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dévorées avec une avidité qui ne présageait que trop un dénouement violent. Les jours suivants, en efTet, lu bruit ayant circulé dans le peuple que le préfet, M. de Cunay, voulait tenir jusqu'au dernier moment, un rassemblement, composé en grande partie d'ouvriers étrangers et de marins, armés de longs bâtons, se précipita vers la préfecture. Les portes furent enfoncées, et l'on se saisit de M. de Curzay qui , pâle , en cbemise , couvert de sang , aurait été entraîné à la Garonne par celte foule en délire, si l'un des cliefs du rassemblement, qui feignait de frapper plus fort que les autres, ne l'edt poussé tout à coup dans une maison, où il échappa à la mort. Depuis, aucun événement remarquable ne s'est passé à Bordeaux. Nous ne devons pas oublier toutefois la pétition que douze mille cent soixante-trois propriétaires et négociants de cette grande ville ont adressée aux cliambres sur la décadence de son commerce et la situation critique de l'industrie vinicole. f.es pétitionnaires s'exprimèrent dans un langage d'une telle vivacité, qu'on aurait pu y entrevoir une menace de séparation nationale, si les sentiments patriotiques de la population bordelaise et son dévouement bien connu aux intérêts de la France n'eusstuit pas sullisamment repoussé une pareille interprétation.
Avant la révolution, Bordeaux était le siège d'une généralité, comprenant le Bordelais , le Bazadais , les Landes , le Périgord , l'Agénais , le Condomois et le pays de Ijibourd. Il avait un parlement dont nous avons déjà indiqué le ressort, un sénéchal, quatre élections, un bureau des linances, une amirauté. I>e ’v mars 1790, l'assambléiî nation de forma le département de la Gironde avec la meilleure partie di* la Guienne proprenu-nt dite, en la partageant en sept districts , dont les chefslieux furent Bordeaux, Bazas, Blaye, ('jidillac , l.esparre, Libourne et La Réole. Ixi loi du 28 pluviôse an vin changea de nouveau les districts, à l'exception de celui de Odillac, en arrondissements, et Bordeaux devint alors le chef-lieu du département, le siège d'une cour royale, d'un arclievéché, de la onzième division ndlitairc, et d'une académie. ïoutw ces compensations ne purent le déxlommagcr complètement de ce qu'il perdait A dater de la suppression de son parlement et de son bureau général des finances , la prospérité de Bordeaux alla sans cesse eu déclinant. Kn 178'.), la population était de 109,199 âmes, en l'an ix elle présentait une décroissance de 13,5'i2 personnes ; elle ne compte plus aujourd'hui que 98,705 liahitants, quoique les relevés oITiciels la portent à 100,497. Le département n'est pas non |ilus très-peuplé. On y compte 2'i8, 49:) âmes, parmi lesquelles 93,512 appartiennent à f arrondissement de Bordeaux. Quant aux petites villes de Pendensac, de l.a Bréde et de Rions, elles contiennent, la première 1,004 habitants, la seconde l,.'i31 et la troisième 1,297.
Sous l'administiatioii d'Aubert de ’l'ourny, nommé intendant de la généralité en 1743, Bordeaux avait pris tout à coup cet aspect monumental qui frappe aujourd'hui l'étranger d'admiration et de surpri.se. Les mogniliques allées d'Albrot, celles qui rappellent le nom de Tourny â la reconnaissance publique, la place où fut élevée sa statue, les places Dauphine, d'Aquitaine, Royale, de Bourgogne; les hôtels de la Bourse, île la Douane; la longue ligne d'édifices symétriques et d'une architecture si imposante, qui borde et décore le port, tout cela est dù au goût éclairé, à l'édililé intelligente du célèbre administrateur, lo grande prospérité de Bordeaux, l'essor extraordinaire de son conunerce, datent également de celte époque.
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Jusqu'aux premiers jours de 1789, Bordeaux eut dans son enceinte et dans ses faubourgs des Chartrons , de Saint-Seurin et du Chapeau-Kouge un si grand nombre de chais, de magasins et de caves, que l'énumération en semblait impossible à l'économiste Samuel Ricard. On estimait alors, et cette appréciation ne cessa d'être juste que vers l'an vu, qu'il se récoltait dans la banlieue de Bordeaux deux cent mille tonneaux de vin , dont quatre-vingt mille se consommaient sur place ou aux environs. Il en descendait en outre cinq mille du haut pays, dix mille du Périgord ou du tiers, et quelques milliers du Languedoc, par. le canal. Les vins chargés à Bordeaux étaient ceux de Langon, de Prcignac, de Barsac, de Sauterne et de Bommes. Année commune, ils se vendaient de cent quatre-vingts à deux cents livres le tonneau. Les vins de Podensac et de ('.astres formaient aussi deux qualités: les blancs, qui valaient vingt ou trente écus, et les rouges, dont le prix variait généralement entre trente, trente-cinq et quarante. Les vins de Grave et de Médoc d'une qualité supérieure sc payaient le double. A cette époque, au reste, le prix du tonneau, droits de courtage, de sortie, de rabattage, de fouettage, de coupage et de collage compris , s'élevait à deux cent vingt-sept livres. Après les vins et les eaux-de-vie, les objets principaux du commerce bordelais étaient les prunes d'Agen, les fruits et les farines, celles surtout qu'on appelle encore minois quand elles ont subi une épuration particulière. C'était là le fonds de l'exportation de Bordeaux. Le commerce d'importation consistait, comme aujourd'hui, dans les marchandises d'Amérique et des colonies, telles que le sucre, le café, l'indigo, le coton, le rocou, le gingembre, la casse, le cacao, le bois de construction, les douves, les merrains, les chanvres, les goudrons , les viandes salées , le beurre et le fromage.
Actuellement la moyenne des récoltes annuelles des vignobles bordelais varie de deux cent cinquante à deux cent quatre-vingt-trois tonneaux , ce qui , déduction faite de la déperdition causée par le tirage, l'ouillage et l'évaporation, ramènerait ce chiffre à celui de 1789. Les évaluations sur le prix du tonneau sont plus flottantes qu'à cette époque et se règlent selon les récoltes : ainsi , par exemple, il est des années où le tonneau, comme en 1834, vaut deux mille et deux mille cinq cents francs , tandis que d'ordinaire , ainsi qu'on l'a vu en 1836 , il ne dépasse pas trois cents francs. Bordeaux possède en ce moment des distilleries de vinaigre, d'acide nitrique, des raflinerics de sucre, des papeteries, des fabriques de fa'ience, de chapeaux et des verreries. Entrepôt général des produits vinicoles du midi , de l'ouest et du centre de la France, bien que ses expéditions soient fort réduites, il arme encore près de deux cents navires pour les côtes d'Afrique, les États-Unis, les mers de l'Inde et la pèche de la morue et de la baleine. Voici quel a été, en 1813 , le mouvement maritime de son port : il y est entré 695 navires faisant la grande navigation, et jaugeant 129,111 tonneaux; sur ce nombre, 297 portaient les couleurs françaises et 390 étaient étrangers. Parmi ces derniers , on en comptait 51 de l'Angleterre, 7 de la Russie et des pays du Nord , 14 de l'Espagne et du Portugal , 2 de l'Afrique, 16 de l'Inde anglaise et hollandaise, 87 de l'Amérique, 70 des colonies et de l'Inde française, et 48 employés à la pèche de la morue. Quant aux sorties, elles présentèrent un total de 588 navires, dont 237 étrangers et 351 français, jaugeant ensemble 102,648 tonneaux. Les droits de douane , perças sur les marchandises , produisirent quinze millions. Outre les
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navires de long cours, il entre annuellement dans le port deux à trois mille bâtiments employés au cabotage. Un senice régulier de paquebots à vapeur facilite ses relations avec la Havane et le Mexique, et à l'approche des foires du !•' mars et du 1"' octobre, qui durent quinxe jours, on voit ce bassin qui, s'étendant sur une largeur d'une demi-lieue et sur une longueur de deux lieues, peut contenir mille navires . se couvrir d'une forêt de mâts. Tous les jours d'élégants bateaux à vapeur partent, en remontant la rivière, pour Langon , Saint-Macaire, la Réole et Marmande, ou descendent les voyageurs à Pauillac et à Blayc. D'autre part, le chemin de fer de la Teste lie la ville aux Landes et à l’Océan. Malgré son admirable position et les efforts de son industrie, Bordeaux souffre cependant, et à la prodigieuse activité de son commerce a succédé un état de langueur. Les fautes du gouvernement et la jalouse rivalité de l'Angleterre ont également contribué & produire ce fâcheux résultat. Dès le xvii* siècle, une déplorable erreur des ministres de Louis XIV devint la première cause du mal. Grâce au génie de Richelieu, la maison de Bragancc, placée sur le trOne de Portugal, ouvrait un vaste débouché h l'industrie et au commerce bordelais : on défendit tout à coup l'entrée des sucres et des tabacs du Brésil, et, par représailles, le Portugal nous ferma ses ports et les livra sans concurrence à l'Angleterre. Les autres causes principales sont l'appauvrissement de l'Espagne, la perte du Canada, où les .Anglais nous ont encore supplantés , le développement immense de l'industrie en Amérique, les prohibitions craintives de la Russie, la guerre de la Péninsule sous l'empire, l’absence d’un bon traité de commerce avec l'Espagne, basé sur la réciprocité des échanges, enfin les ruineuses surcharges occasionnées par les droits réunis et par notre mauvais système de douanes. Mais, quelle que soit sa situation écononuque, nous sommes pleins de confiance dans favenir d'une ville dont la population s’est toujours distinguée par son intelligence, son activité, et qui recèle dans son sein tant d'éléments de grandeur et une vitalité si puissante# La suppression ou du moins l'allègement de l'impOt des vins à l'intérieur, quelques alliances commerciales bien entendues avec les nations de l'Europe et de l’Amérique, et la prochaine création de voies de fer, sulBront, nous n'en doutons pas, pour rendre la capitale du midi et de l'ouest à son ancienne prospérité.
Nous avons parlé de l'aspect monumental de Bordeaux après les travaux vraiment grands de M. de Tourny ; ses richesses architecturales n'ont fait depuis que s’accroître, et aujourd'hui il renferme trente-un édiSces, les églises de Saint- André, Saint-Scurin , Saint-Michel, Saint-Pierre, Saint-Rémi, SainUËloi, Saint- Dominique , Saint-Louis , l'hôpital , les hospices de Saint- André et des Incurables, les hôtels de la Monnaie et de l'Archevêché, les postes de la marine, les écoles d'équitation et des sourds-muets, la préfecture, la banque, la bourse, la douane, le grand théâtre, le musée, le collège, le pelais-de- justice, le grand marché, le magasin de vivres , le dépôt des poudres , la maison de la Miséricorde et le grand marché des Chartrons. Ce beau pont de dix-neuf arches , imposant par sa masse et sa longueur, et les vastes quais qui se déroulent sur toute la rive gauche de la Garonne, depuis les chantiers de construction et Paludate jusqu'à Bacalan, en formant presque un arc de cercle de deux lieues de circuit , complètent le plus noble ensemble et le plus riche point de vue qui soit au monde.
lüs établissements scientiflques de Bordeaux sont l'académie universitaire, le
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collège royal, les écoles d'architecture, d'hydrographie, de navigation, de botanique, de dessin, de peinture, de médecine et de chirurgie, des sourds-muets, d'accouchement et de commerce, l'académie royale des sciences, arts et belleslettres, les sociétés d'émulation, commerciale, médicale et philomatique, l'athénée, la bibliothèque et les facultés des lettres et des sciences, récemment instituées.
A la tête des hommes éminents que Bordeaux a vus naître, se place le fds du médecin de Razas. Decius Magnvs Ausonius, venu au monde sous le règne de Valentinien , réunit h la triple illustration de poète, de professeur et de précepteur de l'empereur Graticn , la dignité de consul , récompense de son mérite littéraire. Il composa des épigrammes, des idylles et une foule de pièces de vers. Dans le même siècle vivaient Mintrviut Victor, la gloire des écoles bordelaises; Minerviut Ale/jliyi, son fds, qui égala presque sa renommée ; les célèbres rhéteurs Sedalut, IJelphidiiii, Dynamiut, Lucioliu, Exuperius, Gtabrio , saint Paulin, évêque de Noie, auteur de poésies chrétiennes, et Uarcrltut Empiricut, le premier charlatan connu. A ces vieilles célébrités du iv* siècle succédèrent, douze cents ans plus tard, sans qu'aucun personnage quelque peu remarquable, autre que l'alchimiste Roçuelaillade , vint remplir cette vaste lacune (1360), le démonologue De Lancre, le chimiste Dignosiut, le malhémalicien Guillaume de Bordes, l'helléniste Dominique Heulin, à qui l'on doit également une méthode de chirurgie et un traité des aliments , imprimés en 1560 ; Gabriel de Luibe (Lurber), rédacteur de la Chronique de Bordeaux et du de Viris iUuslribus Aquilaniee (1591), et les savants légistes, Bohler, Dulesme et Le Ferron. L'architecte Ou Pérac , l'historien de France du Hailtan, qui mourut en 1610, et le jésuite Fronlon du Duc, dont l'immense érudition faisait dire au père Meeron qu'il ne comprenait pas que la vie d'un homme pdt suffire h tant de travaux , appartiennent à la même époque. C'est aussi en 1580 que Michel lUonlaigne . qui naquit en Périgord, mais qui écrivit et imprima ses ouvrages à Bordeaux, publia ses Essais. Huit ans plus tard, ce grand homme en Ht paraître une nouvelle édition, corrigée avec soin, et dont le manuscrit, raturé de sa main, existe encore aujourd'hui à la Bibliothèque de Bordeaux.
Viennent ensuite le philosophe d'Espagnet, né vers 1600; l'auteur de de Morbis mulirrum , Primerose; le chirurgien Mingelousaulx, qui, en 1 632, sauva les Jours du cardinal de Richelieu, à l’aide de ses bougies cannelées ; le Jésuite Lecomte, fameux par ses missions en Chine; Fonteneil, l'historien, vers 1651 , des Mouvements de Bordeaux; l'avocat ta Peyrcre, et Raphaël Trichet Dufresne, éditeur de soixantedix volumes grecs et bibliothécaire de la reine Christine. Enfin, le 18 Janvier 1689, Charles de Secondât, baron de Montesquieu , naquit au château de la Brède. Après avoir publié, en 1721 , les Lettres personnes, Montesquieu mit au jour, en 1725, le Temple de 6'nn/’-; en 1734, les Considératio»s sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains , ouvrage écrit au château de la Brède ; i la même époque, le Dialogue deSylla et <t Eucrate, et Lisimaque ; en 1748, \' Esprit drs Lois ; et en 1750, la défense de ce beau livre. Keçu, en 1716, président à mortier au parlement de Bordeaux, où il était déjà conseiller, de l'académie de cette ville il passa, douze ans plus tard, à l'Académie française. Sa mort, arrivée le 10 février 17.55, excita en Europe des regrets universels. C'est en ces termes si honorables pour sa mémoire que ÏEceaing Post apprit cet événement à l'Angleterre ; a Le
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10 février est mort à Paris, uiiiverscllcmeDt regretté. Charhn Secondât de IHonlesquieu. Ses vertus ont fait honneur h la nature humaine; ses éerils lui ont fait restituer ses droits» (ffit virtua did honour to human nature, hit vriUngt justice).
Les autres hommes distingués du xviii' siërie furent l'avocat Dupin, qui publia, en 1743, un Traité de* secondes noces ; les hagiographes iMffaurie et Beourein; le curé Jaubert, traducteur d'Ausonius; le missionnaire jésuite l.al/ilau , auquel son Histoire des découvertes des Portugais dans te nouveau monde et ses in-4" sur les Meeurs des sauvages américains firent, en 1742, une réputation méritée ; le médecin Sylva, né en 1084; le chimiste Vittaris, qui en df^xiuvrant les kaolins de Saint- Vrieix dota le Umousin de l'industrie porcelainière; le fameux violon Gariniez, ami de J. -J. Rousseau, et les girondins Gensonné, Boyer-tonfrrde, Duras et Grangeneuve. I)c nos jours Bordeaux a produit six artistes distingués : le peintre Tacour, mort en 1814; les architectes Combes, nés i Podensac; lHarzois et Deschnmps, constructeurs du pont ; le graveur PaiWère et le violonniste Rode, mort en 1829 prés de Harmande. Nous citerons ensuite dans l'ordre civil : Ratguerie, le Lafnte de la Gironde, auquel on doit les capitaux nécessaires à la construction du pont, à l'établissement de la banque, des bateaux à vapeur, de l'enlrepét, des liains publics, de la fonderie, et b l'achèvement des ponts d'Agen , d'Aiguillon et de Moissac : l'avocat Deséze, le généreux défenseur de Louis XVI, mort en 1826, premier président de la Cour de cassation et membre de l'Académie française; le jurisconsulte /fn/coH ; /orepA-Z/enri-yoflcAinJ Lainé, député au corps législatif, en 1813, et ministre de I-ouis XVIII; et notre collaborateur M. Troplong, membre de l'Institut, et l'un des plus illustres interprètes de notre droit civil. Non moins riche en célébrités militaires, Bordeaux compte au nombre de scs enfants, d'abord le marquis de Na/nt-.l/arc, mort en 1817, qui essuya, sans reculer d'un pas, è Fontenoi , sur la ligne où il resta seul debout avec son drapeau, la décharge de l'armée anglaise; le contre-amiral Baste, tué en 1814 au combat de Ilricnne, et qui s'était signalé par les faits d'armes les plus brillants comme officier des armées de terre et de mer; le général de brigade Duranteau; le lieutenant- général Nansouty, né le 30 mai 1768, l'un des meilleurs généraux de cavalerie de l'empire; le commandant .Vaehemin et le brave chef d'escadron Deschamps, mort en 1830, qui se couvrit de gloire b l'Im, Lutzen, Bautzen et Leipsick. '
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