‹ Histoire des villes de France (volume 2)Chapitre 67 sur 119 · II · texte numérisé non relu

II

GUIENNE

déjà dans le xi* siècle, il donna son nom au grand mouvement démocratique du xvi’. En 15'»8, les paysans, soulevés en masse pour punir les exactions des gabelleurs, s'étaient d’abord assemblés à Guitres. Le couronnai Tallemagne, qui commandait à cent mille hommes, avait été élu dans cette ville. Au bruit du tocsin que sonnaient les cloches de la vieille abbaye, Libourne, Saint-André de Cubiac, Montferrand, Bourg, Cadillac et tous les villages de l'entre-deux-mers se soulevèrent. Partout les commis de la gabelle eurent le sort du procureur de la Kochc, Châtelain de Guitres, et du directeur-général Bouchonneau, dont les soldats du couronnai jetèrent le corps tout salé aux poissons de la Charente. Cétait une tentative audacieuse mais désespérée, et qui se termina comme tous les efforts populaires de ce genre. On maintint l'impôt sur le sel , on l'aggrava peut-être, et les Guitres, traqués, saisis en grand nombre, furent livrés aux bourreaux. Quant à leurs chefs, on a vu dans notre notice sur Libourne de quel terrible châtiment ils furent frappés par le connétable de Montmorency.

Vers la nii de ce même siècle, Henri IV, la veille de la bataille de Coutras, tint conseil au prieuré de Guitres. Il ne reste aujourd'hui de l’ancieniie abbaye, qui uu XII' siècle rendait encore trois mille cinq cenb livres de revenu, que l'église, devenue la paroisse. Guitres est un chef-lieu de canton dont la population ne s'élève qu'à 1,282 habitants. I.a route royale de Libourne à Paris et la route départementale de Biberac contribuent , avec le pont suspendu, à conserver un peu de mouvement dans cette ville.

Il n'en est pas de même a Sainte-Foy, appelée la Grande quoiqu'elle ne compte que 2,739 habitants. Bâtie au x* siècle selon les uns, au xiii' seulement selon les autres, Sainte-Foy, qui a certainement une origine anglaise, occupe les deux rives de la Dordogne. La ville, bâtie sur la gauche, et le faubourg sur la droite, sont unis par un pont suspendu long de cent cinquante mètres. Au xiv" siècle Sainte-Foy, dont Edouard I" avait jadis confirmé les privilèges, fut réunie à la couronne d’Angleterre. Depuis cette faveur, qui prouve l'importance qu'elle avait aux yeux des Anglais, elle changea plusieurs fuis de maître, selon que la victoire passait dans le camp de la France ou dans celui de sa rivale, .àinsi, en 1338, Sainte-Foy était française, en I35U elle obéissait à Chandos et retombait presque immédiatement dans les mains du duc de Berry. Les idées de la Kéformation y germèrent rapidement au XVI' siècle. Dès 1361, les habitants, excités par les prédicateurs de Jeanne d'Albret , y avaient brisé les croix et les images. Montluc eut beau y mettre en garnison Leberon, son neveu , avec trois compagnies pour les tenir dans le devoir et y envoyer ensuite, en 1363, Kczat, son lieutenant; un jeune licencié ès-lois, de Bergerac, nommé de Piles, avec trois arquebusiers, quatorze arbalétriers, et queli|ues paysans armés de fourches, escalada les mnrs une nuit et tailla en pièces Kezat et scs hommes. Depuis ce moment, Sainte-Foy fut un des boulevards du protestantisme et le lieu où les sectaires se réunirent le plus volontiers. Un an auparavant ils y avaient tenu leur premier synode militaire , celui dans Icquei furent nommé.s deux commandants généraux pour les provinces de Languedoc et de Guienne, des colonels pour chaque colloque et des capitaines |)our chaque église. En 1613 l'assemblée provinciale des églises s'y réunit également, puis sept ans plus tard la vient marquis de La Force s'y étant jeté, accomplit le traité qu’il n'avait pu faire à

LIBOURNE

MonUaban, et vendit cette place 4 Louis XIII pour deux cent mille écus, le bdton de maréchal de France et le gouvernement de Bergerac. La révocation de l'édit de Nantes pesa cruellement sur Sainte-Foy : ses temples furent démolis, ses ministres chassés ou pendus, et les plus riches de ses citoyens forcés par la rigueur des persécutions de passer à l'étranger.

Avant la révolution de 1789, cette ville était le siège d'une subdélégation et d'une justice royale , et possédait un consistoire et trois couvents. Le consistoire existe toujours, mais les couvents ont disparu, et de tout le passé de Sainte Foy il ne reste que son enceinte murée, ses portes ogivales , sa halle entourée de porches et les allées de M. de Toumy, qui sembla n'avoir, pendant son intendance, qu'une seule passion, celle de planter des promenades. Industrieux autrefois par position, le protestantisme avait créé à Sainte-Foy des filatures de coton, une manufacture de tabac et une fayencerie. Tous ces établissements sont fermés, et l'on ne trouve aujourd'hui dans cette petite ville , jadis si active , qu'un semblant de commerce agricole et une colonie protestante. Sainte-Foy est un chef-lieu de canton de l'arrondissement de Libourne.

A un peu plus de sept kilomètres de cette dernière ville se trouve Saint-Émilion , appelé dans le moyen Age Semelion , et dans la langue du pays &a- Jfr/ioun. Saint-Émilion, entouré d'un amas de ruines, est suspendu en amphithéAtre au penchant d'un plateau dont le sommet est couronné par la flèche aérienne de l'église actuelle. Nous ne parlerons pas de la légende miraculeuse du bienheureux Émilion, qui n'a jamais existé très-probablement que dans l'imagination de ses biographes, bien qu'on montre encore sa grotte et que l'histoire de la ville fixe hardiment la date de sa mort à l'an 767. Ce qui est certain , c'est qu'au xi' siècle il existait un monastère, qui fut réformé en 1110 par l'archevèquc de Bordeaux, Arnaud Guiraud , et sécularisé dans le xiv* siècle. Deux cents ans auparavant on constate l'existence de la commune, dont lès privilèges furent confirmés par Jean Sans-Terre. A partir de cette époque l'histoire de Saint-Émilion offre les mêmes incidents sous la domination anglaise que celle de toutes les villes dont nous venons de parler. Il arriva jusqu'à la Révolution sans laisser dans ses annales d'autres événements importants que le sac du 20 février 1568, exécuté par les bandouliers de Moniluc. Saint-Émilion possédait une commune dont l'organisation ne différait point de celle des autres filleules de Bordeaux.

En 1793, le plus distingué de ses enfants, Guadet, député de la Gironde, croyant trouver un asile dans ses carrières contre la proscription , était accouru secrètement de Paris, après le 2 juin, avec Pétion , Valady, Louvet, Barbaroux, Buzot, Salles, proscrits comme lui par la Montagne. Pendant près de neuf mois ces nobles débris de la Gironde échappèrent à toutes les recherches, grAce A la protection occulte de Tallien. Mais, en juin 1794, les poursuites dirigées par les Montagnards du département , que secondaient avec ardeur les citoyens de Saint- Émilion, dévoués de cœur au jacobinisme, devinrent plus actives et plus acharnées. Un jacobin protestant de Sainte-Foy les chassa des carrières en les y traquant avec ses chiens , et ne trouvant bientôt plus ni dévouement ni asile chex les parents mêmes de Gnadet , ils tombèrent dans les mains de leurs ennemis. On prit Salles et Guadet dans une loge pratiquée sous le toit de la maison de ce dernier ; Barba-

Page 1