cela ne se montre pas, monsieur. — Est-ce toi qui as exécuté le comte de Lally?— Oui, monsieur. — Tu l'as fait souffrir. — C’est sa faute, il était toujours en mouvement : placez-vous bien. — Ne crains rien, je ne ferai pas l’enfant, • répondK l'intrépide jeune homme. Puis il s'agenouilla et embrassa le crucifix. Le bourreau lui enleva la tête d'un seul coup, et ses restes furent brûlés avec le Dictionnaire philomphique. Le bois qui n'avait point été consumé et toutes les pièces de l'écha''aud.

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abandonnés é la populace par les moines mendiants qui avaient droit de s’en em^ parer, furent vendus à l'enchère, et le prix de cette vente dépensé pour boire à la santé du dé/unl. Ce fut là le dernier des auto-da-fé qui souillèrent la France; ce fut aussi, sous le régime de l'ancienne monarchie, le dernier événement historique dont Abbeville ait été le théâtre.

Rien que la population fdt considérahlement réduite à l'époque où nous sommes panenus, Abbeville oaupait encore un rang très-notable parmi les villes les plus importantes du nord de la France. On v comptait, au xvitr siècle , quatorze églises paroissiales , quinze couvents , trois hèpitaux , une commanderie , un prieuré , deux sièges de justice royale, la sénéchaussée, qui ressortissait depuis 1369 du parlement de Paris, et le présidial, créé par Henri II. Il y avait en outre un bailliage, une maîtrise des eaux et forêts, une juridiction du grenier à sel et de l'amirauté, une justice consulaire, qui fut établie en 1567. I.a milice bourgeoise, qui s'était souvent signalée pendant le moyen êge , se composait alors de deux compagnies de cinquanteniers , de huit compagnies de jeunesse et de vingt-quatre autres compagnies non privilégiées, t^tte milice nommait annuellement ses ofliciers, et faisait, en temps de guerre, un service fort actif. Les Abbevillois, qui avaient reçu des rois de France le privilège de se garder eux-mêmes, étaient si fiers de cette distinction, qu'il fallut souvent recourir à l'autorité souveraine pour qu'ils cédassent les postes aux troupes royales.

Pendant les jours terribles et glorieux de la révolution française, un grand nombre de villes de la province sont fécondes en catastrophes, en scènes tragiques, qui méritent de trouver place dans l'histoire nationale; telle est, au contraire, à cette époque , la stérilité des annales d'Abbeville , qu'on y rencontre à peine , même au point de vue de la curiosité locale , quelques faits dignes d'attention. .\u mois d'août 1793, le représentant du peuple André Dumont y fut envoyé en mission; mais, ainsi qu'il l'a dit lui-même, il y fit couler plus d'encre que de sang. Quand on proclama la patrie en danger, les Abbevillois payèrent avec honneur leur dette au pays. Au mois d'août 1792 , six cents volontaires marchèrent au secours de Lille assiégé par les Autrichiens. Le 0 septembre de la même année , un nouveau bataillon de huit cents hommes se rendait volontairement à Dunkerque, et peu de jours après, trois bataillons ruraux, formant un effectif de trois mille quatre cents hommes, partirent pour la frontière. Absorbée désormais par la grande unité nationale, Abbeville s'efface complètement dans l'histoire, et les dernières années du xviir siècle, l'empire et la restauration ne présentent aucun souvenir d'une importance réelle. La population , lassée par les guerres de Napoléon , accueillit avec une vive sympathie le retour de Louis XVIII; elle oublia même en ce moment sa modération habituelle, et le petit torysme provincial, aidé du clergé, parvint en peu de temps à égarer à tel point l'opinion publique, que le désastre de Waterloo fut salué avec des cris de joie, des danses et des repas au milieu des rues. L'histoire d'Abbeville, sous la restauration et le gouvernement de juillet, offre la même stérilité; et tout se borne à une visite de la duchesse de Berry en 1825, et au pas.sagc du roi Louis-Philippe, en 1831.

Le temps et la révolution ont fait disparaître la plupart des monuments du moyen Age. l'ne maLson du xiii* siècle, située rue Karbafust. quelques maisons de bois

du XVI* siècle, la tour du belTroi de rhôtel-de-ville , la salle des archives municipales et l'église de Saint-Vulfran, commencée en 1488, senties seuls débris du passé qui méritent de tirer l'attention.

La population de l'ancienne capitale du Ponthieu est aujourd'hui de 18,000 Ames. Cette ville, chef-lieu de sous-préfecture et place de guerre, a une direction du génie militaire, un collège communal, des écoles gratuites de géométrie appliquée, de dessin et de musique, une école modèle d'enseignement mutuel, deux hôpitaux , une bibliothèque publique de quinze mille volumes environ , un comice agricole et une société royale d'émulalion , présidée par M. Boucher de Perthes , l'un des hommes les plus distingués et les plus dévoués au bien dont s'honore la province. Outre son musée d'antiquités et d'histoire naturelle, Abbeville renferme des collections particulières qui pourraient rivaliser avec plus d'une grande collection publique, entre autres les cabinets ornithologiques de MM. Bâillon et Jules de l.a Motte, les collections de plantes de M. Emmanuel Fouques, le cabinet archéologique de M. de Perthes. L'arrondissement , un des plus considérables du département de la Somme, renferme 184,6-20 habitants.

Abbeville a donné à l'Église saint Bernard, abbé de Tyron, le cardinal Jean Halgrin, Gérard, professeur en Sorbonne, et le théologien Ixiuis Bail; aux sciences géographiques, Nicolas .Sanson et ses trois fils, le jésuite Briet et Pierre Duval; h la médecine, Philippe Hecquet, que ses contemporains ont surnommé P Hippocrate delà France; aux beaux arts, les graveurs Mellon, de Poilly, Daret, LenfanI, Daullé, Aliamet, Dequevauvillert , Beauvarlrt, Dennel, Flipnrt; les frères Voyez, Hubert, Duponchel, Levasseur, Macret , Dunzel, etc. De nos jours encore, MM. Delegorgue-Cordier, Bridoux, grand prix de Rome, et Laeour, soutiennent dignement la vieille réputation des graveurs abbevillois. Parmi les militaires nés dans cette ville, nous citerons le général üuval de Haut-Maret, qui se distingua sous Dumouriez; le général Marital Thomas et le commandant do génie Wallois, si honorablement connu par la défense de Maubeuge en 1814. Milievoye, un des chaînons les plus riches et les plus brillants de cette poétique chaîne dont les deux extrémités louchent à André Chénier et à Lamartine , est aussi un enfant d'Abbeville ; et nous sommes fiers de citer, parmi les illustrations vivantes de cette ville, .MM. de Ponge rville , membre de l'Académie Française, et Louie Cordier, de l'Académie des Sciences. Nous ajouterons que c'est à une lieue d'Abbeville , au village du Plessicl, que naquit, en 1760, le célèbre compositeur Lenteur.'

I Brilannia ou reeherchtt sur rantiqutU d'jbtevllle, par Nk»lat Samoa, ISSa, in-ê*. — lit flaire eecléfiasliçue ifJbbevil/e et de farehidtaeoné de Ponthieu^ par le P. Ignace de Jésos> 16(6, iu-i". — généalogique det com(e« de Ponthieu et dee mageure d'Abb&vülêf

par lu môme, 1057, in-f>. ~ Histoire du comté de Ponthieu et de la ville d'Abbevülê sa capitale, par Deverib^, 1767, S vol. in*li. — Im Collection des anettn# eümanaehs de Picardie. ^Lee Biéfpiotrei de la Sodutc royale d'Émulalion d'Abbeville. — Biographie d'Abbeville et de ses enoiront, par M. Louandro i^ère, IBif, in-8«. — Uistoire ancienrte et moderne dC Abbeville et de son arrondissement, {Mir le même, 1804, iii-6o Ce livre, considérablement augmenté, cl rédigé sur un nouveau plan, pamltra bleiitùl sous ce lllre r Histoire d'Abbeville et du comté de Ponthieu juequ en 17HU. — Ltts sources roaiiuscriies les plus impuriantes son! : les archives municipales d'AbbevillUt qui (Kit été en grande |>artie conservées, et les manuscrits du benédiclui dom Greuier.

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