‹ Histoire des villes de France (volume 2)Chapitre 50 sur 119 · II. ^ . 3g · texte numérisé non relu

II. ^ . 3g

CONDOM

Si nous avions la mCmc foi que Dacliery aux légendes merveilleuses, nous croirions, comme il l’a dit dans son spicilége, que le diacre Théodore envoyé par le patriarche de Jérusalem vint sous l'inspiration divine, du fond de l’Orient pour fonder sur la rive droite de la Baïse la ville qu’on appelle aujourd’hui Condom. Mais, par malheur, à mesure que l’humanité vieillit clic devient plus incrédule, et cette pieuse fable si rudement démentie par les historiens du \vi' siècle ne serait guère de nature à trouver créance maintenant. Il n’est pas plus possible d’admettre la version de la Galtia Christiana qui attribue la fondation de cette ville à un duc d’Aquitaine nommé Agalcius , car il n’a jamais existé de duc portant ce nom. Tout ce qu’oii sait positivement, c’est que si le monastère de Condomum, Condomium ou Condominium, autour duquel s’élevèrent plus tard les toits et les murs d’une ville, eût été bdti en 817 il en aurait été question au concile d’.Vix-la-Chapelle. Son existence due probablement à quelque famille noble qui voubit racheter ses péché s H sauver ses membres en donnant ce lieu au Dieu Sauveur dans la personne des moines, est donc postérieure à 8t7. Il n’y avait pas vingt ans qu’il était bâti, au pied de la montagne, quand les Normands arrivèrent en Vasconicè la suite d’Hastiogs et le brûlèrent en passant. Pendant un demi-siècle les ruines de ce pauvre monastère de Condomium n’oITrirent que le tableau de désolation et de mort, si souvent tracé par la main trembbnte du doyen de Saint-Quentin : les pentes de ces coteaux si richement parés naguère de moissons et de vignes apparaissaient nues et désertes. Nulle part on n'eût trouvé une charrue, nulle part des bœufs attelés au joug. On ne bbourait plus , on ne semait plus , les buissons croissaient de tous côtés, et comme ni serfs, ni marchands, ni pèlerins, n’osaient s’aventurer sur les routes, les hurlements des loups troublaient seuls la solitude sinistre et le lugubre silence des campagnes.

Touchée de cet état de choses , la sainte Honoreta , femme de Sanche le Courbé , duc de Gascogne, mit tous ses soins à rétablir le monastère. L’église, grâce à sa piété , sortit de scs ruines , et après l’avoir fait placer par plusieurs évéques solenncllemeut réunis pour cette dédicace sous l’invocation de Jésus-Christ et de saint Pierre, elle pourvut au temporel des religieux par le don d’un riche domaine. Puis, aussi prévoyante que libérale, pour qu’une autre invasion ne vint pas détruire son œuvre , elle voulut qu’une forte enceinte s’élevât autour du couvent et des chaumières qui allaient l’entourer. Sous b protection de ces murailles les chaumières se multiplièrent bientôt au point de former un bourg, mais malgré les bénédictions prodiguées par l’Cglise sur l’emplacement de Condom, une sorte de fatalité semblait s’y attacher encore. A peine bâti, le bourg fut consumé par un

CONDOM

incendie qui n'épargna que le mur d'enceinte dont les pierres noires et à moitié calcinées attestaient encore cinq cents ans plus tard la violence des flammes. Cette fois Hugo, évéque d’Agen et l'un des fils de Gombald duc de Gascogne, se chargea de la restauration de Condom : mais ne se contentant pas de tirer le bourg de ses cendres il le donna avec le monastère aux religieux de Saint-Benott et dota en outre la mense abbatiale de tout ce qui lui était échu après b mort du comte son père, dans le Bazadais et l’Agenafs. Cette donation, qui date de 1011 , eut pour témoins et souscripteurs le comte Sanche, l’ évéque Arnaud et six vicomtes.

Où l'Église avait un pied on pouvait être sûr qu'elle en prendrait bientôt quatre. Les trois abbés qui portèrent successivement la crosse de saint Pierre, à partir de 1060, augmentèrent dans une proportion extraordinaire les richesses de l'abbaye. Déjà les terreurs de l'an 1000, habilement exploitées, avaient doublé l'étendue de scs domaines. Sous prétexte que le monde allait finir, et quoiqu'ils ne dussent pas survivre à sa ruine , les moines se faisaient donner de toutes mains des terres et des forêts qui leur restèrent en propriété quand cette panique de la fin du monde fut dissipée. Les voisins de l'abbaye de Condom avaient été si effrayés, que vers la fin du XI* siècle, l'abbé Séguin, craignant la turbulence de la féodalité gasconne, et voulant se mettre en mesure de lui résister au besoin, n'eut qu'à faire venir dans le bourg une partie de scs nouveaux vassaux pour former une ville. Son successeur, Raimond d'ülbian , imitant cet exemple, sut si bien vaincre l'esprit du seigneur de Nérac, son frère, qu'il l’amena à se reconnaître vassal de l'abbaye de Condom. Après la mort de Raimond eut lieu un fait très-important, presque capital , qui se reproduit à une époque donnée dans l'histoire de toutes les villes de fondation ecclésiastique. Quoique la domination de l'Église ne paraisse pas avoir été très-oppressive , dès que les habitants des cités qui lui devaient leur existence se sentaient en force, ils cherchaient à secouer son joug et à se constituer en commune. La maison de Toulouse, ennemie secrète du pouvoir des clercs, secondait, peut-être pour en profiter, ces tendances indépendantes, car elles éclataient surtout dans les lieux où flottait sa bannière , et n'étaient jamais inutiles à son agrandissement. Sous l'abbé Pérégrinus, en 1188, la ville s'insurgea donc contre la mitre; elle réclama la liberté municipale, le consulat, et 11 fallut que pour conserver une moitié de son pouvoir, l'abbé cédât l'autre an comte de Toulouse.

Cette transaction, qui avait changé en hommes libres les habitants de Condom, car la partie de juridiction laissée en pareil cas aux abbés n'était jamais que nominale, s'était accomplie depuis vingt ans, lorsque l’Église, menacée de mort par la réforme religieuse que prêchaient les Albigeois, fit un eflbrt désespéré, et en lançant sur le Languedoc les masses furieuses de la croisade parvint à enchaîner de nouveau pour trois siècles l'audace de l'esprit humain Pendant toute cette lugubre période, à travers la fumée des bûchers allumés pour l'hérétique, à travers tes flots de poussière soulevés par la multitude innombrable des croisés, on voit la bannière de Toulouse, symbole de la liberté municipale et de la liberté religieuse, fièrement arborée sur les tours de Condom. En 1218 , le jeune Raimond y fut

I . itumana Umeritatit : c>|>n!ssioii du légat Conrad, en IHO.

reçu , dit la chronique originale, arec le plus vif enthousiasme : toi drech lo conte Jove à Condom s'en est lirai ounl es estai hobesit è ressaubut. Aussi le légat et les cardinaux qui l'avaient tant de fois regardée de loin, et maudite, stipulèrent expressément, dans le traité linal de 12'29, qu'elle serait al*aUue et qu'on raserait les forliflcations de la ville. Condom resta vingt-sept ans sous le coup de l'anathème clérical : en 1253, seulement, Arnold-Odon, vicomte de Lomagne, releva ces murailles proscrites. Depuis le mariage d' Aliéner, héritière de Guienne, avec un Plantagenet devenu roi d'Angleterre, Condom était passé sous la suzeraineté d'Henri II. Au commencement du xiv' siècle , en 1305, Édouard I" vint donc à Condom recevoir l'hommage des citoyens comme duc d'Aquitaine, et, selon la coutume, signala son passage par l'octroi d'une charte contenant d'amples privilèges, et donnée de concert avec l'abbé qui s'appelait Raimond Goulard. Huit ans après celte visite royale, le pape quercinois, Jean XXII, accrut d'une façon inespérée la splendeur de Condom en créant à la place de l'antique abbaye de Saint-Pierre un évêché, dont Raimond Goulard, le dernier abbé bénédictin, fut le premier titulaire.

Sept ans s'éta'ient à peine écoulés depuis cet événement quand on vit s'ouvrir la funèbre série de ces guerres anglaises qui allaient encore ensanglanter le sol français pendant un siècle et demi. Déjà, en 1294, les ribauds de Charles de Valois, ces pillards terribles.

Qui (le Ita^lons et de coigiiies

Douuoient mainte.^ dures groignies,

Ainz prcDOienl bien et rompoient buchet

Vilains tuant » f^mes despoillant ,

avaient mis les maisons de Condom en brèse. En 1324 ils revinrent et s'y établirent. Les Anglais ne parurent pas s'en inquiéter d'abord ; mais six ans plus tard , voyant les Français occupés sur les frontières de Flandre, ils se portèrent tout à coup sur Condom et en poussèrent le siège avec une extrême vigueur. A cette nouvelle, Pierre La Palu, sénéchal de Toulouse cl gouverneur général du I.anguedoc, rassemble sa noblesse, et courant la lance baissée sur les gens d'Edouard III, il lés met en pleine déroute. Les Anglais ne se rebutèrent pourtant pas et reparaissant è l'improviste devant la ville , ils s'en emparèrent après avoir écrasé la garnison française sortie pour les repousser. Pendant dix-neuf ans le léopard flotta en maître sur les tours de Condom. Au bout de ce temps, une conjuration, ourdie par les manœuvres du duc d'Anjou, gouverneur de Languedoc, Gascogne et des parties françaises en deçà, et le premier politique de ce siècle à demi barbare, amena l'expulsion des Anglais. I.es bourgeois, profilant du départ d'une partie des routiers du prince Noir, appelés sans doute par Bertucat d'Albret pour aller faire frontière contre les Français, prirent les armes et, chassant les autres, ouvrirent leurs portes au duc d'Anjou. Celui-ci, pour les attacher à la France, s'empre.ssa de confirmer et d'étendre leurs privilèges ; précaution utile, car les Anglais ayant repris Condom, en 1374, après un siège qui leur coèta beaucoup de monde, les bourgeois appelèrent à leur secours le brave Bertrand, dont le cri victorieux !\'otre-Oume-Guesclin suflit pour mettre en fuite les hommes d'armes du captai.

Après la mort du connétable. Condom fut anglais de fait pendant soixante ans ;

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mais ses sympathies étaient si profimdes et si fermes pour la France, qu'en U,‘>0 le premier signal de réaction nationale partit de ses murs. C'était le jour de la fête de saint Pierre et de saint Paul ; les .\nglais , malgré l'échec de Georg(!S Salveton et du maire de Bayonne, se flattaient que le duc d'Vork, secouant enfin son apathie, enverrait des secours sur le continent ; Talbot devait lui-méme, disaient-ils, ouvrir la prochaine campagne, et jamais la victoire n'avait trahi l'héroïque vieillard. Tout à coup un bruit confus, un murmure de voix et d'armes grondent dans le lointain ; des cris de vive Charles VII ! vive la France! éclatent dans toutes les rues, et les Anglais, surpris, enveloppés, battus par les bourgeois cl leurs consuls, perdent, pour la dernière fois et pour toujours, la cité de Condom.

L'expulsion des .Vnglais fut suivie d'un siècle de repos. A ré|)oquc de la grande insurrection religieuse dns esprits contre Rome, les Condomois, enlrainés par les prédications de Roussel, embrassèrent en grande partie les opinions nouvelles. Il n'y avait |K>int d'évèque dans leur ville pour combattre l'hérésie, car ces hauts dignitaires de l'Église ne résidaient plus depuis longtemps, et le prélat titulaire de Condom, Dumoulin, auniènicrde François l", nommé cm vertu du concordat, dépensait à la cour les revenus de son évêché. Une église y fut donc dressée, on y abattit les croix et les images en Ififil , comme à T-ectoure et à Castel-Jaloux; et sans la vigilance de Montluc , Condom eût pris part au grand soulèvement calviniste de l'année suivante. Déjà les protestants s'étaient révoltés deux fuis ; mais le vieux reltre envoya dans la citadelle le capitaine .\rne avec la compagnie du roi de Navarre , et , grâce à ce renfort , la ville fut maintenue sous l'autorité du roi jusqu'en 1570. Cette année-là Montgommery , qui, par un coup d'audace inouïe dans les fastes militaires. Tenait d'enlever le Béarn à Terride et Burie avec une poignée d'hommes, étant arrivé à Cause « les huguenots de Condom qui estoient demeurés, dit Montluc, « sous l'édit du roi ayant fait toujours la chattemite de ne vouloir prendre les « armes, sc couvrant sous la promesse du roi, lesquels avoient esté traités plus a humainement que les catholiques mêmes, prirent les armes et allèrent trouver le O comte de Montgommery à Cause, qui n'osoit s'avancer », ajoute le l'olybe gascon, « et ne l'eust fait s'il eust veu quatre compagnies dedans Condom. Mais ils lui dona nèrent toute assurance qu'il n'y avoit troupes pour lui faire teste, et ainsi l'ame- « nèrent dans ledit Condom , où il fist tous les diables ruinant et saccageant les « églises et pillant tout. »

A cette date s'arrête pour Condom le cours dés événements historiques. S'il souffrit de la révocation de l'édit de Nantes, si des arrêts du conseil condamnèrent avant 1G85 ses temples et son église, proscrivirent ses ministres et forcèrent l'élite de sa population à chercher un refuge chez l'étranger ; la Fronde , en revanche , était passée loin de ses murs ; l'on y respirait un tel calme que lUiBe autre ville n’ayant paru plus propre à servir de prison au parlement de Bordësin , il y fut exilé à la suite des émeutes de 1G75. Ces habitudes pacifiques à peine troublées par la révolution, le mouvement royaliste de l'an vu et la chute de l'empire, qui comptait moins de partisans que les Bourbons , caractérisent essentiellement Condom trop isolé dans sa vallée et trop loin des grands centres pour ne pas rester un peu en arrière.

Au xvi' siècle. Condom qui avait toujours été la capitale du pays nommé Con-

Digitizori hy Qt:

domois, réunissait à sa seigneurie le Brulhois et Nérac : il était le siège des états qui gouvernaient le Condomnis et qui ne furent sup'pprimés qu’en 1601. A cette époque fut créée à Condom une élection renfermant, outre celle de la ville, quatre sénécliausst'es établies à Bazas, Nérac, Castelmoron et Castel-Jaloux. Condom avait de plus un pré>sidial établi, en 1561 , par Henri II, et réuni, en 17A9, par un édit à la justice royale. L’élection et le présidial ressorlissaient de la généralité et du parlement de Bordeaux. Avant la révolution, cette ville possédait un collège tenu par les pères de l’Oratoire , un prieuré de l’ordre des Jacobins et un siège épiscopal auquel Bossuet avait été uommé en 1760, mais qu’il résigna l’année suivante et n’occupa jamais.

Condom forme aujourd'hui le deuxième arrondissement du département du Gers dont la population s’élève à 72,000 Ames. On compte 7,000 habitants dans la ville, qui renferme un collège communal, un tribunal de première instance et une société d’agriculture. Mal bAti comme la plupart des anciennes cités. Condom s’embellit tous les jours, et si les admirateurs du moyen Age épuisent l'éloge pour sa vieille cathédrale, A la nef si majestueuse, aux splendides voussures dorées, les voyageurs les plus indifTérents voient avec plaisir scs boulevards plantés de beaux arbres et sa bourse, monument d'une architecture élégante. A la tète des hommes célèbres qui ont vu le jour dans ses murs, se place, par rang d'ancienneté, Scipion Dupleix. Né en 1569 d'une famille noble et d'origne languedocienne, Dupleix devint, en ll!05, maître des requêtes de l'hAtel de Marguerite de Valois et la suivit à Paris. Là , de 1612 à 1655 , il publia successivement un cours de philosophie en deux volumes, huit ouvrages sur divers sujets, huit livres intitulés Mémoires des Gaules et une Histoire de France en cinq volumes in-folio, dans laquelle, en exceptant le premier livre qui commence au déluge et une merveilleuse dynastie de rois gaulois appelés Samothès, Francus, Magog, Bardas, Ijingho, Celtes, Ithémus et Paris, on trouve sinon de la critique, du moins pour les époques modernes des faits narrés avec bon sens. On peut citer ensuite, dans l’ordre chronologique, Sabattier, l’auteur du Dictionnaire des antiquités; le comte Jaubert, conseiller d'état sous Napoléon; M. , garde des sceaux depuis 1830, et M. de Sah andy. Né en 1795, M. de Salvandy débuta vers la lin de 1815 dans la carrière littéraire par une noble et chaleureuse protestation contre l'invasion. La littérature d'imagination lui dut plus tard deux romans élégamment écrits et pleins delà verve méridionale, et la littérature sérieuse La Pologne sous Jean Sobieski^ l’Histoire de la Russie et celle de Kapoléon. M. de Salvandy est membre de l'Académie Française. '

1. Daclicry, Spieiteg ^ l. xiil. — Gallia chriitiana. l. il. — Vetui fnef»6rana iccleiiœ Condo^ miemis.’-^ Annalet de Fulde. — Ihidome Sancti-Quintini super eonp‘egatiomm^ lib. primas. — Poème oriijinalde la croisade de G. de 7'ude/a.— Rymer, Collect.~- Branche des royaux lignages. — Dupleix, nistoire de France. — Soulier, Histoire du Calvinisme. — (iramomi, Historia Behellionis prostratir. — Commenfair^s de Montluc. — Arrests du Conseil. — Besons, Mémoire inédit sur la Généralité de Bordeaux. Mss. du Roi foods Caugé. Mary Lafuu, Histoire polû tique , religieuse et littéraire du midi de la FrancSf (. ii, m cl iv»

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