‹ Histoire des villes de France (volume 3)Chapitre 103 sur 120 · ÉPINAL · texte numérisé non relu

ÉPINAL

Sur les confins de la Lorraine et de l’Alsace s’étend une chaîne de montagnes dont les croupes molles et onduleuses semblaient autrefois s'étre pliées à regret sous le fardeau des chÂtcaux-forts de la féodalité , et attendre les conquêtes plus pacifiques de l'agriculture et de l'industrie. Ces montagnes n’ont ni l'imposante grandeur des Alpes, ni l'aspect des Apennins , ni les richesses des Pyrénées ; mais sur leurs flancs, vit une population active, industrieuse, hospitalière, rude d’aspect, quoique de mœurs douces, qui joint à la vigueur ordinaire de l'enfant de la montagne, la finesse et l’expcricnce des habitants des villes. Ces montagnes ce sont les Vosges, dont le nom dérive, suivant quelques auteurs, des mots celtiques van, bo;uf, gue.:, sauvage, eihus, hauteur, c’est-à-dire mont aux iHPufs sauvages, Vogesus, Vosges.

.\vant la conquête romaine, les Vosges faisaient partie de la Belgique; la civilisation n’y pénétra point avec les vainqueurs. Au temps de l’invasion des Barbares, les populations refoulées gagnèrent ces .solitudes qui se peuplèrent bientôt d’anachorètes. Aujourd'hui le voyageur ne fait pas un pas dans ces vallons si riches, sans rencontrer les témoignages de pieux efforts, et sans s’apercevoir que leurs habitants n’ont dépouillé ni la foi , ni le respect profond qu'ils portaient jadis aux instructions religieuses.

Cn vieux mémoire, cité par Dom Calmct, nous apprend que le château d’Ëpinal , un des plus anciens de la Gaule Belgique , dominait autrefois une ville du nom de Chaumont, Catmonensis ; qu'il fut détniit ainsi que lu ville, par les Vandales, cn A06; qu'Albéric ou Ambron les fit rebâtir l’un et l'autre, en 431 , et qu'en (i36 les Barbares les ruinèrent de nouveau de fond en comble. Par la suite , ce lieu se couvrit de ronces et d'épines, d’où lui est venu plus tard le nom Spinallmn , du lutin spina, puis celui A'Uspinal, A' Épineaux , et enfin d’Ëpinal. D'autres veulent que vers le vi'siècle, des pécheurs ayant quitté volontairement le village de Dogneville, remontèrent la Moselle et vinivnt s’établir en un lieu couvert d’épines : de là le nom d'Epinal, origine dont la statue en bronze de Hnau, enfant qui retire une épine de son pied , et qu’on voit encore au bout de la rue Boudioui , semble rappeler le souvenir. Adrien de Valois prétend, de son côté, que l’endroit situé au pays de Chaumont, entre* la Moselle et la montagne, est appelé Spinal dans la bingue des paysans, à cause de la configuration toute particulière du lieu ; en effet, si l’on regarde avec attention la forme affectée par la montagne qui domine la ville, on s’aperçoit bientôt que son sommet est pointu et effilé comme une épine. Cette dernière opinion nous parait la seule vraisemblable.

Quoi qu’il en soit, l’origine de la ville actuelle remonte à Thierry 1", évêque

ÉIMNAl..

de Metz, qui construisit en ce lieu un monastère et bientôt une église, dans laquelle il fit transporter le corps de saint Goérk-, un de ses prédécesseurs. Son successeur Adalbéron II , auquel on attribua également la Tondation du monastère, établit des clercs dans l'église , et les remplaça, peu de temps après, par des religieuses de Saint-Benoît. Ëpinal fut longtemps i prendre le rang de cité. Toutefois, son importance était déjà considérable au xr siècle; mais ce ne fut que de l’an 1238 à l'an 1260 que Jacques de Lorraine, évêque de Metz, la fit fortifier. Bientôt les religieuses abandonnèrent leur discipline austère, pour embrasser la vie séculière. En 1291, Conrad, évêque de Toul, tenta inutilement de les réformer; elles lui firent signifier que les dames de l'abbaye n'avaient jamais porté l'habit de l’ordre de Saint-Benott et qu’elles ne voulaient faire profession d'aucune règle.

Les évêques de Metz conservèrent longtemps la souveraineté d'Ëpiiial , qu'ils disputèrent vivement jusqu’au xvi' siècle; de là, des luttes incessantes avec les bourgeois, qu'ils accablèrent et qui n'eurent jamais à se louer de leur administration , et avec les seigneurs séculiers qui enviaient et revendiquaient cette belle pos.ses.sion. Ëpinal était devenue en cITet la ville la plus importante des Vosges et l'une des plus grandes de la Lorraine ; avant les guerres qu'elle eut à soutenir pour la conservation de .ses franchises cite compta jusqu’à là.uOO habitants. L'administration des biens et la défense des terres dépendant de l'abbaye et de la ville d’Ëpinal furent enfin confiées, selon l'usage du temps à des avoués. Après quelques débats ce furent les évêques de Metz qui disposèrent toujours librement de l’avouerie d'Ëpinal, concession que les avoués firent souvent tourner contre les évêques mêmes. C'est ainsi qu'en 1139, l’avoué s'enferma dans le château haut, qui conserva longtemps le nom de Chaumont , et refusa de reconnaître l’autorité de l'évêque de Metz, Ëtiennc de Bar. four le faire rentrer dans le devoir, le prélat fut obligé d’invoquer le secours du duc de Lorraine, Mathieu I”. Les bourgeois d'Ëpinal ne trouvant pas assez efficace la protection des évêques, tentèrent plusieurs fois de se soustraire à leur domination. C'est ainsi qu’en 1272 ils firent avec le comte de Bar un traité par lequel ils remettaient entre ses mains la ville et le doyen jusqu'à ce que les démêlés qu’ils avaient avec l’évêque Laurent fussent terminés. C'est la première tentative qu'ils firent pour échapper à la domination temporelle des évêques de Metz, lesquels néanmoins i; nservèrent leur souveraineté jusqu'en U66.

L'antipathie qui existait entre les évêques et les bourgeois jaloux de eurs droits, éclata surtout au mois d'avril U22 ou ià23. Le duc de Lorraine, C.harles II , revenant de Bourgogne avec son armée et devant passer sous les murs d'Ëpinal, avait obtenu de Conrad-Bayer de Boppart, évêque de Metz, que la ville lui serait ouverte; mais les bourgeois, soit qu’ils suspectassent ses intentions ou celles de l’évêque , soit qu'ils fussent animés du désir de faire respecter l'inviolabilité de leurs droits, refusèrent la libre entrée delà ville, ne raccuixlant qu’au duc seul et à une suite de cinquante ou soixante personnes. Le duc , offensé, refusa les présents d'usage qu’on lui offrait; il fit prendre à son armée une autre direction , défendit à ses sujets toutes relations et tout commerce avec la ville d'Ëpihal, et la fit bloquer par ses trou|>es. Le ressentiment de l'évèquc n'était pas moindre, mais

LORHAINE.

en homme habile il sut dissimuler, et, proGtant des dispositions de Charles, il résolut de recouvrer dans toute son étendue le pouvoir temporel de ses prédécesseurs sur la ville et les terres qui en dépendaient. Il échoua dans cette tentative, quoiqu’il fût arrivé avec vingt hommes bien armés dans la place, rigoureusement bloquée par le duc, et qu'il eût fait saisir le boucher Jean Boni, surnommé le l’etit Prince , lequel exerçait une grande inlluencc sur les bourgeois,

L'évèque Conrad ayant voulu, en 1*^9, imposer de nouvelles charges à la ville d'Epinal, celle-ci se souleva et chassa l'évéquc et ses oOiders. L’alTaire fut appelée à Home, où le pivlat fut condamné à restituer aux bourgeois une somme de quinze cents florins qu'il avait indûment exigée. I,a même année il fut obligé de leur accorder la permission de se placer sous la protection de René d'Anjnn , duc de Bar, lequel pi'omit de les délier de leur serment quand il serait appelé à succéder au duc de Lorraine , Charles II , son beau-père. Conrad l'ontinua cependant ses exactions, et il fallut que le concile de Bille rendit un arrêt pour terminer les différends de l'évêque et de la ville. C’est à ce même concile de Bêle que l'empereur Sigismond accorda aux habitants d'Ëpinal la faculté de traliquer dans tous les pays relevant de l’Empire. Un voit qu'à cette époque leur commerce était considérable, et que leurs relations s'étendaient fort loin. Après avoir été pendant quelques années sous la protection des ducs de Lorraine et des marquis du Pont, les bourgeois rc^olurent, en I*'»*, de se donner à la France, Charles VII accepta l'offre qu'étaient venus lui faire les députés delà ville, où il entra triomphalement, accompagné de René, roi de Sicile et de Jérusalem. L'évêque Conrad |>orta, dix années durant, ses plaintes et ses réclamations auprès du roi, de l'Empereur et du pape, mais elles n’eurent aucun résultat.

Louis XI , absorbé par la multiplicité de scs affaires, ne put empêcher qu'Épinal, malgré la solidité de ses remparts, fût pris, en 1*63, pendant la nuit, par les routiers qui l'incendièrent. Toutefois, ces pillards furent presque aussitêt repoussés et taillés en pièces par les bourgeois revenus de leur stupeur, et surtout par les bouchers, qui déployèrent en cette occasion un courage et un dévouement admirables. Louis XI , au surplus, tenait fort peu à la possession d'une ville si éloignée du reste de ses états; aussi ne flt-il aucune difliculté pour céder en 1465, à Thüvaut de Ncufchâtel , maréchal de Bourgogne, les terre et seigneurie d’Ëpinal. .Mais, sur la demande des bourgeois , arguant surtout de l'antipathie existant entre les Lorrains et les Bourguignons, le roi leur permit de choisir pour leur seigneur le duc Jean de Calabre qui se trouvait alors a la cour, et ils passèrent sous la domination des ducs de Lorraine (1*66), Le marécluil de Bourgogne, irrité du mépris que lui avaient témoigné les bourgeois d’Epinal, s'apprêtait à faire le siège, lorsque le marquis du Pont, fils du duc de Calabre, accourut au secours de la ville, et le fit renoncer à son entreprise. Le successeur de l’évêqpe Conrad, Georges de Bade, ayant épuisé vainement tous les ressorts possibles pour rentrer en possession, s'allia avec Cliarles-le-Téméraire , alors eu guerre avec le duc René II de Ixrrraine, et lui engagea le cJiàteau d'Épinal et la moitié des domaines qu’il pourrait recouvrer par la voie des armes ou de la justice, se réservant toutefois la faculté de les retirer des mains de Charles moyennant une somme de quinze mille francs, monnaie de Bourgogne. L'exécution de

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ce tr*ité ne se fit pas longtemps attendre; Charic* envahit les états de René II , à la tête d'une armée de quarante mille hommes et d’une artillerie nombreuse. Il parut, le II» octobre 1V73, devant Épinal où commandait le bâtard de Vaudemont. Iji garnison ne se composait que de cent hommes, tant Allemands que Gascons, ('ependant la résistance que trouva le duc de Bourgogne, et une vigoureuse sortie des bourgeois, le forcèrent d’entreprendre un siège en règle, lequel dura neuf jours. Au bout de ce terme, ta place dut se rendre , mais les babitants posèrent au vainqueur la condition qu’on respecterait leurs droits et privilèges, et que les étrangers se retireraient la vie sauve avec armes et bagages.

Le lendemain de l’entrée du duc, les habitants, assemblés par son ordre, promirtHit d’ôtre bons sujets, mais ils sentirent dans leur cœur qu’ils étaient bons l.orrains, et le duc, qui ne se méprenait point à leurs sentiments, partit en laissant une forte garnison dans la pince pour la défendre contre les Français et les Allemands. Bientôt les gens de la campagne refusèrent d'alimenter le marché de la ville, de sorte que la disette atteignit à In fois les bourgeois et la garnison. Dans cette extrémité, ils expédièrent à Strasbourg un agent secret au duc René pour le prier d’envoyer on toute hâte du monde devant la place dont ils voulaient lui ouvrir les portes (1^76). I.e prince promit que le 8 septembre il serait sous les murs d’Épinal. Il s’y présenta, au jour indiqué, avec cinq cents cavaliei's et deux mille piétons que lui avaient fournis les magistrats de Strasbourg, sans compter les soldats les mieux montés du bâtard de X'audemont auquel il avait donné ordre de le rejoindre. Aussitôt les bourgeois prirent les armes, la garnison en fit autant; mais, pénétrant leurs véritables intentions, et jugeant toute résistance impossible, elle prit le parti de capituler, Ixduc lui laissa la vie, les armes, les bagages, et lui accorda un sauf-conduit. Le soir même, il n'y avait plus un seul Bourguigtion à Épinal, car la garnison du château n’avait pas hésité non plus a se rendre. René étant entré dans la ville avec une petite armée , rangée en oi'dre de bataille, y reçut de nouveau le serment de fidélité que lui prêtèrent avec joie les habitants pleins de foi dans les promesses de ce jeune prince , dont la figure aimable . les manières gracieuses et alfables inspiraient la confiance et ajoutaient A l’iidérét qu’on éprouvait pour ses malheurs. Il partit enfin, laissant, dans la place et dans le château, une forte garnison et des chefs choisis qui , pendant la durée de la guerre, surent les préserver avec habileté et courage de toute surprise et de tout désastre.

En 1!»97, Henri de Lorraine, évêque de Metz, et son neveu le duc René résolurent de mettre fin âux débats qui existaient entre les évêques de Metz et les durs de Lorraine relativement A la possession de la ville, du château et du territoire d’Epinal. Un projet de traité intervint entre eux , mais d’habiles jurisconsultes de Paris, consultés sur sa validité, le déclarèrent nul, parce que l’évêque y faisait une aliénation au duc de son domaine , sans retour de la part de son neveu. Ils pensèrent qu’il serait plus convenable d’attendre que les ducs renonçassent A leur possession et consentissent spontanément une restitution. On s’en tint A cet avis, et, l’an 1.500, Rem- Il jura foi et hommage A Henri, évêque de Melz, pour Épinal. Il parait que, depuis cette époque, les' successeurs de Henri ne poursuivirent plus la restitution de la ville. Cependant un bailliage avait été

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576 I.ORRAINE.

créé è Ëpinal et soumis à la coutume orale que lui avaient léguée les sièdes. Le duc de Lorraine, Charles lll, voulant établir l'administration et la justice sur des bases fixes, rendit, le 22 septembre 1605, une ordonnance portant homologation des coutumes du bailliage d'Épinal qu’il avait fait rédiger par écrit, afin d'en rendre l’application moins sujette è contestation. Ces lois particulières étaient en partie la reproduction de la coutume générale de Lorraine, qui constituait le droit commun dans les cas non prévus par le droit local.

Les orages que souleva dans la [.orraine le prince Charles de Vaudemont, lorsqu’il prit possession du trAne ducal, en 1621, sous le nom de Charles IV, firent partager h Épinal les vicissitudes communes. Ce fut à Épinal même que le nouveau duc fut obligé d’abdiquer en faveur de son frère le cardinal François ( 26 août 1633). Mais Louis XIII, comme on l'a vu, n’eii poursuivit pas moins la conquête de la Lorraine. Ëpinal capitula devant l’armée commandée par le maréchal de la Force. Charles, cependant, tenait toujours la campagne, car il n’avait pas perdu tout espoir de recouvrer ses états. Il fit investir les montagnes et contraignit le duc de La Force à se replier sur Lunéville. Ëpinal et la garnison française , sous les ordres de J. -B. de Lamazan, firent une si vigoureuse défense, que la ville et le château ayant été emportés d'assaut, il n’y resta que quatre Français et le commandant, lequel demeura pendant un an prisonnier des Ix>rrains ; les autres avaient été renvoyés sur parole (163i). Ëpinal fut repris au printemps de l’année suivante par Lassure , et presque sous les yeux de Chartes IV ; puis alternativement il tomba de nouveau entre ses mains (1636), entre celles du duc de Longueville ( 1637) ; il revint aux Lorrains , en 1638, à la suite de l’échec essuyé par Turenne à Itemircmont. En 1611 . l’obstiné t^harles IV, ayant protesté contre les conditions qui lui avaient été tmpo.sées, fit dresser, le 28 avril, acte de ses déclaratioas par-devant un notaire d’Ëpinal. A quelques jours de là, le l’égiment de Melun et deux cents hommes de celui de Crancey investirent celle ville , dont ils eurent beaucoup de peine à se rendre maîtres ainsi que du château.

Après la mort de Louis XIII, Ëpinal ouvrit ses portes aux Lorrains, commandés par les colonels Béru et Rcmicourt. Le maréchal de La Ferlé vint, en 16A7, mettre le siège devant la ville. L'artillerie française étant parvenue è pratiquer une brèche légère , Béru et Rémicourt firent dire au maréchal que , s’il ne trouvait pas la brèche assez grande, ils feraient abattre cinquante pas de murailles, résolus qu’ils étaient de livrer bataille au cœur même de la ville ; mais La Ferlé n’accepta pas cette proposition héroïque et se retira. L’année suivante, il fil une tentative plus heureuse et parvint à se faire ouvrir les portes Il6à8).

Charles IV profila du traité de paix conclu, quelque temps après, entre lui et Louis XIV, pour fortifier les points les plus importants de scs états, entre autres Ëpinal, où, quand la guerre se fut rallumée, il se relira, après la prise de Nancy (1670). Le maréchal deCréqui, comprenant toute l'importance de cette place, l'investit en personne, le 19 septembre 1671 , et fit dès le lendemain ouvrir la tranchée. Fendant cinq jours les assiégés se défendirent avec intrépidité; enfin la mésintelligence qui existait entre le gouverneur de la place et ses soldats vint en aide au maréchal plus que la force des armes, et la ville fut livrée pre.sque à la discrétion du vainqueur, qui la fit démanteler. Sous le règne de Louis XV, l'his-

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