‹ Histoire des villes de France (volume 2)Chapitre 65 sur 119 · CHIENNE · texte numérisé non relu

CHIENNE

de dnnation de Clmrlemagne, vinrent, en T77, bilir un monastère. Cette retraite religieuse, appelée Squiis, était déjà riehc et llorissanle, lorsqu’on 8i7 les bandes Scandinaves d'.\sker l'aperçurent en remontant la Garonne dans leurs dra/jons armés d'airain, et la détruisirent. Pendant tout le temps que durèrent les invasions des Normands, les bords des rivières furent déserts et personne n'eut l’imprudence de s’établir de nouveau à Sguirs; mais le fléau ayant cessé, Guilhem Sanche, duc de Gascogne, entreprit, de concert avec Gombald, son frère, évêque de Razas et d'Agen, de restaurer le pieux édifice. Donnant en conséquence aux moines de Kichard, qu'ils avaient fait venir de Fleury-sur-I.oire, berceau de la première abbaye, tout le domaine du vieux Squim, agrandi de la plus grande partie du pagtu Alliiirdettsis , les deux frères fondèrent, en 977, au nom de la sainte Trinité et pour le salut de leurs âmes et de celles de leurs proches, un nouveau monastère placé sous l'invocation de saint Pierre, le prince dos apOtres, et bâti sur remplacement de l'ancienne abbaye qu'on nommait Squirs autrefois, dit la charte, mais qui, depuis l'introduction de la règle de saint Benoit, s'appelle Itrgula ( modrrnis temporibui dicitur Régula).

Autour de l'abbaye ne tarda pas à se grouper une petite ville qui prit le même nom, prononcé seulement, comme aujourd'hui, par la suppression du g, le son de t'n en ou et celai de l'a en o la Réoulo, d'où nous avons fait La Réole. Dés qu'ils se virent entourés de vassaux, les moines, jgens de précaution, s'empressèrent d'établir et d'arrêter à perpétuité, comme ils le croyaient, leurs droits de seigneurs et les devoirs des serfs. Qu’on sache, avant tout, disaient-ils, en rédigeant la charte des coutumes, que le vénérable dur, notre fière, quend il nous fit la concession de cette ville, se réserva, pour lui et ses successeurs, une fuis l'an, le droit d'alberc (gîte), s'il était obligé d'y passer par terre et sans armée. C'est pourquoi, lorsque le duc viendra réclamer son droit avec sa famille, tous scs hommes d'armes et ses serviteurs seront convenablement hébergés. 5) le duc le préférait, toutefois, il recevrait, en place du droit d'alberc, un cheval de Bordeaux du prix de deux cents sols. Sauf cette réserve, le duc a tout abandonné A l’abbé. En vertu de ses pouvoirs illimités, celui-ci établissait que nul prévôt ni prieur ne pourrait jamais donner en fief terres, maisons ou vignes, sans attacher à la donation la redevance d'usage; si ce tribut n'était pas dûment acquitté, la concession devenait nulle, et il y avait peine d'excommunication pour celui qui donnait comme pour celui qui acceptait. Entamant ensuite la question des senitudes, la charte portait : que l'Église devait avoir tous les ans, de chaque maison placée dans la ville ou au dehors, deux hommes et deux femmes avec leurs sarcloirs pour sarcler les blés. Il devait être donné à ces personnes, le second dimanche de février, une livre carnassière , le troisième dimanche au matin une tourte de four et du vin, et à la nuit une livre. A la fêle des apôtres Pierre et Paul, chaque maison était tenue, toujours d’après la charte, d'envoyer un fagot d'herbe au prieur, et aux chaînes de saint Pierre un pain tel qu'il pdt sulîirc à la consommation d’un homme. Le prieur pouvait prendre, en outre, dans chaque maison, un homme pour faire ses vendanges. Tout homme qui demeurait dans la ville ou dans le ressort du prieur, devait le droit de justice au prieur et au clavaire.

Tous les bourgeois qui- achetaient du vin pour le revendre payaient une obole

LÀ RÉOLE

par charge et soixante sols d’amende s'ils osaient vendre ou acheter du sel hors du l>an du prieur, qui dorait un mois. Tous les ans, à la fête de saint Martin , le prieur recevait des cordonniers de beaux souliers, une bonne pelisse des pelletiers le jour des Rameaux, et pendant ces fêtes et celles de saint Pierre et saint Paul un tribut sur tous les objets achetés ou vendus. I.e prieur avait donné en fief la justice du marché, qui se tenait tous les samedis dans la ville de La Réole, au seigneur de Gironde, à la charge pour lui de donner un sauf-conduit en règle à tous les marchands, pour l'aller et le retour. Lu clavaire ou ollicier des portes recevait de ceux qui vendaient au marché : pour une chèvre, un denier si elle en valait vingt, le même droit pour une vache et une brebis, pour le bœuf et pour l'ène un denier, pour le cheval et le mulet quatre deniers, pour une charge de bête de verres et de salades, quatre verres et quatre salades, deux de chacun pour une charge d'homme. De tous socs de charrue, couteaux, bêches, sarcloirs et autres instruments de labourage qui se vendaient au marché uuc fuis l'an , le clavaire en prenait un. Il recevait pareillement de chaque saunier une poignée de sel, et enfin comme avait dit le rédacteur des l'.outumes, |>uur abréger, de queh|ue façon et quel(|ue jour que ce fût tout étranger qui apportait marchandise & la Réole, pour vente ou transit, devait le droit au clavaire.

Pendant les vendanges, le prieur envoyait ses hommes dans la ville, et partout où ils se pri’*sentaient il fallait leur payer fidèlement la diroe et la quarte du vin. I.es propriétaires de vignes étaient tenus de porter eux-mêmes le raisin au pressoir du prieur, ceux qui avaient des champs de fèves une charge à sa cuisine, et depuis Noël jusqu'à Quadragésime les jardins étaient ouverts aux frères servants de l'abbaye Les préjugés aveugles de l’époque se reflétaient avec toute leur rudesse dans un des articles de ces Coutumes où il était dit que si un juif passait à la Réole il payerait quatre deniers. Quant aux dispositions pénales elles étaient graduées de la manière suivante : Celui qui levait dans une discussion lance, hache, faux ou épieu, devenait po.ssible de six sols d'amende, si personne n'avait été touché , et du soixante-six sols s'il y avait eu effusion de sang. Quand l'agresseur ne pouvait payer l'amende ou lui coupait un membre. Si la blessure était mortelle, tous les biens du meurtrier revenaient à l'abbé. Les simples attentats aux moeurs n'encouraient que la peine de six sols, tandis que l'enlèvement d'une femme marié-e s’assimilait à l'homicide. Le viol se divisait en deux catégories. Celui qui faisait violence à une femme de condition inférieure à la sienne était tenu de lui trouver un mari ou de l'épouser lui-même. Si la femme, au contraire, était plus noble que le coupable , le prieur devait régler la satisfaction et loucher soixante-six sols d'amende.

En faisant des lois pour maintenir les Réolais sous la main des moines, le rédacteur de ces coutumes n'avait oublié qu'une chose , c'était de faire un règlement assci rigoureux |iour maintenir les moines sous la main de l'abbé. lo! monastère avait été repeuplé , comme nous l'avons dit , de religieuji pris à Fleury-sur- Loire; l'antipathie de race et la différence des langues ne tardèrent pas à créer un violent antagonisme entre les moines d'origiiu; franke et les Gascons. La discorde se mit au moutier et les mœurs y parvinrent à un tel état de reldchemeut que, selon Aiinoin , l'hislorien de Fleury , il n'existait parmi les moines ni frein religieux ni

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3^ GUIENNE

trace# m^mo de bonne conduite, nvHa retigionh norma, nu/la bonœ coneersaiionis vetligia.

Le duc Bernard espérant qu'Abbon, abbé de Fleury, l'une des lumières du siècle, serait plus heureux en tâchant de porter remède au mal qu'Amalbcrt et Oyibold , successeurs de Richard, le pressait depuis longtemps de se rendre à la Réule. Abbun répondait toujours en raillant, selon sa coutume, qu'il irait quand il ^rait fatigué de la rie , car on avait remarqué que tous les abbés qui avaient fait ce voyage étaient morts peu de temps après II céda pourtant aux instances du dur Bernard et partit quelques Jours avant la Toussaint de lOOA. Le lendemain de son arrivée ses serviteurs faillirent se battre avec les frères servants , qui leur refusaient l'orge et le foin pour leurs chevaux. Il fallut qu'Abbon interposât son autorité pour apaiser la querelle, qui recommença avec bien plus d'aigreur le jour de lu Saint-Brice. I.e matin Abbon avait reproché â un moine gascon, nommé .\nezan, de s'ètre permis de sortir de l'abbaye et de manger dehors sans son autorisaruin. Celui-ci furieux courut ameuter ses compagnons contre les seniteurs de l'abbé. Des injures a*# hommes à demi sauvages en vinrent bicntAt aux coups : un moine français , entendant insulter son abbé , hmça un coup de bâton entre la tète et l’épaule i relui qui proférait l'injure et J'étendit raide mort. I.a mêlée devint alors générale. L'homme de Dieu, pour parler comme son biographe , était occupé à régler des comptes. Frappé de ce bruit, il se hâta d'aci-ourir tenant éneore scs tablettes et son stylet à la main , mais par malheur il rencontra un moine armé d'un épieu et qui lui en porta un coup terrible. Le bras gauche et le cèté furent traversés à la fois. En faisant un mouvement pour montrer sa blessure â .Aimuin; il fit jaillir des flots de sang qui emplirent en un clin d'œil la manche de sa tunique. Sans rien perdre toutefois de sa sérénité il ordonna d'appeler ses serviteurs ; lors:|ue eeui-ci arrivèrent il expirait dans les bras de ses disciples, .\bbon mourut en murmurant ces paroles : O Diru toul-pnitsanl, pnndt pilir de mon âme et de la congrégution que parla grâce f ai gouvernée jusqu'ici- Sa mort même ne put apaiser le tumulte, car un de ses seniteurs qui avait relevé son corps et soutenait sa tête sur ses genoux en la baignant de larmes, fut tué d'un coup de lance par ces furieux.

Ccd attentat né resta pas longtemps impuni. 1.x: duc Bernard de Gascogne, en l'apprenant, se transporta sur-le-champ à la Héole et lit périr par le feu et la corde l’auteur et ses complices. Cent ans après, en 1106, un -autre duc vint solennellement è la Béole. Mais il ne s'agissait pas celte fois de bûchers ni de potences : chose bien rare en ce siècle, il s'y rendait dans un but d'intérêt public. Profitant, dit-on, de sa folle expédition dans les déserta de la Palestine, un petit tyran féodal, le vicomte de Bénanges, avait établi de son autorité privée un péage judaïque à la Kéole. Le duc Guilhem VIII, fbisant droit aux vives réclamations de l'abbé et aux instances des habitants ses sujets, abolit le péage dans un plaid composé de l'élito des barons et du clergé de la Gascogne. Ixi domination des Anglais fut marquée, en 1180, à la Réole par la construction de ce château carré et flanqué de quatre tours, appelées les quatre sœurs (/a> quatre sos) , qui était destiné^ commander la Garonne et à contenir au besoin la cité dans le devoir. Henri II , qui le flt élever, jeta en même temps les fondeinenls de l'église de Saint-Pierre. Sous ses successeurs, des différends d'une nature très-grave s'élevèrent entre la Réole et flor-

LA RÈGLE. 303

dcau^ : rompant, au commencement du xiii' sièelc, les langes du pouvoir ecclésiastique, les Réolais avaient constitué une commune sur des bases encore plus républicaines que celle de Bordeaux; car toute l'autorité municipale, au lieu de SC diviser entre un maire et des jurais, se cuuceutrait dans le conseil, dont les prud'hommes n'étaient à vrai dire que les agents cxéculifs. lai paix se fit pourtnni, gréce aux elTurts des chefs des deux comimuies, et ii ne resta de cette mésintelligence, qui avait trés-probahlemeul pour cause des rivalités coniinerciales qu des abus de pouvoir de la part des jurats, qu'un traité d'alliance oITeusive et défensive, conclu en 1230.

Douze ans étaient passés sur ce traité, lorsque le fds de Jobn-sans-Terre , Henri III, donna de sa griice spéciale aux Réolais quatre cents marcs d'argent pour clore la ville de murs; ce (pii n'i'mpécba uullemeut que le premier li.sage de CCS fortifications ne fût fait contre lui lors de cette insurrection de I2.">0 qui eut pour motif les vexations du sénéchal Leicester. A cette époque tous les barons de l'Agenais et du Béarn, prenant parti pour les Bordelais, se réunirent à la Ri'-ole, sous le commandement du comte ^^aston,des prud'hommes de la cité, du prieur et même du maire de Bazas. L'éréipic de cette dernière ville et le métropolitain de Bordeaux, qui, avec Pierre Kailan, leur apportaient les lettres patentes du roi, les trouvèrent en armes et maîtres du clnlteau « cpi'ils défendaient jour et nuit avec de fortes machines de guerre. » Interpellés par les prédatssur les motifs qui les avaient portés à se saisir du ('.héteau des yuatre-Su'urs, et sommés de la part du roi de se rendre on .Angleterre pour expliquer leur conduite , les B(‘arnais et les Bazadais prétendirent, sur le premier point, n'étre eutri'ïs dans la ville que pour la sauver des divisions, et quant à l'invitation de passer la mer ils s'en excusèrent , alb’guant leurs bonnes intentions et l'inutilité d'un tel voyage. Bon gré, mal gré, il fallut se contenter de ces raisons, et une tn've suspendit momentanément les troubles. Cependant les chefs du mouvement avaient été exilés pour la forme sans doute. Ils voulurent rentrer, et le maire de Bordeaux parla très-haut à ce sujet au seigneur d(' Tubcrwill, sénéchal du roi d'Angleterre, en se fondant peut-être .sur les promesses antérieures. Le séin’chal refusa l'entrée de la Réole aux bannis. Alors, indigné de sa coiuluite tyrannique, le maire le chassa lui-im'me de la ville. Toutefoiv ces tjrevances furent (luhliées et remises par l'amnistie de I2CI , accordée à la sollicitation du priin'c de Galles qui, six ans auparavant, avait reçu en personne le serment des bourgeois et de la commune de la Réole. On dut aussi à sa libéralité la construction du monastère, commencé en I2(i(i. Jusqu'à ce moment la Réole n'avait pas vu les feux des ennemis de l'Angleterre : ils brillèrent pour la première fois sous ses remparts en 1295 Kmportée cette année-là par le connétable de Ne.sie, la Réole fut rendue à la suite du traité de 130.') et reprise, en 1325, par les Français, qui y firent prisonnier le prince Ëdmond, frère d'Edouard III et son lieutenant en Guienne.

Lorsque la guerre éclata entre Edouard II I et Philippe de Valois, le roi de France fit encore saisir la Guienne, et publia un ban pour mettre sur pied tous les nobles Agés de plus de quatorze ans. De son cùté le prince anglais envoya dans ses provinces continentales Henri de Uincasler, comte de Derby, qui débarqua, bien accompiigné, à Rayonne au commencement de juin 1315. Au.ssitiR que le comte de II. .50

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39i GUIENNE.

Lille, lieutenant général du roi de France, apprit l'arrivée des Anglais, il manda les comtes de Caraman, de Périgord, de Comminges, de Duras, de Valentinois, de Mirande, avec les seigneurs de A'ilicmur, de Château-Neuf, de Pnycornet et de Labarthe, et se porta sur la Dordogne au-devant de Derby.

Dans cette première rencontre, qui eut lien à Bergerac, la fortune fut infidèle aux armes de la France, et le comte de Lille fut forcé de venir chercher, avec les siens , un refuge à la Héule. On délibéra de couvrir la frontière en attendant les milices que le comte allait réunir dans les sénéchaussées languedociennes.

braves chevaliers du parti français s’enfermèrent donc dans les places voisines et y tenaient ferme, quand le malheureux combat d'Auberocha, où le comte de Lille , surpris par lancaster , perdit le champ de bataille et ses meilleurs hommes, amena les Anglais vainqueurs devant la Réole. Derby se mit dès lors, selon l'express'ion naïve de Froissart, è « dextroitement et fortement assiéger la ville. Il dressa bastilles sur les chemins et l'investit de telle sorte que rien ne pùt y pénétrer ni en sortir. Do cela ne s'émouvait guère le capitaine messire Agos des Baux , chevalier provençal, qui avait sous ses ordres une trop vaillante troupe de compagnons pour craindre eairrls ou machine. » Grâce à sa vigoureuse défense, le siège durait déjà depuis neuf semaines lorsque les Anglais s'avisèrent de charpentcr deux tours de bois, à trois étages, qu’ils recouvrirent de cuir bouilli pour les mettre à l’épreuve du feu et du trait , et roulèrent an pied des remparts , le fossé ayant été comblé auparavant. Chacune de ces tours renfermait deux cents archers, qui commencèrent à tirer si fort et si rudement contre les assiégeants, qu’à moins d'être arnré de toutes pièces nul ne pouvait s’y présenter. Or, sous la protection de ces deux tours, deux cents ribauds armés de pioches et de grands pics de fer, attaquèrent le mur pour l'ellondrer, et jà en avaient assrs de pierres ostret et rompues, car personne n’osait approcher, quand les bourgeois fort effrayés coururent à une des portes et demandèrent le sire de Mauny ou autcun grant seigneur de [ost à qui ils pussent parler. Ijh comte de Derby leur envoya aussitôt Walter de Mauny et StralTord. Ceux-ci apprirent que les bourgeois se voulaient rendre.

Quand messire Agos, ajoute Froissart, comprit le dessein des bourgeois, il ne voulut être à leur traité, mais se partit d'eux et se bouta dans le château avec tout ce qu’il avait de compagnons, et y fit transporter, pendant ce pourparler, le plus de vivres qu’il put trouver, si bien que lorsque les Réolais eurent présenté les clefs de leur ville au comte Derby, se furent reconnus ses féaux subjets et mis « du tout » en l’obéissance du roi d'Angleterre , il fallut recommencer le siège contre le château, car, en s'y renfermant, le capitaine des compagnies avait juré qu'il ne se rendrait pas ainsi. Les grosses tours, roulées à force de bras, et les engins tirèrent donc de nouveau contre la ganiison provençale, mais ils vomirent en vain nuit et jour une grêle de blocs de pierres, les vieux remparts d'Henri II, durcis par le temps, n’en étaient pas même entamés. Le comte, s’apercevant alors qu’ils étaient plus forts que ses machines, cessa de les battre et les fit miner. Voilà les sapeurs à l’œuvre, ils ouvrent fort et roide, et, en quinxe jours, passent le fossé et viennent sous le château , si avant qu'ils en font crouler une tour. « Mais à la maîtresse tour du donjon ne pouvaient mal faire , car elle était niassonnée sur une ruche dont on ne pouvait trouver le fond- » Cependant messire Agos des Baux , qui

LA RÉOLE

ne s'endormait pas et s'était bien aperçu qu’on le minait, tint conseil avec ses compagnons et ne leur dissimula pas le péril qu'ils couraient. Ceux-ci, mal assurés, car nul, au dire du vieux chroniqueur, ne meurt volontiers s’il peut entrevoir un autre moyen de se tirer d'alTaire, le pressèrent alors de parler au comte Derby et de lui déclarer qu'ils consentaient à rendre la forteresse, pounu qu’on les laissât partir vies et bagues sauves. .Messire Agus, trouvant la condition raisonnable, alla mettre sa tête à une meurtrière de la grosse tour et lit signe qu'il voulait parler à quelqu'un de l'ost. On lui demanda à qui, et il nomma le comte de Derby ou Walter de .Mauny. Le comte, averti à l'instant et très-désireux de savoir ce que lui voulait messire Agos, monta à cheval avec sir Walter et StralTord et se rendit devant le pont-levis. A sa vue, le capitaine avançant la tète ôta re.spectueusemeiit son chaperon, les salua l'un après l'autre et dit : « Il est bien vrai, seigneurs» que le roi de France m'a envoyé dans ces murs pour les garder et défendre de tout mon pouvoir, ce que j'ai fait de mon mieux, ainsi que savez, et ce que je voudrais foire encore. Mab comme on ne peut toujours demeurer au même endroit, je partirai d’ici volontiers avec mes com|>agnons si cela vous plaît. Nous voudrions aller ailleurs si nous en avions congé. Ainsi donc, pourvu que vous nous laissiez retirer saufs nos corps et nos biens, nous vous rendrons la forteresse. — .Messire Agos, messire Agos, répondit le comte de Derby, vous ne pouvez vous en aller de celte manière. Nous savons bien où vous en êtes et que nous vous aurons quand nous voudrons, car votre forteres.se ne glt que sur étais. Donc, rendez-vous simplement, car vous ne serez reçus qu'à discrétion. — Certes, reprit le capitaine en élevant la voix, s’il nous convenait de prendre ce parti , je vous liens pour un seigneur de si grand honneur et gentillesse, que vous ne nous feriez que courtoisie, comme vous voudriez que le roi de France fît à vos chevaliers, et vous vous garderiez de ternir votre noblesse pour une poignée de soudadiers qui sont ici et dont les gages ont été bien gagnés, car je les ai amenés de Provence, de iùvoie et du Dauphiné. Et si le moindre d'entre eux ne peut venir à merci comme les plus nobles, sachez, sire, que nous vendrons nos vies comme ne les vendraient jamais gens assiégés, a Aduac te relraürent cet trait chrvaUers ensemble, et considérant la loyauté de messire Agos qui était un chevalier étranger hors du royaume de France, brave, d'ailleurs, de sa personne, et capable de les arrêter devant ses murs pendant plusieurs semaines, ils lui accordèrent sa demande.

Dans cette longue et désastreuse période des guerres de nationalité, qui s'étend depuis 13^5 jusqu'en 1551, la Itéole figura tristement, tantôt sous la bannière d’.Angletcrre, tantôt sous celle de France, et eut à soutenir quatre sièges, le premier en 1375, contre Duguesclin qui la prit, le second quarante et un ans plus tard contre les Anglais qui la reprirent, le troisième l’année suivante contre les gens du roi de Fronce qui y rentrèrent de nouveau , et le dernier en 1520, contre les Bordelais dont les lioinbardes lançaient des boulets de pierre de buil cents pesant. Le maire commandait cette fois les Bordelais, et le seigneur de la I.ande portait l'étendard de la ville; ils la regagnèrent sur les Français, et il faut bien croire que le parti de Cliarles VII était le plus fort à la Itéole , car lorsqu’il se présenta à ses portes, en 1550, quoique Georges. Falveton eût fait brûler son logement, et qu'il essayât de résbter, la garnison anglaise du cliâteau ayaut capitulé

30r. OriENNE.

au vin^i^me coup de canon , les Réolais se rendirent et demeurèrent désormais bons et locaux Français.

Aux terribles agitations de la lutte anglo-française succédèrent cent ans de paix. Le canon ne recommença 6 tonner et le sang à rouler que pour les guerres religieuses. Le réveil fut effrayant. En 1561 , les paisibles citoyens de la Itéole, qui tout occupés de leur commerce, et trop cachés par leurs trois enceintes pour voir ce qui se passait au dehors, u'avaient pas prêté grande attention aux prêches calvinistes, virent passer un jour Moniluc et apprirent avec terreur qu'il venait du faire pendre soixante-dix huguenots aux piliers de la halle de Gironde. Puis, quelque temps après, Burie, le lieutenant du roi, y arriva avec l'artillerie destinée au siège de Montségur, et le récit des horreurs commises dans cette malheureuse cité ne tarda pas â jeter l'effroi dans la ville. Pour ces motifs, bien plus peut-être que par indifférence religieuse, ils restèrent attachés au catholicisme jusqs'en 15T7. A cette é))oquc, un capitaine huguenot plein d'audace et de feu, qu'on appelait Favas, et qui dès sa plus tendre jeunesse s'était distingué chez les Turcs, prit la Itéole par escalade avec des échelles de soixante pieds de haut. Mais le parti ne la garda pas longtemps. Cette place importante avait été confiée au courage éprouvé de Dussac , l'un des retires blanchis sous la cornette de l'amiral. Son visage criblé de blessures devint le but, un soir è un bol de la petite cour de Nérac, des railleries du jeune roi de Navarre, lequel s'amusait beaucoup avec ses courtisans des soins que ce vieux soldat rendait à la belle Atrie, f Hélène de la cour de France ; blessé au cœur, Dussac s'en vengea en livrant la ville, qui, reprise peu de temps après , fut enlevée de nouveau aux protestants par le traité de Fleix. Dans tous ces mouvements les Réolais jouèrent un rôle à peu près passif ; on ne les voit jamais distinctement se mêler au parti qui possède leur ville.

Celte espèce de neutralité ne la sauva pourtant pas, en 1639, de l'anathème que la cour avait lancé, sous finspiration de Richelieu, sur toutes les fortifications des cités cenlrales. La Réole dut subir le sort commun, mais elle ne se résigna à voir démanteler scs murs qu'après avoir entendu le canon. Cinq ans plus tard ses propres jurais effaçaient la dernière image de ses enceintes en livrant les fossés aux Bénédictins pour en foire un jardin Le plus grand événement de ce siècle avait été pour la Réole une peste d'une intensité telle qu'on s'était vu contraint de transformer l'ilôt en lazarclh. Pendant vingt-sept jours on vit errer dans le jardin du couvent une malheureuse religieuse de l'Annonciade pestiférée, avec laquelle deux de ses compagnes, par une charité sublime, n'avaient pas craint de s’enfermer pour lui prodiguer leurs soins. Durant ces jours d'angoisse elles avaient fait vœu toutes les trois d’aller recevoir la communion ; quand elles se présentèrent nu-pieds, la corde au cou et une torche à la main, à la porte du couvent le gardien des Cordeliers leur donna l’hosdc trempée dans du vinaigre .avec une Ivaguette fixée nu bout de In plus longue planche qu’il avait pu trouver. Par suite des troubles de la Fronde, le parlement de Bordeaux fut transféré & la Réole et y resta depuis 1078 jusqu’en 1690. Au commencement du xvlii' siècle on reconstruisit sur les dessins de l'architecte Maurice Murcy le couvent des Bénédictins, et uue église remarquable par son élégance et la rare magnificence de ses ornements. Elle était achevée déjà depuis bien des années lorsque la révolution de 1709 vint changer la face de la France.

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