‹ Histoire des villes de France (volume 2)Chapitre 53 sur 119 · G HENNE · texte numérisé non relu

G HENNE

du Wayais, du lorriloirc compris entre la Dordo^e et la Garonne et nommé l'Enlre-deus-mers, de l'.Vçenais, du Péripord. du Oiiercy et du Rouergiie : ces contrées forment aujourd'hui les sept départements, de la Gironde, des Landes, de Lot-et-tiaronne, de la Dordogne, du Lot, du Tarn-et-Garonne et de l'Aveyron. Iji Guienne proprement dite, A laquelle on joignit encore le Limousin pendant la domination des Anglais, était donc bornée h l'est par le Gévaudan et l'Auvergne, A l'ouest par l'Océan, au sud par l'Adour et la Garonne, et au nord par l'Angoumois. Toutes les rivières qui l'arrosent se rendent à l'tk'éan par les deus pentes principales du bassin de la Garonne et de relui de la Dordogne. Iji Garonne d'abord, qui entre dans la Guienne un jieu aiwlessous de .Moissac, reçoit successivement par la rive droite le Tarn grossi déjà des eaux de la Lu Ile, de l'Aveyron et de Ions ses afRuents et de I.emhoulas, le Lot auprès d'.Vignillon, le Médier et le Drot audessous de la Ré-ole ; et par la rive gauche, la Save, le Gers, la N'este, la liaîsq et le Lizos : longeant ensuite les coteaux de Quinsac et de la Tréne, elle décrit le grand arc du port de Bordeaux, et court perdre son nom au Bec-d'Ambés en se réunissant à la Dordogne. Otte dernière rivière, dont la source est dans le mont d'Or au milieu du plateau volcanique de Snney, élevé de t, 700 métresau-dessus dél'Occan, entre dans le département du Lot par les frontières de relui delà Corrèze, traverse l'ancien Périgord , et , après y avoir reçu la A'czère, la I.idoire et fille à I.lboume, grossie déjà par la Drône, laSayectleMoron, elle baigne les vertes collines deSaint- Germain, de Cubzac et de Bourg, et va se mêler au liée à la Ciaronnc. Là, les deux (louves réunis prennent le nom de Gironde ; et formant comme un bras de mer hirgc de trois à douze mille mètres, ils décrivent une immense courtx' du sud sud-est au nord nord-onest et tombent avec impétuosité dans l'Océan à la pointe de Grave. C'est avant d'arriver nu Bec-d'Ambés que la Dordogne .subit f ir.fluencc du Vairare/.phénomène causé par le brusque rapprochement des rivesqni rétréci.ssanl tout à coup de mille mètres le llol de la marée montante , établit une sorte de choc entre le courant et la lame qu'on voit refouler avec fracas les eaux descendantes et remonter le long des Irords comme une trombe.

Le sol change de nature et d'a.spcct dans les quatre sections princip.iles de In Guienne. A côté des solitudes stériles des I,andes, l'eeil s'arrête avec plaisir sur les coteaux rocailleux du Médoc, de Barsac, de Saint-Emilion, de la Grave ombragés de vignes et d'arbres fruitiers : plus loin se déploient en pente douce vers le nord les v.alh'-es de la Dordogne et de rille, fune avec scs riches lcrminsd'allmion entrecoupés de massifs de verdure et de caps sablonneux ou calcaires, cl l'autre avec son vaste échiquier de prairies et de terres labourées que séparent des bordures de chênes de peupliers et d'ormeaux. Presque parallèlement, mais en convergeant vers le sud, s'ouvre la fertile vallée de la Garonne qui ne semble suivre les contours capricieux de la rivière que pour dérouler les tableaux les plus variés, les vues les plus riantes et les plus pitlorcsques. Depuis Bassons, où elle finit, la chaîne calcaire dont nous avons parlé s'étend en amphithéâtre sur la rive droilc, et se montre couronnée jusqu'à Mois.sac de bois, de vignes, de hameaux, d'élégantes maisons de compagne, de vieilles villes perchées sur le roc, telles que Gadillae, Saint-Macairc, Tonneins, la Réole, Marmande, Agen ; tandis que la rive gauche, bordée d'un verdoyant rideau de peupliers et de saules, n'offre aux yeux qu'une

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IIISTOlItE GÉNÉRALE.

plaine immense couverte de moissons et de prairies. Les vallées du Tarn et de l’Avcjron, qui coiislilucnt le dernier étage des platcauv duQuercy, présentent encore à un degré légèrement inférieur le inéinc sol alluvionnel et la même fertilité ; mais à l'estrémité orientale du dé|>artemcnt de 'rarn-et-Gnronne, qui forme la limite de l'ancien (jucrey vers l'Albigeois, les graviers et les coteauv calcaires reparaissent tout à coup et vont rejoindre en décrivant un arc de cercle d'une dizaine de lieues les coteaux de ta Garonuc à Moissac. A partir de ces deux points, le (Juercy, le Périgord et le lloucrgue ne composent plus qu'un vaste plateau dont les ondulations s'enroulent les unes dans les autres et s'élèvent à mesure qu'elles se rapprochent des cliaines du Cantal ou des Cévennes. Les dépéts d'argile laissés dans les vallées du Lot, de lu Dordogne, de la Vézère, du Drot, de l'Aveyron, et les causics ou défrichements du sol calcaire et marneux, fout seuls exception il l'aridité du pays.

L'illégalité du sol et les brusipies oppositions qu'il présente expliquent d'avance les variations de la température et les différences caractéristiques du climat. Le •Médoc, par exemple, placé entre l'Océan , les Marais et la Gironde, est couvert d'épais brouillards pendant riiivcr. En général, dans tout le Bordelais, l'air est liabitucllemeiit humide et la pluie fréquente. A des hivers assez doux succèdent des printemps d'une très-grande intermittence , des étés où la température moyenne varie entre 17"-3 et et des automnes superbes. Dans les plaines de l'Agcnais et au pied des mamelons calcaires de la rive droite de la Garonne et du Tarn, les chaleurs sont plus fortes et les brumes du matin plus épaisses : quant au Périgord , au Quercy et au Rouergue, ils peuvent se partager en trois principales régions météréologiques. Dans la première , qui comprend les montagnes siliceuses et granitiques, élevées de ôOO à 700 mètres au-dessus de l'Océan, l'air est presque constamment froid, humide et variable ; le seigle y résiste à peine à la neige et aux gelées qui s'y succèdent depuis le commencement de novembre jusqu'à lu lin d'avril. Les vents d'est et du nord, devenus plus froids encore en traversant les neiges des montagnes du Limousin, de l'Auvergne et les gorges des Cévennes, semblent repousser le printemps et souillent avec tant de force même pendant les chaleurs des trois mois d'été, que pour passer d'une gorge à une autre les paysans sont obligés de se couvrir de leurs gros sortouU d'hiver. Un climat moins âpre règne dans la seconde région, composée des plateaux calcaires. Là, sans les gelées du printemps, produites par le vent d'est et qui brûlent dans une nuit les jeunes bourgeons et les tiges du seigle, la température, qui s'élève quelquefois au mois d'août à 27 degrés, laisserait peu à désirer : celle de la troisième région, qui embrasse les grandes vallées plus basses que les plateaux calcaires de 250 à &00 mètres, offre toute la pureté et toute la douceur des climats les plus heureux. Le froid y dépasse rarement 1 degré et demi, et la réverbération du soleil y devient si ardente en été qu'on a vu le raisin y mûrir dés les premiers jours de juillet. Quand on y mange la pèche, les cerises ne sont point encore bayralat, colorées, sur les montagnes siliceuses.

Partout ces inégalités de température se reproduisent dans la constitution physique de l'homme. Maigre et sec comme les sables sur lesquels il végète, le Landescol ou habitant des Landes afflige par sa pâleur, sa malpropreté proverbiale et la

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petitesse de sa taille. Dans les bassins de la Garonne et de la Dordogne, an contraire, vit une population vigoureuse, au teint brun et coloré, à la physionomie expressive et mobile, aux cheveux chAtains, mais dont la taille ne s'élève guère audessus de la médiocre.

Tous ces caractères, qui se reproduisent à peu de nuances près dans les populations des bassins inférieurs du Tarn et de l'.Aveyron, indiquent manifestement l'origine celtibéricnne. L'homme des montagnes parait appartenir en revanche à la race celtique. Les épaules étroites, la poitrine resserrée, la face plus ovale et blême, caractérisent les habitants de certaines parties du sol primitif dans le Périgord, le Quercy et le Kouergue , tandis que le montagnard des plateaux calcaires se distingue par ses yeux noirs , son teint coloré , ses cheveux flotlants et sa stature athlétique. Mous ne parlons que pour mémoire de cette peuplade exotique appelée Gavaehe, qui transplantée au x\T siècle de la Saintonge et de l'Anjou dans l'arrondissement de la Réolc, le has Médoc et le Blayais, y conserve encore Odèlement les mœurs, les vêtements et l'accent traînant de scs pères.

A toutes CCS marques ineffaçables, on reconnaît que la physiologie conllrme souvent avec bonheur les témoignages historiques. L'histoire, en effet, nous montre assez distinctement les deux races sur le sol de l'ancienne Guienne. Aussi haut qu'on peut remonter, ce pays portait le nom pittoresque et primitif de contrée des eaujr, Ar-mor-Hâike , nom parfaitement justifié par sa conflguration géographique dessinée par la Garonne et l'Océan, et que les Romains, si nous en croyons Pline, traduisirent plus tard, par le mot Aquitania, d'où sortit par corruption celui de Guienne. Les pcu|iles primitifs, les Roii, maîtres de Cossiom (Bazas), les Medulli du Medoc, les Bituriges-vibisques du Bordelais, les Nitiobriges de l'Agenais, les Petrocorii du Périgord, les Cadurci du Quercy et les Rhutènes du Rouergue errèrent d'abord pendant toute l'époque celtique dans les marais de la Garonne et de la Dordogne et sur les sommets couverts de chênes des plateaux supérieurs. A l'exception des Bituriges qui s'étaient détachés de la grande famille celtique du centre pour venir former une colonie sur la Garonne, et qui s'appelaient rieiici les peuplades mères de la plaine étaient ibères ou liguriennes d'origine. Les Pétrocores, les Cadurci et les Rhutènes, au contraire, appartenaient, à ce qu'il semble, exclusivement à la race des Celtes. De tous les événements qui durent se passer sur cette terre avant l’arrivée de César, un seul a retenti jusqu'à nous, c'est rex|M'dition de Sigovèse sous Tarquin l'.àncien, à laquelle prirent part les sept peuplades et particulièrement les Boii qui suivirent en masse le neveu d'Ambigat. Les groupes d'habitations qu'un rencontrait alors dans le pays, et qui étaient sans doute plutôt de grands villages que des villes, occupaient les emplacements actuels de Bazas, Escorsé, Agen, Périgueux, Cahors, Villefranche, Rhodez , et SC nommaient : Cossiom, Segosa, Aginnoin, Vesona, Dicona, Caranlomag et Segodun. Deux petits ports bordés de quelques huttes de pêcheurs abritaient les pirogues des Boii qui appelaient le premier leur cap, nom qu'il conserve encore

I. Pline ( liv. IV ) les appelle übiseot, Ptolemée, OuifSou<,0'ji(r//.u;,etSlraboii, loikous, Isiiysti;, ce qui senilileniil indiquer que ee mot ii était qu'un surnom ailjectivetueiit formé du nom générique delà naiion'vlufftfl et slpniliait les Rilurges-Ausks ou Ausciens.

Digiiii' ti iiy Googic

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sous celui de Talede Busch; et le second, le port du Itourg-Burdical, autour duquel allaient s'élever les remparts de Bordeaux.

Les Phéniciens n'avaient laissé que de vagues souvenirs sur cette terre et quelques comptoirs placés, autant qu'on pourrait le conjecturer à la lueur du flambeau étymologique, aux lieux où furent bdtisdans la suite Libourne, Moissac et Villefranche, lorsque les Phocéens de Marseille, maîtres déjà des côtes de la Méditerranée, cherchèrent à s'étendre dans le pays ; s'étant heurtés dès les premiers pas à la confédération Arverne, qui comprenait dans son vaste réseau les Boii, les P -trocores, les Cadurci et les Khutènes, ils appelèrent les Romains à leur secours , et alors, 15i ans avant Jésus-Christ, s'engagea entre l'ambition romaine et la liberté gauloise , cette grande lutte qui ne devait se terminer que sous les murs d'L'xellodunum.

Comme alliés des An ernes. les trois peuples purement celtiques combattirent ave<- Bilrich sur les bords du Rhône contre Fabius, qui ne remporta la victoire que grâce à ses éléphants, et répondirent plus tard à l'appel de Vercingétorix, lorsqu'il réunit tous les contingents de la confédération dans le camp d'Alésia. Ce fut ensuite au fond de leurs montagnes que se replièrent pour y mourir les armes à la main les derniers défenseurs de la nalionalité celtique, l'out avait cédé a la fortune de César ; Drumnak venait de disparaître du champ de bataille et Oiniiiios poursuivait les débris de scs troupes, lorsque Drapés et Luthérich, cet homme d'une audace extraordinaire et d'une valeur à toute épreuve, tentèrent encore d'arrêter le vainqueur devant les tours d'L'xellodunum. A la vue des fortilications de la vieille ville, étagées au sommet d'un roc presque inaccessible, les légions hésitèrent en effet, et quoique Caninius trop bien servi par ses espions eiU surpris Drapés dans son camp, imprudemment assisau bord de la Dordogne et l’eut fait prisonnier, le siège n'avançait pas. César, qui en fut instruit, accourut alors avec deux légions et toute sa cavalerie. Lne fontaine abondante coulait au pied des murs et fournissait de l'eau aux assiégés : il essaya d'abord de leur en défendre l’accès en construisant à portée de trait une tour de bois à dix étages, qu'il remplit d'archers et de frondeurs. Ce moyen ayant échoué et les tonneaux de suif et de bitume, roulés par les Qidurci du haut de la montagne, menaçant d'embraser la tour, des pionniers ouvrirent par ses ordres une tranchée dans le roc et détournèrent la source. En voyant leur fontaine tarie, les Celtes, toujours tournés vers les idées superstitieuses, crurent fermement que les dieux secondaient César et ils se rendirent. Le barbare émule de .Marins fit couper les mains à tous ceux qui avaient pris les armes contre la puissance romaine. Drapés ne put pas survivre à cette exécution , il mourut volontairement de faim dans sa prison ; et Luthérich ayant été vendu par un traître nommé Espanact et livré aux bourreaux, l'Aquitaine entière reconnut le pouvoir de Rome.

Par Aquitaine on n'entendait alors, à ce qu'il semblerait, que la moitié du territoire de ta Guienne, tel qu'il fut déterminé dans la suite. C'est du moins ce qu'on doit conclure des propres expressions de César qui représente ce pays comme s'étendant de l'ouest au nord, entre les Pyrénées et la Garonne. Auguste son successeur, ne tarda pas à modifier cette division géographique en joignant à cÆtte Aquitaine appelée seconde une Aquitaine première, composée de tout le plateau II. VI

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celtique, compris entre Bourges (Bituriges) et Caiiors (Cadarcum). Les grandes voies romaines s’avancèrent dès que la conquête fut achevée à travers ce pays sauvage, ces forêts primitives, et unirent bientôt les bourgs des Cadurci, des Boii, des Rhutèncs, des Petrocores, bourgs si heureux de leur isolement séculaire, aux cités déjà (lorissantcs de la côte Méditerranée et de la Provence. Iji principale de ces voies, qui d'Arles allait déjà depuis longtemps jusqu'à Toulouse, se dirigea d'abord de cette dernière ville sur Auch, où fut établie une mansio ou couchée, de là sur Eauze, et atteignit Bordeaux en passant par la ville et le bourg des Vasates, premiers fondateurs de Bazas. La seconde, sortant également de Toulouse, s'élevait sur les coteaux arénacés des Cadurci en touchant à Fines, emplacement du Montauban actuel. Cos, bourgade située à deux lieues de distance, et tournait ensuite vers les montagnes granitiques des Rhulènes pour se rendre à Lyon. A ces travaux préparatoires, en quelque sorte, les Romains ajoutèrent avec une merveilleuse rapidité les travaux d’embellissement et d’utilité publique. Ainsi , tandis que des ponts s'élevaient comme par miracle au milieu des eaux indépendantes jusqu’alors du Lot et de la Dordogne, que des voûtes monnmcntales couvraient les fontaines .saintes de Cahors et Bordeaux (Burdigala), des aqueducs construits pour durer des siècles versaient à flots l'eau qui manquait aux thermes de Vésone . la cité des Pétrocoriens, à Cahors et à Bordeaux, des cirques magnifiques déroulaient dans les mêmes villes leur triple rang d'arcades , et l'on y admirait des temples resplendissants de marbre et d'or, et consacrés à Jupiter, .Minerve, Apollon, Bacchus, Vénus, Diane et Mercure.

Sous la domination romaine, la Guicnno comptait donc dix peuples principaux , les Bituriges Vivisques et les Boii dans le Bordelais ; les Belandi dans les Landes; les Bazabocates et Vasarii à Bazas; les Medulli dans le àlédoc; les Mtiobriges, les Tasconi, les Petrocorii, les Cadurci sur la rive droite de la Garonne et les montagnes, et les Rhutènes dans le Rouergue. Elle possédait huit cités, dont deux , Ohors et Rhodez, appartenaient à l’Aquitaine première; Tours, Agen, Bordeaux et Périgueux à l'Aquitaine seconde ; et trois. Aire, Bazas et Bayonne, à In provinc(‘ Novcmpopulanc. On sait que la cité ne consistait pas seulement dans la ville ainsi désignée et que l’étendue entière du paçus ou pays qui l'environnait était comprise dans son enclave. Toute cité étant considérée comme une république à part, Agen, Aire, Cahors, Bayonne, Bazas, Bordeaux, Vésone, on Périgueux, et Rhodez avaient au V' siècle une classe privilégée de citoyens qu'on nommait curie, un sénat mineur chargé des affaires de la cité, un sénat illustre formé de l'élite de la curie, de nobles et de vieillards honorés par les grandes charges ou le sacerdoce, et cos corporations, connues sous le nom de Collèges , qui pinçaient toutes les professions et tous les métiers sous la main de l'administration romaine. Forcés en outre de se plier aux mœurs de Rome comme de parler sa langue et d’obéir à ses lois, les Aquitains, an bout de cinq cents ans, étaient devenus aussi romains que leurs vainqueurs, lorsque ceux-ci tombèrent à leur tour sous le joug des barbares.

Dès l'an 2.v8, plusieurs bandes de Fraiiks, de Germains et d'Alemanes, ayant repoussé les légions de Postumus , s'étaient répandues dans la Gaule et l'avaient traversée du nord au midi. Quatre ans plus lard, ces premiers envahisseurs avaient été suivis par les Vandales grossis des tribus Suèves, et marchaient sous les ordres

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de Clirrocli. Ce chef, dont luus les légendaires alleslent en (reniblant l'effrojable célébrité, après avoir incendié Mayenre et Metz , passa jusque chez les Rhutènes et y livra aux flammes les bourgs et les villas romaines. Entre cette invasion cl l’arrivée des Goths il s'écoula une longue période pendant laquelle le christianisme, s'enracinant peu à peu dans le sol aquitain, baigné du sang de ses martyrs , finit par balancer l'influence de ce polythéisme superbe , trop étroitement lié è la constitution politique de l'Empire pour ne pas subir le contre-coup de son ébranlement. Puis, en 406, à la mort de ce formidable pouvoir dont l'agonie durait depuis cent quarante ans, un cri unanime partit des rives de la Garonne, et alla retentir dans toutes les vallées du haut pays, appelant les enfants du sol à l'indépendance. Alors les Bagaudes s'emparèrent des campagnes et les naulês ou commerçants maritimes de la Garonne arborèrent , en entrant dans la ligue Armorique, la banderole de Bordeaux. Bientôt les Goths, qui avaient pillé cette ville avec les Alains en descendant vers l'Espagne, repassèrent les Pyrénées, et, se déployant sur les deux rives de la Méditerranée et de l’Océan, fondèrent une monarchie militaire dont les trois points d'appui principaux étaient en France Marseille, Toulouse et Bordeaux.

Une rare douceur, un plus grand esprit de justice avaient rendu pendant un siècle ce gouvernement cher aux peuples ; mais il était arien, et les évêques d’Aquitaine, à la tête desquels était Quintianus, l'évêqué de Rhodez, qui ne voyait point de salut hors de l'unité catholique, amenèrent sa chute en appelant les Franks. Vainqueur d'Al-Rich à Vouglé, Chlodwig divise ses troupes en deux corps : l'an, commandé par son flls Theudric, est dirigé sur le Qucrcy et le Rouergue ; luimême se jette avec l'autre sur la Guienne. On vit alors l’effet des promesses des évêques qui avaient annoncé les Franks, dit un moderne, comme des frères au catholicisme. Chrétiens de nom tout au plus, les Franks traitèrent l’Aquitaine comme ils traitaient tous les pays où ils entraient les armes à la main. Ils purent épargner çà là les sujets et les biens de quelques abbayes fameuses, de quelques églises protégées par des saints de grand renom et par des consignes rigoureuses : mais partout ailleurs ils pillèrent , ravagèrent et dévastèrent comme auraient fait leurs ancêtres païens. Le nombre des captifs fut innombrable : on en vendit une muiti tude ; et ce ne furent pas seulement des laïques que l'on traîna de tous côtés en servitude, ce furent des clercs, ce furent les prêtres qui avaient conspiré pour les Franks dont ils portaient les chaînes.

Bien que le choc de l'armée de Chlodwig n'edt pas brisé la monarchie Gothique, elle reçut un ébranlement qui précipita sa ruine. Aussitôt, et tpndis que les Franks succédaient dans le nord aux Romains, les Vascons succédèrent dans l'Aquitaine aux Goths. Les deux peuples ne lardèrent pas à mettre à leur tête deux familles qui résumaient de la manière la plus tranchée le caractère particulier, les qualités distinctives, et même les défauts de ces races rivales venues des deux points opposés, l’une des forêts de la Germanie, l'autre des vallées pyrénéennes. Unis par le péril commun, malgré la différence d'origine et l'hostilité sourde qui les séparait déjà, les chefs de ces deux familles, Eudo et Charles Martel, marchèrent ensemble contre les Berbers et les écrasèrent à Tours. Malheureusement l’antagonisme d'ambition, d’intérêts et de race, reparut le lendemain de la victoire. Une

OriENNE.

lutte acharnée s'engagea surtout après la mort d'Eudo entre le fils et le petit-fils de Martel, Pépin et Charlemagne et les fils du prince gascon Hunold et Va'iTar. Pendant quarantc-un ans ces énergiques chefs de guerre disputèrent pied è pied le territoire de leurs ancêtres. A chaque pas le sang coulait ; les embuscades se multipliaient devant les Franks; chaque gorge du Périgord, chaque déflié du Quercy, chaque bois de ia Guienne, chaque grotte de l'Agenais cachait un ennemi. Les Carlovingiens échouèrent donc souvent sur ces nombreux champs de bataille; mais leurs défaites mêmes étaient une calamité nouvelle; car, rendus furieux par la résistance des Vascons , ils ravageaient le paya en se retirant avec le fer et le feu. Les bourgs, les cités, les villages, n'ofTraicnt plus, quand ils avaient passé, que des monceaux de cendres, les monastères que des ruines, les campagnes qu'une affreuse solitude où l'on aurait en vain cherché des yeux un arbre ou un cep de vigne.

Au printemps de 769, l'issue de cette lutte, qui semblait encore douteuse, fut hâtée violemment par f assassinat de Vaïfar égorgé pendant son sommeil, et, dit le chroniqueur de Pépin , par Us conseils de ce prince. De cette sombre forêt de la Double qui borde le Périgord , où il était alors campé , ou porta le cadavre de l'illustre héritier d'Eudo dans la cité bordelaise. Là , au milieu de la prairie , entourée de marais , non loin de laquelle devaient s'élever plus tard les tours du fort du Ilâ , la reconnaissance nationale lui dressa pieusement un monument que la tradition défigure encore aujourd'hui en l'appelant le tombeau de Cai/e. Après la mort de ce vaillant défenseur de l'indépendance de l'Aquitaine, et malgré les efforts d'Hunold son frère qui était sorti du cloître de file de Ké pour essayer d'arrêter les Franks entre Bordeaux et Angoulême, f influence germanique f emporia, et Charlemagne domina un moment toutes les résistances. Il est vrai que la revanche des Vascons ne se fit pas attendre, et quand ils entendirent le murmure sourd de cette armée qui venait en frétant, à droite, à gauche, les rochers du Col d’Ibaneta, quand le chien qui dormait aux pieds de l'Escualdunac se leva et remplit d'aboiements le port d'Altabicar, quand les lances des Franks , épaisses comme une forêt, étincelèrent de loin au soleil, les rocs entiers furent déracinés, précipités du haut des montagnes, et si cette poétique voix du cor de Roland , plus haute encore que les Pyrénées, n'arriva pas aux oreilles de Charlemagne, si les fictions de nos trouvères ont exagéré les exploits du comte maritime de Bretagne , son olifant et les pompes de sa sépulture dans la basilique de Blaye, l'histoire même la plus sceptique ne saurait contester i'éclat et la renommée immortelle du jour de Roncevaux.

Après ce désastre, Charlemagne alla se reposer quelques jours dans l'ancienne villa romaine de Cassaneuil située sur les bords du Drot et au milieu de l'Agenais. ('.'est là qu'il conçut l'idée de former un royaume d'Aquitaine, et de donner cette couronne, difficile à porter néanmoins, à Ludwig son fils, à peine âgé de trois ans. Ébauchant à la hâte une sorte d'organisation incomplète et barbare, à la vérité, mais la seule qu'il fût peut-être possible de faire jaillir du chaos social de l'époque, il divisa le nouveau royaume en neuf diocèses militaires ou comtés dont trois, ceux du Bordelais, du Périgord , du Quercy et du Rouergue répondaient à la division territoriale de la Guienne. I.es trois Franks nommés comtes étaient Sigwin, Widbod et Aimon ou Aimerik. Il n'est personne qui n'ait reconnu dans cet acte important de

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Charlemagne rt^lahlissemcnt et la constitution dclinitivc de la féodalité. A peine installés, en effet , les comtes ne tendirent qu'à se dérober à l'action souveraine de la royauté : profitant de la faiblesse du pouvoir tombé, après la mort de Charlemagne, dans les mains tremblantes de Ludwig-le-I>ébonnaire, puis dans celles de Pépin son fils qui mourut étouffé dans l'ivresse comme une béte immonde dans le bourbier, selon l'cvpression énergique de l'abbé Rhéginon, Aimerik, Widbod et Sigwin parvinrent peu à peu , pendant que le jeune Pépin, arrièrc-petit-fils de r.haricmagne , luttait contre ses oncles du nord, à se rendre à peu près indépendants. L'autorité ainsi divisée perdit sa force; les conquérants germains, qui venaient de laisser quatre-vingt mille hommes sur le champ de bataille de Fontanet, n'eurent plus assez de soldais pour garder les frontières , et les Normands, ne trouvant de résistance nulle part, envahirent l'Aquitaine et mirent tout en flammes. La dévastation d'IIastings s'étendit, pendant toute cette année, 8tv7, de Bordeaux à Rayonne. En 8V8, le féroce Asker, jeté à son tour par la marée sous les murs de Bordeaux , y pénétra par la trahison d'un juif, massacra une partie de la population, pilla la ville, et y mit ensuite le feu pour aller promener la flamme et le fer dans le Médoc, détruire la Réole, et lancer scs hordes sauvages, en remontant la Dordogne, sur les plateaux du Périgord.

(Juellc terreur régnait alors , si nous en croyons les moines témoins oculaires et .souvent victimes de l'invasion ! Depuis les rivages de l'Océan jusqu'à l'illustre cité des Arvernes, dit le chroniqueur de Fleury, il n'y avait plus de trace de liberté ; plus de châteaux , plus de bourgs, plus de villes qui ne portassent des marques de la rage funèbre des barbares. C'était le témoignage que Périgueux élevait contre leur furie, c'était le cri que Moissac, Cahors, Rhodez, poussaient sous l'épée Scandinave. I.CS églises étaient détruites, les villes dépeuplées, les monastères laissés en ruines. Telle était la rage des persécuteurs , que les chrétiens qu'ils pouvaient prendre ils les passaient au fil de l'épée , ou , lorsque leurs mains étaient lasses de verser le sang innocent, ils les emmenaient en esclavage. Une foule de chrétiens, fuyant devant ce fléau, abandonnaient leurs villas et le patrimoine de leurs pères et se retiraient en Occident. Le peuple seul aimait mieux périr par le glaive ennemi que de vivre loin du soleil de la patrie. Les arbres croissaient de toutes parts sur le faite et dans les murs crevassés de ces églises construites sur des plans si beaux, les terres restaient en friche, et l'on n'y voyait de figures humaines que de loin en loin à travers les meurtrières de quelques cliâteaux.

Entre les expéditions des pirates rendues de plus en plus frequentes par l'énervement de la dynastie Carlovingienne et l'espèce d'indifférence de la féodalité, ('■data surtout par ses violences celle de 885. Au printemps, écrivirent avec effroi les légendaires de CJiarroux, la jeunesse Scandinave s'élanfa vers nos rives aussi nombreuse que les tourbillons de fourmis : entrant par Bordeaux qui n'était plus (|u'un monceau de ruines, elle livra au vent ses voiles de peaux et se mit à remonter simultanément la Garonne et la Dordogne. Il y avait à la tète de ces barbares un farouche roi de mer nommé Régnaud qui dépassa en excès Asker et Haslings lui-méme. Toutes les villes baignées par les deux fleuves gascons furent pillées, brûlées ou mises au niveau du sol. En jetant ainsi sur ses pas la terreur et la mort , Régnaud pénétra dans le Drot et se trouva un jour devant la ville impériale

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