‹ Histoire des villes de France (volume 2)Chapitre 29 sur 119 · CHANTILLY · texte numérisé non relu

CHANTILLY

Après avoir parlé do Scniis, il rst inipussiblo de ne pas dire quelques mois de Chantilly. Ces doiiv villes sont si voisines, elles ont eu si longtemps les mêmes seigneurs, quelles sont pour ainsi dire deux doigts d'une même main. Jusqu'en 1360 la terre de Chantilly a appartenu aux comtes de Senlis; à cette Époque, elle fut cédée par Cuillaumc de Scniis au sire d'Esqueric, qui la même année en fit présent à Jean de l.aval, seigneur d'Altichy. Le ->8 mai 1386, (lui de l.aval la vendit à Pierre d'Orgemont ; quand la descendance masculine de Pierre d'Urgemont fut éteinte, cette terre passa par un mariage dans la famille de KIontmorenry. Ce fut Anne de Montmorency qui, en 1522, fit ériger Chantilly en châtellenie. En 1632, le maréchal Henry de Montmorency ayant été pris à la bataille de Castclnaudary où il combattait contre les troupes du roi, fut condamné à mort et décapité. Ses biens furent conlisqués; mais Louis Mil fit remise de la terre de Chantilly ii Henry de Bourbon, prince de Coudé, qui était héritier de Henry de Montmorency à cause de son mariage avec Charlotte-Marguerite de Montmorency.

C'est au grand Condé que sont dus les premiers embellissements de cette résidence : il fit percer les routes de la forêt , confia à Le Nostre le soin de dessiner les jardins; et il déploya tant de magnificence dans celte propriété qu'elle fit envie à Louis XIV. Madame de Sévigné nous a transmis dans ses lettres le récit des fêtes que le prince de Cottdé donna au grand roi en 1671. « Jamais, dit-elle, il ne s'est fait tant de dépenses au triomphe des empereurs qu'il y en aura là ; rien ne coûte : on revoit toutes les belles imaginations sans regarder à l'argent; on croit que monseigneur le prince n'en sera pas quitte pour quarante mille écus. Il faut quatre repas. Il y aura vingt-cinq tables servies à cinq services, sans compter une infinité d'autres qui surviendront. Nourrir tout, c'est nourrir la France et la loger; tout est meublé; de petits endroits, qui ne servaient qu’à mettre des arrosoirs, deviennent des chambres de courtisans ; il y aura pour mille écus de jonquilles ; jugez à proportion. i> C'est au milieu de ces divertissements que Vatel, maître d'hétel du prince de Condé , se trouvant perdu d'honneur parce que le rôti avait manqué à quelques-unes des dernières, tables , et perdant la tête parce que les pourvoyeurs de marée étaient en retard , se perça le cœur avec son épée.

Les successeurs du grand Condé ont dépensé des sommes immenses pour embellir encore cette demeure. Tant d'écrivains ont parlé des voyages de Louis X^■ à Chantilly qu'il est presque inutile de les rappeler, et d'ailleurs toute cette gloire a disparu. La plus grande partie de ces superbes édifices a été abattue pendant la révolution : lorsque les Bourbons sont rentrés en France, on a rendu au prince de

r>8 ‘ IMCAKDIE.

(^ondé les ruines de cette vieille ri^sidence de scs ancêtres. 1j) mort du dernier des t'ondé a fait passer la terre et le château de Chantilly entre les mains du duc d'Autnalc, qu'il avait institué son légataire. La révolution a épargné le petit château et les écuries; mais ces restes suffisent encore pour donner une idée de ce que fut autrefois Chantilly. Les écuries seules formeraient un superbe palais.

Chantilly n'est plus comme jadis le théâtre de fêtes somptueuses. Cependant cette ville réunit encore tous les printemps l'élite de la société parisienne. Sa pelouse offre aux amateurs d'équitation un immense hippodrome, et des courses périodiques y ramènent chaque année le monde élëgatit. Les eaux de la N'onette qui s'élançaient autrefois dans les airs , ou qui tombaient en cascades pour embellir les jardins du grand C.ondé, reçoivent maintenant une destination plus modeste, mais plus utile ; elles alimentent plusieurs usines. La ville de Chantilly possède une manufacture de porcelaine, des filatures, des corderies; et les prodiges de l'industrie la consolent des merveilles qu'elle a perdues. Sa population est d'environ 2,i00 âmes. '

COMPÏÈGNE.

La ville de Compiëgne est la plus importante de celles qui dépendaient autrefois du bailliage de Senlis. Par la beauté de sa situation , par la richesse des monuments dont elle est décorée, par le rôle qu'elle a joué dans notre histoire, elle eût mérité d'être citée avant toutes les autres. Elle est placée à peu de distance au dessous du confluent de l'Oise et de l'Aisne. Au nord, la rivière lui sert de limite; de tous les autres cêtés elle est entourée par d'immenses futaies. Il y a quelques années, Fenimore Cooper disait, en admirant ces majestueux ombrages, que c'était la plus belle forêt qu'il eût vue dans l'ancien monde; que c'était celle qui lui rappelait davantage les sombres retraites des Delawares et des Mohicans. Elle a porté longtemps le nom de forêt de Cuise , parce qu'elle contenait plusieurs métairies royales, et que dans le latin barbare qu'on écrivait au moyen Age, ces établissements étaient appelés colia.

La nature n'a pas travaillé seule pour orner Compiégne. Cette ville doit encore aux beaux-arts une partie de ses richesses. I,a façade du château est un des chefsd’œuvre de l'architecture moderne. Au reste, cet édifice n'a rien conservé des anciennes résidences royales. Ijc premier palais, celui qui servait de demeure aux rois de la première et de la seconde race , a été donné par Charles-le-Chauve aux religieux pour en faire un monastère. Il est devenu la célèbre abbaye de Saint-Corneille, qui fut détruite pendant la révolution.

1. Mercure de Fraticf. — Lettres de madame de Sévignê.— Histoire des environs de Paris, par Dnlautiv

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OOMIMÉGNE. IV«

Quand (’liarles-le-Chuuve eut fait rc présent au» moines, il eonstruisit une autre demeure dans un lieu plus bas, sur le bord de la rivière, avec une grosse tour pour défendre k> passage du pont. Ce second palais eut le sort du premier. Il fut encore donné aux religieux. Saint Ixuis y fonda un couvent de jacobins, en sorte que lorsque les rois venaient è Compiègne, ils étaient obligés de se loger tantôt au couvent des Jacobins, tantôt en l’Iiôtel de M“* Agathe de l’ierrefonds , qui s<' «oyait au bout de la place publique ap|)elée la Cour du roi. Le plus souvent ils prenaient pour demeure l'abbaye de Koyal-lieu fondée en Ct03 par l'hilippe-lellel, ou bien l'une des maisons royales qu'ils possédaient à Choisi, à Pierrefonds et à .Saint-Jeau-aux-Bois. Charles V voulut avoir un palais h Compiègne, et il le nt bôtir à l'est de la ville. Le cluUeau qui existe maintenant a été construit sur remplacement de l'édifice élevé |MirChaiies-le-Soge, dont il ne reste plus rien. I.c8’ travaux que Fraïu'ois 1", Henri 11 , Henri IV et Louis XIV avaient fait ajouter aux constructions primitives subsistaient encore en 1728. A cette époque , I.ouis XV chargea Galiriel, son premier architecte, d'élever un palais nouveau. Toutes les anciennes constructions ont disparu. Le plan de Gabriel a été mis à exécution et beaucoup emMIi par .M.M. Godot, d'Orbay, Rellicart et Ledreux, contrôleurs des b.'Uimeuls du roi. Cette résidence, disent MM. Percier et Fontaine, dans leur parallèle des résidences de souverains, est « la plus facile d'habitation b et la plus renommée de celles dont les rois de France ont fait ordinairement leurs délices.

On ne sait rien de positif sur la fondation de Compiègne. On a fait à cet égard bien des conjectures. Ixs uns vont chercher dans la langue celtique la racine de son nom; d'autres lui attribuent une étymologie toute latine. Ils disent que cette ville a reçu des Romains le nom de Compendium ilineris, c'est-à-dire l'abrégé du chemin, parce qu'elle se trouve sur la ligne la plus courte pour aller de Voriodunum (Soissons) à Urutuspuntium (RtMiuvais). Suivant eux, le nom de Compiègne est dérivé de celui de Compendium , le seul qui soit employé par les vieilles chroniques et par les chartes les plus anciennes.

Les rois des deux premières rares affectionnaient le séjour de Compiègne. I.a rhas.se, en temps de paix, était pour ainsi dire leur unique occupation; et la forêt i|ui entoure la ville a, de tout temps, été abondante en gibier. Egiidiard parle des chasses qu'y faisait Charlemagne. Aikuin a composé un poëme pour les célébrer. Ce n'est pas seulement à propos de la chasse que les anciens auteurs font mention de cette résidence royale; elle a été le théâtre de quelques-uns des événements les plus remar<|uables de notre histoire. C'est à (kimpiègne que se réunit, au commencement du vu* siècle, un synode d'évôques, convoqué par Dago- Ivert !•'. Sous 'l'hierry III , une autre assemblée d'èvéques se tint encore dans cette ville. En 75ti, au temps où les assemblées de la nation étaient encore appelées des champs de Mars, Pépin-le-Bref y rassembla les représentants du pays. Il y reçut en leur présence une aml>assade de Constantin Copronyme. I.es envoyés lui offrirent, de la part de l'empereur, le premier orgue que l'on ait vu en France. Pépin en fit don à l'abbaye de Saint-Corneille de Compiègne.

Cli^lemagne était aussi dans cette ville quand Ibn-al-Arabi, gouverneur de Soragosse, et Kasem-ben-Yousouf vinrent réclamer son intervention. Abd-el-Khaman, le premier des Ommyades d'Qceident, venait de fonder son empire en Es|)agne ;

IMCAKDIE.

ils refusaient de se soumettre à cette autorité nouvelle. Ils engagèrent Charlemagne à porter ses armes dans la Péninsule, et la défaite de Roneevaiix fut le résultat de cette et|>édiliüii. L ne partie des dissensions qui désolèrent la famille impériale sous le règne de lA)uis-le-l)él)()nnaire eurent également Compiègue pour théiltre. C'est dans cette \ille (|ue se tint, en 830, rassemblée où le faible empereur consentit à donner une nourclle sanelion à la séquestration de rim|iéralrice dans un couvent. Trois années jilus tard, on } réunit les États-Cénéraui où lotbaire fit eonllrmer son usurpation. Pour rappeler tous les souvenirs intéressants qui se rattachent à riiistoire de Compiègne , il faudrait citer cliaquc année du règne des derniers descendants de t'harlemagne. Eudes, comte de Paris et Ois de Robcrt-le-Kort , fut, en 888, élu roi de France, dans les Étals-Généraux tenus à l^mpiègne. EnOn, lu dernier des Cariovingiciis, Louis V, a été sacré dans cette ville, et il y est mort après un règne d'une année.

En 1116 Louis VI accorda une charte de eumiuune aux habitants de Compiègne ; c'est une des plus anciennes que ce monar(|ue ait concédées. Elle contient des lettres de sauve-garde pour le <lergé comme pour le peuple, pour le riche comme pour le pauvre ; elle règle le mode des procédures et détermine le taux des amendes qui pourraient être infligées; entin elle abaiidonoe aux habitants et à leurs héritiers ou représentants la propriété des défrichements qui avaient été faits dans la forêt. Le roi s'engagea )>ar serment h respecter les droits garantis par cette nouvelle charte, et pour lier également ses successeurs, il Gt intervenir l'autorité de la religion. A sa demande, .8i0ard, évêque de Soissons, le doyen de Saint-Corneille et les autres prêtres de 1a ville, fulminèrent l'excummunicntion contre les infracteurs des franchises i|u'il octroyait. Louis-le-Gros , en traitant dans cet acte avec l'en.semble des bourgeois pris collectivement , en leur attribuant des droits indivis, reconnaissait implicitement qu'ils formaient une communauté; mais le germe seul de la commune était déposé dans cet édit, et l'administration raunicil>ale ne s'y trouvait pas encore organisée. Cet établissement eut lieu seulement vingt-sept années plus tard, en ItV.'), sous le règne de Louis -le-Jcune. Ce roi, après avoir pris l'avis de l'archevêque de Reims, de l'évêque de Saint-Denis et de plusieurs seigneurs de 1a cour, et après avoir obtenu le consentement de la reine .Vdélaldc, sa mère, qui jouis.sait comme douairière de la seigueurie de t^rmpiègne, autorisa les bourgeois de cette ville à se réunir en association pour veiller à leur dêfen.se commune et pour maintenir dans lu cité l'ordre et la sécurité publique. L'avant-dernière année de son règne il Gt de nouvelles concessions à la conunune de Compiègne; mais ce fut à titre onéreux. 11 lui abandonna divers immeubles moyennant un cens perpétuel. Il lui transféra, moyennant une redevance annuelle de trente minots de froment, le droit qu'il percevait sur les grains vendus dans la ville. Ce contrat fut accepté pour la commune par Pierre, qui alors en était maire , et par sa jurée. C'est ainsi que le corps municipal s'y trouve dénommé.

Philippe-.Vuguste conlirma en 1 186 l'organisation de la commune telle que son père l'avait décrétée. Il étendit encore les libertés quelle avait obtenues ; il déchargea les bourgeois de l'obligation de plaider, pour quelque cas que ce puisse être , par-devant les juges royaux et de comparaître ailleurs qu'au lieu destiné à tenir les plakls et assemblées de la commune.

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COMPIEUNE.

Les liabitants de ('.ompiègne ne tardèrent pas à donner à Philippe-Auguste une preuve de leur reconnaissance et de leur courage. A la bataille de Bouvines, ils faisaient partie des milices opposées i rinfantcric allemande. Ils combattirent si vaillamment, sous les yeux mêmes du roi, que ce prince, par des lettres-patentes de l'année 1218, continua une seconde fois leurs privilèges. Il leur fit (pielques concessions nouvelles; enfin il leur donna un blason dont ils peuvent à juste titre s'enorgueillir : i/ esl d'argent au lion d'azur armé et lampassé de gueules, couronné d’or et chargé de six fleurs de Igs de meme; avec cette devise , Hegno et régi fidetissinia, fidèle à son roi, fidèle au pays.

Pendant les règnes de Louis VIII, de saint Louis, de Philippe-le-IIardi , de Philippe-le-Bel , les habitants de Compïègne continuèrent à jouir de leurs privilèges, qui même reçurent quelque accroissement sous Philippc-le-Hardi ; car une charte de 1282 autorise la commune à tenir cour de champions. Cependant il parait que les habitants ne furent pas toujours satisfaits de l'administration à laquelle ils étaient soumis. Ils demandèrent que la justice fill rendue par des oITiciers royaux ; aussi Philippe-le-Long, par une ordonnance en date du mois de septembre 1319, institua la prévôté de Compiègne et la soumit à la juridiction supérieure du bailli de Senlis. Quant à la perception de la taille et des autres deniers royaux ce fut la commune qui en resta chargée. Voici aux termes de l'édit de Philippe-le-Long comment on devait procéder.

« Item que toutes fois qu'il cscouvendra faire tailles , li habitans de la ville esli- « ront huit personnes d'entre eux , les quclz huit personnes feront serment è notre « haillif de Senlis , qui pour le temps sera, et il huit prenront les scrmenz de tous les « habitanz de ladite ville pour faire la taille , et sera fnicte la taille par serment , « non autrement , toutes fraudes otées. » Les habitants procédaient en même temps à l'élection d’un receveur qui devait rendre ses comptes deux fois chaque année par-devant les huit hommes et par devant les habitants de la ville , en présence du bailli de Senlis. Cette charte , au reste , maintient les autres privilèges de la ville et avant d'entrer en fonction le prévôt devait faire serment de les respecter. « Item que toutefois que nous y ferons prévost nouvel , li prévost jurra en la main « dudict haillif, en présence de ceux de la ville à tenir et garder bien et loiaument « toutes les choses dessus dictes. » ■ ' •

C'était au milieu de la vk-toirc que les habitants de Compiègne avaient reçu de Philippe-Auguste la glorieuse devise qui décore leur blason ; quand vinrent les jours de désastre, ils surent encore s’en montrer dignes. Pendant la captivité du roi Jean , le dauphin comprenant la nécessité de convoquer les États-tîénéraux et se méfiant des dispositions d'une partie des Parisiens, voulut que la réunion eôt lieu dans une ville dont la fidélité lui filt assurée-, il fit choix de Compiègne, et c'est lè que, le i mars 1358, s'ouvrit l’assemblée des représentants de la nation.

Quand le traité de Brétigny fut signé et qu'il fallut livrer des otages pour en garantir l’exécution , on les choisit parmi les habitants des villes les plus importatiles du royaume. Deux des principaux bourgeois de Ompiègne furent envoyés en Angleterre. Ils y restèrent plus d’une année à la charge de la commune , è laquelle leur séjour coûta d’abord quatorze cents deniers royaux d’or. Les habitants ne trouvant pas juste d’être seuls .'i supporter cette charge publique, présentèrent une

t'ICAKblK.

requête au parlement et demandèrent que pour l'avenir les villes voisines fussent contraintes à partager cette dépense avec eux. Un arrêt du 13 septembre 1361 Gt droit à leur demande. Il Tufordonné que Soissons contribuerait pour deux cents livres, Saint-Quentin pour pareille somme, les villes de Nasle et de Chauni chacune pour cent livres. Le roi Jean étant mort avant l'accomplissement du traité , et le roi t'.harles-le-Sage n'ayant pas cru devoir en exécuter toutes les dispositions, les otages demeurèrent à la merci des Anglais. Henri de La Voulte , un des deux habitants de Compiègne, fut donné au sire de Guermigny, qui le retint prisonnier jusqu'è ce que Compiègne et les villes voisines eussent payé pour lui une rançon de cent vingt marcs d'argent en vaisselle.

Depuis rétablissement de la commune il ne se traitait pas d'affaire importante sans que la commune fiU consultée. Mais dans la première année du règne si désastreux de Charles VI ces assemblées de bourgeois donnèrent lieu à des troubles sérieux. Compiègne refusa le paiement des impôts nouveaux qu'on voulait établir. C.et exemple fut suivi par beaucoup de villes. Plus lard, lorsque la France fut déchirée par les factions des Bourguignons et des Armagnacs, Compiègne se déclara pour Jean-sans-Peur. L'inHucnce que le duc de Bourgogne y exerçait sur la basse classe du peuple suflit pour lui faire ouvrir les portes de la ville.

Charles VI, déterminé à la lui enlever, alla prendre l'oriflamme è Saint-Denis. C'est en cette occasion que cette bannière fut portée pour la dernière fois ; c'est du moins 1a dernière fois qu'il en est fait mention dans l'histoire. I,e duc de Bourgogne avait laissé, pour défendre Compiègne, cinq cents hommes d'armes commandés par les sires Hugues de Lannoy, Guillaume Sorel, Martel Dumesnil, de Saint-Leger, Hector de Saveuse et le bailli de Fouquerolles. Le siège fut vivement pressé, et la place se vit bientôt forcée de rentrer sous l'autorité du roi. Fn cette circonstance , Charles VI modifia l'organisation municipale de Compiègne , et les termes de son ordonnance se ressentent de l'irritation que lui avaient causée la défection de cette ville et la résistance qu'elle avait opposée à ses attaques. <• Les gouverneurs et altournez, y est-il dit, pourront s'assembler au lieu accoutumé, et y appeler avec eux eux douze notables bourgeois, pour délibérer sur les affaires de la ville, toutes et quantes fuis ils le jugeront (convenable, sans être tenus de convoquer dans la suite les habitants , à cause des dommages irréparables qui sont naguère avenus au royaume de par les assemblées du commun peuple de notre ville de Compiègne, qui n'ont pas eu ne n'uut sens n'entendement ; voulant que ce qui aura été arrêté par la comité ait la même force que la communauté entière lui donnoit auparavant. «

Pendant ces temps désastreux, la ville deCompiègne fut alternativement occupée par les différents partis qui se disputaient le pouvoir. En 1129, Charles VII, qui venait d'élre sacré à Reims, envoya sommer la ville de Compiègne de se soumettre à son autorité. Cette sommation fut reçue avec respect par les habitants ; ils répondirent qu'ils reconnaissaient Charles VII pour leur roi ; qu'ils le recevraient quand il lui plairait de venir ; qu'ils étaient maîtres de leur ville , et que si les Anglais osaient les attaquer, ils promettaient de se bien défendre. Ils eurent bientôt l'occasion de prouver la sincérité de leurs paroles. Le duc de Bourgogne vint assiéger .ette place, dont la garde avait été conOée par Charles VII à Guillaume de Flavy

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i;oMI'IEG>E.

Jeanne d'Arc se jeta dans la ville pour prendre part à la défense. Déjà celle héroïne avait accompli la mission divine qu'elle avait reçue. Il n'y avait que treiie mois qu'elle avait levé sa bannière, et ce temps lui avait suffi pour délivrer Orléans, pour conduire le roi à Iteiins, |H)ur épouvanter les Anglais, et pour rendn' aux Français la conriance qui les avait abandonnés. Sa lAclie était achevée ; ellemême savait que son commandement devait être de courte durée. Elle l'avait ilil dès le commencement ; u II me faut employer. Je ne durerai qu'un an on guère plus. » Il fallait qu'il en fut ainsi; en cfTet, si Jeanne fiU restée plus longtemps n la tête des armées, le prestige qui l'environnait se fût bienlèt évanoui. Jusqu'alors elle était un envoyé de Dieu ; on n'eùl plus trouvé en elle qu'un capitaine ordinaire. Pour l'accomplissement des desseins de la Providence il fallait qu'elh* périt ; le sacrifice devait s'accomplir en entier. t'.e n'était pas à Compiègne i|ue la viclinie devait être immolée; mais c'était à l'.ompiègne qu'elle devait lombc-r entre les mains de ses bourreaux.

Le 25 mai U30, veille de l'Ascension, à cinq heures après midi, Jeann<‘ d'Arc. accompagnée de Polon de Saintrailles, et à la tète de cinq à six cents combattants, lit une sortie par la porte du Pont pour surprendre llaudon de Noyelle, qui, avec ses gens, était logé à Margny. Le hasard voulut qu’elle y reiiconlrét Jean de Luxemboug, Créqui et huit ou dix autres gentilshommes qui étaient venus pour conférer sur les moyens d'avancer le siège. Ils furent vivement charge^ par les assiégés. Créqui fut blessé au visage; mais les Anglais, cantonnés à Venettes, et les Bourguignons, qui se tenaient à Clairoy, avertis par les cris des combattants, s’empressèrent d'accourir. I,es assiégés furent contraints de se retirer. Lu Pucelle, qui, pendant la retraite, se tint toujours au dernier rang, ramena son monde sans trop de perte ; mais à l'entrée du la ville, comme lu porte était assez étroite et que tout le monde ne pouvait rentrer en même temps , il fallut s'arrêter. Les Bourguignons chargèrent les assiégés; un archer de Picardie saisit la Pucelle par .son liaubert; il la lit tomber de cheval, et elle se rendit à l.yonel , bâtard de A'endôme, qui la fil l'onduire h .Margny.

Beaucoup d'auteurs ont avancé comme un fait prouvé que la Pucolle a été vendue aux ennemis par Guillaume de Flavy. D'autres, plus sages, et le savant M. Mk-ht*let est de ce nombre, disent seulement que cela est probable. Cependant, on ne trouve rien de semblable dans les historiens coiileinporains, et, en lisant leur riM’it avec attention, on acquiert la certitude qu'une Iratiison n'a pas été possible. I.a Pucelle était sortit pour combattre eu compagnie de Poloti de tkiintraillcs : si on voulait la livrer à l'emiemi, il faut supposer que le brave Saintrailles était complice de la trahison. Quelqu'un, jusqu'à ce jour, en a-t-il conçu la penst'e'f Si la pri.se de lu Pucelle eût été le résultat, d'un marché, un se l’ilt arrangé pour faire tomber la prisonnière entre les mains de ceux qui l'achetaient. l.oin qu'il en fût ainsi, l’archer <|ui, le premier, s'était emparé d'elle, la mil à l'encan. Elle fut achetée de lui par Jean de Ugny vie la famille de Luvembourg, et il resta quelque temps douteux si celui-ci la revendrait aux Anglais. Est-ce que la trahison procède de cette manière? est-ce qu'elle traîne scs victimes aux enchères publiques? A la vérité, on prête à Jeanne des expressions viesqueiles il résulterait qu'elle pensait avoir été trahie; il v*n v'st d'autres plus nulbentivpies où elle rend hommage à la 11. * 2o

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l'ICAHDlb.

loyauté des défenseurs de Oonipiègne. « Elle consultoit ses saintes, qui lui répondoienl qu'il falloit souffrir ; qu'elle ne seruit pus délivrée quelle n'edt vu le roi des Anglois. Comment, se disait-elle il elle- même, Dieu laijra mourir ces bonnes gens rie Compieigne, gui onlestr^ cl sont si loyaux à leur seigneur (Proeés delà l’ucelle, interrogatoire du li murs lV:tl.) Si (Guillaume de Klavy eût commis eelacte de félonie, pourquoi n'cût-il pas vendu aussi Compiégne que certainement on lui eût bien payé? Infamie pour infamie, il eût préféré celle qui eût rapporté davantage, et il eût livré la ville en livrant l'hérolne qui la défendait Cependant il continua pendant cinq mois à repousser les attaques des Anglais et des Bourguignons. Bien plus, quand Charles Vil, trompé par les promesses du duc de Bourgogne, envoya l'ordre d'ouvrir à ce prince les portes de Compiégne, Guillaume de Klavy refusa d'obéir ; et les auteurs contemporains lui attribuent ces paroles : u II est bon de (contredire son maître quand il commande à son dommage. » Ce n'est certainement là ni la conduite ni le langage d'un traître.

I.e siège de Compiégne ne fut levé que cinq mois et un jour apiés la prise de la Pucelle. Charles Vil était venu au secours de la ville, et les assiégeants se retirèrent le -26 octobre, abandonnant une partie de leur artillerie. Charles VII s'empressa de témoigner sa rc-connaissance au.v défenseurs. \'oici le commencement de l'ordonnance (|ui fut rendue |>ar lui àChinon, le 18 décembre 1V3U. «Charles, pur la grâce de Dieu, roi de France, savoir faisons à tous présens et à venir, que nous, considérant la grande loyauté et bon vouloir que nos bien-amez les bourgeois et liabitants de notre ville de Compiégne, ont monstré par elTels avoir envers nous, en gardant ladite ville en notre obéyssance , et la grande et vertueuse résistance (|u'ils ont faictc encontre nos ennemis et adversaires, durant le sié'ge qu'iceux nos ennemis ont tenu cette année présente devant icelle ville, pur l'espace de six mois, lequel siège, à l'aide de notre Seigneur et le bon ayde et secours que leur avons donné a esté levé à l'honneur de nous et de ceux de la dicte ville, à la grande honte et confusion des dicts ennemis, etc., etc. »

Par cette ordonnance, le roi exeii.ptuit pour tout le tenqvs du son régne les ha bitanls de Compiégne qui avaient combattu pendant le siège de toutes tailles, aydes, subsides et impositions quelconques, la gabelle du sel exceptée, Il leur conférait le privib'ge de pouvoir acquéiir et posséder des fiefs nobles. Enfin, il les autorisait à preiuh v dans la forêt tout le liois nécessairu à la reconstruction de leurs maisons ruinées pendant le siège. *

Après la délivrance de Compiégne, le gouvernement de cette ville fut laissé à Guillaume de Klavy. Ce fuit seul ne suflit-il pas pour démentir tout ce qu'on u dit de sa prétendue trahison. Au reste, Guillaume de Klavy, qui était avare et débauché, commit une foule d'actes de cruauté. Les habitants se plaignirent, et il fut, pendant quelque temps, privé de sou gouvernement; mais sur la promesse qu'il fit de se conduire avec plus de modération, on le lui rendit en 14.37, et il le conserva jusqu'à sa mort. Cependant il se rendit coupable de quek|ues actes d'une odieuse tyrannie. Il fit arrêter le maréchal de France Pierre de Itieux, il le retint dans son chûlean de Neelle en Tardenois et le lit mourir dans cette prison. Il lit éprouver le même sort à son propre beau-père, le .seigneur d'Ourebourg, vicomte d'Acy. Enfin sa remnu-, qu'il oiilrageait continuellement, craignit qu'il ne voulût

ooMi'ffer.x^ i:.r.

nussi la fairo mourir. Elle réioltf. de le de^^^elle lui fit couper la gorge par son hnrhier, et voyant qu'il nlèt^ ontièïeffl^ ^rt , elle arracha le rasoir des mains de l'assassin et acheva etl#'ml'nic son nwÀ'iié tragique événement eut lieu au château de Neelic en Tardenois, le 15 mars 1V»9.

fti procès fut intenté il la mémoire cl au\ héritiers de (iiiillaume de Flavy par Jean de Kieux, comte d'ilarcouii. l.cs déliais de celle alTaire durèrent soixante années. Enfin, sous le règne de l.oiiis XII, le 7 septembre 1509, intenint un arrêt souverain du parlement de Paris, qui ordonna d'ériger, aux frais de la famille de Flavy, une croix de pierre A Compiègne, dans la rue du Pont, à l'eiilrée de la grosse tour, vis-à vis de l'Hrttcl-Dieu. Voici rinscriplinn qui fut gravée sur celle croix ; « Par arrêt de la cour de parlement, promvncé le septième jour de septembre de l'an de grdee MIMX , au profit de haut et puissant .seigneur Jean, sire de Rieux , comte de Harcourt , maréchal de Bretagne, contre Jean de Morainvillers et damoiselle Jeanne de Flavy, sa femme, pour partie de la réparation des excès, crimes et délits commis et perpétrés par feu fiuillaume de Flavy, en la personne de noble et puissant seigneur Pierre de Rieux, maréchal de France, pris et cy emprisonné sans autorité de juslice, l'an 1 HO, étant au service du roi, et depuis par ledit Ftavy retenu inhumainement |irisounier en sou castel de Neele en Tardcnois, en faisant prison privée, tant que mort s’en est ensuivie. Afin de perpétuelle mémoire est cetterroix cy mise et aflichée, le vingt-unièmejour de septembre 1513. Priez Dieu pour lui.» Si, à cette époque, fiuillaume de Flavy, dont on flétrissait la mémoire, eût été accusé d'avoir livré la Pucelle, le parlement de Paris edt-il oublié de lui reprocher ce crime. Jacques Meyer, qui écrivait ses Annales de Flandre cent trente ans après les événements , a , le premier, porté contre Guillaume de Flavy cette accusation de trahison ; il faut la reléguer parmi les mensonges, ou au moins, parmi les doutes historiques.

Sous le règne de I.ouisXIl, Compïègne s’embellit de plusieurs monuments, parmi lesquels il faut citer rHélel-de-Ville, édifice d'un très-bon style, qui est encore assez bien conservé, .\ncienncment, les attournés tenaient leurs assemblées dans le beO'roy. Mais en 1398 Jean Lontrel donna à la commune, par son testament, une maison située sur le marché au blé, v is-A-v is le belfroy ; cette maison fut démolie en I50A, et, sur son emplacement, on éleva l'Hètel-dc- Ville actuel, qui fut achevé en 1500. François I" agrandit et répara les fortifications; il fil commencer, sur les dessins de Philibert de Forme, la porte voûtée, appelée aujourd'hui Porte Chapelle : elle avait reçu d'abord le nom de Porte Connétable, en l'honneur d'Anne de Montmorency, que François I" avait gratifié de l'usufruit de cette ville, suivant lettres patentes du 11 septembre 1526. \m Porte Connétable ne fut acheu’* que sous le régne de Henri H, après la bataille de Suint-Quentin.

Du temps de la Ligue, la ville de Compiègne avait .M. d'Humières pour gouverneur. Elle se montra digne de sa devise : Fidèle au roi, fidèle au pays. Il existe dans les archives de la mairie de Compiègne beaucoup de lettres par lesquelles Henri III remercie les habitants de leur fidélité.

Lorsque, le 7 janvier 1589, un décret de la Sorbonne, signé par soixante docteurs , déclara tous les sujets déliés du serment de fidélité qu'ils avaient prêté au roi, les habitants de Compiègne ne se crurent pas dégagés par cet acte odieux

IMCAKDIt:.

autant que ridicule. Ils firent présenter à Henri III l'assurance de leur obéissance. I.C roi voulut les en remercier, et voici le commencement d’une lettre qu’il leur écrivit de Tours le 28 mars. « (dicrs et bien amez, le seigneur d’Humières nous a rendu tant de témoignages de votre fidélité et du bon devoir que vous faites à la conservation de notre ville de Coinpiégne , que nous avotis voulu vous témoigner |>ar ces présentes le contentement que nous en avons et recevons, et vous dire f/ue nous vous en savons d'autant plus de gré que votre fidélité est recommandable en ce temps de perfidie. La souvenance nous en demeurera pour la reconnoltrc en tout ce qui sera pour le bien et soulagement des habitants de notre dite ville, laquelle, avec l’ayde de Dieu, nous conserverons sous notre autorité, contre les desseins et entreprises de nos ennemis rebelles, etc., etc. »

Quatre mois plus tard, le I" août 1589, Henri III tombait sous le couteau de Jacques Clément, .\vant d’expirer, il manifesta le désir que son corps fût transporté à Compiègne; car il craignait, s’il était inhumé a Saint-Denis, que la haine des ligueurs ne profanât son tombeau. Henri IV lit exécuter la dernière volonté du mourant. Voici la lettre qu’il écrivit , et qui existe en original dans les archives de la mairie, a .4ux gouverneur et habitants de Compiègne. Nos amés et féaux , parce que nous sommes résolus de faire mener demain en votre ville le corps du feu roi, notre très-honoré seigneur et frère, vous ne fauldrez de préparer toutes l'hoses dignes de la réception d’un si grand et si bon roi, et venir demain au devant de lui à l’heure qui vous sera mandée par ceux qui auront charge de la conduite de son corps, avec tout l’honneur que vous pourrez rendre à sa mémoire et que vous savez devoir faire en telle chose digne de vous, et à nous très-agréable, priant sur ce notre Seigneur vous avoir, nos amés et féaux, en sa sainte garde. Écrit au camp, à Clermont en Ileauvoisis, le quatorzième jour d’août t589. Signé Ue.>'rv, et plus bas , Buzé. »

Le corps d’Henri III fut déposé dans l’église de Saint-Corneille où il resta vingtun ans. On raconte cependant que le 13 janvier 1591 , Henri IV, ayant fait un V oyage à Compiègne , avait commandé que le cercueil de son prédécesseur fût porté a Saint-Denis. Tous les préparatifs avaient été faits pour l’exécution de cet ordre. Le corps était déjà sur le chariot, lorsque d’humbles supplications lui furent faites de la part des habitants pour qu’il leur laissât ce corps, au moins jusqu’à ce que la |Hiix fût assurée. Henri IV leur accorda leur demande; mais, s’il faut en croire une tradition populaire, en se rendant à leurs prières, il aurait cédé à une crainte superstitieuse plutôt qu’au désir des habitants. On raconte que ce grand prince avait aussi ses faiblesses, et qu’il croyait aux prédictions. Un astrologue avait annoncé qu’Henri III n’attendrait pas , sur les marches du caveau de Saint-Denis, que son successeur vint y prendre sa place; il avait prédit qu'Hcnri IV serait assassiné quand on présenterait le cercueil de Henri III à la sépulture royale. ProiMiblement la prédiction n’a été forgée qu’afirès l’événement, et il ne faut pas accorder à ce récit plus de créance qu’il n’en mérite. Mais quel que soit le motif (|ui Qt laisser aussi longtemps à Saint-t^orneille la dépouille mortelle d’Henri III, il est certain qu’elle y fut consenéc pendant vingt-un ans , et qu’elle fut transportée à Saint-Denis, seulement après l’altentat de Ravaillac. Le reçu que le grand prieur de l’abbaye de Sainl-Denis a donné du corps de Henri, troisième du nom ,

COMPÏÈGNE. 157

roi de Pimtogne , qui lui était représenté par messire Claude legras , abbé de Saint- Corneille, porte la date du 22 juin 1010.

On conserve dans les archives de la ville de Compïègne beaucoup de lettres par lesquelles Henri IV remercie les habitants des bons senices qu'ils lui ont rendus. En voici une où il est impossible de méconnaître le style du Dcarnais. Les habitants de Compiégne avaient prêté au roi une assez grande quantité de poudre ; mais se croyant sur le point d'ètre attaqués, et craignant que l'absence de ces munitions ne compromît leur défense, ils avaient demandé qu'elles leur fussent rendues. Henri IV leur écrivit en ces termes : « Cbers et bien amez, l'airertion et Fidélité que vous avez rendue au service des rois nos prédécesseurs, et de nous, depuis notre avènement à cette couronne , noos est si recommandable , que si nos ennemis vous vont assiéger, comme vous nous l'écrivez, nous vous assurons de vous secourir et d'y employer notre propre personne plustôt que de vous laisser perdre; et partant, ne craignez pas que le secours de poudre que vous nous avez envoyé vous apporte incommodité; car, et de cela et de tout ce qui sera nécessaire pour la sûreté de votre ville en notre obéissance, nous n'y épargnerons pas notre vie. Vivez donc en cette assurance , et nous prierons Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. Écrit b Oeil, ce 18 septembre 1590. Signé Hksry, et plus bas, Buzé. »

A partir du wir siècle, la commune de Compiégne perd son individualité et cesse de vivre d'une existence qui lui soit propre, son histoire politique se confond avec l'histoire générale du pays; mais, considérée d'un autre point de vue, elle n'en conserve pas moins un grand intérêt. C'est surtout comme séjour de plaisirs et de délices que Compiégne se fait encore remarquer entre les autres cités de la province.

Au mois d'aoùt 1698, Louis XIV y réunit un camp de soixante mille hommes, et si ce rassemblement de troupes n'est pas resté célèbre dans les annales militaires, il occupe une des premières places dans les fastes de la galanterie française. A cette occasion le roi offrit des fêles magniFiques à madame de Maintenon ; les moindres détails s'en trouvent consignés dans Illustre Compïègne, par Fleury de Frémicourt, dans le Journal du camp de Coudnn (Paris, 1698), dans les mémoires du duc de Saint-Simon ; enfin le pinceau de Van-der-Meulen en a reproduit un épisode et ce tableau fait partie de la galerie du Louvre. Le roi avait nommé général en chef de ce camp le duc de Bourgogne , qui n'avait encore que seize ans ; mais le véritable commandant était le maréchal de Boufilers, qui avait établi son quartier général à Coiidun, petit village situé sur la rivière d'Arondc, au pied du mont Ganelon. Rien ne saurait donner une idée de la magnificence qui fut déployée au camp de Compiégne ; de la part du roi , de celle du maréchal de Boufflers et même des simples ofllciers , ce furent des profusions désastreuses dont heureusement notre siècle plus sérieux a perdu les traditions, a Le roi, dit le duc de Saint-Simon, partit de Compiégne le 22 septembre; il fit donner en partant six cents livres de gratification à chaque capitaine de cavalerie et de dragons, trois cents livres à chaque capitaine d'infanterie. Il Fit au maréchal de Boufflers un présent de cent mille livres. Tout cela coûta beaucoup, mais pour chacun ce fut une goutte d'eau. Il n'y eut pas un régiment qui n'en fût miné pour bien des années, corps et ofR-

PICAHDIK.

fiers; et pour le maré<'hiil de Boufllcrs je laisse à penser ee que fut (pie cent mille livres à la mafjnificencc incroyable dont il c-pmivanta l'Europe. »

Quarante aniu-es plus tard, en 1738, l.ouis XV ayant voulu donner au dauphin, qui n’avait que div ans, une idt^e de In manière d'attaquer i;t de d(>fendre une place, flt élever un polygone en face de la terrasse du clifUeaii. Ijc camp formé il cette occasion dans les environs de Coinpü'gne, fui commandé par M. le comte d’Eu, grand maître de l’artillerie'.

Pendant le siècle qui a précédé la révolution , il était rare que la familh' royale laissât passer une année sans aller à Compiègne. Ces voyages étaient toujours le motif de nouvelles fêtes dont le retour périodique a fait contracter à la socic'-té de cette ville le goiU du plaisir et di's habitudes ('•légalités. Elle est en général indulgente pour les étrangers et se montre pour eux remplie de bienceillance. Ces aimables qualités ont déterminé beaucoup de personnes oisives à choisir cette villi; pour séjour. Sans doute c'est leur présence qui a valu aux habitants l'épitbète qu’on leur donne. Au temps où chaque ville avait un sobriquet, on disait te dormeurs de Compiègne comme on disait te besaciers de Senlis ou te chiens de Meulan. Au reste, les dormeurs de Compiègne se sont toujours éveillés quand l’occasion s’est présentée de prouver leur dévouement au pays. Lorsque l’invasioii étrangère vint désoler nos cités, (iompiègne eut le bonheur d’ètrc défendue après que les v illes voisines avaient déjà ouvert leurs portes aux ennemis. Le major Othenin, du 156’ de ligue, repoussa les attaques des Prussiens et fut aidé dans sa défense par quelque.s-uns des habitants. Dans cette circonstance ils se montrèrent encore dignes de leur vieille devise : Kegno et régi fidelhsima.

Depuis 1789 jusqu’à notre temps, la population de C.ompiègne s’est élevée de 5,876 habitants à 8,625; c’est-à-dire qu’elle a presque doublé pendant cette période d’un demi-siècle. Cette ville a des fabriques de tuiles, de briques, de carreaux et de poterie de terre, et fait le commerce des chanvres, des grains et des denrées de toute espèce. L’arrondissement de Compiègne renferme 97,22i âmes. On y compte plus de vingt établissements industriels d'une grande importance pour la filature du coton, de la laine, la manufacture des calicots et la fabrication des sucres et des produits chimiques. "

1. Le détail de toutes ces opérations se tronve dans le Jfercur» de Franee de 1739, pages 1651 k 1654 , et dans le Journal du camp, |>ar Lerooge, ÎDgénieur-gêograpbe ( Paris , 176t , in-8 i.

t. Archives de la mairie de Compiègne. Documents iuédils comuiuniquos par M. de Cayrol , membre de la société «les antiquaires d’Amiens. ~ Manuscrits de dom Grenier.

CRÉPY. -VILLER8-C0TTERÉT8.-LA FERTÉ-MILON

U' nom du Valois a exercé la sagacité des antiquaires. Ils en ont clierché l'étymologie, et nous craignons bien qu'ils ne l'aient pas trouvée. Quelques-uns veulent que ce pays ait été appelé Batileim, ce qui signille royal, parce qu'il a presque toujours fait partie du domaine de la couronne. C'est, disent-ils, ce mot grec qui s’est transformé en celui de Valois. Suivant les autres, le village de Vez, où se trouvait autrefois un chflteau-fort , a servi de demeure aux premiers gouverneurs du pays. En latin, on l'appelait Vadum; c’est ce mot qui aurait été la racine du mot Vadisiis, d’où ils font dériver celui de Valois. Ni l’une ni l’autre de ces origines ne nous parait clairement établie.

Ix;s limites du Valois ont plusieurs fuis changé. Dans les derniers temps, il se composait de six châtellenies : Crépy, La Ferté-Milon, Pierrefons, Verberie- Bethisy, Oulchy et .Veuilly -Saint-Front.

En 1281, Philippc-le-IIardi érigea le Valois en comté, et le donna en apanage à Charles, son second fds. Cet acte est daté du mercredi qui a précédé la ini-caréme. Ce comté ne tarda guère à faire retour à la couronne. Les trois Ris de l’hilippe-lc- Bel étant morts sur le trône sans laisser d'héritier mâle, un reconnut pour roi Philippe VI , nis de Charles de Valois, et petit-fils de Philippe le Hardi. Ce mi fit à son tour donation du comté de Valois à Philippe, duc d'Orléans, le plus jeune de ses fils. Ia;s lettres patentes qui accordent cet apanage portent la date du Iti avril 13 VV. Elles incorporent au comté de V’alois plusieurs domaines, qui, jusqu’à cette é|«M|ue, avaient relevé directement de la couronne, .\ussi, les habitanis réclamèrent-ils le droit de faire juger leurs procès par les prévôts et par les baillis du roi et non par les ofliciers que leur imposerait le bon plaisir du nouveau- comte. Sous le roi Jean, ces réclamations furent accueillies, et par des lettres patentes du iti août I3.ii, il fut décidé que ces domaines, quoiqu’ils fissent partie du Valois, ne reconnaîtraient d'autres juges que le prévôt de Fisme ou le prévôt forain île Compiègne. Plus tard un institua dans la ville de t'ompiègne un magistrat chargé de connaître spécialement de ces affaires, et comme la plupart des domaines qui étaient soustraits à la juridiction du comte de Valois se trouvaient situés dans la châtellenie de Pierrefons, le tribunal qu'on établit en leur faveur prit le nom d'exemption de Pierrefons.

Philippe, duc d’Orltvans, comte de Valois, avait épousé la fille de t'harles-le-Bel. Il mourut en 1375, sans lais.ser d'enfant mâle; mais sa veuve. Blanche de France, continua à jouir, à titre de douaire, du comté de Valois Elle le conserva jusqu'à

HICAKUIE.

sa mort, arrivée en 139^. Alors le comté de Valois passa à Louis, duc d'Orléans, frère de Charles VI. Plus tard, par lettres patentes de juillet 1&06, le roi Charles VI érigea le Valois en duché-pairie. Mais le duc d'Orléans et de Valois ne jouit pas longtemps de cette dignité nouvelle; il mourut assassiné le 23 décembre de l'année suivante. Il laissa trois Ois de son mariage avec Valentine de Milan. Charles, l'ainé d'entre eux , hérita du duché de Vaiois. Il fut père de l.ouisXII, qui, en montant sur le trOne, en U98, rapporta encore une fois cette province au domaitic de l'état. Il la conserva pendant peu de temps. Par lettrés patentes, enregistrées au parlement de Paris, le 26 avril 1 'i99, il la donna en apanage à François I", son cousin-germain, qui était petit-liis de Jean, comte d'Angouiéme, le dernier dos enfants du premier dur de Vaiois. Quand François 1“ devint roi, ce duché lit encore retour à ia couronne.

Pendant les révolutions qui désolèrent la France sous les règnes de François II. de Charles IX et de Henri III , les places fortes du duché tombèrent successive ment au pouvoir de diverses factions ; aussi, quand l'autorité royale se fut solidement assise sur les débris de la féodalité, on jugea que ces châteaux, placés au cœur de la France, n'étaient d'aucune utilité pour la défense du pays. Ils furent démantelés ; leurs ruines et ies domaines qui en dépendaient firent (lartie de i'apanage donné à Philippe d'Urléans, deuxième fils de lx>uis XIII.

Crépy était la capitale du duché de Valois. Le nom seul que porte cette ville suffirait pour attester l'antiquité de son origine. Les demeures de ses premiers habitants furent dc^s grottes, et le mot latin Cnjpta, dont s'est formé celui de Crépy, signifie un endroit souterrain. Ces humbles réduits Qrent place à des habitations plus commodes ; au x* siècle, Crépy était défendue par un château fortifié.

Elle ne tarda pas non plus à voir s'élever dans son enceinte de nombreuses églises. Il en est une, surtout, dont l'origine mérite d'étre citée. Philippe d'Alsace, qui possédait, en 1180, la châtellenie de Crépy, était quelquefois visité par Thomas Becket, archevêque de C.anturl>éry. Un jour, il montrait à ce prélat le plan d'une église qu'il faisait construire; Thomas Becket lui demanda sous l'invocation de quel sailli il voulait la placer. « Je veux dédier cet (‘dilice au premier innrhjr, » répondit Philippe d'Alsace. « Est-ce à celui qui le premier a été martyr, ou à celui qui le premier le sera? » répliqua l'archevêque, ('.elle construction n'était pas encore achevée quand Thomas Becket fut assissiné à ('.antorbéry au pied de l'autel cl quand il fut canonisé. Alors Philippe se rappela les paroles de ce saint personnage, et, y trouvant quelque chose de prophétique, il consacra sa nouvelle église à saint Thomas de Ontorbéry. Ce monument, dont les anciens auteurs vantent beaucoup la beauté, s'est écroulé il y a environ un demi-siècle.

Pendant les guerres des Bourguignons et des Armagnacs, la ville de Oépy eut il supporter plusieurs sièges. En 1431 , elle fut emportée d'assaut et presque entièrement détruite par les Anglais. Deux années plus lard , elle fut reprise par Charles VIL Ce prince la rendit à Charles, duc d'Orléans, qui en releva les murailles.

L'événement le plus remarquable de l'histoire de Crépy est la signature du traité de paix, intervenu, en 15'r'v, entre François I" et Charles-Quint. Pendant les troubles qui signalèrent le règne des derniers princes de la maison de Valois, Oépy enl

CRÉPV. — VILLERS-œTTERETS. — LA FERTÉ-MILON. I(>( t soniTrir tontes les horreurs de la guerre. Les ligueurs en rasèrent les murailles, qui furent reconstruites par Henri IV. Plus tard les armées de la Fronde causèrent encore de vives appréhensions aux liabitants de cette ville. Mais depuis le XTii* siècle elle n'a plus marqué dans l'histoire, et cette vieille cité, qui fut la capitale de six chèlellenies, qui avait un bailli, un prévèt, cette cité dont le seigneur avait droit de haute et basse justice, est maintenant un humble chef-lieu de canton.

Robert Hcssein donnait à Oépy ^800 habitants en 1781 ; elle en contient aujourd'hui 2,500. Les armoiries de cette ville étaient d'argent au tigre de sable, brisé d'azur , à.ÿois fleurs de lys en chef posées de suite. Parmi les hommes célèbres qu'elle a produits, on compte Uouebel, savant jurisconsulte, et Albin des Aveneltes, poète du XVI' siècle.

La forêt de Retz, qui, après celle de Oimpiëgne, est une des mieux disposées pour la chasse et des plus abondantes en gibier de toute espèce, dépendait en grande partie de la chfltellenie de Crépy. François I*', voulant réunir ces deux forêts aOn que le gibier pdt facilement passer de l'une daus l'autre, lit planter une large bande de terrain qu’on a nommée la haie t Abbesse. Il voulut avoir aussi une résidence qui fdt à proximité de la forêt de Retz ; il fit donc relever l'ancienne habitation que les comtes de Valois avaient toujours conservée à Villers-Cotterets, ou ViUers-Col-de-Hels ( Villare ad cotiam, Villare ad caudam Resli) ; il y flt bâtir un château ou plutôt une maison de plaisanre ; car, malgré les tourelles qui en décorent la façade, cette demeure n'a jamais été disposée pour servir de forteresse. Après avoir retenti des joyeusetés de Rabelais et des accents de Harot ; après avoir abrité la tète du père des lettres et été le théâtre des fêtes que le vainqueur de Marignan donna è Charles-Quint, l’habitation royale de Villers- Cotterets sert aujourd’hui d'asile à la misère et à la vieillesse. Le palais est devenu un dépôt de mendicité. Quant à la ville, elle ne compte guère plus de 2,600 habitants. Deuiouslier, l'auteur des Lettres sur la Mythologie, y naquit en 1760.

La Ferté-Milon, Firmitas Milonio, autrefois La Ferté-sur-Ourcq , est une charmante petite ville, située sur les bords de l'Ourcq, à l'endroit où les eaux de cette rivière se déversent dans le canal qui vient alimenter une partie des fontaines de Paris. On ne connaît pas l’époque de sa fondation ; seulement on sait que vers l'année 11 10, un seigneur du nom de Milon y éleva un château et y fonda le prieuré de Saint- Vulgis; c’est alors que la ville prit son nom. Pendant nos guerres civiles, La Ferté-Milon eut le sort des autres châtellenies du Valois. Elle fut prise plusieurs fois , et son château fut ruiné. Le frère de Charles VI , Louis d’Orléans , pour qui le Valois fut érigé en duché, construisit une nouvelle demeure sur les débris de celle que .Milon avait élevée. Ce château fut embelli par François 1*'. t]e prince, lorsqu’il n'était encore que duc de Valois, habita plusieurs fois La Ferté- Milon. Il fit rebâtir un grand nombre de maisons de la ville ruinées par la guerre. Longtemps il fut facile de les reconnaître à la salamandre sculptée sur leur façade.

Pendant les guerres de la Ligue, Henri IV assiégea le château de La Ferté-Milon sans pouvoir s'en emparer; aussi, lorsqu'il lui fut rendu, quelques années plus tard, il le fit abattre et ne laissa subsister que la façade qui regarde le couchant. On y voit encore l'entrée d’honneur avec ses immenses ogives. Les bas-reliefs dont elle est surmontée auraient peut-être été respectés par le temps; mais la main des II. 21

PICARDIE

hommes les a horriblement motilcs. La porte est flanquée par des tours énormes et d'une efl'rayante hauteur. Tout ce qui reste du château conserve un aspect de noblesse et de inaKniliccnce. Les princes qui l'avaient embelli avaient su y concilier le Kudt des arts è la sévérité des constructions militaires. Ces ruines sont peu connues. Les voyageurs les visitent rarement; cependant on fait souvent bien du chemin pour en aller admirer qui sont bien loin d'étre aussi belles.

C'est à La Ferté-Milon que s'est passé un fait dont le récit est devenu populaire. Henri de Bourbon, seigneur de Muret, en Valois, voulant afl'eimer une de ses propriétés, se rendit incognito chez un notaire de cette ville nommé Arnould l'xvcault. Arrivé chez le tabellion, le prince demanda à lui parler; il dînait : et sa femme dit au client d'attendre et de s'asseoir sur un banc. I.e prince insista ; alors la femme lui répondit avec humeur : « Il faut ben qu’Ariiould daine. ■ I.e prince, obligé de céder, n'eut rien de mieux à faire que de prendre patience. (Juand le repas fut Uni, on introduisit le client dans l'étude du notaire qui, pensant parler à quelque intendant, rédigea d'abord les clauses du contrat; puis, quand il fut question de compléter l'acte, il demanda au client, qu'il ne connaissait pas , ses noms et qualités ; « Mettez , reprit celui-ci : Henri de Bourbon , premier prince du sang. » A ces noms, .Arnould se jeta aux pieds du prince, le suppliant de lui pardonner In manière incivile dont on l'avait reçu. « .Mais il n'y a pas de mal, mon brave, » répondit le prince; puis, contrefaisant l'accent do la femme du notaire , il ajouta en souriant : « Il faut l>en qu'Arnould daine. t> On a, mais li tort, attribué ce trait à Henri IV. I.c fait est arrivé à Henri II de Bourbon, père du grand Londé, onze mois après la mort de Henri IV. I.a minute de ce bail porte la date du 1 1 avril IGll. On peut encore la consulter, et parmi les objets curieux qu'on peut voir à la Ferté-.Milon, cette pièce n'est pas la moins intéressante. Il en est une autre cependant qui serait plus précieuse encore, c'est l'acte de naissance d'un de nos plus grands poètes. Jean liacine est né à l.a Ferté-Milon le 31 décembre 1639. Otte ville n'a pas oublié le plus célèbre de ses enfants, et, il y a peu d'années, elle a élevé une statue de marbre i sa mémoire. La Ferté-.AIilon ne renferme pas plus de 3,000 habitants. '

SOISSONS

Il est impossible de déterminer avec précision l'époque où une population agglomérée fixa sa demeure sur les Ivords de l'Aisne, dans la fertile vallée où s'étend aujourd'hui Soissons. Les Celtes y élevèrent sans doute quelques huttes éparses, à la façon des peuples pasteurs; mais on ne saurait faire remonter la fondation d'une ville avant l'invasion des Boigs ou Belges qui chassèrent devant eux les populations celtiques et s'établirent dans les régions scptenlrionales de la (îaide [338 ans

1. |>ftm (lariior, Hiitoire du Tnloii. O* savnni ouvrir»» forme 3 vo|iihu»> in-l'’.

SOISSONS

avant J.-C.). Soiaaong ou Niviodun, coinnie on l’appelait alora, devint bientdl, dans la tribu des Sùeasones, le centre de onte bourgades, et la cité prépondérante de la nation belge. Fortifiée é la manière gauloise, elie arrêta, pendant quelque temps, à ce qu'on suppose, l’invasion des Cimbro-Teutons , qui étaient d’ailleurs disposés è ménager un peuple auquel ils étaient unis par la communauté d’origine (113 avant J.-C.l. Peu de temps après cette invasion, les Suessones, sous la conduite d’un chef célèbre nommé Divitiac, s’élancèrent an-delé des mers à la conquête de l’Ile d’Albion , et y hiisgèrent plusieurs colonies ; mais épuisés peutêtre per ces héroïques efforts, ils abandonnèrent aux fieilovakes la prépondérance dont jusqu’alors ils s'étaient montrés si jaloux. Toutefois, ils la ressaisirent aux approches de César ; leur chef Galba ne combattit pas seuienient le conquérant romain à la tête de cinquante mille Suessones, il eut le commandement de la ligue entière des Belges. Nous ne pouvons raconter tous les épisodes de cette lutte fameuse. Il nous suffira de dire que, 5k ans avant J.-C., les Su^sones étaient soumis aux Romains après avoir vu avec épouvante les préparatifs d'un siège dirigé contre eux par César, et aprto avoir, pour dernier effort, envoyé cinq mille des leurs sous les murs d'Alia, au secours de Vercingétorix.

Naviodun s’accrut rapidement pendant la domination romaine, h laquelle elle fut désormais fidèle, sous le nom d’Avgttsfa Sueuonum, que lui imposa ta politique du voinqueur. £lle continua d'être le chef-lieu du Pagut nessonensù, avec quelques changements dans la circonscription du canton, et appartint, dansta hiéraa-hie des peuples vaincus , à la classe des /làres ou autonomes. La langue et les arts des Romains s'introduisirent bienUkt chez les Suessones; de nouveaux remparts remplacèrent la première fortification des Barbares, les huttes des nobieg gaulois se changèrent en palais, un arsenal important, un château impérial auquel la tradition du moyen âge avait conservé le nom de château d'Alàastre {btUistaria, manufacture de machines de jet), un temple d’Isis, peut-être un amphithéâtre, et trois voies importantes de la Gaule qui se croisaient sur son territoire, donnèrent è Auffutla une vie toute nouvelle.

Depuis sa conquête jusqu’à sa conversion au christianisme, Soissons jouit en silence d'une prospérité qui n’éveille pas l'attention de l'histoire. On ignore si elle partagea ta révolte des légions du Rhin contre Galba ; mais on sait qu'elle resta étrangère au second soulèvement entrepris dans un intérêt germanique, et qu'elle reçut, sous Caracalla, le droit de cité romaine. Cependant le progrès du christianisme, et surtout les événements sinistres qui menaçaient ta Gaule, lui réservaient une céiébrité nouvelle et plus éclatante. £lle eut pour premiers apêtres les saints martyrs Crêpin et Crépinien , qui succombèrent pendant ta persécution de Dioclétien (è96-2B7). La paix s'étant peu à peu rétablie dans l'église. Sixte et Lynice prirent ensemble et sans partage entre eux le gouvernement des fidèles dans les cités de Reims et de Soissons, et ce ne fut qu'après ia mort du premier que Lynice , donnant à Divitien l’évêché de Soissons , se réserva i'église de RawL Depuis ce temps le chef spirituel de l^pcemière ville occupa toujours le prenuènang après le métropolitain de Reims [Urht-kabel hoc verepost Remo$ prima sedere) , et ce furent ses évêques qui , à défaut des pasteurs de ia métropole , présidèrent au sacce de piusieurs rois de France.

PICARDIE

Le num de Suissons diiparalt un instant an milieu des (grandes calamités qui assiègent la Uaule, et les barbares traversent la Belgique (106) sans que nous sachions quel fut le sort de la ville ; mais nous la retrouvons en &5i préservée des fureurs d'Attila par les prières de son pieui évéque Edibius, et neuf ans après elle est devenue sous son illustre comte Ægidius, un instant roi des Franks, le dernier refuge de la civilisation antique et la capitale de la Gaule romaine. Ægidius meurt empoisonné ; tous les liens se brisent dans ce grand désordre entre les cités gauloises et l'empire, et Syagrius, comte de Soissons, tente vainement une défense désespérée. Vaincu par Chlodwig sous les murs de sa ville, il l'abandonne enfin au pillage des barbares et se livre aux mains infidèles d'Alaric, roi des Visigoths.

Pendant toute la durée de la première race, Soissons joue un rèle important dans l'histoire de la monarchie naissante des Franks, et il serait trop long de raconter tous les événements dans lesquels son nom figure. Dans l'impossibilité de tout dire, nous nous renfermerons dans le récit des faits les plus particulièrement locaux. C'est dans les environs de Soissons, aux villas de Juvigny et de Crouy, que le chef des Mérovingiens avait fixé d'abord son séjour, et c'est là aussi qu'il reçut Chlothilde , unie à lui par l'intermédiaire d’un Romain nommé Aurelianus , qui peut-être était Soissonnais.

Après la mort de Chlodwig, Soissons devint la capitale du royaume de son plus jeune fils, Chlother, qui habitait le plus souvent Crouy , et qui épousa à Micy , près de là, la sainte et malheureure reine Radegoude. Bandered ou Bandry était alors èvéque de Soissons ; la cupidité du roi frank le força bientAt à s'exiler en Angleterre ; mais le peuple , décimé par la famine et par la peste , considérant ces fléaux comme une punition divine, obligea Chlother à rappeler le saint évéque, qui reprit son siège assez tAt pour assister à la fondation du monastère de Saint- Médard, auquel le roi donna son domaine de Oouy ( S.IS).

Sous Chilpérik, successeur de Chlother, Soissons devint en partie le théâtre des événements funestes qui remplirent ce règne. Mais l'histoire de Frédégonde, les malheurs de Galeswinthe n'appartiennent pas à notre récit. Trois fois la ville tomba ou pouvoir de Sigbert, traîtreusement provoqué pur son frère Chilpérik, qui ne dut sa victoire qu'à l'assassinat de son rival (575). Tant de guerres et de troubles n’empèchaient pas ce barbare à demi lettré de faire célébrer dans Soissons les jeux du cirque, dont un peuple déjà épuisé payait les frais en gémisssant. Depuis la mort de Chilpérik (58k) jusqu'au moment où la monarchie franke passe tout entière .sous la puissance de son fils Clotaire (613) ; pendant les luttes on s'épuise le royaume et dont l'histoire a peine à suivre les phases diverses , Sois.sons disputée par tous les partis tombe dans toutes les mains , austrasienne aujourd'hui, demain ncustrienne, pHlée toujours et victime également de toutes les victoires et de toutes les défaites.

Chlother enfin rendit quelque repos et un peu de prospérité à cette ville désolée, et elle vit s'éloigner pour longtemps le théâtre des discordes qui désolaient toujours la Gaule, mais qui au moins épargnaient ses murs. C'est à la vHIa de Choisy que s'éteignit obscurément cette race des àlérovingiens, près de Soissons, où elle avait achevé sa victoire ; et c'est dans l'abbaye de Sainl-.Médard que fut déposé et tondu le dernier des rois fainéants , dans cette même basilique où sans doute son heureux suuesseur reçut pour la première fois la couronne et l'onction sacrée.

SOISSONS

Jusque là le gouvernement de l'église remplit seul les annales soissonnaises. Saint Anséric bâtit l'église de Saint-Étienne, dans le faubourg de Crouy, et transfère les reliques des saints ('.répin et Crépinien en présence de saint Éloy, qui avait décoré leur châsse , et de saint Ouen , évéque de Rouen ; le simoniaque Bettolen , frappé de repentir, abandonne le bâton pastoral à saint Urausin , qui fonde l'église de Saint-Pierre et établit, avec l'assistance de Leutrade, femme d'Ëbro'in, le monastère de Notre-Dame , où elle trouva un refuge lorsque le sort des armes renversa le maire iieustrien. C'est à peine si nous devons nommer le licencieux évêque Warambert , frappé miraculeusement , selon la légende , devant l'autel de Saint-Médard , et le concile tenu à Soissons en 744, sous la présidence de saint Boniface, qui s'efforça d'introduire dans le gouvernement de l'église plus d'ordre et de discipline.

Soissons, sous la puissante administration de Charlemagne, participa à la pros- |)crité de ce gigantesque empire ; mais rien de particulier n'attire l'attention sur son histoire, à moins qu'on ne veuille, dans cette disette d'événements iropor- • tants, noter rétablissement dans le Bourg-d'Aisne d'une des deux écoles de chant fondées par l'empereur, la dédicace de la seconde église de Saint-Gervais, et des faveurs accordées par le monarque à l'abbaye de Notre-Dame, que gouvernèrent successivement Ghisèle, sa sœur, sa cousine Théodrade et Imma , fille de cette der- ' nière. Mais c’est sous Louis-le-Débonnaire que Notre-Dame et l’abbaye de Saint- Médard, séjour préféré du pieux empereur, acquirent un degré de prospérité qu'ils ne dépassèrent jamais. Bientôt, lorsque de hideuses querelles déchirèrent l'empire, Louis-le-Débonnaire, trahi par son fils, revint sous les voûtes de Saint- .Médard, non plus comme pèlerin mais comme prisonnier, et c’est dans cette basilique enrichie par ses bienfaits que , prosterné sur un silice, il accepta la célèbre et honteuse confession qu’on lui avait dictée. Après la mort de ce prince, Soissons souffrit encore des guerres civiles ; comprise dans le partage de Charles-le-Chauve, elle tomba bientôt au pouvoir de Lotliaire , qui la perdit presque aussitôt. Charles, vainqueur, y fit sacrer llirmintrude, sa femme, dans un concile des Gaules que le pape avait convoqué, en 866 , pour apaiser une querelle entre Rothad , évêque de Soissons, et le fougueux Hincmar, archevêque de Reims, qui avait déposé son suffragant. Déjà , en 849 , un autre concile de Soissons avait condamné Gottshalk.

Les temps redevenaient barbares , et tandis que les barons inaugurant l'époque féodale par des luttes et des rapines , envahissaient jusqu'aux bénéfices ecclésiastiques, les Normands s'approchaient des côtes de France. Soissons échappa d'abord à la fureur des barbares , grâce peut-être à l'enrcinte fortifiée que semble vers ce temps avoir fait construire son comte Berald ; mais des leudes avides envahirent les monastères de Saint-Crépin et de Saint-Médard et distribuèrent à leurs gens d'armes les revenus destinés aux moines. Bientôt les Normands eux-mêmes , rappelés par la lâcheté de Louis-lc-Gros , chassèrent de Saint-Médard cet empereur méprisable et livrèrent l’abbaye au pillage et à l'incendie. I.a ville cependant ne fut pas attaquée, et les faubourgs seuls eurent à soulTrir de la férocité des vainqueurs.

Pendant que les comtes de Paris grandissaient dans l'Ile-de-France, l’illustre famille de Vermandois voyait croître rapidement son influence dans le Soissonnais. Héribert i" possédait le monastère de Saint-Crépin depuis 898; il s'empara de

166 4 PICARDIE

Saint-Médard, qu'il légua bientétè son (ils, Héribert II, et celui-ci acquit dans le pays une inQuence prépondérante. Raoul cependant était roi de France, l^arles-le-Sipiple avait été abandonné par ses leudes , Robert avait été tué sous les murs de Soissons, et le comte Héribert s'était traîtreusement emparé du faible successeur de (iharlemagne pour l'opposer à Raoul et lui arracher la cession du comté de Laon. Mais Charles mourut bientét, et Raoul, débarrassé de cet épouvantail , fit à son adversaire une guerre acharnt'e et heureuse qui ne dura pas moins de cinq ans (930-935) et qui Ht perdre à Héribert tous ses domaines et par conséquent le Soissonnais. La paii , conclue en 933 , Ht seulement rentrer le comte de Vermandois dans la possession de Saint-Crépin.

A la faveur des troubles qui marquèrent les commencements du règne de I.ouis d'Outre-mer, Héribert reprit le pouvoir qu’il avait conquis dans le Soissonnais avec l'abbaye de Saint-Médard. Tout n'était pas fini cependant; l^u'is se relève, secouru par le pape et le roi de Germanie , obtient la paix de ses rivaux, et rentre dans Soissons Sur ces entrefaites, Héribert H meurt, Héribert 111, son (ils, lui succède dans les abbayes de Saint-.Médard et de Saint-I^répin ; et l/niis luttait pour cette dernière lorsque tour è tour prisonnier do duc des Normands et du duc de France, il se voit réduit à l'impuissance. Guy, évêque de .Soissons, autrefois dévoué à Héribert, s'était rangé au parti de l/>uis. Hugues, duc de France, voulut en tirer vengeance et mit le siège devant la ville épiscopale ; mais elle lui résista courageusement et il ne pot qu'y jeter l'incendie, qui dévora l'église de Saint-Gervais et Saint-Protais. C'est h partir de cette époque (9'(8) que cessa pour les chanoines la vie régulière du cloître. Iji paix cependant fut conclue entre Hugues et Louis, et dura jusqu'à la mort du dernier , mais sans améliorer beaucoup la situation du Soissonnais, que des barons indisciplinés ne cessèrent pas de piller pour leur compte lorsque leurs chefs se furent réconciliés.

Lothaire succède à Louis, Hugues-Capet à Uugues-le-Grand. Les provocations du premier amenèrent en France üthon II, dont l'expédition n'eut d'autre résultat que le pillage du Soissonnais et la défaite des troupes impériales sous les murs de sa capitale ; le second , pour nous renfermer dans ce qui touche à l'histoire du comté , enleva l'abbaye de Saint-Médard à Héribert et le donna , après un siècle de possession laïque, à un abbé régulier nommé Odole , tandis que Guy de Vermandois, petit-flis d'Héribert-le-Grand , recevait de Lothaire le comté de Soissons et allait le rendre héréditaire à la faveur de la révolution qui porta Hugues- Gapet sur le tréne.

La situation de Soissons toutefois était singulièrement complexe à cette époque comme celle de toutes les villes de France et il s'en fallait que ses comtes y eussent une autorité absolue. L'évéque, le chapitre de la cathédrale, celui de Sainl- Pierre-au-Parvis , les abbayes de Notre-Dame , de Saint-Médard et de Saint-Crépin partageaient avec lui le pouvoir dans la ville et dans le comté et avaient justice dans les quartiers qui environnaient leur demeure, ou dans les paroisses dont ils possédaient les terres; l'abbaye de Saint-.Médard continuait de battre monnaie, mais sans conserver sur ses pièces TelUgie des rois de France, tandis que le comte et l'évéque usurpaient à leur tour le droit de monnayage. Dans cette confusion de pouvoirs et au milieu des luttes qui durent en naître, les comtes de la famille de

SOISSONS

Vermamlois ne jetèrent pas un bien vif éclat. A lluy, mort en 999, succédèrent son Qls Rainauld et Alals, Tille de ce dernier, qui, conllée selon la lui féodale h la garde d'Uenri I*', transporta le cunité dans la maison d'Eu et de Normandie, par son mariage avec Guillaume Buzac, petit-fils de Kichard-sans-l’eur il0571.

Cette dynastie nouvelle posséda le comté de Soissons jusqu'en 1 1 H , représentée par quatre comtes dont 1a vie ne mérite pas que nous nous y arrêtions longtemps.

Le belliqueux Guillaume fait prisonnier à Varaville dans les guerres de Henri centre le duc de Normandie, recouvre bientôt la liberté-, Rainauld II règne après lui ; Jean, impie et débauché, grand ami des juifs qu'il rançonne, meurt en blasphémant, et laisse au pieux et infortuné Rainauld III, comme un signe héréditaire de ses débauches, un mal honteux, la lèpre, qu'il cherche vainement à conjurer par des dons aux églises et par la fondation de Tabbaye de Saint-Léger, et qui l'oblige enfin à résigner son pouvoir, et à transmettre son comté h Yves de Nerle, sou cousin-germain et petit-fils de Guillaume Boiac. De graves événements toutefois -> i^nalèrcnt dans les annales de Soissons le règne de cette famille, l'n schisme pro- , vôqué par la protection que la cour de France accordait aux prélats simoniaques, qu'elle nommait en dehors des règles canoniques , divisa longtemps le diocèse. Ije pieux moine Arnoul, recommandé au choix des fidèles par sa ferveur et ses austérités, ne put pas prendre pos.session du siège épiscopal auquel il avait été élevé malgré lui , et pour éviter des querelles et des luttes peut-être sanglantes avec Hrsion, évêque intrus, nommé par Philippe, il se contenta d'administrer les paroisses des campagnes, tandis que son compétiteur resta maître de la ville. Après le schisme, Soissons vit s'élever dans son sein l'hérésie. Deux hommes de la campagne. Clément et Érard répandaient dans le diocèse une sorte d'informe manichéisroe pour lequel il ne semble pas qu'ils fissent beaucoup de prosélytes. Cependant Tévéque , IJziard , qui avait succédé à Arnoul, les soumit à un interrogatoire d'où résulta ce qu'alors on nommait leur crime, et comme il hésitait sur le parti qu'il loi restait à prendre, le peuple, rendu sans doute plus sévère en matière d'orthodoxie par l'impiété de son comte Jean , éleva un bûcher pour les deux coupables et accomplil l'horrible sacrifice (1114). Déjà d'ailleurs les Soissonnais avaient donné des preuves de cet ardent fanatisme, lorsqu'en 1092 ils causèrent à RoscHin une telle épouvante, qu'ils l'obligèrent à se rétracter. Plus tard, en 1121 , on les vit encoée menacer les jours d'Al>eilard, quand ce philosophe célèbre comparut devant le concile de Soissons, qui lui donna pour prison Tabbaye de Saint-Médard. - '> *

Mais l'événement le plus important de cette période est, sans aucun doute, la révolution qui s'opéra dans la ville de Soissons par la concession faite aux habitants d'une cliarte de commune. Cette charte, qui fut s'ignée sans trouble et sans qu'il fdt besoin de recourir i la violence, par les tuteurs du jeune Rainauld III (1116 à 1126) et par le roi Louis-le-Gros, qui en garantit l'exécution, et plaça la bourgeoisie sous la protection d'un maire , de douze jurés et deux procureurs , et créa une nouvelle juridiction dans cette ville , où déjà tant de juridictions se disputaient la prééminence. La charte de Soissons servit bientôt de modèle à beaucoup de communes. Il faut noter d'ailleurs qu'elle ne restreignit pas dans la même mesure le pouvoir du comte et celui de Tévéque, et que , plus défavorable au premier, elle a<sura désormais la pnqiondérance du second.

PICARDIE

I.e gonvernemcnt de la maison de Nesie marque dans l'histoire de Soissons muépoque brillante et vraiment digne de mémoire. De grands comtes et de grands évéques rendirent i ce comté une importance presque égale à celle qu'il avait eue sous la première race et en Brent comme le cœur de la France ; mais dans cette période de près de deux sièclc*( i 1 il-1306 ) , nous ne pouvons suivre aux croisades ces fiers barons ou ces illustres prélats : le magnifique et prudent Yves de Nesie qui fait deux fois le voyage de l'Urient, et ne se distingue pas moins dans le conseil que dans la bataille ; l'illustre Raoul , surnommé le Bon par ses contemporains ; le grand évêque Nivelon , qui fait un instant parmi les croisés les fonctions de cardinal légal, place le premier son étendard sur les murs de Constantinople, a la plus grande part dans l'élection de Baudoin et meurt en Fouille loin de son diocèse ; Jean I' , dont scs compagnons d'armes admirent l'héroïque bravoure en Orient , où il passe deux fois et où il trouve enfin la mort. Nous ne |>onvons montrer à la cour de France, où ils remplissent tour à tour un réle important, Hugues de Champfieury , qui fut chancelier du royaume et mourut de chagrio , dans son évêché de Soissons, pour avoir perdu les sceaux par les manœuvres du pape, auquel il avait rendu les plus grands services ; Nivelon, qui plaide à Rome la cause de Philippe-Auguste ; Raonl-le-Bon, qui combat en Flandre à côté de ce même prince et rend la justice au nom de saint Louis. Quant aux événements qui se passèrent dans l'enceinte de la ville ils furent de peu d'importance , si l'on en excepte quelques conciles et quelques parlements convoqués à Soissons pour pounoir aux affaires du royaume ou pour pacifier des querelles intestines. Ces querelles , en effet , soulevées sous tant de futiles prétextes entre toutes les juridictions, entre les comtes, les évéques, les chapitres, et les abbayes, sont les principaux épisodes de l'histoire de Soissons pendant cette période. On doit noter cependant que sous le gouvernement de Yves de Nesie et de Raoul, si brillants que fussent ces barons fameux , les mœurs de Soissons se corrompirent et la santé publique même s'altéra. Vers ce temps il y avait cinquante léproseries dans le diocèse de Soissons. Les progrès de celte maladie doivent être attribués i l'influence des croisades; mais la corruption des mœurs publiques avait pour cause sans doute le fréquent passage dans Soissons des armées de Philippe-Auguste, Le comte Raoul d'ailleurs, entouré d'une cour lettrée et brillante, poète luimême , s'occupait plutôt à lutter de galante poésie avec le célèbre Thibaut de Champagne qu'à améliorer la condition de ses sujets ; et si l'on doit se souvenir des bienfaits dont il cnmbla les églises de son domaine , on doit rappeler aussi qu'il ne fit rien pour la prospérité du peuple soissonnais.

Après la mort de Raoul ( 1236), sa famille, encore puissante sons Jean de Nesie, déclina vite et s'éteignit enfin dans la personne de Hugues ^ qui laissa pour seule héritière une fille posthume du nom de Marguerite, mariée depuis (1317| à Jean de Hainaut , seigneur de Beaumont , dans la maison duquel elle transporta . le comté de Soissons. On connaît l'histoire romanesque de ce Jean de Hainaut , qui replaça Édouard sur le trône d'Angleterre, favorisa son invasion en France, et plus tard combattit A la bataille de Crécy à côté du roi de France et mourut puissant et honoré a Valenciennes, en 1356, après avoir transmis le comté de Soissons n l.ouis de Chatilion , son gendre , seigneur d'Avesnes et fils de Cuy de

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ROISSONS.

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Chatillon , comte de Blois. Sous le gouvernement de Jean la commune de boissons, ruinée comme toute la France, par les mesures fiscales de Pliilippe-le-Bcl , et épuisée par les procès que lui intentaient tous les jours les juridictions rivales, ne vit d'autre moyen de calme que de se jeter dans les bras de Charles-le-Bel , et, par lettres-patentes de 1325, il fut décidé qu'un prévôt nommé par lui administrerait en son nom et sous la surveillance du bailli de Vermandois, la bourgeoisie de Soissons, qui gardait tous les privilèges et immunités concédés autrefois par la charte de coininune et ne perdait que le sceau et le beffroi , symboles de son indépendance. .Mais elle ne se trouva pas mieux de l'administration du prévôt royal que de celle de ses officiers municipaux. En 1335, elle obtint la création d'un conseil de suneillance , i-omposé de quatre bourgeois, a la nomination du bailli de Vermandois, et après quelques mesures de détail, en 13.H , le rétablissement de ses magistrats électifs qui prirent le nom de gouverneurs et restreignirent le prévôt royal à l'administration de la justice contentieuse.

Opendant une guerre terrible allait fondre sur la France, et la peste et la famine lui servaient déjà d'escorte. Soissons n'échap|ia à aucun de ces fléaux; la famine même s'y montra plus cruelle que partout ailleurs en <350, et les sacrifices qu'elle s'imposa pour le rai hat de l'infortuné roi Jean aggravèrent encore sa position. Depuis quelques anné'es, toutefois, elle avait fait des préparatifs de défense ; Notre- Dame et Saint- Jean -des-Vignes se fortifiaient, Soissons lui-méme faisait construire de nouveaux remparts, mais c'étaient là de bien faibles secours dans ces temps île désordre et de brigandages; les Routiers pour lesquels tout était ennemi, et les Jacques, que soulevait la misère, pillaient la ïampagne et sévissaient surtout dans le Soissonnais. Tn hasard favorable cependant lui valut le respect des Anglais. Guy de r.hatilton, un des otages du roi Jean, n'avait trouvé d'autre moyen de terminer sa captivité que de céder le comté de Soissons à Enguerrand de Coucy, gendre du roi d'.Angleterre , et bien que celui-ci, à l'approche de l'ennemi, edi pris le parti d'aller guerroyer en Italie pour éviter de trahir l'un des deux souverains auxquels il avait prêté hommage, son comté n'eut lien à souffrir de l'ennemi dans ces premières campagnes. Bientôt Enguerrand s'attacha exclusivement au parti de la France, et joua un rôle brillant dans les affaires du royaume ; ce n’est pas à nous à raconter la vie de ce vaillant capitaine, qui deux fois refusa le bâton de connétable, et désigna au roi les hommes qu'il croyait plus dignes que lui d’un si haut rang, qui occupa lu première présidence de la chambre des comptes, et après mille expéditions hasardeuses et brillantes, alla enfin mourir en Bythinie, dans une funeste et dernière croisade.

Enguerrand de Coucy laissait deux filles, l’une d’un premier mariage, Marie, mère du mineur Robert de Bar ; l’autre d’un second lit , nommée Isabeau. Les deux héritières se disputèrent la vaste succession paternelle ; mais le duc d’Orléans, qui convoitait les biens d’Enguerrand, finit, à force de ruse et de captation , par obtenir de •Marie une partie des biens du comte moyennant une somme de tv00,000 livres, qu’il ne paya jamais, et de plus la donation gratuite du comté de Soissons, dont Marie lui fit l'abandon pour obtenir sa protection contre son adversaire Isabeau. Une si folle générosité ne lui profila pas, et Marie mourut empoisonnée dans la même année, fort à propos, remarquent les chroniqueurs, pour le duc d'Orléans, dont II. 32

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la sordide avarire se trouvait bien d'avoir à la fois l'héritage de Concy et son argent (liOV).

On sait la mort tragique de ce prince : Robert de Kar en proilta pour renouveler ses prétentions sur l'héritage de son aïeul, et enfin il obtint, en 1412, de Charles d'Orléans, une transaction en vertu de laquelle les deux prétendants partagèrent les droits et revenus du comté. Mais le crime audacieux du duc de Rourgogne devait produire, pour Soissons, de bien autres conséquences que cet accord de ses maîtres. Le Soissonnais et les pays d'alentour devinrent le principal théâtre de la guerre civile qui déchira le royaume, et Soissons lui-méme paya chèrement son attachement ou parti de Bourgogne. C'est en 1414, année mémonible et funeste pour cette ville tant de. fois victime de la guerre, que l'armée de Charles VI et du duc d'Orléans se présenta devant ses murs. Déjà l'année précédente Jean-sans Peur, renfermé dans Soissons après la malheureuse campagne sur Paris, avait fait travailler aux remparts et avait laissé dans la ville .Antoine de Craon, en qualité de gouverneur, assisté de Enguerrand de Rournonville, célèbre dans son temps, et proclamé la Fleur des chevaliers. Sous ces deux chefs et malgré leur rivalité, les travaux furent poussés avec vigueur; la municipalité leur prêta un loyal concours, les ruines du vieux château d'Albâlre tombèrent, pour la sécurité de la ville, avec bien d'autres édifices, et les commandants promenèrent l'incendie dans les campagnes environnantes pour ne laisser aucun secours à l'ennemi. C'est le 8 mai que l'armée royale établit son camp sous la ville. Compiègne et Noyon s'étaient rendus; Soissons, sans se laisser intimider, repoussa quatre fois les sommations de l'assiégeant; le 21 mai il se défendait encore, et peut-être il eût lassé la patience de l'ennemi, si ce Jour même les Anglais de la garnison n'eussent, par trahison, introduit les troupes royales dans la place. Il faut renoncer à décrire les massacres et les pillages qui suivirent cette défaite. Rien n'échappa à la furie des vainqueurs: les églises pillées, profanées, et bientét abattues, les femmes outragées, la ville réduite à n'èire plus qu'un monceau de ruines ; tels furent les préludes sanglants des vengeances qui, sous le nom de justice, livrèrent une partie de la population au bourreau et l'autre à l'exil. Ix-s biens de la commune furent confisqués; des nobles et des bourgeois furent exécutés, et Enguerrand de Bournonvillc à leur tète; d'autres parvinrent à se racheter à l'aide de grosses rançons. Mais tel fut le nombre de ceux qui abandonnèrent les décombres fumants de la malheureuse cité, que deux cents ans après cette année mémorable on n'aurait pas pu y trouver une seule famille bourgeoise dont les ancêtres eussent été témoins de sa funeste catastrophe. Peu s'en fallut que Soissons ne disparût de la liste des villes, et pendant toute la diiré'e des guerres qui suivirent, elle put changer dix fois de parti et de maître sans qu'aucun d'eux lui fit l'honneur de s'en plaindre ou d'en poursuivre la vengeance.

\je Soissonnais perdit d’un coup ses deux comtes à la bataille d'Azincourt : Robert de Bar y fut tué et le duc d'Orléans pris ; mais Jeanne de Bar, fille de Robert, fut réintégrée dans son comté par Jean de Luxembourg qui , après avoir pris Soissons ou nom des Anglais (1429), maria hi jeune comtesse à son neveu Louis de Luxem- Ivourg, comte de Saint-Pol (1435). I.ahire cependant ne laissa pas longtemps Soissons entre les mains de Jean , et la rendit en 1437 à son maître. Charles A'II retira

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