PAMIERS
Qaelqoes lignes d'un des principaux historiens de la maison de Foix nous apprennent , dans un style un pen empathique , comment le comte accourut A Pamiers pour étouffer ce mouvement. « Il y alla, dit-il, en homme d'estat et non en prince ny soldat qui cherche plustot d'estre craint , à cause de la peine qu’A cause de la raison ou du droit qui doit les y convier. Il leur donna donc loisir de se repentir, et par de belles remonstrances Bst voir A un chacun le tort qu'on lui faisoit. Quelque mutin ou chel'de la mutinerie fust chAtié aOn de donner terreur au perturbateur. D'où la coulpe là tomba la peine. » Pamiers ne pouvait guère songer A résister ; tout rentra dans l'ordre.
Il faut rapporter A cette époque la cession que firent les comtes aux abbés de Saint-Antonin des droits qu’ils exerçaient sur la ville, A part le droit de souveraineté. Cette cession devait être renouvelée plus tard par les rois de France, et telle fut , dit-on , l'origine des privilèges et des franchises dont les habitants de Pamiers jouissaient encore au xvi* siècle.
Grâce A l'importance que Pamiers acquit de bonne heure, la maison de Foix y Bxa souvent son séjour. L'épouse de Raymond !■' l'y attendit pendant son expédition en Orient, et lui-méme s'y arrêta A son retour. Bientôt des événements plus considérables vinrent entourer l'ancienne Appainée d’un nouvel éclat. Cette hérésie ardente et inquiète des Albigeois , que Foix nous a déjà montrée, pénétra dans Pamiers sous laè^^ection de la femme et du fils de Raymond , qui se trouvait alors en Espagne. Une assemblée « notable» y fut tenue, et il ne -s'agit de rien moins dans cette, réunion que de chercher le moyen le plus sûr et le plus prompt de ruiner le clergé et ses partisans. L'abbé et les chanoines tremblèreot ■ comme le jong en l'eau» » et, afin de conjurer l'orage qui les menaçait, ils offrirent l'hospitalité de leur couvent à la comtesse de Foix et A Roger, son fils. La comtesse et le jeune Roger songeaient avant tout A propager ces idées nouvelles; mais A leur suite marchait une troupe de gens armés, qui cherchaient moins A 'répandre les principes des Albigeois qu’à saisir une bonne occasion de pillage. Quelques violences eurent lieu. L’abbé et les chanoines se plaignirent, et leurs plaintes tombèrent sur les gens de Roger. Le fils impétueux de Raymond s'emporta : il courut au couvent , en brisa les images et les autels, et jeta l'abbé avec tons ses moines dans une prison où il les laissa trois jours sans manger ni boire. La comtesse, moins emportée dans son zèle, les lit délivrer; mais ils durent quitter immédiatement la ville. Ils ne tardèrent pas A y rentrer avec Simon de Montfortet ses croisés, qui s’y présentèrent en 1210, et y furent reçus sans combat
Dans la dernière moitié de ce siècle , la ville de Pamiers parait s'effacer ; mais au début du siècle suivant, elle voit s'accomplir un événement qui, peu grave en soi, n’en aboutit pas moins A des résultats considérables. Boniface VIH occupait alors la chaire de saint Pierre, et Philippe-le-Bel, le trône de France. De profonds dissentiments exbtaient entre le roi et le pontife. Les prétentions de Boniface sur le pouvoir temporel irritaient Philippe, qui portait A l'excès l'orgueil de l’autorité royale et qui ne voulait pas reconnaître dans la main de l'évéque de Rome !e$ deux épie* qu’il croyait tenir; ces germes de discorde ne firent que s'accroître par la nomination de Bernard de Saisset au siège épiscopal de Pamiers. Le pape l'avait
choisi, en effet, contre la volonté de Philippe. Mais il ne s'arrêta pas lé : il charma ce nouvel évêque d'une mission délicate auprès du prince. Bernard de Saissot devait sommer Philippe de se mettre à la tête d'une croisade, comme il l'avait promis, et de rendre la liberté au comte de Flandre et è sa fille qu'il tenait dans les fers. Le prélat remplit sa mission avec hauteur et êpreté, en digne interprète du pontife qui l'envoyait, et il menaça le roi de jeter un interdit général sur la France, s'il ne se soumettait aux volontés du Vatican. Le roi , en entendant oes paroles, tressaillit de colère. Il se contint cependant en présence de l'évêque de Pamiers ; mais dès que le prélat fut parti , il songea à le punir, ta violence de Philippe était toujours habile et réglée , pour ainsi dire , dans ses emportements : il échappait an moyen âge, et il avait tout le tempérament àm temps modernes. H ouvrit donc une procédure contre Bernard de Saisset, et d'après l'avis des légistes, qui l'entouraient sans cesse, il lit partir pour la sénéchaussée de Toulouse l'archidiacre d' Auges et le vidame d'Amiens, avec ordre de poursuivre l'insolent. évêque. C'était en IBOt . Les deux commissaires instruisirent rapidement le procès. Ils se hâtèrent de recueillir dans la sénéchaussée les témoignages de plusieurs personnes considérables, pois ils coururent à Pamiers, pénétrèrent pendant la nuit dans le palais de l'évêque et l'emmcnèreut d'abord à Toulouse, ensuite à Senlis devant le conseil du roi.
Ui , Bernard de Saisset fut accusé d'avoir excité contre Philippe le comte de Foix et plusieurs grands du royaume, et d'avoir voulu former une ligue pour livrer le Languedoc i l'Anglctcfre. U'autres griefs furent ajoutés à ces imputations. On l'accusa aussi de s'être rendu coupable de blasphème et de simonie. L'issue d'un pareil procès ne pouvait être douteuse. Bernard de Saisset fut condamné, et on dérida qu'il serait retenu prisonnier par l'archevêque de Narbonne dont il était suffragant, ou par la justice séculière au nom du roi. En même temps Philippe fit partir pour Borne Pierre Flotte, qui devait demander au pape de flétrir et de dégrader l'évêque de Pamiers. Mais le pontife l'y refusa. Il allégua que toutes les formes de la juridiction ordinaire avaient été violées à l'égard du prélat , qu'il avait été soustrait â ses juges légitimes , et qu'on l'avait condamne sans l'intervention d'un commissaire apostolique , dont le concours était cependant indispensable. Ces récriminations aigrirent le débat. Iji lutte s'agrandit, et Philippe, pour mieux résister au pape , se vil dans la nécessité de s'appuyer sur la nation. De là , les États-Généraux qui, sans un pareil incident, auraient bien pu tarder encore à paraître, surtout sous un prince aussi jaloux de sa souveraineté. Tel fut l'immense résultat de cette petite querelle de Pamiers. N'est-il pas juste de dire que nous devons en partie à Bernard de Saisset nos vieilles assemblées nationales?
A la suite de ce conflit, et deux ou trois ans après l'arrestation de son évêque, la ville de Pamiers fut le théâtre d'un mouvement dont les causes nous échappent. Quoi qu'il en soit, scs habitants se révoltèrent contre le comte, qui courut risque de la vie : l'héritage de la maison de Foix était alors entre les mains de Roger Bernard. L'orage était si menaçant, que le comte fut obligé de s'enfuir pendant la nuit, et encore fut-il vivement poursuivi par les rebelles, qui faillirent l'atteindre. Toute cette émotion dura peu ; la colère fit place au repentir. Pamiers redoutait la vengeance du comte, mais Roger se montra généreux. Il n'abattit aucune tête.
PAMIËHS.
Ijuelqueü-uns de ceux qui s'étalent compromis dans ce mouvement furent chassés de la ville , mais ils y rentrèrent bientôt, et Pamiers , disent les historiens du pays, se montra plus docile et plus üdële qu'auparavant.
Rien d'éclatant n'attire plus notre attention du côté de Pamiers avant la fin du XV* siècle. Des prétentions rivales se disputaient, è cette époque, le comté de Foiv. Le pays obéissait à t^therine, reine de Navarre et femme de Jean d'Albret. Mais le vicomte de Narbonne, Jean de Fois, oncle de Catherine, cherchait à le lui enlever.
« Il ne tendoit les nerfs de son esprit, comme dit un de nos vieux historiens , qu'à la débouter pour le moins de la souveraineté de Béarn et du comté de Foix, à quoy il s'employa, et pour cest effet, il fit de grandes et notables ligues, qui sembloyent renvoyer de tout en tout la princesse naturelle de Foix et de Béarn en Navarre. » De là oes guerres désignées dans l'histoire de la France méridionale sous le nom de guerres narbonnaises et albridenques.
Au commencement de cette lutte qui ébranla pendant quelque temps notre orageux .Midi, Pamiers tint d'abord pour Catherine. Mais le vicomte de Narbonne ne tarda pas à s'en emparer. Il y pénétra par l’intrigue , en 1àB6. Des traîtres, abandonnant le drapeau de Navarre et d'Albret, ouvrirent secrètement les portes de la ville. Le vicomte de Narbonne y entra ainsi au milieu de la sécurité générale. Ce fut un réveil terrible. Le signal do meurtre fut donné, et l'on frappa sans distinction d'àge ni de sexe. I.es habitants cherchèrent à se grouper et à opposer une vive résistance ; mais ils furent abattus et découragés par le spectacle qui s'offrait partout à leurs yeux. Après quelques efforts impuissants, ils se dispersèrent , v voyant ruisseler leur pavé du sang des meurtris, qui grossissoit comme rivière d'une grande et indicible source. » La ville, au milieu de ces massacres , passa entre les mains du vicomte de Narbonne.
Tant de cruauté ne fut pas impuni. Au moment où le rival de Catherine, fier de sa conquête, rêvait dans Pamiers de nouveaux exploits, une vengeance éclatante s'apprêtait. Elle fut combinée dans le plus grand secret , comme l’avait été l’invasion du vicomte de Narbonne. Ce fut Pierre Buffire qui se mit à la tête de l'entretreprise. Cet homme, énergique et prudent è la fois , rassembla sous sa main une troupe assez nombreuse, et s’approcha sans bruit de Pamiers. Il avait su s’y ménager des intelligences. La porte lui fut ouverte de nuit par un serrurier, et le drame qui avait eu lieu quelque temps auparavant, recommença au profit des vaincus. La garnison, réveillée par cette brusque attaque, n'eut pas le temps de se défendre : elle fut massacrée en grande partie. Le chef qui la commandait , l'un des partisans les plus habiles et les plus dévoués de la maison de Narbonne, Lavelanet, fut tué dans la rue, mais il eut la consolation de vendre chèrement sa vie.
La lutte des'deux familles ne finit point là, comme on le pense, elle dura encore quelque temps ; mais Pamiers n'en fut plus le théâtre , et ce fut en dehors de son enceinte que s’accomplirent les derniers événements de cette querelle, dont l'issue fut favorable à la maison d'Albret et de Navarre.
De nouvelles complications ne tardèrent pas à se produire dans l'intérieur de Pamiers; elles furent moins graves, il est vrai, et cette fois, il n'y eut point de sang répandu; mais les esprits s'émurent; des colères éclatèrent, et toute cette agitation aboutit presque à une guerre civile. L'ordre des Jésuites, révélant de
bonne heure cette activité que trois siècles n'ont point ralentie, se trouvait déjà établi à Pamiers, en 15.59. Accueilli d'abord avec faveur, il souleva bientôt des plaintes et des accusations. l.aissons parler l'écrivain auquel nous empruntons ce fait : les préoccupations contemporaines semblent donner un nouveau prix h ce récit, dont la forme, si vive et si pittoresque rappelle heureusement le ton de Montaigne. < En ce temps auquel le monde n'apparoissoit qu'une branloire pérenne où tout estoit troublé et chanceloit d'une yvresse naturelle , raconte Olhagaray , les moynes jesuistes se glissèrent dans la cité d'Appamyers, portés de l'industrie artiQcielle de l'evesque Robert de Relevé pour les rendre maistre et docteurs , regens dans le college , qui estoit prou florissant en laditte cité. Or, comme le soin des pères ne vise qu'à meubler la teste de science de leurs enfans ( je di de ceux qui cognoisseut et aiment la vertu ) oyans le bruit et non le fruict de ces sçavans personnages qui promettoyent un monde tout nouveau, ils flrent la sourde oreille du commencement aux advis qu'ils reccvoient sur reste nouvelle introduction. Mais ayans aussi tost recognu que veu que leur fait n’estoit qu'un sçavoir pédentesque , piilotans la science dans les livres et ne la logeant qu'au bout de leurs livres pour la dégorger seulement et mettre au vent , en parade, pour estre estimés et jugés de tous, autres qu'ils n’cstoyent et que leurs escoliers ne se nourrissoient de ces escomiflures faites pour entretenir autruy comme une vaine monnoy inutile à tout autre usage et emploite qu'à compter et jetler, commencèrent à gronder contre leurs propres maistres. Et Dieu ayant fait naistre és nations moins cultivées par art des productions d'esprit du tout admirables, qui luittent les plus artistes, où U monstre qu'il n'y a rien de sauvage en ce qu'il conduit , fit que les esprits de ceste cité fortifiés de la prudence d'un conseil fort vénérable, se résolurent à examiner les actions de ces nouveaux venus , et juger s'il estoit expédient de nourrir et entretenir reste pépinière parmy eux. Au commencement on y avoit fait quelque instance, et les raisons posées en maüon de ville avoient enfanté ceste résolution. Que la cité avait prou de moÿnes, nonaitu, qu'elle estoit remplie de telle sorte de gens ogseux, qui seraient un jour pour se rendre maistrei des kabitans. si on perwutloit teste fonnilliere si importurte et si fascheuse. Mais l'espérance apparente de l'instruction de la jeunesse eslouffa le fruict des raisons produites par les opinans. Un certain Rabonit, catholique romain, à son rang rangea la fable de l'asne et des chèvres, lequel battu de l’injure du temps, fut contraint d'implorer leur faveur, elles estant à couvert à l’abry de l'incommodité de l'air, ne demandant que mettre seulement un pied dans Testable ; mais y ayant l'un il y fourra l’autre, puis la teste, et chassa les premières en hypoteche. Je ne crains , dit-il , donc que ces bons marmiteux n'en facent de même. D'autres les accusoyent comme pernicieux à l'église romaine, à l’estât de la cité, à tout ordre, à la justice de laquelle ils estoyent émancipés parleur général. Ces uuistres, disoient-ils, sont des sophistes de Platon, de tous les hommes, ceux qui permettent d'estre les plus utiles aux hommes et seuls entre tous les hommes, qui non seulement n'amendent point ce qu'on leur commet, comme fait un charpentier et un masson , mais l'empirent et se font payer de l'avoir empiré. f.es autres les accomparoient aux musiciens, qui accordoient bien leurs flustes et non leurs moeurs, et aux grammairiens desquels Uyonisius se inocqunit qui avoient soin de s'enquérir des maux d'Ulysse et igno-
PAMIEHS.
royent les leurs propres, aux orateurs qui s'estudient à dire justice et non à la faire. » Au milieu de ces accusations qui les frappaient de tous les côtés, les Jésuites, après deux ans de séjour, prirent le parti de quitter la ville.
L’esprit de critique et d'opposition religieuse qui s’était attaqué avec tant de force à cette fameuse compagnie, se tourna contre le clergé lui-mème : il était l’objet de si vives antipathies, à Foix, qu’il s’en éloigna avec les Jésuites. Il rentra, il est vrai, dans la ville deux ans plus tard, en 156i, mais il eut besoin, pour y être admis, de l’intervention du parlement de Toulouse. Un conseiller de cette cour souveraine, Richard, se rendit à Pamiers, pour mettre fin à la querelle.
Un débat s’engagea en sa présence entre l’évêque et l’avocat de la ville. Après une longue discussion , mêlée d’arguments tbéologiques et d’insultes, Richard imposa silence aux deux parties. Si elles ne vécurent pas en meilleure intelligence , au moins le calme fut-il ostensiblement rétabli.
L’évêque cependant ne pouvait pardonner à la ville de lui avoir résisté; il résolut de s’en venger. Pamiers ne relevait que du comte de Foix , et cette position lui laissait la jouissance de ses privilèges. L’évêque eut l’idée de l’assujétir au roi. Il se mit en rapport avec d’Amville, maréchal de France et lieutenant-général du Languedoc. Un acte public, émané du trône, déclara que Pamiers faisait partie de cette province. Mais la déclaration royaie resta sans résultat; les habitants de Pamiers paninrent à déjouer les projets de leur évêque.
Un fléau redoutable vint les assaillir à la même époque. La peste , qui avait déjà décimé plusieurs villes du comté , pénétra dans Pamiers et y fit de grands ravages. Trois mille personnes furent emportées en quelques jours par l’épidémie. Pamiers dut peut-être à cette circonstance d’échapper au sort cruel que Paillés avait fait éprouver à la ville de Foix ; le fléau lui servit de barrière contre ce barbare exécuteur et elle put se féliciter de cette étrange protection. « Il lui était plus doux, d’après un ancien témoignage , de tomber entre les mains de Dieu que des hommes. » Deux ou trois ans après, en 1566, des malheurs d’un autre genre fondirent sur Pamiers. Rien de plus étrange que la cause qui les produisit. Des troubles domestiques éclatèrent dans la ville ; la division se mit parmi les habitants, à cause de quelques entrechats, et le fer et la flamme ravagèrent Pamiers.
« La dance, dit gravement Olhagaray, fut le chariot qui traîna la désolation dans la cité , et qui alluma les feux désastreux de cette sédition , que la postérité a toujours marquée dans son journal d'un triste et noir charbon. » Ces événements, si frivoles dans leur principe, intéressent par leurs conséquences. Ils nous montrent, peut-être mieux que les faits les plus éclatants, quel était, à un certain point de vue, le rôle de la religion nouvelle dans nos provinces méridionales, et comment la raide et sèche austérité du protestantisme cherchait à assombrir ce Midi si vif, si rayonnant, si emporté dans sa joie et ses plaisirs.
Voici comment les choses se passèrent. Un homme dont le nom nous a été conservé, Bicheyre, avait ouvert un bal public. La rigidité des protestants s’en 4 émut. Les danses furent troublées et le désordre devint si grand qu’il fallut les suspendre. Mais trois jours après, ce fut on autre spectacle que le bal de Bicbeyre. Une troupe de danseurs s’était organisée; elle traversa la ville, bannière et musique en tète; et, comme il s’agissait de protester en faveur de la danse,