VIERZON
LIOMXRO^I.KS. — XiVRT. — HZHETOO.
Vienon est située au confluent du Cher et de l’Auron. Une vaste forêt couronne les coteaux qui s'élèvent au nord et au nord-est de la ville, cl ^onl le penchant est couvert de vignes et de vergers. .\u sud et au sud-est, on voit uii beau val trés-étendu . où coulent les deux rivière», au milieu de prairies , de pacages et de bois; enfin, le territoire environnant, aréneux et léger, est propre au jardinage et à la culture des céréales. C'est toujours la cité , c'est toujours la cam.pagnc si bien dépeintes dans ce distique latin qu'on lisait autrefois sur une des portes et sur les vitraux de son église paroissiale :
Vir4io villa vin;us« aliuude |>auea re<iuiroii9,
SiKis oruaU, vincis , pralis üccoraia.
c'est-à-dire Vienon , « la ville verdoyante , ornée de forêts , décorée de vignes et de prairies, et ayant peu à emprunter aux autres localités, n Les opinions sont très-partagées sur l'origine de Vienon , mais nul doute que cette ville ne soit fort ancienne. On n'est p?s plus d'accord sur l'étymologie du nom de Virsio ou l'irizio qu'elle portait dès le ix* siècle : les uns prétendent ipi'il s'est l'uriné du mot gaulois Oriva (pont) ctd'A'ruron (Auron); d'aulrcs tiennent qu'il vient de Versio ou Eversio, et rappelle les désastres dont les anciens romanciers et les traditions populaires ont conservé le souvenir. D'après le roman de Lancelot du Lac, par exemple, le roi Ban, vers le v* siècle, possédait dans ce pays un château en partie entouré de marais, et auquel on arrivait par un « poncel » et une chaussée étroite, longue de « deux bonnes lieues, n Un traître, nommé Claudas, profita de l'absence de son maître, qui alors était en gucire avec le sire de Bourges, pour livrer la forteresse à ce seigneur. Le roi de Ban,voyant de loin brûler son château , en éprouva un tel saisissement qu'il mourut de douleur ; sa femme se fit religieuse ; quant au petit 1-ancelot , il fut sauvé de ce désastre par un écuyer de son père qui , monté sur un roussit) , « l'emporta devant lui dans son berceau. » Il vécut assez, comme nous l'apprend le romancier, pour voir de meilleurs jours et pour remplir le monde de ses prouesses et de son nom.
Si de ces événements nous voulons passer à des faits qui reposent sur une autorité moins suspecte , il faut nous reporter au ix* siècle. Nous trouvons d'abord les noms de deux seigneurs de Vierzon : Centuple et Ambran, dont l'existcncé n'est révélée que par des chartes constatant leur libéralité envers l'Église. Les donations faites par ce dentier seigneur ù l'abbaye de Dèvre^ sous le règne de Charles-le-Chauve, se trouvent disséminées sur différents points fort éloignés, et nous portent à croire qu'il était possesseur d'une grande partie du Berry. Iji seigneurie de Vierzon devint, on ne sait comment, un fief de la maison de Blois: Thibaut, comte de Blois. cl de Chartres, la possédait au commencement du IV. 25
nif,iiii7.-ru-.',-éwvnolp
19i , BOURBONNAIS. — BERRY. — NIVERNAIS.
X* si6cle. Durant la pi^riodc qui s'écoula entre le règne des fils de Louis-le-I)ébonriaire et les princes de fa troisième réce, elle fut souvent exposée aux incursions des Normands. Ces Barbares remontaient le Cher et abordaient le Berry par Vierzon , dont le territoire se trouvait ainsi plus exposé que le reste de la province.
L'abbaye de Dévre devint inhabitable ; les religieux se réfugièrent dans la ville et y construisirent un monastère (903). En peu de temps, cette abbaye, placée sous l'autorité et la protecion du chapitre de Saint-Étienne de Bourges, acquit une grande importance. Son cartulairc nous apprend que, sous le règne de Hugues Capet et sous le pontificat de Dagobert, archevêque de Bourges, c'est-àdire vers 99'v, Humbaud-le-Tortu possédait la châtellenie de Viewon : Humbaldiis, cogiiomine Tortus, dominatum exertere vidcbaiur in casiro Virsionfnsi. Ce seigneur, dont l'extraction est restée inconnue, avait depuis peu quitté Belesme, autre fief de la maison de Blois, pour prendix; possession de ses. nouveaux domaines. En était-il devenu, maître par achat ou par échange? on l'ignore; mais une remarque que les historiens du Berry n'ont point faite , et qui pourtant a une grande importance, c'est que les comtes de Blois ne se dessaisirent point de leur suzeraineté.
Humbaud-le-Tortu fut la tige d'une famille qui, dans un espace d'un peu moins de trois siècles , donna à Vierzon douze châtelains et une châtelaine , et des seigtieuis à la ville de Meheung-sur-Yèvre. L'histoire des successeurs de Humbaud-le-Tortu se confond avec celle de la nouvelle abhaye fondée à A'ierzon par les moines de Dèvre : Humbaud II, ayant échangé sa cotte de mailles contre un froc de moine , devint abbé du monastère ( 1031 ). Arnould l" s'épuisa à faire la. guerre nu seigneur de Graçay dans l'intérêt de ces bons religieux (1052).tîuillaume 1", ayant eu un démêlé avec Richard-Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre, en appela à la justice de Philippe-Auguste. Richard se vengea par une irruption subite sur les domaines du seigneur de Vierzon H196) : vil détruisit les maisons par les flammes, dit l'auteur de la Philippide, réduisit au néant ce chiUeau plein de force et de splendeur, et emporta des dépiuiillcs opimes. » Grâce à l'énergie, à la persévérance et aux subsides de ses habitants, la ville entière, le château et le couvent sortirent bientôt de leurs ruines , de telle sorte que '
huit ans après, le commerce avait repris son cours accoutumé. Le perfectionoenient de la navigation du Cher sur lequel, en 1205, on vit avec étonnement des l
bateaux à voiles, vint imprimer une nouvelle activité à la vente des laines et des draps de Vierzon.
Guillaume était mort en 1197 ; Hervé I*', son frère et son successeur, se croisa tour à tour contre les Albigeois et les Sarrasins; il périt, ainsi que son Bis, Guillaume, en guerroyant sur la terre d'Egypte. Hervé IV prit aussi la croix et mourut de la peste sous les murs de Tunis (1219-1270). Les vassaux des seigneurs de Vierzon gagnèrent à ces lointaines expéditions de nouvelles franchises. Hervé IV confirma celles que les habitants de Ligneroles et ceux de Lury tenaient de .son pt're et celles que son frère Guillaume H avait octroyées à la petite ville de Menetou-sur-Chcr. Ces cliartes qui ont échappé à l'oubli , toutes calquées les unes sur les autres, peuvent donner une idée de ce qu'étaient les libertés publiquesà cette époque sur le territoire de Vierzon. Voici les principales dispositions de
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VIEHZON.
celle de la ville de Lury. < Les forfaitures autres que l'hotniride , l’exaction , la trahison , le vol et le rapt, seront jugées è Lury par les bourgeois : si le malfaiteur ne veut pas attendre le jugement, il pourra sortir de la terre, mais les juges bourgeois mettront en séquestre tous ses biens, pendant un an et un jour. Si, dans cet espace de temps, il se présente devant la justice , il pourra en exiger la restitution , sinon les- bourgeois devront les confisquer au profit du seigneur. Si quelqu’un , pur de tout délit, veut sortir de la franchise de Lury, on lui donnera trois jours pour transporter son mobilier. Il sera tenu de payer ses dettes , avant son départ, et de plus ne pourra vendre ses immeubles (œ</tyicia] ». Dans la charte accordée à Henetou, on trouve le principe d’une administration municipale ; ses bourgeois, y est-il dit, pourront élire, chaque année, douze d'entre eux pour former un conseil et veiller aux intérêts de la commune dont ils jureront de maintenir, en toute bonne fui , les coutumes et les franchises , etc.
Hervé IV fut le dernier châtelain de la maison de Humbâud-le-Tortu. Il ne laissa qu’une fille , Jeanne , qui épousa ■Godefroy de Brabant , seigneur d’Arscot. Par ce mariage , les terres de Vierzon , de Mazières, de Rochccorbon et de Nouenle-Fuselier entrèrent dans la maison de Brabant (1280-130*2). Tn autre mariage les mit dans la maison de Juliers. En l’absence de ses seigneurs étrangers et peu de temps avant la bataille de Poitiers (1356), le prince Noir se présenta devant Vierzon, « grosse ville et bon chastel », dit Froissart, « mais foiblement fermée ». Il la fit attaquer sur trois points différents. Les assiégés étaient en petit nombre; le château fut emporté d’assaut et le vainqueur « occit la plupart de ceux que dedans il trouva >. C’était là une acquisition importante pour l’Angleterre, qui prenait position sur les limites du Berry, de l'Orléanais et de la Touraine, trois provinces dont elle méditait la conquête. Les Anglais restèrent maîtres de Vierzon pendant quatorze ans. Du Guesclin reprit enfin la ville et leur tua trois cents hommes. Cetle conquête du connétable profita à la maison de Juliers, car le roi Jean n'avait pas attendu la délivrance de la châtellenie pour révoquer la confiscation (13C1); mais sous Charles VI, Guillaume, dit le Vieux, n’étant point venu en France pour accomplir l'acte de vassalité auquel le soumettait son titre de châtelain français, le dur de Berry s'empara de la seigneurie de Vierzon. Les cho.ses n'en demeurèrent pas là. Le duc de Gueldre, fils de ce même duc de Juliers, fit alliance avec l’Angleterre et osa défier le roi de France , malgré les avertissements de son père. Une armée royale se mit en marche et entra dans le pays de Gueldre, menaçant de dépouiller les deux princes. Alors Guillaume-le Vicux implora la clémence royale pour lui et pour son fils. « On traita la paix », dit Fro’tssart, « et devint le duc de Juliers homme du roi de France et lui fit hommage de la terre de Vierzon. » Les termes du traité étaient formels; néanmoins le duc de Berry garda la petite seigneurie.
Charles VU , qui dans sa mauvaise fortune avait emprunté seize mille livres à Renaud de Chartres, archevêque de Reims, lui vendit pour cette somme la terre de Vierzon , à charge de rachat perpétuel ( là^5|. Du reste, ce prime connaissait la ville qu'il avait visitée de 1A25 à 1 V30. 1.a terre de Vierzon , après avoir appartenu à différents maîtres, fut réunie à la couronne par Charles VIII , qui en disposa en faveur de sa sœur, madame de Beaujeu [ 1480). La mort de Jeanne, du-
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chesse de Moiilpensier, fille unique de celle princesse, fil relourner la seigneurie de Viei’zon au domaine royal dont elle ne fut plus distraite. François !•' établit dans la ville un siège royal et un bailliage, consistant en deux paroisses seulement, celle de Vicrzon et celle de Mery-sur-Clier. Les coutumes qui régissaient la justice de Bourges faisaient autorité dans cette partie de la province.
A l’époque des guerres de la religion , la ville de Vierzon embrassa avec ardeur les principes de la Ligue, et lorsque \a Chèlre, gouverneur du Berry, se déclara contre Henri III , elle se montra très-empressée à le suivre dans sa rébellion. De là tes incursions du parti contraire, dont les coureurs rançonnèrent plus d’une fois les campagnes de la châtellenie. En 1589, le seigneur de Oamaches , l’un des commandants royaKst&s dans le haut Berry, tenta , bien qu'il fdt sans canon , d'assaillir cette ville ; « il fut aussi furieusement repoussé qu'il y étoit venu inconsidérément » , lit-on dans une relation écrite à cette époque par un ligueur, « et contraint de se retirer avec grandissime perle de l’eslite de ses gens. » L’entreprise était téméraire , effectivement ; cbr, A en juger par la description que Nicolaï, écrivain contemporain, fait de cette ville ,.ses fortifications la mettaient à l’abri d'un coup de main. De larges fossés, des murailles hautes de dix-huit conviées et flanquées de vitvgl-deux tours lui formaient une double enceinte.
Avec les guerres de religion du xvi* siècle, finit l’histoire de Vierxon. Cette cité, à laquelle Froissart avait donné la qualification de « grosse a, commença à déchoir de son ancienne importance. Au dire de Nicolaï et d’Abel Jouan , elle passait pourtant encore, lorsqu’elle fut visitée par Charles IX en 1565, pour une des plus jolies villes de la province. Il y avait alors une quantité énorme de rordumûers qui envoyaient leurs sonliiers à des marchands de Paris, pour les faire vendre aux halles; mais un incendie , arrivé en 1685, consuma soixante maisons, ruina ces artisans et les obligea à transporter ailleurs leur industrie. I-a physionomie actuelle de Vierzon ne répond guère, il est vrai , au tableau qu’en donnent les auteurs du xvr siècle. A l'exception de la rue Royale, de construction toute moderne , régulière et assez belle , on ne trouve que des passages tortueux bordés de maisons en bois à un seul étage , et ayant presque toutes les pignoas noircis cl tournés sur la voie publique. Néanmoins, telle qu'elle est, elle n'a même , sous ce rapport, rien à envier aux autres villes du département, sdr lesquelles elle a d’ailleurs l'avantage d’une situation admirable. Le Cher, grossi des eaux de l’Auron, y devint navigable. I-e canal de Berry, la grande route de Paris à Toulouse. par Orléans et par Limoges, celle de Tours à Lyon, par Nevers, donnent à la ville une vie et une activité inconnues dans la plus grande partie de la province et que va augmenter encore la construction d'un chemin de fer. Dans les vingt années qui viennent de s’écouler, la population de Vicrzon s’est accrue d’un quart. Les laines forment, comme au milieu du xvi* siècle, une des branches les plus importantes de son commerce. Les tanneries y sont nombreuses, mais la fabrication des draps n’occupe qu'une très-petite place dans l’industrie locale. La principale foire de la ville se tient le mardi, quinze jours avant Pâques fleuries. Des forges d’une très-grande importance , sises entre la rivière du Cher et celle d'Auron, occupent la population d’un faubourg, lequel s’étend dans la direction de la route de Bourges. MM. Auberlot, dont les ancêtres les ont dirigées de père
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SANOERRË. <97
en flU jusqu'à notre temps , jouissent dans le paj's d’une grande considération : ils livrent annuellement au commerce plus de 2,500,000 kilogrammes de for pudlé.
Vierzon ne présente aucun monument quelque peu digne d’attention. Son ancien château a disparu entièrement. De .sa riche abbaye, soumise à la règle de Saint- tienoit, il ne reste plus rien. Quoique Vienon ne renferme pas plus de 5,700 habitants, Bourges et Saint-Amand sont les seules villes du Berry dont la population soit plus nombreuse que la sienrie. L'impOt des patentes est plus élevé dans la première de ces trois villes que dans les deux antres, toute proportion gardée , ce qui démontre la supériorité de son industrie et de son commerce. Quant, à Lignerolles, Lury et Menetou , re sont de petits villages dont la population ne s'élève pas à quinze cents habitants. Menetou, situé sur le Cher, avait un bon château et quelques fortifleations à la On du xvi* siècle; le prince de Conti s'en empara après le siège de Selles, en 1591. ‘
Des traditions ,'fuii accréditées dans le pays, font remonter l'origine de celte ville aux premiers temps de la conquête des Gaules par les Romains ; mais, comme , le Cnit observer de Léry, écrivain du xvi' siècle, « on ne lit point en autheur digne de fuy qu'elle soit si ancienne et encore moins qu'elle ait été bastie par Jules César, et pour celte cause qu'il y faisoit ses sacriOces, appelés Sacrum Cœtaiixn. César, si exact à rapporter les moindres circonstances de son. séjour riiez les Gaulois, ne dit pas un mot de eette fondation. L'opinion qui parait prévaloir de nos jours, et qui assigne à Sancerre le nom de Saxiaevs Vicus, est-elle mieux fondée? Les choniqueurs du règne de Charlemagne ne parlent pas plus de ee bourg des Saxons que les C^immentaires ne parlent des- sacriflees du général romain. Charlemagne n'aurait pas abandonné à res terribles ennemis de sa religion et de son repos une position qui semble faite pour inspirer à ses maîtres des idé>es d'indépendance. Qu'on se ligure une montagne de plus de cent trente mètres d'élévation, dont le plateau, presque inaccessible, commande une vaste étendue du val de la Loire et le Qeuve lui même. « De là, dit un historien moderne, vous voyez d'abord des vignes qui vous entourent de toutes parts ; puis, dans un vaste et profond bassin, des terres, des bosquets, des prés coupés par mille ruisseaux , des hameaux , des bourgs dont quelques-uns sent sous vos pieds et les autres se perdent dans le lointain. La vue variant dans tous les sens et presque à chaque pas, n'est bornée , au nord et au sud , que par les montagnes de
1. Chaumeaii , Histoire du Berry. — Nicolaî, Description du pays de Berry, Ms. de la collei'tion Colbert. ~ Charte de Chartes-te^Chauve , coll. de dom Eloiiqucl. — Virsionense ehronieon , ex vitd S. GarontU apud Labhevm. — Guillaume Le Breton, PHippidos, lib. t. — Nova BiblioUieca manuncriptorum. ~ P. Tliamnas de La Tliaumastvière , Histoire du Berry, chip. r. Coutumes locates. — Chroniques de Fi-ol<isart. — - Discours de ia défaite des hérétiques du Berry.
— Histoire de De Titou.
l'Auxcrrois et par celles du Morvan Ce qui ajoute au charme de cette perspective, c'est la Luire qui passe presque au pied de la montagne et dont on peut suivre le cours depuis la Charité jusqu'à Briarc. d A\cc de tels avantages la montagne dut être habitée, sinon avant, au moins peu de temps après l'invasion romaine. Vers l'année IC3, le comte Gilles ( HgUUut) assiégea et prit un (diàteau-fort que J orna iidez nomme Caslrum Gordonù, et que le savant dom Bouquet place aux Heux occupés par Sancerra ou par Saint-Satur. C'est probablement celte même forteresse ou quelque construction élevée dons le voisinage, qui^ plus tard, reçut le nom de ('.aslmm Cmurit. Quant à la dénomination de Castmm Sincerum ou Sineerium , qUe la ville moderne portait antérieurement au règne de Philippe- Auguste, elle parait tirée du caractère du fondateur ou de certains actes de bonne foi dont elle consacrait le souvenir.
Quoi qu'il en soit , la seigneurie de Sancerre était, a la lin du xr siècle, un des trois grands flefs du Berry, un fleuron important de la couronne des comtes de Champagne. En 1152, Étienne , troisième fils de Thibault-lc-Grand, la reçut en partage, et prit le titre de comte. C'est de lui que Guillaume de Tyr a dit : vir guitlem cane nobilis, moribua rero nota i/a , nohie de sang et non de moeurs. Étienne n'eut pas plus tôt atteint sa majorité, qu'impatiimt de s'affranchir d'une tutelle importune, il quitta le palais de sa mère, pour se retirer dans son château de SanceiTe, où il put, en toute liberté, s'abandonner â ses penchants. Un de ses voisins, le seigneur de Bonzi, avait une fille nonunée Hermansèdo, dont la beauté Ht sur Étienne une impression profonde. Elle était accordée â Ancel, sire de Trainel, l'un des favoris du comte de Champagne. Le jour fixé pour ce rriariage , Ancel est écarté de Bonzi . vraisemhlablement par quelque artifice ; et , pendant son absence, le comte de Sancerre ramène Hermansède â l'église, et l'épouse publiquement. Repassant ensuite la Loire avec elle, il la conduit à Saint-Agnan, château situé à quelques lieues de ses domaines, et qui faisait partie de la dot de la jeune fille. Le sire de Trainel demanda justice au propre frère du ravisseur, au comte Henri de Champagne , et celui-ci porta ses plaintes au pied du tréne, car le comté de Sancerre étant un airière-flef de la couronne, ne pouvait pas être attaqué sans l'aveu du roi. Louis-le-Jeune s'arma pour tirer satisfaction de ce rapt , et vint assiéger le château où s'étalent réfugiés les deux amants. Mais tout le poids de l'indignation du monarque tomba en définitive sur une population innocente qui paya de son sang les méfaits de son seigneur. Quant au coupable, il en fut quitte pour transiger avec Ancel (11531.
L'âge n'éteignit pas dans Étienne cette humeur turbulente et guerrière. Il fut un des principaux instigateurs de la ligue formée en 1180, par Im princes de sa maison, dans le but de détruire l'influence du comte de Flandre sur le jeune Philippe de France, et d'assurer le triomphe de la reine-mère, Alix de Champagne. Il se jeta sur les tciresde la vicomté de Bourges; mais l'armée royale étant entrée promptement en campagne, déconcerta les insurgés. L’ambition jalouse du comte le pous.sa bientôt à une nouvelle révolte : il prêta l'appui de ses armes h celui qu'il venait de combattre , au comte de Flandre. Philippe-Auguste prit à sa solde une armée de Brabançons, auxquels il livra le Sancerrois, où ils firent un butin itnmensc ; mais le comte se tira d'affaire , encore une fuis , en cm-
SANCEnRE. 199
ployant à propos la médiation du roi d’Angletrrrc. Enfin, après avoir porté la désolation autour de hii , pendant près d'un demi-siëde , il prit la croix et alla se faire tuer sous les murs du 8aint-Jean-d'Arre. Étienne, avant son départ (1190), avait accordé aux habitants de Sancerre, moyennant finance probablement, les coutumes que Louis-le-Gros avait octroyées aux habitants de I^rris en Gatinais. Bien qu'il se filt réservé tous les droits de justice , nne redevance annuelle et certains impôts de la nature de ceux que nous nommons indirects, cette charte n'en fut pas moins pour les Sancerrois une conquête importante : ils purent désarmais sortir de la. seigneurie, disposer de leurs biens, succéder en ligne collatérale, marier leurs filles, sans le consentement du Seigneur, avoir la garde et la tutelle de leurs enfants, etc. Ije fils d’Étienne, Guillaume T', se croisa pour soutenir les prétentions de Pierre de Courtenay au trOne de Constantinople. Avant de quitter ses domaines qu’il ne devait plus revoir, il admit plusieurs localités à la jouissance des franchises accordées à Sancerre.
On a vu que le Sancerrois était un démembiemeiit des domaines de la puisr santé maison de Champagne. Scs comtes rendaient foi et hommage au chef de leur famille. Leur cri de guerre était comme le sien : Pass'avani le meillor, pass'avnnt Tkiebohl! Comme lui ils portaient une bande d’argent accompagnée de deux eotices , sur un fond d’azur ; enfin , ils marchaient sous sa bannière et leur devoir ébiit de le défendre envers et contre tous. Ils se trouvaient , il est vrai , alTranchis de cette obligation lorsqu'il s’agissait de porter les armes contre le roi de France, mais leur intérêt personnel l’emportait le plus souvent sur les constitutions féodales. Ce fut une raison de saine politique qui détermina saint Louis è acheter de Thibault-le-C,hansonnier, moyennant quarante mille écus, les fiefs de Sancerre, de Blois, et de Chartres. Le Sancerrois fit désormais partie du domaine royal , et d’anciens titres nous apprennent que , lors de la convocation du ban et de l’arrière-ban du Berry, en 13IG, le comte se rendit à Paris è la tête de trente hommes d’armes , c’est-à-dire de plus de cent chevaux. Ces forces étaient augmentées , lorsqu’il s’agissait de la défense du pays ou de quelques expéditions de courte durée. On armait alors une partie de la bourgeoisie, dont on formait des corps d’archers et de frondeurs.
En 136A, quelques chevaliers français enfermés dans Sancerre surveillaient les Anglais, qui, maîtres de la Charité-sur-l.oire, profitaient de cette position pour désoler toute la contrée d'alentour. Un capitaine de cette nation, nothmé Aymeri, fut enlevé par un parti de chevaliers sancerrois, et ne recouvra sa liberté qu’en payant une rançon de trente mille livres. Ce capitaine ne fut pas plus tôt de retour parmi les siens, qu'il s’occupa à réunir des forces pour tirer vengeance de l’alTront fait à ses armes. Les Sancerrois , avertis par un religieux de Saint-Thibault , qui leur servait d’espion, envoyèrent des messagers à tous les châtelains du Berry et du Bourbonnais : des chevaliers et des écuyers accoururent aussitôt à Sancerre, et y formèrent un corps de quatre cents lances. Iji moitié de ces forces, commandée par les frères du comte, alla s’embusquer sur le passage de l'ennemi, dans un lieu boisé appelé les Garennes. I)c là, les Sancerrois, au cri de Notre- Dame-Sancerre! fondirent sur les Anglais, qui venaient de passer la Loire à Tracy et de s’engager « en ung chemin lequel aux deux costei estoit
Diqili.;
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cncloz (le haultes hayes et de vignes. » Ce fut, dit Froissart, < une bataille trèsdure et très-fclonneuse. » Le capitaine Aymeri , criblé de blessures , et abandonné sans secours pendant le combat, a seigna tant qu’il en uiouruL • Tous les hommes de sa troupe furent tués ou faits prisonniers. Cette victoire amena la capitulation de la Charité et « de toutes les garirsons de là entour, x
Un des guerriers qui acquirent le plus d’honneur dans cette circonstance fut le frère puîné du comte Jean , Louis de Sancerre , qui devait jeter sur sa maison prête à s'éteindre un brillant éclat. Après avoir partagé les travaux de Du Cuesclin et de Clisson, ses frères d'armes, il accepta, en 1297, l’épée de connétable, leur glorieux héritage, que sa modestie lui avait fait longtemps refuser. Les services qu’il rendit à la monarchie, sous Charles V et sous Charles VI, ouvrirent à scs dépouilles mortelles les caveaux de Saint-Denis. Il était mort sans enfants ; son frère Jean 111 ne laissa que des filles : l’alnée, .Marguerite, héritière du comté, le lit passer sous la dépendance d’une nouvelle famille, en épousant Béraud II , dauphin d'Auvergne.
(àipendant les revers de la France mettaient le Sancerrois dans un état permanent d'alerte et de danger; les coureurs anglais et bourguignons poussaient des reconnaissances Jusque sous les murs de la ville. En U20, après avoir pris et pUlé l'antique et riche abbaye de Saint-Satiir, ils se mirent en marche vers Sancerre, espérant s’emparer de cette place ; mais arrivés devant la ville appelée Porte-César, ils reconnurent toute la témérité de leur entreprise. Les Français, en effet, sans leur donner le temps de couronner l’esplanade, firent une sortie soudaine, et, les ayant culbutés, leur tuèrent trois cents hommes. Des dangers auxquels Sancerre était exposé ressortait l’iraporlance de sa conservation; celte ville était pour les Anglais la clef du Berry, qui se trouvait couvett, au nord, au sud et à l’ouest, par des provinces restées françaises. Charles Vil comprit l’intérêt qu'il avait à la défense d'une telle position. « Il assembla », dit Monstrelet, « environ vingt mille combattants de divers pays, avec lesquels il se retira à Sanrerre (H22) , et s'y teint de sa personne assez longue espace. » Dés qu'il fut roi, il somma Béraud III de mettre sous sa main toutes ses places , pour qu'il pùt y établir des garnisons royales jusqu'à la lin de la guerre. Le comte obéit, et les campagnes mieux protégées commencèrent à respirer. Jeanne d'Arc, ayant repris, sur les Anglais, la Charité-sur-Loire, détruisit aussi une bande de brigauds qui désolait le pays.
Durant la période qui s’écoula entre le règne de Charles VII et celui de François U. c’est-à-dire pendant un siècle, Sancerre jouit d’une paix profonde. Ses comtes, ne trouvant plus autour d'eux d’occasion de signaler leur courage, allaient chercher au loin des combats et de la gloire. Jean IV ', sire de Deuil, amiral de France, élève du brave Im Dire, se rendit célèbre par ses exploits; il fut surnommé le Fléau des Anglais. C’est sous sa direction que fut composé le roman du Jnuvencel, a testament politique d’un des plus grands hommes de guerre qu’ait eu la monarchie. » Antoine, son fils et son successeur, établit, en 1480, à San-
1. B^ramJ 111 , i)euxi<>me l'omletit; b maiâoii d'Au\crgiio, ne laissa qu'une lille qui mourut sans postérité. La terre fiK alors par les sires «le Beiiü , qui -du*sci‘n<laienl iVuim* saur <le
Bi'rapü 11.
cerre un maire, si\ éclievins el six conseillers bourgeois, élus pour une année. Louis IV, obligé de concourir à In réformation des anciennes coutumes du Berry, soutint avec énergie que la justice de son comté devait être indépendante de celle de Bourges : l’unité de code et de Juridiction, qui, sous d'autres rapports, fut avantageuse à Sancerre, porta quelque atteinte aux privilèges de cette ville.
Les Sancorrois embrassèrent de bonne beure le calvinisme ( 153i ). |ji Réforme lit chez eux des progrès rapides , malgré la surveillance continuelle et les fréquentes missions du clergé de Bourges. Se trouvant alors en majorité, ils ouvrirent leurs portes aux dissidents persécutés par la cour. BicnIAt entièrement maîtres de la ville, ils s’emparèrent des églises et chassèrent les prêtres et les religieux, après les avoir dépouillés de leurs biens (1567). L'abolition du culte catholique les obligeait à pourvoir il leur défense, en ajoutant de nouveaux ouvrages aux fortifications de la ville : ils y travaillèrent avec ardeur, et Sancerre devint une des places fortes du calvinisme. En 1568, des lrou|ies envoyées de Bourges s’approchèrent d'abord de leurs mui's et furent accueillies avec tant de vigueur, qu’elles prirent la fuite au premier choc. L’année suivante, les gouverneurs de Gien, d’Orléans et de Bourges marchèrent contre Sam.erre, à la tête de trois mille fantassins et de quelques cavaliers. Leur artillerie ayant fait brèche, ils tentèrent deux fois l’assaut, et deux fois furent vigoureusement repoussés. L’avocat Johanneau, qui commandait dans la place, assisté de ses lieutenants, IjiHeur et Laurent , les contraignit à se retirer après cinq semaines d’efforts inutiles. Celte ivtrailc mettait tout le pays circonvoisin h la discrétion des vainqueurs ; ils saccagèrent Saint-Satur, et occupèrent militairement le petit port de Saint Thibault, sur la. Loire. Maîtres du cours du fleuve, ils rançonnaient è discrétion les bateliers qui le parcouraient ; les villes de Nevers et de Iji Charité eurent particulièrement à souffrir de leurs exactions; mais s’étant laissé attirer dans un piège, où ils laissèrent cinquante des leurs, cette perte les fit rentrer dans leurs murailles. Ils ne tardèrent pas à être vengés : un des chefs de leur parti , le duc de Deux-Ponts , se rendit maître de Iji Charité. Fortifiés par ce voisinage, ils se crurent en état de tout oser, et songèrent même un instant h s’emparer par la force des armes de la capitale de la province.
Après le traité de Saint-Gennain , les Sancerrois ne se pressèrent pas de remettre les clefs de leur ville aux catholiques, ainsi qu’il avait été stipulé ( 1570). La nouvelle de la Saint-Barthélemy et la révolution dont La Charité fut le théâtre, deux jours après, les afi'crmit dans la résolution qu’ils avaient prise de ne point recevoir de garnison catholique, lue petite troupe de calvinistes, échappés au massacre de leurs frères dans cette dernière ville, leur procura du renfort. Au nombre de ces réfugiés était le ministre Jean de, Lery qui a laissé une relation circonstanciée des événements auxquels il prit une part si active. Tout en se montrant animés d’un esprit de modération , les chefs protestants refusèrent de se conformer à l’ordre de la cour, qui leur fut signifié par La Châtre, gouverneur du Berry, de recevoir des gens de guerre peur leur garde et conservalioH : d’anciens privilèges, alléguèrent-ils, les exemptaient de l’obligation d’admettre chez eux des soldats du roi Cependant, ne se dissimulant pas les dangers de leur position, ils supplièrent le baron de Fontaine, beau-frère du comte de IV. . 20
Digilized fev-troogl
Sanccrre et premier écuyer de Charles IX , de faire tous ses efforts pour que la déclaration royale' fdt réformée en ce qui concernait la garnison. Le baron trahit honteusement leur conliance. Il leur envoya un de scs familiers nommé Cap-d’Aillet ; cet homme , éconduit de la ville où il avait semé la division , gagna le capitaine du chùtcau. Le baron de Fontaine fit secrètement avancer sous les remparts de la place un corps de troupes commandé par Racan , son frère. Bien ^
qu’une sentinelle eût tiré un coup d’arquebuse pour donner l'alarme, ce seigneur |
pénétra dans l’enceinte avec une partie des siens. Il s’y maintint même bravement, pendant dix-sept heures, contre tout un peuple acharné : cédant enfin au nombre, il se retira, en s’écriant : « Ha, mon frère, vous m’avei fait faire un pas de clerc! » Cap-d’AilIct avait été pris vivant; un vigneron le mit sur son dns et le promena dans les rues. Le traître, « hué, détesté de tous, jusques aux petits enfants », périt sous les coups de n;ux dont il avait machiné la ruine.
La désunion avait failli perdre les Sancerrois; ils le reconnurent et se donnèrent le baiser de pais ; tous se promirent de ne faire à l'avenir nulle distinclioil entre les habilanis et les habitués. A la veille de soutenir un nouveau siège, ils nommèrent l’avocat Johanneau gouverneur de la ville; les capitaines Lnlleur et Martignon eurent le principal eommandemenl de la mifice, dont l’elTectif s'élevait à six cent cinquante hommes. On ne tarda pas à apprendre l'arrivée de I.a Châtre, à la tète de quatre mille hommes d’infanterie régulière, outre un corps de cavalerie, les contingents de la noblesse du pays et dix-sept enseignes de pionniei's; en tout, dix-sept ou dix-huit mille hommes. Ce siège fameux commença le 3 janvier 1573 et se prolongea jusqu’au 8 octobre suivant. Quelques délails topographiques nous semblent ici nécessaires. « Sancerre, » dit Iji Cessée, a est en fort beau site, assez éminente, voire autant dilTicilc à estre assiégée, qu’autre de sa grandeur. Ceux qui ont vu Lectore en Gascoigne ne font pas dilTérence entre toutes les deux, tant en situation que forteresse : mais encore il y en a d’aucuns qui la préfèrent on éela à l’autre pour ce que l’accez du siège ne peut guère estre bien pris que par un endroit, et non sans difficulté. » a Elle on est oval, voire presque ronde, » ajoute Léry, o ses murailles, flanquées de huit bastions , ont environ deux mille cinq cents pas de tour : elle a quatre portes presque vis-à-vis et opposite l’une de l’autre, assavoir porte Feuhard , appelée vulgairement porte César, du costé de septentrion au plus haut, et porte Vieil au plus bas, devers le midi, qui est la longueur de la ville d'environ sept cents pas. Sa largeur, depuis porte Sainct-André, du costé d'occident, jusques à la porte Oyson du costé d’orient, est d’environ cinq cent cinquante pas.
Le chasteau est situé au plus haut de la montagne, entre porte César et porte Oyson, servant, en cest endroit, de muraille à la ville, à la quelle il commande presque comme une citadelle. »
Cependant, La Châtre battait les murs avec scs trois batteries principales, poussait scs tranchées jusqu’au pied des remparts et faisait creuser plusieurs mines. D'un autre côté, les assiégés interrompaient scs travaux par de fréquentes sorties et venaient escarmoucher jusque dans son camp. Le canon ayant ruiné les tours et pratiqué de larges brèches , les catholiques se pi'ésentèrcnt sinvullanément à 1’os.saut sur trois points diflérents : au sud-est, au lieu dit la Grangc-
Londis, tirant vers la porte Oyson;au sud-ouest, entre la porte Vieille et la porte Saint-André; au nord, à la porte César. La lutte fut terrible; l’exaltation des Sancerrois était au comble. Les femmes rivalisaient de courage avec les hommes; elles combattaient sur les remparts, coiffées de chapeaux pour que l'ennemi ne les reconnût point , et armées de hallebardes et de broches de fer. On en vit plusieurs se jeter sur les piques des catholiques et s'efforcer de les leur arracher. D’autres servaient les vignerons, qui, armés de frondes, appelées pistolets (Je Saneene, faisaient tomber sur les assaillants une grêle de pierres. Tous les calvinistes combattaient au milieu des chants et des prières. Après deux heures de combat, La Châtre ayant fait sonner la retraite, ils célébrèrent leur triomphe par des cantiques , sur 1a brèche même.
Le général de l’armée catholique , désespérant de pouvoir dompter par la force cette ville héroïque, et sachant d’ailleurs qu’elle n’avait plus que pour un mois de vivres, convertit le siège eu blocus. Il entoura Sancerre d’une large et profonde circonvallation qui avait quatre mille pas de tour, lit construire sept forts et multiplia tellement les travaux pour protéger ses troupes, qu’il y avait, diton , autant de fossés, de tonneaux pleins de terre et de gabions, que ses l>ataillons comptaient de soldats. La place, ainsi resserrée, se vit en peu de temps réduite A une extrême disette, malgré de fréquentes sorties : la ration de pain y fut graduellement réduite à une livre par semaine. On s’attaqua ù tout ce qui avait vie : chevaux, mulets, ânes, chiens, chats, tout Jusqu’aux animaux les plus immondes servit de pâture à cette population affamée; ensuite, on mangea les peaux, les cuirs, le parchemin même bouilli; puis, enfin, on lit du pain avec de la paille hachée, avec des coquilles de noix, ou de l’ardoise pilée.' Un homme tua un prisonnier pour assouvir sa faim, et une famille, renouvelant les horreurs du siège de Jérusalem, dévora son enfant. Les auteurs de ce crime épouvanlable , le nommé Simon Potard, vigneron, sa femme, et une vieille qui vivait avec eux, furent arrêtés et confessèrent tout. Simon Potard fut condamné à être brûlé vif, et sa femme à être pendue; la vieille était morte en prison. Ceux des habitants qui essayaient de s’échapper, étaient repoussés par les catholiques, et ne lardaient point A périr d’inanition entre la tranchée et les fossés de la ville. Dans cette extrémité , le conseil décida qu’on enverrait demander des secours en Languedoc. Lafleur s’offrit pour remplir cette mission périlleuse; trois autres citoyens imitèrent son dévouement. Leur sortie, favorisée par quelques arquebusici's, s'effectua heureusement; toutefois, les catholiques les ayant aperçus, envoyèrent des cavaliers A leur poursuite. Les compagnons de Lafleur ne purent échapper qu’en se dirigeant du cêté de la Suisse ; quant A lui , il fut reconnu au port de Diou par un batelier, et fait prisonnier. On le conduisit A Rourges, où il fut mis A'ia question ; on le pendit ensuite, et on jeta son corps A la voirie. Le parti calviniste perdit en lui un de ses capitaines les plus habiles et les plus dévoués.
I.a nouvelle que les messagers avaient échoué dans leur entreprise abattit les courages les plus fermes. On fit des ouvertures de capitulation A l.a ClkltiX!, qui les accueillit avec empressement : il accorda aux vaincus le libre exercice de leur religion, et ceux des réfugiés qui voulurent quitter la ville en sortirent l’arquebuse sur l’épaule et avec les honneurs de la guerre. I-es officiers de l’armée
èOk BOURBONNAIS. - BEhttV. —NIVERNAIS,
royale se montrèrent d'abord humains, généreux même; ils ne purent prévenir, néanmuins, quelqiies crimes que le fanatisme fit commettre à leurs soldats. Ues protestants furent égorgés dans les campagnes; l'avocat Johanneau, attiré dans un guet-apens, y périt assassiné. Mais les chefs de l’armée catholique, renone.int à cette apparente modération, ne tardèrent pas à punir .Sancerre de sa longue résistance. On dépouilla les protestants et un rasa les fortifications : « l'horloge, les cloches et toutes autres marques sle ville lui furent aussi osUies : on en fit un village. » Saneerre paya une contribution de quarante mille livres, et le bailli de Berry, qu’on lui donna pour gouverneur, acheva de la ruiner en lui imposant des taxes énormes.
Ues terribles épreuves auraient dû engager les Sancerrois à éviter tout sujet de collision avec les calhuliques; on les vit pourtant, quelques années après, roniribuer k la révolution qui mit La Charité aux mains de leurs coreligionnaires I lô7C). Plus tard , ils cmbrasséi'ent la cause de Henri III , quand ce prince sc rapprocha du parti protestant. la Chfitre, au contraire, se rangea du cOté de la Ligue : Mézerai estime qu'une des causes qui le poussèrent k cette extrémité , fut l'occupation de Saneerre par Iji Grange d'Arquien, seigneur calviniste «que lui avait opposé Henri III. i Quoi qu'il en soit, cette ville devin! le point de ralliement de la noblesse calviniste de toute la partie orientale du Berry. I)e scs murs partaient des détachements , plus nu moins nombreux , pour assiéger les chrtteaux des seigneurs du parti opposé, ou pour mettre à contribution les populations catholiques. De son cûté, Iji ChAtre ne perdait aucune occassion de désoler le pays. Il s’avaiifa, un Jour, avec trois cents chevaux, sous les murs du chAteau de la ville , SC flattant qu'on lui en ouvrirait les portes ; mais il fut reçu à coups d’ari|uebusc. Ces guerres désastreuses ne se terminèrent qu'A l'époque où les villes (|ui s’étaient pron vncées pour la Ligue rentrèrent sous l’obéissance de Henri IV.
Lc.s calvinistes de Saneerre qui, depuis cette époque, n'avaient eu aucun motif de soulèvement, conçurent quelques inquiétudes pendant la minorité orageuse de Louis XIII. En 1616, le comte de Marans, fils de Jean de Bueil VI, comte de Saneerre, confia la garde du chAteau à un capitaine nommé Vaujours, avec ordre d’en réparer les fortifications. Les habitants, alarmés de cette mesure, coururent soudain aux armes et .se rendirent maîtres de la place; cette afl'aire n'eut pourtant pas de suite , tout s’étant arrangé à leur satisfaction. Lorsqu'en 1621 les protestants arrêtèrent un système de résistance qui embras.sait toute In France, les réformés de Saneerre, entraînés par un petit nombre de protestants étrangère, se soulevèrent et jurèrent de tenir bon jusqu’à la moil I.e prince de Condé, Henri II de Bourbon, averti sous main par quelques catholiques, partit du chef-lieu de son gouvernement du Berry, à la tète de huit cents hommes, et se montra aux rebrdies avant qu’ils eussent pu s’entourer des précautions les plus iiidis|>ensables pour leur défense. Il fallut déposer les armes qu’on avait prises si témérairement. Quelques joure après, les habitants des paroisses voisines furent mandés pour démolir les murailles. Les jalousies et les haines que Saneerre avait amassées autour d’elle, se manifestèrent par rempressemont des populations A répondre à cet appel : la seule ville de Bourges envoya treize cents travailleurs, et au bout d'un mois la dretruction fut complète, lit se borna
Digitizea
la Vengeance de la cour. I.ouis XIII laissa nu\ Sancerrois la jouissance des droits qu'ils tenaient de l'édit de Nantes.
I.c prince de Condé, cependant, détestait le protestantisme , et Sancerre devait plus tard se ressentir de celte aversion. En 16M), René de Bueil étant dans la nécessité de vendre son héritage, Eondé se rendit adjudicataire du Sancerrois. Ia;s habitants se cotisèrent |)our payer le prix de l'adjudication, au profit de leurs anciens seigneui's , et leur « conserver une terre si noble et si ancienne » ; mais les héritiers n’ayant point songé, pendant le cours de l'instance, à Taire usage du droit de retrait lignager, le parlement de Paris « jugea que l'adjudication faite au plus oRraiit et revêtue de toutes les Turmalités ne pouvait plus recevoir d'atteinte. I) Les deniiers comtes de la mai.son de Bueil avaient autorisé la construction d'un temple dans la ville , un des premiers soins de Condé fut d'en ordonner la clôture et de défendre l'exercice de la religion réformée dans toute l’étendue du comté. Il s'appuyait sur un article de l’édit de Nantes qui semblait soumettre la liberté religieuse au bon plaisir du seigneur. lots protestants fermèrent leur temple, et s'assemblèrent dans différentes maisons de la ville, ainsi que dans les jardins du voisinage ; ils le rouvrirent pendant les 'troubles de la Fronde , mais un ordre de la cour, obtenu par l’archevêque de Bourges, sur les instances du curé de Sancerre, les contraignit bientôt h le fermer de nouveau (1651). Toutefois le gouveiTiemcnt leur permit, l’année suivante, de réédifler un temple qu’ils avaient eu, dans le principe, à la porte Oyson. Ce nouvel asile, où une déclaration de Louis XIV les forçait à réserver une place distincte aux catholiques, ne fut fermé qu’à la révocation de l'édit de Nantes (1685). L’archevêque de Bourges, Philippeaux, accompagné de dragons, vint s'instidier alors dans la ville; il fit citer les calvinistes à une assemblée générale et leur déclara qu’il fallait se convertir de par le roi. En peu de jours , plus de mille personnels cédèrent aux menaces de ce prélat. Néanmoins un mémoire de l'intendance de Bourges constate que, sur cinq mille protestants qui se trouvaient encore dans le Berry, en 1710, Sancerre en comptait deux mille deux cents parmi sw habitants.
Iæ persécution continua à sévir, sous le règne de lovuis XV, contre une minorité courageuse. En 1738, M. de Larochefoucault, archevêque de Bourges, fit eidcver du sein de leurs familles un certain nombre de jeunes protestantes pour les enfermer dans des couvents. La révolution de 1789 mit enfin un terme à ces actes de barbare intolérance : ses principes d’émancipation politique et religieuse ne furent pourtant pas accueillis avec faveur par les Sancerrois: en 1796, un mouvement insurrectionnel éclata dans leur ville, laquelle avait été érigée en chef-lieu de district. Cette tentative avait pour but de transporter la chouannerie dans les départements du centre : elle échoua, grâce à l’arrivée du général Desenfants qui , à la tête de quinze cents hommes , reprit et occupa Sancerre ; la place était restée pendant huit jours au pouvoir des insurgés.
Sancerre n’olfre aux yeux de l'étranger que des maisons constniites sans art cl sans élégance, des rues étroites et tortueuses, dont la plupart sont d'ailleurs impraticables aux voitures, à cause de leur pente rapide. Les fortes murailles de la vieille cité ont disparu ; mais scs remparts pnt été plantés d’arbres qui forment une belle promenade en forme d'ovale autour de la ville nouvelle. Au nord-est ,
206 bourbonnais. — BÉRRY. - NIVERNAIS,
prés des remp.irls, est une haute tour, reste vénérable du château; c'est le seul monument ancien digne, ce nous semble, de flier l'attention. 1.68 églises sont toutes de construction moderne. Il y en avait un grand nombre avant l'invasion du protestantisme; au milieu du xvr siècle, la ville n'en possédait que deux: celle de Saint-Martin et celle de Saint-Pierre. La chapelle Saint-Jean, devenue paroisse après la ruine de l'église de Saint-Rombles, servit, pendant quelque temps, de temple aux calvinistes; rendue ensuite aux catholiques, elle fut complètement réédiflée; son aichitecture n'offre rien que de très-simple. Sancerre, première sous-préfecture du département du Cher, renferme aujourd'hui une population de 3,û00 habitants ; l'arrondissemeiit en contient 71,000 : on y cultive des céréales de toute espèce , du chanvre et beaucoup de vignes. Le vin du canton de Sancerre est fort estimé : celui qu'on récolte dans les communes de Chavignole et d'Amigny se distingue par une vivacité particulière ; c'est la principale branche du commerce local.
Sancerre s'honore d'avoir donné naissance à Thaumiu de la Thautnatsière , auquel nous devons la meilleure histoire qui ait été faite sur le Berry. On a prétendu , mais i tort, que le maréclial Macdonald, duc de Tarente, était né à Sancerre : ce qui a donné lieu à cette erreur c'est qu'étant encore enfant il y vint porté dans les bras de sa mère et y passa ses premières années dans une position qui ne pouvait faire pressentir ses hautes destinées. Des protecteurs, des amis, qu'il y trouva et qui lui aplanirent l'entrée de la carrière où il devait SC! montrer avec tant d'éclat, avaient rendu le souvenir de cette ville bien cher à l'illustre maréchal. '
I880UDUN.
Issoudun est une ville fort ancienne, bien que son histoire ne remonte pas plus haut que le vin' siècle. Son existence nous est révélée pour la première fois par le continuateur de Frédégaire, dans son récit des guerres du roi Pépin ut de Wa'ifre, duc d'Aquitaine. « Pépin s'avança,» dit-il, «jusqu'à Limoges, et, marchant de là vers Issoudun , il prit et ravagea la partie de l’Aquitaine où il y avait des vignes. » la; territoire d'Issoudun était, en effet, alors comme aujourd'hui, couvert de vignobles. Pépin l'ayant conquis, en confia l'administration à Remistan, d'abord, puis à Giselaire. Ces olliciers, après avoir été quelque temps les vassaux directs de la couronne, se soumirent, de gré ou de force, à la suzeraineté des princes de Déols. On he connaît les noms de quelques-uns d'entre eux que par des chartes de donation, qui ne nous apprennent absolument rien, ni sur eux-
1. Dom Bouquet. ~ Mimoiret de Joinville. — * CAroni^uei de Froiâsart et de Monstrelcl. ÈpUrtt de saint Beniard. ~ Niculal , Manuitrii$ de la coH. Colb. Tbauroas de la Thaumas.sière , Ihetoire du Berry. — J. de Léry, Uittoire de Sancerre. — J. de la ües.M*e . Aouveau diicourt sur le siège de Sancerre; Rouen 1573, Prise de la ville et dit château de Sancerre ; Paria, in^*. — Manifeste de ce gui s'est passé d Sancerre en 1618.— * Fabn', Mémoire pour
servir à la statistique du département du Cher,