‹ Histoire des villes de France (volume 2)Chapitre 19 sur 119 · MONTREUIL-SUR'MER · texte numérisé non relu

MONTREUIL-SUR'MER

D'après plusieurs monuments anciens, cités par quelques auteurs, la colline sur laquelle Montreuil est placée aujourd'hui aurait été, en des temps fort reculés, un promontoire dont la mer venait battre le pied ; et les Phéniciens qui fréquentaient ces côtes y auraient établi un phare pour les besoins de la navigation. Alors la baie d'Ëtaples, le sinus Quenlavicensis des Romains, se prolongeait jusqu'à l'emplacement actuel de Montreuil et y formait un port aussi étendu que la vallée de la Canche, c'est-à-dire ayant environ sii cents mètres de longueur. Peu à peu la mer, en se retirant, flt disparaître ce magniOque bassin ; mais la rivière de Canche conserva pendant longtemps une partie de ses anciens avantages. Les titres de Sainte-Austreberthe nous apprennent qu'on y naviguait encore à la voile en G9à, et l'on croit même que dans une de leurs expéditions, au ix* siècle, les Normands la remontèrent avec leurs grandes barques jusqu'à Hetenum, le vieil Hesdin.

Du milieu des marécages formés par la retraite graduelle de la mer, était sortie, à ce qu'on suppose , une bourgade gauloise. Cette naissante colonie, connue sous le nom de Brngum ou de llraium, dérivé du mot celtique Brai (le Marais), était , ajoute-t-on , défendue par une forteresse située sur la hauteur et nommée IVimato ou IKimox , à cause des osiers qui croisaient à l'entour. Cette importante position aurait attiré l'attention de César : il se serait rendu maître , non sans peine, de la bourgade des Marais et de la forteresse; et pour mettre ce nouveau poste en rapport avec le Belgium et la Honnie, deux voies militaires auraient été ouvertes à Brai par les Romains.

Telles sont les conjectures des historiens. Plus tard , une incursion des Huns d'Attila amena, à ce qu'on prétend encore, la dispersion des habitants de la petite bourgade. Le pays était redevenu désert , inculte et sauvage , lorsque l'évéque d'Amiens, saint Sauve, s'y retira avec quelques moines et y fonda un monastère , en 680,. sous la protection du château. Comme cette forteresse défendait la Conche et presque tout le Ponthieu, les rois franks y entretenaient une garnison et un commandant militaire. De nouveaux habitants se groupèrent autour du couvent de Saint-Sauve, et repeuplèrent la bourgade, qui perdit sa dénomination de Brai ou du Marais , et prit celle de Monasterium ou du Monastère , dont l'usage Ot d'abord Monsteriolum et par la suite Montreuil. Nous donnons cette étymologie sans en garantir l'exactitude. Il existe en France plus de trente communes portant aussi le nom de Montreuil; est-ce à dire qu'elles doivent toutes, indistinctement , leur existence à des monastères? Les traditions locales expli-

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quent, il est vrai, l'origine de ce mot d'une autre manière ; un géant cyclope aurait habité la colline, et c'est par allusion à cet être fabuleux que de momtre-œil on aurait fait Montreuil.

Quelle que fût, au reste , l'origine de la bourgade de la Canche et l'étymologie de son nom , ses capitaines ou gouverneurs ne tardèrent pas à se soustraire à l'autorité royale et à prendre le titre de comtes de Montreuil. Dans le ix* siècle, la terreur inspirée par les Normands détermina un grand nombre de familles à s'établir, comme les moines de Saint-Sauve , sur le seul point fortiflé de la contrée. Uelgaut, alors châtelain de Montreuil et comte de Ponthicu , proflta habilement des circonstances pour fonder une ville. Il lit défricher les bois qui couvraient la montagne, y transporta les reliques de saint Sauve, et y construisit un monastère près de l'antre dont l'apûtre avait originairement fait sa résidence. Un couvent de Dlles du l'ordre de saint Benoit fut aussi fondé i Montreuil, et sainte Austrcberthe, abbesse de Marcome, y fut recueillie avec ses religieuses. En 879, on transporta dans la ville nouvelle les restes de saint Wulphy, pour lequel les Montreuillais avaient une grande vénération. Enfin, à toutes ces causes d'accroissement , Uelgaut en ajouta deux autres plus puissantes encore ; il bâtit un château , entoura la ville d'une ceinture de murailles, et donna à ses habitants, â titre communal, les marais qui s'étendent de la Neuville â l'embouchure de la Bauge. Ce vaste terrain, exempté de toute redevance, prit le nom de Francs-MareU. La sage politique d'Uelgaut eut les plus heureux résultats : la population groupéé sur la colline s'accrut considérablement, et Montreuil fut transformée en ville forte du premier ordre. Quant â l'antique Braium , elle fut réduite à l'état de simple faubourg. C'est la position qu'on lui voit encore occuper aujourd'hui dans la direction de Boulogne.

Guillaume I" réunit à ses comtés de Montreuil et de Ponthieu ceux de Boulogne et de Saint-Pol. Il était .si puissant qu'un de ses quatre Qls, Hugues, épousa la princesse Giselle, fille de Hugues-Capet. Le roi de France donna Abbeville à son gendre, à titre de dot, mais il prit Montreuil et en fit une dépendance inunédiate de la couronne. Selon l'observation de Rumet, les terres et la seigneurie de la prévôté suivirent le sort de la ville : elles relevèrent désormais du c/id/eau et non plus du comté. Les successeurs de Hugues-Capet firent construire un palais à Montreuil et y établirent un atelier monétaire, dont on a découvert, en 18A0, sept deniers d'argent : ou remarque dans le champ de ces pièces de monnaie un château ayant deux étages et deux portes. C'est dans cette même résidence royale que Philippe 1” fit enfermer la reine Berthe, en 1091. La malheureuse princesse y passa les deux dernières années de sa vie dans un afl'reux dénuement ' elle fut réduite à accepter des secours de la pitié des dames de Montreuil. Telle fut l'origine de la quête dont, chaque année, les jours de Pâques amenaient le retour ; vers ce temps des jeunes filles parcouraient autrefois la ville, en sollicitant la charité publique et en chantant sur un air monotone : Donnez, donnez à la Heine, etc. Aujourd'hui la tour de la Heine est enclavée dans la citadelle et on y montre encore la chambre où Berthe fut enfermée.

Arnoul, comte de Flandre, prit Montreuil en 942 et en 949 ; mais Guillaume la fit définitivement rentrer sous la domination des comtes de Ponthieu (966). L'industrie locale fit bientôt de si remarquables progrès , que cette ville eut une

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ghilde au moyen âge. En 1188 Philippe-Auguste accorda une charte de commune aux Montreuillais. Il ne fout pas en conclure qu'antéricurement au xii* siècle ils n'eurent point d'administration municipale : une donation faite le 11 février 1114 à l’abbaye de Valoires, par Guillaume, châtelain de Montreuil, nous a conservé les noms et les titres de deux officiers publics : elle est signée par le maytur Enguerrand et par un autre magistrat , Eustache , que l'acte qualiBe de monelarivi. Ce dernier était l'officier qui présidait à la confection des monnaies royales. En 1210, Gauthier de Maintenay fonda un hôpital pour les pauvres malades et lui assigna un enclos et des revenus. -

Le roi d'Angleterre, Édouard III , ayant hérité du comté de Montreuil , du chef de sa mère Isabelle, en fit hommage à Philippe de Valois, le 6 juin 1329. Mais les habitants de la ville ne se crurent point liés au monarque anglais par cette formalité : une compagnie de bourgeois de Montreuil se trouva parmi les troupes qui combattirent si vaillamment pour la défense du gué de Blanquetaque. Ces braves gens, pris à la fois en flanc et en queue, furent presque tous tués par les Anglais. Après la bataille de Crécy, Édouard III, pour se venger des Montreuillais, voulut prendre leur ville : il renonça bientôt à cette entreprise pour aller mettre le siège devant Calais. En se retirant, il brûla les faubourgs. Le traité de Brétigny soumit le comté de Montreuil aux Anglais; ce fut le connétable Du Guesclin qui, en 1370, remit ce pays sous l'autorité du roi de France. En 1521 , le duc de Guise et le comte de Saint-Pol vinrent camper sous Montreuil pour observer les mouvements de Henri VIII, roi d'Angleterre. Cette place fut obligée de se rendre par capitulation aux comtes de Bures et de Rœux, en 1337, après un siège régulier, dont les fortifications, les églises, l'hôpital et les habitants souffrirent beaucoup. La garnison, commandée par le comte de Canaples, se retira avec armes et bagages. En 1544, les Anglais, sous les ordres du duc de Norfolk, assiègent aussi Montreuil ; le maréchal Dubiez la défend avec courage jusqu'au jour où le traité de Crépy met fin aux hostilités.

Quarante ans plus tard, le gouverneur de Montreuil, Mesmieux, se déclara pour la Ligue, et il en résulta des troubles assez graves (1588). Aucun fait de quelque importance ne marqua la fin de ce siècle ni le commencement du siècle suivant. En 1634 , la dévotion jalouse des Montreuillais pour saint Wulphy fit naître un sérieux conflit entre eux et le clergé ; l'autorité épiscopale avait accordé une partie des reliques du saint à la ville de Rue, dont il avait été le curé en 756 ; mais les habitants de Montreuil s’opposèrent par des actes de violence à l’exécution de ce partage. L’évêque d’Amiens, pour les punir des désordres et des outrages auxquels ils s’étaient laissés aller, fulmina l'interdit contre la ville et la banlieue. Sous le règne de Louis XIV, Vauban visita Montreuil et se convainquit, par ses propres observations, qu'on pouvait y rendre la Canche accessible aux bâtiments de médiocre grandeur employés par le cabotage. Le gouvernement fit nettoyer l'embouchure de la rivière, et, peu de temps après, des bateaux de cinquante tonneaux vinrent jeter l'ancre sous les murs de Montreuil. Les dépenses de la guerre, en absorbant toutes les ressources , firent suspendre ces utiles travaux. Il est question de les reprendre aujourd'hui pour arriver au dessèchement de la vallée de la Canche et à la réunion de ses eaux dans un canal qui mettrait Hesdin et Arras en communic.ation directe avec l'Océan.

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La coutume particulière de Montreuil , qu’il ne faut pas confondre avec celle du siège Réal et de la prévôté d'Amiens, se composait de quarante-huit articles. L’avocat Dubourg en donna un commentaire en 1531. Cette ville, avant la révolution, était le chef-lieu d'un gouvernement militeire; elle est aujourd'hui le siège d'une sous-préfecture. A ses anciennes fabriques de toiles ont succédé des raflineries de sel , des papeteries , des brasseries et des tanneries. Elle fait le commerce des vins, des eaux-de-vie, des épiceries, etc. On évalue sa population à 5,000 habitants , et celle de l'arrondissement à 79,71 1 . Les armes montreuiltaises étaient d or, à deux faces d'azur, au chef d azur, chargé de trois fleurs de lys d'or.

Assise sur une colline, près de la Canche, et à trois lieues environ de la mer, Montreuil est entourée de remparts et défendue par une citadelle, qui en font encore une place de guerre de seconde classe. Des rampes douces et commodes , conduisant de la ville basse à la ville haute, aboutissent à la porte de Boulogne, reconstruite depuis dix-sept ans. A part l'église, monument du xiv* siècle, il ne reste plus rien de l' ibbaye royale de Saint-Sauve, sur l'emplacement de laquelle on a cnnstruit l'hôtel de ville, le portail gothique de la chapelle de l'hôpital offre d'intéressants détails de sculpture. On a transformé, partie en collège communal, partie en caserne, les batiments de l'abbaye de Sainte-Austreberthe. La collégiale de Saint-Firmin, les paroisses de Saint-Jacques et de Saint-Pierre et l'antique église de Notre-Dame de Darnétal n'existent plus. Un illustre savant, Denis Lambin , naquit à Montreuil en 1516, dans une petite rue qui débouche dans celle de la citadelle ; professeur d'éloquence et de grec au collège royal , il commenta Horace, Piaule, Lucrèce, et traduisit les Discours de Démosthènes et la Politique d’Aristote. Il mourut en 1573 de la douleur qu'il ressentit de la 6n tragique de son ami Pierre Ramus. Citons aussi Charles-Ctaude-Florent de Thoral de Campigneulles, né en 1737, à qui l'on attribue la suite de Candide, et que ses travaux littéraires firent nommer membre de plusieurs académies savantes.

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