‹ Histoire des villes de France (volume 2)Chapitre 8 sur 119 · DOULLENS · texte numérisé non relu

DOULLENS

Cette petite ville n’occupe dans l'histoire du moyen Sge qu'un rang secondaire. On ne sait rien de son origine ni de son existence dans les premiers temps de la monarchie française, et l'on ne peut guère, en ce qui la concerne, rencontrer que de vagues conjectures , antérieurement au xiii* siècle. Le comte de Ponthieu , Guillaume, dit Talvas, par une charte du 7 juin 1202, concéda aux habitants de Doullens ces franchises municipales que les localités importantes de la province avaient, pour la plupart, conquises depuis un demi-siècle déjà. Guillaume donna en même temps aux bourgeois la propriété des marais et des pâturages compris dans les enclaves de la banlieue et ce fut là pour la ville une cause puissante de prospérité. Les habitants élevèrenL dans la riche et féconde vallée de i'Âuthies, de nombreux troupeaux qu’ils conduisaient aux foires de Champagne, et bientôt, industrieux et riches, parce qu'ils étaient libres, ils étendirent leur commerce et se créèrent des ressources nouvelles. Nous savons , par un trouvère qui a chanté la célèbre foire du Landit , qu'ils avaient une halle à cette foire, alors sans pareille dans le royaume, et qu'ils contribuaient parliculièremeot, ainsi qu' Amiens, Sens, Troyes et Évreux, à en maintenir l'éclat et la r^utation. Échappée à la domination féodale, l'obscure bourgade devint une bonne ville de draperie, et, comme telle, elle jouissait d'une si grande renommée, que le roi Jean cita ce qui s'y pratiquait lorsqu'il donna des statuts aux drapiers de la Normandie. Les ouvriers en dra|» formaient la bannièie des tiuerande, et représentaient ce qu'on pourrait appeler l'aristocratie industrielle. Dans le xiv* siècle, le mayeur et plusieurs échevins ayant été élus parmi les maîtres dont cette bannière se composait, il arriva que ces magistrats proQtèrent de leur autorité temporaire pour former une coalition, et décider que, pendant six ans, aucun tisserand ne travaillerait au-dessous d'un certain prix ; c'était là, ainsi qu'on disait au moyen âge, commotion de peuple et monopole. La décision des magistrats municipaux fut mise à néant comme séditieuse, et cependant, en certains points, elle était favorable aux intérêts de la classe ouvrière; car elle établissait sur chaque pièce de drap un droit de vente de quatre deniers au profit de tisserands sans travail.

Comme toutes les villes de commune, Doullens eut à lutter plusieurs fois contre les seigneurs, à qui ses libertés faisaient ombrage. Au xiii* siècle, les habitants contraignent Baudouin de Campdavèiie à abandonner le droit de forage qu’il avait usur|)é ; ils forcent le seigneur de Beauval à supprimer scs fourches patibulaires , élevées dans la banlieue, et à détruire des constructions récemment ajoutées à une tour qui lui appartenait dans l'enceinte de la ville et menaçantes pour leur liberté ; ils («inbatteiit avec la même ardeur contre les envahissements du pouvoir ecclésiastique,

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et se montrent même tellement rigoureux contre le clergé, qu'ils interdisent aux religieux de Saint-Sulpicc le droit d'acheter sur les mardiés de la ville les denrées nécessaires à la vie. Quelques années plus tard, l'échevinage de Doullcns force encore, malgré la protection du comte de Saint-Pol , un stûgneur voisin à démolir une maison fortifiée qu’il avait bâtie dans la ville. Quand la menace ou le bon droit sont impuissants, l'échevinage transige, obtient è prix d'argent les concessions qui doivent tourner au profit de la cité , et assure le maintien de ses franchises. C'est ainsi qu’on acheta la tour du seigneur de Bcauval , pour y établir l'hAtel-deville; et l'argent ne manquait pas, car les finances municipales étaient sagement administrées.

Les préoccupations d’une vie difficile et troublée par des désastres de toute sorte n'excluaient pas, au moyen âge , les distractions intelligentes , et Doullens, comme la plupart des villes du nord, eut ses associations poétiques et ses jodtes littéraires. C'était dans la rue dite de l’Arbre amoureux que se réunissaient , an xiir siècle, les poètes et les chanteurs du pays ; une notable |)artie des oeuvres de celte association littéraire fut conservée dans la bibliothèque du conseiller d’état de Mesme et dans celle de l’avocat Matharel, où le président Fauchet en prit connaissance. On en trouve une analyse détaillée dans le Recueil de l'origine de la langue françaùe, et la pléiade est asscx brillante pour faire honneur à des villes d’une plus grande importance. Le sire des Auleux, Guilberl de Bemaville, le sire de Brefel, grand-mattre des jeux partis, Robert Ducaslel, Cuvillier, Betlepaehe, figurent au premier rang de ces poètes qui charmaient nos aïeux, et dont les noms sont encore aujourd'hui vivants dans les plus anciennes familles du pays. Lorsque Amiens, en 1393, institua la confrérie littéraire et religieuse du Pug, les habitants de Doullens octroyèrent è cette confrérie certains droits pécuniaires sur leur ville et sur ses faubourgs. En reconnaissance de cette libéralité, les mayeurs en charge étaient invités par les Amiénois au dîner solennel où se réunissaient chaque année tons les membres de l’association. Cet usage s'est maintenu longtemps , et en 1616, le mayeur Jean Moreau consignait encore sur les registres municipaux de Doullens, et comme un fait qui prenait, par sa vanité, l'importance d'un événement historique, que le jour de la Chandeleur, il avait dîné sous un dais, entre le doc de Longueville gouverneur de la province, et le lieutenant-gouverneur de la citadelle d’Amiens.

Sous le rapport politique , Doullens a peu de souvenirs à demander à l'histoire. Tandis que le comte Guillaume de Ponthieu , à qui cette ville devait l'octroi de sa liberté, défendait valeureusement à Bouvines la cause de la royauté française, Simon de Dammartin, époux de Marie de Ponthieu, fille unique de Guillaume, combattait dans les rangs ennemis; et quand Marie, è la mort de son père, eut hérité de ses domaines , le roi Louis VIII les fil saisir, parce qu'ils étaient devenus le partage d’un traître. Marie obtint cependant du roi de France mainlevée de la saisie, mais à condition qu'elle abandonnerait, entre autres, Doullens à la couronne. Plus tard , Guy de Chétillon , qui possédait le comté de Saint-Pol et la belle seigneurie de Lucheux, éleva des prétentions sur un bois qui faisait partie de la banlieue de Doullens et qu’il voulait enclore dans son parc ; les habitants résistèrent vivement et trouvèrent protection auprès de saint Louis ; Guy de ChâtiHon

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dut contenir son dépit; mais Louis lc-Hutin étant monté sur le trône, il (U tant qu'il obtint, en 1315, de l'inexpérience de ce prince, donation du la ville et châtellenie de noullens pour être réunie au fief de Lucheux, b titre d'augment, et être tenu par lui héréditairement en un seul hommage. Cet acte arbitraire, signalé par Brussel dans son Trni/é des fiefs, réduisit Doullens à la condition du simple village auquel il était annexé , et le priva notamment de sa prévôté royale et des assises, que le bailli d'Amiens y venait tenir pour les appels. Le comte de Saint- Pol dut même conOrmer la charte de commune, ce qu'il fit en 1317, et cet état de choses dura pendant cinquante ans, c’est-à-dire jusqu'en 1365. A cette époque, le roi Jean était prisonnier, et le régent s'cITorfait de réunir sa rançon; les habitants de Doullens donnèrent généreusement cinq cents écus d'or, et Charles V, en reconnaissance , réunit leur ville à la couronne et confirma tous les privilèges de leur commune.

Doullens, ainsi que les autres places de la Somme, passa, en U35, entre les mains de Philippe-le-lion , duc de Bourgogne. Louis XI , peu de temps après son avènement au trône, s'occupa du rachat, moyennant quatre cent mille écus d’or; mais la ligue du bien public l'obligea bientôt à s'en dessaisir; après deux ans, la ville revint de nouveau à la maison de Bourgogne, et les sires de Torcy et de Mouy en prirent possession au nom du comte de Charolais. Ix>uis XI voyait avec douleur son puissant rival maître d’une forteresse qui lui donnait un accès dans le royaume ; il fit tout pour la reprendre, ainsi que les autres villes frontières ; et, plutôt que de la voir aux mains de l'ennemi , il donna ordre, par lettres du 28 juin 1A75, à Saint- Just et à Torcy, d'y mettre le feu, afin que tout y fut brûlé, réservé les églises. Il ne parait pas cependant que cet ordre ait été exécuté. Deux ans après, les habitants signèrent avec Charles-le-Tëméraire un traité dont Monstrelet nous a conservé le texte ; mais ce traité n'empôcha point Doullens de revenir à la France après la mort du doc Charles. Dans le cours de l'année 1577, Louis XI en personne vint visiter la ville, dont il avait, peu de temps auparavant, ordonné la destruction , et pendant son séjour dans le château de Lucheux , il rendit l'édit qui établissait les postes en France, et il fit immédiatement mettre cet édit à exécution sur la route d'Amiens à Doullens.

A dater de cette époque jusqu'au règne de François I", nous n'avons à mentionner que la promesse faite par Louis XII au roi d’Espagne, de lui abandonner la possession de Doullens et des autres villes de la Somme , dans le cas où le mariage de sa fille aînée , Gaude de France , avec Charles d'Autriche , depuis Charles-Quint, viendrait à manquer par sa faute. Ce mariage, qui avait pour but de détacher l'Espagne de l'alliance des ennemis du royaume, manqua en effet; mais les promesses royales engagent rarement. Louis XII se fit relever de son serment par une bulle, et Doullens resta à la France. Pendant les sanglantes querelles de François I" et de Charles-<}uint , cette ville eut a souffrir de tous les maux de la guerre. En 1 522 les Impériaux se présentèrent sous ses murs ; ils furent vivement attaqués et complètement battus, au moment où ils passaient l’Authie, par d'Estrées, qui commandait la compagnie de Vendôme, en garnison dans la ville. Furieux de cet échec, le comte de Bure, lieutenant général de l'empereur, s'approcha bientôt de Doullens à la tète de six mille hommes , batUt en brèche la

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tour Cornière et ordonna l'assaut ; mais les habitants soutinrent bravement l'attaque, et l'ennemi , informé de l'approche du comte de Saint-Pol , se retira avec précipitation en laissant les échelles dressées contre les mura. Quelques mois après, les .\nglais, unis aux Bourguignons, reparurent devant la ville, la brûlèrent, et les habitants furent contraints de se réfugier à Amiens et à Abbeville, où on les employa aux travaux publics. Les Anglais revinrent encore l'année suivante, au nombre de deux mille fantassins. Antoine de Créqui, lieutenant du duc de Vendôme, gouverneur de la Picardie, ne craignit pas de les attaquer avec cent cinquante lances seulement, et les força de battre en retraite. A l'occasion de ce brillant combat, Créqui reçut, de la bouche même de François I'", et en présence de Bayard, le surnom de Hardi. Au milieu de tant de misères et de ravages, les généreux dévoue • ments ne faisaient point défaut è la cause du pays; nous voyons, en 1523, le commandant de Doulicns, Robert de Mailly, dépenser aux furtiBcations de la ville oonBée à son courage les dix mille écus d'or que Louis \l avait donnés à son père, à titre de récompense, et qui formaient toute sa fortune. Ruiné bientôt par la solde des trois cents ouvriers qu'il payait chaque jour, Robert de Mailly écrivit au roi, en disant qu'il demandait la mort si on lui refusait l'argent dont il avait besoin pour mettre la place à l'abri des insultes de l'ennemi.

Pendant les guerres désastreuses du règne de Henri II , Ooullens vit fréquemment l'ennemi sous ses murs. Le 19 août 1553, le maréchal de Montmorency remporta, près de cette ville, un avantage signalé sur les Impériaux, qui laissèrent six cents morts sur le champ de bataille, et perdirent en outre cinq cents prisonniers. Les protestants succédèrent aux Impériaux. Le 29 octobre 1567 , une troupe de calvinistes, commandée par Cocqueville , s'empara de Doullens, ut s'y maintint pendant six mois. L'édit de pacillcalion parut bientôt : Cocqueville sortit de bi place ; mais il ne tarda point à reprendre les armes , et , à la tète d'un corps de trois mille hommes, il tenta on coup de main sur la ville. Les habitants le repoussèrent avec de grandes pertes, et, en mémoire de ce danger, ils instituèrent une procession générale ; on la célébrait encore en 1789. Cocqueville ayant été pris l'année suivante, fut exécuté fc Abbeville ; on envoya sa tète à Paris , et l'une de ses cuisses fut exposée à Doullens sur la plate-forme de Saint-Ladre.

En 1 676, le prince de Condé , par suite de l'édit de pacification , fut nommé gouverneur de la Picardie, et reçut Péronne et Doullens pour places de sûreté ; mais les habitants refusèrent de l'admettre dans leurs murs. Les calvinistes leur gardèrent rancune de cette conduite, et, en 1580, cinq cents rdigionnaires , auxquels s'étaient joints quelques protestants d'Amiens, se présentèrent devant Doullens. Ils furent repoussés, et n'échappèrent à une destruction complète qu'en se jetant dans les bois. Pendant la Ligue, Doullens fut encore donné comme place de sûreté au duc d'Aumale. L'article xi de l'édit de réunion , du 15 juillet 1588 , confirma cette cession pour six années. .A l'expiration de ce terme, les habitants envoyèrent leur soumission à Henri IV, qui confirma leurs privilèges et leur fit une remise d'impôts. guerre a\ec les Espagnols ayant recommencé en 1595, le duc de Longueville, gouverneur de la province, vint à Doullens pour mettre la place en état de défense ; mais il fut tué d'un coup d'arquebuse dans une décharge d'honneur qui lui fut faite à son entrée dans la ville : les uns attribuèrent

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le coup à Gabrielle d'Estrées, d'autres à la jalousie de d'Humières, d'autres enfln au gouverneur du château de Doullens, auquel le duc amenait un successeur. Peu de temps après, au mois de juin, le comte de Fuentès menaça la place avec un corps de troupes considérable; la noblesse de la province reçut l'ordre de s'y jeter et de la défendre jusqu'à la dernière extrémité. Le maréchal de Rouillon et l'amiral de Villars accoururent également pour la secourir; mais à la première rencontre * ' de Villars fut tué, cent autres gentilshommes et cinq cents soldats périrent avec lui,

La garnison , privée de chefs habiles et importants , se défendit mal ; la ville et l<! château furent emportés d'assaut le 31 juin , et les Espagnols passèrent tout au fli de l'épée. Sully remarque dans ses Mémoires, qu'il périt alors à Doullens plus de vaillants hommes que dans les trois grandes batailles de Courtras, d'Arques et d'Ivry. Le commandement de la ville, après ce terrible assaut, fut donné par le vainqueur à Uernand Tello , qui s'illustra bientét par la surprise d'Amiens. Lorsque Henri IV eut repris la capitale de la Picardie, il songea à tourner contre Doullens ses armes victorieuses; mais les pluies continuelles qui survinrent et un renfort' d'excellentes troupes, que l'archiduc y avait laissées, firent renoncer au projet d'en former le siège. Une nuit, le brave Biron essaya dlen escalader les murs ; les échelles se trouvèrent trop courtes. Enfln, en 1598, la paix de Vervins ayant été conclue , Doullens redevint encore une fois ville française.

A dater de cette époque jusqu'au moment de la révolution , les évènements tarissent, et nous n'avons guère à mentionner, dans le courant du xvii* siècle, qu'un incendie qui consuma, en 1613, soixante-douze maisons, l'hAtel-de-ville , les archives, l'église Saint-Pierre, et la maladrerie; une contagion violente dont les ravages décimèrent la population peu de temps après, et le séjour du cardinal de Richelieu pendant le siège de Corbie, en 1636, et le siège d'Arras, en 1640. lie siècle suivant est complètement stérile , et nous arrivons aux dernières années du règne de Napoléon sans avoir rien à rappeler d'important ; mais au moment des derniers désastres, le 20 février 1814 , Doullens revit l'étranger dans ses murs. Cette ville fut alors envahie par un corps de cavalerie russe et saxonne , sous les ordres du baron de Geismar, colonel aux gardes de l'empereur de Russie. Menacé par des détachements des garnisons d'Amiens, d'Arras et d'Abbeville, auxquels s'étaient joints volontairement des ouvriers et des paysans, l'ennemi se retira sur Albert, après trois jours d'occupation , en laissant toutefois dans la citadelle un détachement saxon qui se rendit le surlendemain , après quelques heures de siège. Doullens , avant la révolution , avait trois paroisses : celle de Saint-Martin , que Oair» prétend à tort avoir été bâtie en 1211, sur l'emplacement de la maison des Templiers; celle de Notre-Dame, dont Saint-Thomas de Cantorbéry fit la dédicace en 1175, et celle de Saint-Pierre, aussi mentionnée en un titre du xii* siècle, H qui est un chef-d'œuvre d'élégante simplicité. Doullens eut également trois maisons religieuses, savoir : l'abbaye des Dames de Saint-Michel, dont l'origine se perd dans la nuit des temps; le couvent des Sœurs-Grises établi en 1438, et edui des Cordeliers fondé en 1459.

Sous la domination des comtes de Ponthieu , le sceau de la ville représentait un comte à cheval, l'épée au poing, et portant un écusson d'argent à l'écu de gueules. Après l'érection de la ville en commune, ce sceau fut changé contre un

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autre où l’on voyait dans un grand cercle tes tûtes des douie pairs ou juges de Doullens, placées de la manière qui est indiquée par l'inscription suivante qu'on lisait autour :

Hi tunt duodeni , yam Bislemi,

Terque Bini

' Parei DuUcndini.

Mais rJiarles V, en réunissant cette place au domaine de la couronne , lui permit de porter l'écu de France semé de fleurs de lys sans nombre , avec cette devise ; In/tnila decui lilia mihi prtstanl.

Comme prison d'état, la citadelle de Doullens a depuis deux siècles une triste célébrité, et les vaincus de tous les partis y sont venus successivement expier leurs défaites. Cette citadelle fut en quelque sorte inaugurée par un homme passé maître en fait de despotisme et de vengeance , par Richelieu , qui y fit renfermer Gaston de France, frère puiné de Louis XIV. Mazarin y fut détenu en 1632. Plus tard , le duc du Maine y expia sa participation à la conspiration de Cellamarc , et plus tard encore un y mit sous les verrous les comtes de Maillebois, de Rezon, d'Oignies et de Breteuil.

Pendant la période révolutionnaire , la citadelle devint un lieu où i'on entassji tous les suspects; le maréclial de Mailly, le duc de Broglie et le général Bucliust n'en sortirent que pour monter sur l’échafaud. L'empire y enferma le général fhipont. Enfln, depuis la révolution de 1830, la vieille forteresse, transformée eu prison politique, a reçu dans scs sombres cellules les victimes de nos derniers troubles civils. Les anciennes dépendances de la prison ne permettant point de In diviser en quartiers distincts, un y a ajouté de nouvelles constructions, et une . ’ caserne a été bètie pour recevoir les troupes qui, par mesure de sûreté, sont venues grossir le personnel de la garnison.

Doullens, ville de 1,000 Ames, est le chef-lieu d'un arrondissement qui contient 59,686 habitants, et où l'on fabrique les toiles d'emballage dont elle est l'entrepèt ordinaire. Elle fait le commerce des bestiaux , des grains , de l’huile , des chanvres et du lin. Plusieurs hommes distingués ont reçu le jour dans ses murs. Les œuvres littéraires du capucin (jabriel, de Jean Bethame, de yicolofi Monpas , de François Bourdon, de Nicolas Monasse, de René Prévost, de Michel Fresnoy, tous natifs de Doullens, sont aujourd'hui tombées dans le plus complet oubli. Mais il n’en est pas de même des ouvrages si nombreux et si variés de Dufresne de FrancheviUe, né à Doullens, le 19 septembre 1701; après avoir publié, en 1738, \' Histoire delà Compagnie des Indes, il se retira auprès du roi de Prusse, à Berlin. Il y fut nommé conseiller aulique et membre de l'Académie de cette ville , où il mourut le 9 mai 1781. Parmi les auteurs contemporains, nous citerons M. RigoUot, dont les connaissances sont aussi diverses que profondes, et à qui l'on doit \' Histoire des arts du dessin en Picardie, depuis f époque romaine jusqu’au xvr siècle; et M. Robert Dlnoeourt . fécond écrivain, connu par ses romans et scs ouvrages dramatiques

TKBMAMD. - SAUTT-SIMOIT. — XJ3 CATELET. — BOBAZ».

Dans les derniers temps de rindcpcndancc gauloise , les fertiles plateaux argileux • qui s’élèvent sur les deux rives de la Somme , depuis la source de ce lieuvc jusqu'au-delà de Péronuc, et les plateaux crayeux d’entre lesquels sort l’Escaut, étaient occupés par les Véromandues , petit peuple belge serré entre les tribus plus puissantes des Ncrvicns, des Rémes, des Sucssons, des Ambiens, des Atrebates. Probablement l’Oise et ses premiers aflluents servaient de limites , à l'est, entre les Véromandues et les Rcmes , maîtres du Laonnois et de la Tliiérache. Les Nerviens, possesseurs du Cambrésis, et les Atrebates, de l’Artois, bornaient les Véromandues au nord et a l’ouest ; les Ambiens partageaient avec eux le Santerre ; au sud , les Siiessons occupaient les environs de Cbauni et de Noyon. D'épaisses forêts, dont les forêts de Bobain et de Bcaurevoir, presque défrichées maintenant, les bois d’iloinon, d’Iiomblières, de Gibercourt, etc., ne sont que les faibles restes, cou- , vraient encore presque toute la contrée. Il n’existe, sur l'histoire des Véroman- ’ dues, aucunes traditions antérieures à l'invasion romaine. Après avoir flguré glorieusement dans la fameuse bataille de la Sambre, où, réunis aux Nerviens et aux Atrclvates, ils faillirent briser la fortune de César et détruire son armée, les Véromandues partagèrent le sort du reste de la Gaule, et furent transformés en cité gallo-romaine.

L’origine de Saitit Ouentin se perd dans la nuit de ces premiers âges. Il existait, du temps de (’é.sar, sur les bords de la Somme, une ville belge appelée Samaro- Briva, c’est-à-dire, en langue gauloise, Ponl-sur-Somme; Saint-Quentin et Amiens se disputent l’héritage de cette problématique cité. Tous les commentateurs, les géographes, les historiens provinciaux et municipaux du nord de la France, ont pris parti dans ce débat; malheureusement pour Saint-Quentin, les partisans d’Amiens arguënt d'un bien grave témoignage. La notice des grands chemins de l’Empire, connue sous le nom d' Itinéraire d'Anlonin, fait passer la route de Samaro-Brive à Soissons par Curmiliaca (Cormeilles), Cæsaromagus (Beauvais), Litanobriga (lieu incertain, qui parait avoir été situé sur l’Oise), et Augustomagus (Senlis). Ces stations sont absolument incompatibles avec le chemin de Saint-Quentin à Soissons.

Quel qu’ait été le nom primitif du chef-lieu des Véromandues, ce nom fut changé après la conquête comme ceux de tant d’autres villes des Gaules. La cité des A'éromandiies prit pour patron l’organisateur de la Gaule romaine , l’empereur Auguste, et s’appela Angustn Vcromaniluontm. I>;s adversaires de l’antiquité de Saint-Quentin, non contents de lui enlever l’héritage de Samaro-Brive , lui ont ‘

qui devait adopter un jour son nom. Le rorps décapité de Quintinus fut jeté dans la Somme, et y resta enseveli plus d'un demi-siècle, jusqu’à ce qu'une dame romaine, oppeléc Eusébie, fut, suivant la légende, avertie miraculeusement, par un ange , du lieu où gi.sait ignoré <■ le martyr du Seigneur, i> et vint de Kome annoncer cette révélation auv fidèles d'Augusta. Le légendaire raconte qu'à l'approche d'Eusébic, le corps de Quentin remonta de lui-même à la surface de l'eau. Eusébie 6t bâtir, hors des murs d'Augusta , sur la colline qui commande la rive droite de la Somme , une chapelle pour recevoir les restes du martyr. Bientêt cette chapelle fit place à une cathédrale dédiée à l'apêtre de la cité, et Augusta devint le siège d'un évêché. Un grand nombre d'habitations se groupèrent peu à peu sur la hauteur, autour de l'cglisc épiscopale , qui fut comme le noyau d'une ville nouvelle. Ce fut sans doute ce faulsiurg qui porta d'abord le nom de Saint-Quentin. lorsque, beaucoup plus tard, dans le courant du ix'' siècle, la dénomination de Saint-Quentin embrassa définitivement toute la ville, le rentre de l'ancienne cité garda le nom de Détroit d'Aouste [dütrictvs ou vieua Augusta’], qu'il portait encore sous Charies IX.

los évêques d'Augusta ou de Vermandois n'ont guère laissé de traces dans l’histoire. De 531 à 535, un évêque de race rraiike , le fameux saint Médard , transféra l'évêché d'Augusta à Noyon, ancienne vide soissoimaise que les Romains avaient démembrée du Soissonnais pour l'unir nu t'ermandois. L'église de Saint Quentin , veuve de ses évêques, a consené jusqu'au commencement du siècle dernier une partie de ses prérogatives de cathédrale; elle avait son brévia'n'e particulier, son official relevant directement du métropolitain de Reims et non de l'évêque de Noyon, sa juridiction spirituelle sur une partie des paroisses de la ville, dont le chapitre conférait les titres [les cures). Pendant plusieurs siècles après le départ des évêques, l'église fut gouvernée par un abbé; puis, lorsque les comtes de Vermandois se firent abhrs taigurs, le chapitre eut pour chef spirituel un doyen. Tons les chanoines s'intitulaient prélats [prasutes] ; le doyen prenait l'orgueilleuse qualification de monarchoprofsut (chef des prélats I ; il siégeait dans le chœur sur un trêne épiscopal. En face de lui s'as.seyait le coütre (rw/o»), trésorier du chapitre , qui portait la mitre le jour de son installation , comme le doyen de la Sainte-Chapelle de Paris , et qui avait une juridiction temporelle exercée par un bailli. Les chanoines siégeaient parmi les pairs du Vermandois , comme l'évêque de Noyon siégeait parmi les pairs (le France. Ij: chapitre de Saint-Quentin , du vin* au ix* siècle , fut régi par deux abbés de race carolingienne, Jérême, fils naturel de Charles Martel, et Fulrad, fils de Jérême, ce qui valut au clergé et à la ville la protection toute spéciale de r.harleinagnc. Les bienfaits de Charlemagne aidèrent son cousin , l'abbé Fulrad , à commencer, en 815, la reconstruction de l’église. Ijs cathédrale primitive avait été probablement un édifice de peu d'importance. lui basilique élevée par Fulrad , plus considérable que la première, a disparu comme elle , sauf la crypte du chœur construite pour abriter les reliques de saint Quentin. Ce fut l'abbé Hugues, fils naturel de Charlemagne, qui y transféra le corps du saint (835).

Le Vermandois fut assailli en 883 par le terrible pirate Hasting. On ne sait pas si la cité proprement dite fut emportée; mais l'église et tout ce qui était hors les murs furent saccagés et incendiés. Après la retraite des Normands, le comte-abbé Teutrik fit construire, un peu tard,j:onune on voit, une nouvelle enceinte de

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murailles qui enferma l'église et la colline dans la cité. La ville tendit depuis à se déplacer, à remonter de la vallée sur le plateau, et le nom de Saint-Quentin fit oublier les vieux noms d'Augusta et de Veromandui ou Vcrmand.

Après la mort de Teutrik, vers 886, Pépin, comte de Péronne, descendant de Charlemagne, s’empara de Saint-Quentin, et fonda la maison des comtes héréditaires de Vermandois. Cette maison, à peine fondée, faillit être détruite par la puissante maison de Flandre. Raoul , comte de Cambrai , frère du comte Baudouin II de Flandre, prit Saint-Quentin et Péronne. Le roi Eudes aida Héribert 1", fils et successeur de Pépin, à recouvrer ces deux villes ; Raoul de Cambrai fut défait et tué. Baudouin de Flandre vengea son frère en faisant assassiner Héribert (902). Le fils de celui-ci, Héribert II, saccagea à son tour Cambrai, et ne tarda pas à jouer un si grand rôle, que sa biographie appartient bien moins à l'histoire de Saint-Quentin qu'à l'histoire générale de France. Héribert h Grand, ce héros tricheur, espèce d'Ulysse du moyen Age, qui semble avoir servi de type au fameux roman allégorique du Renard, est la figure la plus originale du x* siècle et la personnification de cet Age désordonné d'où sortit le monde féodal et chevaleresque. Le centre de la puissance de Héribert était Saint-Quentin, qu'entourait une ceinture de châteaux et de /ertét {firmilala), Péronne, Estrées, le Ronsoi, Guise, Ribemont(/?>Aodi-lfons), Vendenil, Chauni, Ham, Nesie; de là, l'ambitieux comte de Vermandois s'étendit dans toutes les directions et parvint, en peu d'années, à dominer, par lui-même et par ses fils, l'Amiénois, le Ponthieu, l'Artois, le Laonnois, le Rémois, le Soissonnais, le Noyonnais, le Chdionnais, la Brie, la Champagne troycnne, tout le cours de la Somme, et tout le pays entre la Somme, la Marne et la Meuse.

L'arrestation du roi Charles-le-Simple, que Héribert attira en trahison au château de Saint-Quentin ', et qu'il retint captif jusqu'à sa mort, sembla un nouveau gage de prospérité pour le comte de Vermandois (923). Héribert fut pourtant à ta fin puni de sa perfidie par le prince même qui avait détrôné le malheureux Cliarles, par le roi Raoul. Raoul, coalisé avec le duc de France Hugues-le-Grand, fit une guerre acharnée au comte de Vermandois. Héribert ne fut sauvé d'une ruine complète que par la popularité qu'il s'était adroitement ménagée parmi ses tassaux : U savait faire parler le ciel même en sa faveur ; les visionnaires anathématisaient ses ennemis dans leurs extases ; les villes qu'on lui enlevait se révoltaient pour retourner sous sa domination. Sainb-Quentin, pris ut repris plusieurs fois, lui resta enfin avec le Vermandois et leSanterre ; mais il perdit presque toutes ses conquêtes (93.f|.

Héribert répara bientôt ses revers; après ia mort du roi Raoul, il recouvra la plupart de ses anciennes possessions, et laissa un vaste héritage à partager entre ses fils. Il fut enseveli dans la chapelle de Notre-Dame-la-Bon ( Ronce Domina), où sa pierre tumulaire se voyait encore au siècle dernier. La tradition populaire, suivant laquelle il aurait été pendu par ordre de Louis d'Outre-mer, fils de Ciiarjesle-Simple, parait tout à fait apocryphe (9k3). Ce qui est vrai, c'est que le roi Louis d'Outre-mer voulut profiter de la mort de Héribert pour accabler ses héritiers, et qu'il poussa la maison de Flandre à se ruer de nouveau sur celle de Ver-

1. Le chtleau des comtes de Vermandois était sur ÿ colUue de Saint-Pris, hors la tille

mandois. Saint-Quentin fut surpris et hrdlé par Raoul de C,oy, comte de (lambrai, mais les fils de Héribert veiigèreut la malheureuse cité, et Raoul de Goy, comme son prédécesseur Raoul I”, fut vaincu et tué par les hommes du Vermandois. Le Vermandois et le Santerre, délivrés de l'invasion, demeurèrent au comte Albert, un des fils de Uéribert-le-Grand , moins toutefois Ham , qui resta avec Amiens à un autre Qls, au comte Eudes. Le long règne d'Albert ( 9i3-993 ) caractérise une phase nouvelle de notre histoire , la réaction ecclésiastique contre les violences féodales. Albert , dévot et pacifique, grand bienfaiteur des clercs et des moines, rend au chapitre de Saint-Quentin les droits et revenus dont les comtes s'étaient emparés , et conserve seulement la collation des canonicats et une prébende attachée au titre d'abbé. Les comtes changèrent plus tard le titre d'abbé en celui de premier chanoine, qui passa auv rois de France après eux.

Le comte Albert donna aux religieux de Saint-Prix son château , appelé le Breuil ( Broilm) , et se bâtit un nouveau château dans le faubourg d'isie, séparé de la ville par la Somme, près d'un chapitre de chanoines qui dépendait du chapitre de Saint-Quentin et qu'.VIbert érigea en couvent de Bénédictins. Ce ir.onastère devint la riche et puissante abbaye de Saint-Quentin-en-l'IsIe , ainsi nommée parce qu'elle était entourée par les étangs de la Somme. Le comte Albert donna i l'abbaye d'IsIe la propriété des étangs, si riches en poissons et en oiseaux aquatiques, réputés gibier maigre: la seigneurie du faubourg d'isie, et beaucoup d’autres terres et villages. L'abbaye d'isie a produit deux écrivains célèbres à des titres divers : au XIII' siècle, l'abbé Gérard, auteur de la vie de ininle Élisabeth de Hongrie, au XVII* siècle, dom Luc d'Acheri, le savant collecteur du Spieilegium.

Après Albert I", la résidence des comtes fut transférée dans le haut de la ville, au lieu appelé depuis le Gouvernement , parce que les gouverneurs royaux y habitèrent après les comtes. La destinée de la maison de Vermandois, si orageuse au x« siècle, fut assez tranquille au xi* ; les comtes Héribert III, Albert II, Othes ou Othon, Héribert IV, qui régnèrent de 993 à 1083 environ , n'ont pas un grand renom dans l'histoire. La postérité male de Charlemagne s'éteignit dans le Vermandois avec Héribert IV. Sa fille Adèle transporta le Vermandois proprement dit et le Santerre, dans la maison de France, en épousant Hugues-le-Grand , frère du roi Philippe I”. Elle en eut un fils nommé Raoul, à qui elle céda le comté de Vermandois, en 1120. Raoul fonda la seconde maison de Vermandois.

L’histoire de ht ville, depuis la chute du régime romain , avait été absorbée par l’histoire du comté et de l'église ; elle s'en dégage sur ces entrefaites. Les origines de la commune de Saint-Quentin sont obscures, parce qu'elles sont anciennes, plus anciennes que celles de presque toutes les autres communes françaises. On a vu plus haut que le gouvernement des comtes de Vermandois était populaire : cette popularité n'était point gratuite ; Héribert-le-Grand ne s’était attaché ses sujets qu’en ménageant les personnes et les propriétés plus que ne faisaient la plupart des seigneurs, et peut-être, dès son règne, les Saint-Quentinois obtinrent-ils quelques garanties et quelques concessions écrites. C'eût été là, déjà, une antiquité fort respectable pour les libertés saint-quentinoises; mais les fiers bourgeois de Saint- Quentin ne s'en contentaient pas : ils prétendaient n’avoir jamais subi, même en fait, la sujétion féodale, et la tradition du pays veut que leurs propriétés aient ton-

38 PICAKDIE.

jours été possédées en franc-ahu. Le/ronc-n/fti leur fut contesté par le Bsc, au XVIII* siècle : Saint-Quentin soutint son droit dans un procès célèbre, et le parlement de Paris lui donna gain de cause ( 1775).

Ce qui est certain, c’est que Saint-Quentin avait un mayeur ou maire dès le temps du comte Albert I**; un diplôme de 986 l’atteste. Peut-être ce mayeur était-il déjà élu par les bourgeois ; il possédait sans doute quelques attributions de justice et de police distinctes des fonctions des olBciers du comte, qui exerçait sa juridiction par un double tribunal , la cour des pairs de Vermandois , pour les causes féodales du comté, et l’échevinage pour les affaires de la ville. L’échevinage se composait de douze écherins, présidés, soit par le vicomte ou châtelain , soit par le prévôt, suppléant du vicomte. Les échevins étaient choisis par le comte et non par le peuple. Si l’on en croyait le jurisconsulte Chopin [de Domanio Francité), une première rédaction des Coûtumes du Vermandois , ou plutôt des franchises saint-quentinoises, aurait eu lieu sous le comte Héribert IV, mort vers t080. Quoi qu’il en soit, il est évident que la charte de commune qui est parvenue jusqu’à nous a plutôt étendu et régularisé des droits existants que créé des droits tout à fait nouveaux. Elle fut probablement rédigée sous la comtesse Adèje, au commencement du XII* siècle, alors que toutes les villes du nord de la France réclamèrent de leurs suzerains des constitutions écrites. Nous ne possédons le texte primitif que sous la forme d’une confirmation donnée, vers 1 182, par la comtesse Aliéner. Le préambule de la confirmation nous apprend que la charte avait été jurée par tous les pairs ou barons, les clercs et les chevaliers du comté. Le suzerain renonce, par cette charte, à mettre aucun impôt sur les biens des bourgeois; il leur reconnaît l’entière liberté de moudre leur blé et de cuire leur pain où bon leur semble, droit qui était partout l’objet des luttes les plus opiniâtres ; il s’interdit d'affaiblir la monnaie sans le consentement du mayeur et des douze jurés électifs qui forment le corps de ville. Le mayeur et les jurés ont droit de frapper d’amende et même de bannir les perturbateurs de la commune, et d'établir des impôts pour les nécessités publiques, notamment pour les fortifications. Le jugement du meurtre, du rapt et du vol est réservé au tribunal du comte, à l'échevinage. Le mayeur et les jurés doivent arrêter les coupables et les remettre aux échevins et au vicomte. Quelques articles, entre autres une disposition sur les obligations que peuvent contracter les femmes, indiquent déjà une population commerçante ; mais d’autres articles ont la sauvage énergie des temps barbares. On rencontre à chaque pas le duel judiciaire : le duel est ordonné entre le créancier qui réclame et le débiteur qui nie la créance. On a droit d’appeler en duel les juges « pour faux jugement. «

La seconde maison de Vermandois parattavoir,comme la première, bien vécu avec ses sujets, car on ne voit point, dans les fastes de Saintr-Quentin, de ces troubles et de ces insurrections qui ensanglantèrent Cambrai, Laon, Amiens. Le comte Raoul seconda honorablement son cousin -germain, Louis -le -Gros, et l'abbé Suger, dans leurs efforts contre les nobles brigands qui désolaient la France. Les Couds étaient à la tète de ces chevaliers /é/ons. Le plus redouté des Couds, le farouche et perfide Thomas de Marie, tomba sous l’épée de Raoul de Vermandois (1130). Vingt ans après , le comte Raoul fut un des trois régents qui administrèrent le

Digilized by C

royaume de France pendant la croisade du roi Louis-le- Jeune. Il mourut en 1153.

Son nis Raoul II eut une bien triste destinée : atteint de l'alTreuse maladie que les croisades avaient propagée en Occident, il languit et mourut de la lèpre, jeune encore, en 1167. Les deux soeurs de Raoul II, Élisabeth et Aliéner, régnèrent successivement après leur maUieureux frère. Aliénor, devenue comtesse de Vermandois en 1183, traita, quelques années après, avec le roi Philippe-Auguste, et lui légua scs domaines, en se réservant l'usufruit. Philippe conflrma solennellement la charte conununalc en 1193. L'année 1311, où mourut Aliénor, fut la dernière du comté deVermandois: la réunion de Saint-Quentin à la couronne de France s'accomplit parmi les cris de victoire de Bovines. Ce fut un chevalier du Vermandois, Gales ou Galon de .Montigni, qui porta l'étendard royal dans la bataille, et personne ne contribua davantage à sauver la vie à Philippe-Auguste. Un autre homme d'armes du Vermandois, Girard la Truie, tua le cheval de l'em|)ereur Othon, et faillit prendre ce monarque.

La réunion du Vermandois à la couronne changea la constitution administrative et judiciaire du pays ; Saint-Quentin ne fut plus le centre d'une vaste seigneurie ; Le Vermandois devint une simple prévôté absorbée dans un grand bailliage royal, qui eut Laon pour chef-lieu. Cette circonscription nouvelle, comme par un dernier hommage à une puissance déchue, garda le nom de bailliage de Vermandois. Dans la seconde moitié du xiii' siècle, ce bailliage fut régi successivement par les deux plus illustres jurisconsultes de la monarchie féodale, Pierre de Fontaine, de la famille des sires de Fontainc-l'tertre en Vermandois, qui écrivit, par ordre de saint l.ouis, sur les Coùtumes de France et de Vermandois, le plus ancien traité de pratique qui soit parvenu jusqu'à nous, et Philippe de Beaumanoir , rédacteur des Coùtumes de Beauvoisis, le chef-d'ocuvre du droit français au moyen âge. Saint-Quentin et le Vermandois ne furent que beaucoup plus tard érigés en bailliage particulier, puis, au xvi’ siècle, en siège présidial.

Sous le nouveau régime, Saint-Qucidin conserva sa Coutume particulière, rédigée en 1507, se référant, pour tous les cas qui n'y étaient point énoncés, à la Coutume générale du bailliage de Vermandois, rédigée seulement en 1556, sous Henri IL Ham et Bohain, villes du Vermandois, Ncsie, ville du Santerre, ont suivi jusqu'à la Révolution tes coutumes, poids et mesures de Saint-Quentin, bien que Ham eût un bailli particulier.

La commune subit diverses vicissitudes. L'ancien échevinage des comtes, présidé maintenant par un prévôt royal, perdit, en 1273, le jugement des causes capitales. En 1393, la commune acheta du contre la seigneurie du quartier appelé le Destroict d'Aousle, qui avait relevé, durant plusieurs siècles, de ce dignitaire ecclésiastique. En 1317, la commune, trop indépendante au gré du gouvernement royal, fut supprimée; mais les habitants en obtinrent le rétablissement dès 1330. En 1310, la commune recouvra tout le reste de ses franchises. L'échevinage, en 1363, fut réuni au corps de ville par ordonnance royale, et devint, par conséquent, électif. La commune de Saint-Quentin accrut ainsi scs libertés à une époque où les constitutions communales étaient généralement en décadence; apparemment le régent, qui fut depuis Charles V, voulut récompenser Saint-Quentin d'avoir tenu son parti contre les Parisiens durant les orages politiques de 1356 à 1358. L'indns-

PICARDIE

trie était assez florissante à Saint-Quentin, qui se ressentait à cet égard du voisinage des Flandres, le grand centre industriel du moyen âge ; la foire du 9 octobre, dite de la Saint-Dcnit, fut instituée par Philippe-le-Long, en 1320. Les manufactures de draps et de sayetles, espèce de ratine, s’étalent établies à Saint-Quentin avant le XIII* siècle. Les lettres n'y étaient pas non plus négligées : vers ce même temps, un collège des Bons Enfants ( Bonorum Puerorunt ) avait été fondé par le chapitre et doté par des particuliers. La ville avait six portes et se divisait en seize quartiers ; quatre quarteniers et seize mayeurs d'enseigne, chefs de la milice bourgeoise, y maintenaient l'ordre et la police sous la direction du corps de ville.

C’est aux dernières années de l'indépendance du comte de Vermandois que la tradition rapporte une tragique aventure arrivée, dit-on , près de Saint-Quentin, et devenue aussi célèbre en France que la catastrophe de Fran^-oise de Kimini en Italie. Tout le monde connaît les amours de Oahrielle de Vergi (ou pluWt du Vergies) avec le châtelain de Couci, et l'étrange vengeance qu'en tira le mari de Gabrielle, le sire de Fayel. Le châtelain, blessé à mort dans la croisade de Philippe-Auguste (1130), ayant chargé son écuyer de reporter son cœur à sa dame, le mari surprit r(‘cuyer, le tua, et fit manger à Gabrielle le cœur de .son amant. Quand il lui eut déclaré quelle viande il lui avait servie, Gabrielle s' •‘cria qu’elle l'avait trouvée « tant douce qu’autre plus ne mangerait, » et elle se laissa mourir de faim. La Bourgogne, chez laquelle existaient aussi les noms de Vergi et de Fayel , a revendiqué ce festin digne des Atrides , qui se retrouve célébré , mais sous d’autres noms , dans les poésies des troubadours languedociens et des romanciers espagnols. On en a conclu que l’aventure était purement imaginaire. I-a découverte et la publication d'un poëme du Xlir siècle. Roman du chaslétain de Courcij et de la dame de Fayel, est venue, de nos jours, prêter appui à la tradition saint-quentinoise. I.e château de Fayel, aujourd'hui Fayet, est situé nu milieu d'un bois, sur un plateau élevé, à trois kilomètres au nord de Saint-Quentin ; le manoir féodal n'existe plus depuis longtemps et a été remplacé par des constructions modernes.

I-a France était cependant parvenue à l'époque In plus florissante des arts du moyen âge. Des édiflees d’une grandeur et d'une beauté incomparables s’élevaient h Paris , à Chartres, â Rouen , à Reims , â Amiens, a Beauvais. Saint-Quentin ne resta point en arrière. On avait commencé, vers 1115, à rebâtir l'église sur un nouveau plan. On entama l'œuvre, non pas vraisemblablement par le chœur, comme le prétendent les historiens locaux, mais par l’nvant-nef et le portail. Au xiii' siècle, on changea encore le plan et l'on abandonna la façade, qui ne fut reprise et achevée qu'au xvir, pour s’attacher au clupur dont la première pierre était depuis longtemps posée, âlaltre Jean , bourgeois de Saint-Quentin , fut un des architectes du chœur, qui fut achevé et dédié, en présence du roi saint Louis, en 1257. La nef fut l’ouvrage du xiv siècle; elle ii'a malheureusement point été terminée. Les chapelles du chœur, fort élégantes de style, sont du xiv' siècle ; celles de la nef appartiennent au xv. L’église de Saint-Quentin se distingue par ime singularité fort rare, le double transept qui lui donne la ligure d'une croix archiépiscopale. Le transept grineipal , ou grande croisée entre la nef et le chœur, paraît appartenir au commenoément du x v" siècle ; la seconde croisée, très-belle et très-originale, alwutissant aux deux côtés du chœur, est <le la seconde moitié du même siècle. Elle

SAINT-Ql'KNTIN.

fui l(âlic PII partie avec le produit de quêtes faites dans les Pays-Bas, où l’on avait promené de ville en ville les reliques de saint Ouentin , en partie avec les lilicralités de Louis XI , les aumrtiies des bourgeois de Siiiit-tjucntin et les fonds du chapitre. L'architecte se nommait C.olard Xoid ; il était de Valenciennes. L'église de Saint- Ijiienlin offre ainsi de très-beaux spécimens des diverses phases de l'architecture cgivale : il en est de même pour la peinture sur verre. L'église a été moins heureuse pour ce qui regarde la sculpture du moyen âge; les bas-reliefs du xiv* siècle i|Hi entouraient le chœur et qui représentaient le martyre de saint Quentin, ont entièrement disparu, Lu très-l>ean monument de sculpture moderne eon.sole un peu de cette perle, c'est le buffet d'orgues, le plus liel ouvrage de sculpture sur bois que nous connaissions, du temps de Utuis XIV. Le grand style des ligures nqqielle l'école de Puget.

Avant que les transepts et les chapelles de Saint-Quentin fnsseid terminés, l'église fut le théâtre d'étranges spectacles. De vastes échafaudages s'élevèrent dans le chœur : plusieurs centaines d'acteurs , recrutés dans le clergé et dans !<• peuple , y vinrent jouer, devant la foule entassi'-e dans la nef et dans les hautes galeries , un drame immense dont la représentation dut se prolonger durant trois ou quatre jours ; la légende de l'aiwltre du Vermandois ne servait que de point de départ à cette composition colossale, dont l’auteur se donnait libre carrière â travers le ciel , la terre et l'enfer. Le « Mystère de la passion de Monsieur saint Quentin » est parvenu jusqu'à nous; il en existe deux manuscrits è In bibliothèque de la ville. Le Mystère principal compte dix-huit mille huit cent quarante six vers, et vingtquatre mille cent seize, avec les deux suites sur la double Invention du corps de saint Quentin. Une allusion aux Proÿois ( hussites) fixe l'époque où fut composée la première suite du Mystère au règne de Charles VIL .Ainsi , le .Mystère principal peut, comme le disent les historiens du pays. Colliette et Emmerez, remonter jusqu'à lu Ihi du règne île Charles VI.

Ixî mouvement d'art que nous venons d'esquisser n'était rien moins que le résultat des loisirs et de In paix. Le Vermandois eut sa part des calamités de ce xv* siècle où la France, épuisée par ses discordes, faillit subir le joug de ses éternels ennemis. Saint-Quentin, qui avait d’abord pris parti pour les Armagnacs contre les Bourguignons, tomba, en lA-20, sous la domination anglaise, après le fatal traité de Troyes. Quelques seigneurs du Vermandois, entre lesquels on cite les Longueval et les Saint-Simon , proti*stèrent noblement contre l’Anglais. Il n’en fut pas de même des Luxrmibourg, qui possédaient alors Ham, Bohain, Bcaurevoir, Guise, Iji Fère, Marie. Le sire Jean de Luxembourg suivit la fortune du duc de Bourgogne, son suzerain, allié de l’Angleterre. On consene, aux archives de Saint- Quentin , une lettre par la(|uelle le duc Philippe de Bourgogne annonce au corps de ville de Saint-Quentin la prise de Jeanne d’Arc à Compiègne. I.a fortune des armes ou la trahison avait livré l’héroi’ne entre les mains de Jean de Luxembourg, qui la fit conduire à son château de Beaiirevoir. Jeanne, informée que Luxemboui-g allait la vendre aux Anglais, s’élança du haut de la tour de Beaurevoir; mais elle ne panint ni à s'échapper ni à mourir ainsi. On la retrouva, blessée, évanouie , au pied de la toer, et le marché de sang s’accomplit (IV30). On montre encore à Beaurevoir les ruines de la tour où fut enfermée la libératrice de la France.

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