IV
Le Berry présente à ranliquairc de nombreux vestiges de la domination romaine : par exemple, les ruines d'un aqueduc aux environs de Bourges; les restes d'un camp sur le Cher, près de ürévant; un autre camp situé dans la commune deCliambon, entre Cliétcauroux et Buzancais; les piles d'un pont, non loin de Hufrec, dans le département de l'Indre; et les traces encore parfaitement visibles de plusieurs voies militaires, une surtout qui, parlant de Bordeaux pour aboutir à Autun, passait par Le Blanc et RuFTec. Des fouilles pratiquées à diverses époques ont, en outre, fait découvrir dans plusieurs localités une quantité considérable de monnaies et de médailles à l'elligie des empereurs, ayant au revers une flgure de taureau ; des fragments de statues , des pierres sculptées , des sarcophages , des salles de bain et des étuves d'albélre. L'art gothique , religieux , civil et militaire , s'était également épanoui sur cette terre où la civilisation semble avoir tant de peine à pénéti'er : il nous suffira de citer parmi ses principaux monuments la cathédrale de Bourges et la maison de Jacques Cœur , que nous avons déjà décrits dons notre notice sur cette ville ; le château de Mehungsur-Yèvre, dont les débris peuvent encore faire apprécier la magnificence; le château du Ligniéres, où Jeanne de France, fille de Louis XI, fut élevée et résida après son divorce; la tour d'Iléracle, la plus grosse des dix tours de l'anriuii clidteau-fort d’Argenton, démoli par ordre de Louis XIV; les trois grosses tours rondes du château de Crol qui , de scs ruines , couvre le penchant de la montagne sur loquelle est bdtie la petite ville de Culan; la forte enceinte et le chtlteau de Sancerre, desquels ne reste plus qu'une tour située au nord ; les ruines du château de Chàtillon-sur-lndrc et celles du chdteau de Montrond; l’église de Déols dépendant de la célèbre abbaye de ce nom; l’église de Saint-(iermain-de-la.Chairc, bel édifice du xv*' siècle, où l’on admire la hardiesse de deux vastes arceaux à plein cintre; l'église paroissiaic de la Mothe-Feuilly, décorée jadis de nombreuses figures en marbre, et où fut enterrée la. femme de César Borgia, Charlotte d'Albret, etc. etc. Quant aux monuments modernes, nous nous Iwrnerons a rappeler le (bateau de Valençay qui, bien qu’élevé au \>T siècle, par la famille d’Élampes, et sur les dessins de l'bilibert de l-orme, a subi de telles modifications dans le plan primitif, qu'on ne saurait plus le rapporter à l’époque de la renaissance.
Le trait le plus caraclérislique des habitants de l'ancienne province du Berry, est la candeur et l'affabilité : on loue la pureté de leurs mœur.s, leur humeur » douce et tranquille, laquelle n'exclut cependant ni le courage dans les périls ni la constance au milieu des fatigues; et leur loyauté, leur probité , qui se manifestèrent dans toutes les occasions sans effort comme sans ostentation. Nous avons signalé, ailleui’s, les frappantes analogies qu'on observe dans cette contrée, si reposée et si unie, entre l’aspect du sol et la physionomie de l'huramc : on dirait , qu’ils s'y réfléchissent mutuellement, comme si l'un avait été fuit à l'image de l’autre. Rien, en effet, dans les choses, dans les formes ni dans les esprits n'offre ici un grand relief, ni un caractère tranché ou bien original. En ce qui touche la vie active et pratique de tous les jours, les Berruyers sont laborieux et persévérants, bien qu’ils manquent, en général, d'imagination et d'industrie ; s'ils ne se laissent pas aller précisément a la paresse, ils se complaisent dans cet état d'apa-
RÉSl’MÉ.
tliie qui répugne A l'artinn et au mouvement des esprits et des choses. Là, comme en Bretagne , on s'engourdit et l'on s'endort de génération en génération sur l'oreiller des vicuv usages. 11 faut pourtant en excepter les habitants du Sancerrois, « pays vivifié par la Loire et le commerce des vins », et ceux de Vierzon, où les forges et les communications fréquentes avec les contrées voisines, par la rivière du Cher et la route de Paris, entretiennent une grande activité. L'homme, bien loin d'y être routinier ou indolent, s'y montre, nu contraire, plein de gaieté, d'ardeur, de vigilance. Enfin, et comme nuance particulière entre deux autres parties distinctes de la province, on a toujours remarqué plus de vivacité, de pénétralion, et pour ainsi dire d'agilité d'esprit et de corps, chez les habitants du Boischaud que chez ceux de la Champagne. Cette différence tient au genre de vie plus actif que mènent les prcnnieis, à leurs relations presque journalières aven; les déparlemcnts voisins. Si. comme dans la Champagne, ils sont occupés dès l'enfance à la garde des troupeaux , et ensuite à la conduite des chevaux de labourage (sorte d'existence pastorale, qui , en se prolongeant , étoulTc chez les seconds toute pensée comme tout désir de ce qui sort de leurs habitudes), on les voit en revanche se livrer de meilleure heure aux travaux de l'agriculture, quitter souvent leui's foyers pour fréquenter les foires, et rechercher cette agitation salutaire que répandent de proche en proche l'industrie et le commerce.
Dans le pays de vignobles, la race des Berruyers est en général souple et assez robuste ; la constitution physique change complètement dans les autres zones, et avec elle, le moral, le naturel se modifient de la manière la plus frappante. Ainsi, soit dans les champs, soit dans les villes , un teint blafard , une peau sans coloris , des yeux sans animation, des gestes rares ou embarrassés, témoignent sufTisamment de la timidité de l'esprit et de la mollesse du caractère. Le regard , la prononciation, la démarche, tout décèle, surtout chez les paysans, la lenteur, l'cITort et le travail d'une nature affaissée. Point de patois, point d'accent même, mais une parole paresseuse et traînante ; de quel air nonchalant tombe l’expression si familière aux gens de la campagne et dont ils entremêlent tous leurs discours : uga donc! Cette espèce de torpeur pèse jusque sur leurs joies et leurs plaisirs. Voyez-les danser, aux sons d'une musette aigre et discordante; vous vous croiriez encore dans le Bourbonnais : leurs yeux restent baissés et ne se cher- ' chent pas; leurs bras sont pendants, sans vie et sans grâce. C'est à peine s'ils changent de place , en levant l’un après l'autre leurs pieds pesants.
La révolution de 1789 a bien sans doute altéré quelque peu les mœurs simples et tranquilles du Berry; mais le contact d’une civilisation plus avancée n'a point détruit, dans les campagnes, le respect traditionnel des membres de la communauté pour son chef. Dans les exploitations rurales, où, d’ordinaire, on trouve associés les gendres, les petits-enfants et jusqu’aux cousins, afin de diminuer d'autant le salaire des ouvriers à gages, le chef du domaine jouit d'une autorité absolue. C'est lui qui dirige et surveille les travaux « vend , achète, loue, actionne et transige à son gré. » Lui seul entretient des relations avec le propriétaire : du reste, ses subordonnés ont en lui une confiance illimitée , et presque jamais il n'en abuse. Cette autorité se conserve plus étendue encore dans la Champagne :
BOURBONNAIS. - BERRY. - NIVERNAIS, là, pour le mallrc de l'association point de travail ; rien que la direction, la surveillance, et les rapports avec le propri(!laire ou l'étranger. Il s'assied à part, il mange seul , s'isolant pour ainsi dire dans sa réserve ; sa nourriture est même de meilleure qualité que celle de la famille, composée le plus souvent de légumes, d'æufs, de laitage, et d’une sorte de pain « fait avec de la marséclie ou de l’orge seule et passée à un gros tamis , ou bien mélangée avec de la farine de seigle passée, non moins grossièrement tamisée. » Aucune femme n’oserait d’ailleurs s’asseoir à la table du chef de famille, pas plus qu’a celle des autres hommes, si ce n’est toutefois aux fêtes de naissance ou de mariage et à l'époque des tontes.
Les cultivateurs du Berrj' portent à peu près partout le même costume. Sur la culotte et le gilet de gros drap (la couleur de chêne vert est celle qu'ils préfèrent) se ferment un gilet de toile, et un surtout pareillement en toile grise et à trame de laine noire : un large chapeau rabattu , des guêtres de toile et de gros souliers ferrés serrent la jambe ou reçoivent le pied nu. Les paysans dvi Boischaud ont, le plus communément, des bas ou des guêtres de drap et des sabots. Les femmes font leurs robes de drap, pour l'hiver, et de toile de ménage, pour l’été : celles du Boischaud se chaussent presque toutes de sabots, et celles de la Champagne de souliers à double couture. En hiver, et pendant les jours de pluie, elles s’enveloppent d’une ample capotte de drap qui leur cache la tête et descend jusqu’à mi-jambe. Leur coiffure a de l’originalité : ce sont , par derrière, deux rouleaux de cheveux tournant autour de la tête et maintenus par un galon en fd blanc; les cheveux de devant recouvrent ces rouleaux, et un galon de même couleur 6xe le tout. Sur les cheveux, elles appliquent une calenne, espèce de calotte piquée ornée d’une passe, et sur celle-ci une coiffe en tuile de coton, posée à plat et sans plissure , mais d’ordinaire garnie de mousseline.
Passons au département de la Nièvre. Dans la région d’Entre-Ix)ire-et-Allier,' l’une des plus étendues de la province , on montre encore aux curieux , non loin du moulin à vent de Saint-Parize, la pierre qui danse, autour de laquelle plus d’un villageois prétend avoir vu quaire demoiselles s’ébattre au clair de lune. I..C8 fées, dit-il , forment des rondes dans les prés pendant la nuit ; et le gazon qu’'elles ont foulé repousse plus fort et plus épais. Dans le canton de Saint-Saulge, les paysans s’entretiennent avec effroi de deux monstres femelles , qui , selon la tradition populaire , exerçaient leurs ravages du cêté de Saint-Martin-des-Bois : a l’un , sirène enchanteresse, attirait les voyageurs par la douceur de sa voix et les dévorait; l’autre, nommé la dame de Montpassant, saisissait les imprudents qui s’aventuraient , la nuit , près des étangs , et les entraînait au fond de l’eau. » Il est une autre superstition , celle des fontaines dont les eaux se dirigent vers l'orient, pour lesquelles les paysans ont , dans le Bazois , comme dans les autres parties du N ivernais , une vénération toute particulière. C’est , s’il faut les en croire , une panacée infaillible, non-seulement contre les maux présents, mais encore contre ceux qui peuvent survenir. La fontaine de Chaillou a gardé l’empreinte de l’un des pieds du cheval de saint Martin ; celle de Saint-Roch , auprès de Saint-Saulge, est souveraine contre la contagion et la peste ; et la fièvre ne résiste point aux vertus miraculeuses de celles de Jailly et de Sainte-Rhadegonde, situées dans le voisinage de Lancré. Les malades qui se rendent en pèlerinage à la source de Comma-
gny, pour y boire et y tremper leurs vt'tements , laissent avant de se retirer une oITrande sur le bord ; si quelque imprudent la relève, il relèvt aussi, à ee qu'on assure, la maladie déposée avec l’oITrande prés des eaux. Mais la plus célèbre de toutes ces foiitnines est celle des Fées, située entre les villages de Poi.sson et de Sichamps, et dont la grotte, tapissée de chèvrefeuille, de lierre et de coudriers, inspire une terreur mystérieuse à tous les paysans d'alentour. Au milieu des immenses cavités où se perdent ses eaux , la source baigne les murs d'un palais au fond duquel les fées retiennent captifs , loin de leur patrie et de leur famille, les malheureux voyageurs qui, cédant à une curiosité indiscrète, les ont surprises endormies au bord de la fontaine. Ce lieu est, en effet, leur halte favorite, lorsque dans les fréquentes excursions qu'elles font de Paris à Lyon, elles glissent à travers une voie souterraine pratiquée dans la grotte. Il parait cependant que les fées de la fontaine étaient susceptibles quelquefois de bons mouvements, puisque les paysans, quand un outil de labourage se brisait, ne manquaient jamais d'implorer leur secours, en déposant, pour se les rendre favorables, douie sols devant l'ouverture du rocher.
a La paroisse de Druy, » suivant Coquille, « est dite des Druydes. » Cette localité, ainsi que celle de Druyes, entre Saint-Sauveur et Clamecy, est pleine effectivement des souvenirs des premiers temps de la Gaule, profondément enracinés, comme on vient de le voir, dans l'esprit des paysans du Nivernais. Quelques monuments celtiques , outre celui de Sainte-Parize , existent encore : ce sont la pierre de la Vierge, à Saint-Martin du Puy; la pierre au Loup, près de Lormes; et le fort Chevresse, dans la forêt Chenu, près de Saint-Brisson. Cette construction grossière se compose de deux énormes blocs qui forment les parois latérales d'une pieire verticale constituant la paroi du fond, d'une table longue de quatre mètres, sei vant de toiture , et d'une pierre de la même dimension couvrant le sol. M. Gillet prétend aussi, dans son Annuaire de la Nièvre de l'an xiv, que les masures éparses sur la montagne de Château-Chinon et qu'on a prises pour le chenil où César mettait ses chiens {Caslrum Caninum), ne sont que les ruines d'un temple de Thaulatès. Nous ne nous arrêterons point pour discuter cette opinion.
On ne peut parcourir le Nivernais ni remuer la surface du sol de cette province, sans rencontrer de nombreux témoignages du séjour des Romains. D'abord ce sont les restes fort apparents encore de la route d’Autun à Bordeaux : de Decize , où elle se rend à travers la forêt de Vincence, comme il est facile de le reconnaître, elle passe sur la rive gauche de la Loire, dont elle suit le cours jusqu'à Avril, coupe les champs de Fleury et les bois d'IIxeloup, puis incline vers le nord, où elle prend à Buy, le nom de Chemin de Brunichon. Comme on le voit, la tradition populaire a donné aussi dans le Nivernais le nom de Chaustées Brvnehault aux grandes voies tracées dans les anciens temps par des mains inconnues. Nous indiquerons également les restes du chemin de Nevers à Decize ; d'un fragment de la route d'Autun à Paris , qui reliait Château-Chinon à Entrains , sans s'arrêter toutefois à cette dernière ville; et de beaucoup d'autres lignes moins importantes , destinées à établir des communications entre les différents points du territoire. Parmi ces voies de petite vfcinalité, si nous pouvons nous exprimer ainsi , il y en avait une qui traversait la montagne des Alouettes et la commune des
Étais, où l'on admire une tour carrée construite, suivant quelques antiquaires, par l'empereur Julien. Nous renvoyons auv ouvraj,’es de MM. (Üllet et Morellet, pour la nomenclature de tous les tronçons des voies romaines de la province : le soc de la charrue contribue peut-être encore plus à les effacer que l’action du temps. La ville d'Entrains [lnler-amnes\, ainsi appelée à cause de l’abondance de ses eaux courantes, est bien déchue aujourd’hui de la haute importance à laquelle elle devait l’avantage d'étre le point de réunion de cinq routes différentes. On y voit un pan de muraille de travail romain et l'un y a découvert quelques débris d’un temple dédié à .\uguste. Des fouilles y ont mis au Jour des mosaïques; une hache de pierre et des emblèmes celtiques; des cippes funéraires; des bronzes impériaux de tout module; des statuettes en pierre et en métal; des poteries; de curieux objets de toilette; des ustensiles de ménage, et un grand nombre de médailles antiques de l'Italie, de In Sicile et de la Grèce. D'autres richesses archéologiques , dont il serait trop long de donner la description, ont été découvertes ou recueillies è Nevers, la Guierche, Alluy, Villars, Mont-Beuvray, Decize, Bcard, Avril, Dornes, Luzy, Apponay, ChAteau-Chinon, Sainl-Saulgc , Lormes, Cosne, Clamecy, Etais, etc. Les restes de castramétation sont plus rares dans le Nivernais: pourtant on en voit d’assez remarquables sur les montagnes de Saint-Saulge, de Montenoison, de Ghamplemy, de Monsabot , etc.
L’architecture du moyen Age et l’art des temps modernes ont doté le Nivernais de quelques beaux monuments. Citons la cathédrale de Saint-Cyr, les églises romanes de Saint-Étienne et de Saint-Sauveur de celte ville; Notre-Dame de la Charité ainsi que l'église du prieuré de l'Épeau , toutes deux de style roman ; la dernière est en ruines , comme Saint-Sauveur de Nevers. Rappelons les débris du prieuré de la Faye, dont plusieurs parties datent du xn* siècle; ceux du prieuré de Neuville, encore plus remarquables, selon nous ; les églises de Saint-Pierre-de- Varzy et Saint-Martin de Clamecy, si intéressantes A différents titres ; les monuments religieux de style byzantin de Sainl-Pierre-le-Moustier et de la commune de Mars; enfin, les façades des églises de Saint-Aignan, de Montigny, de Germiny-l'Exerapt et de Saint-Pierre-du-Trépas. Nous avons parlé de la porte du Crou, et de la tour Sainl-Éloi, à Nevers, ainsi que des chAteaux ou des fortifications de Cosne, la Charité, la Ferlé-Langeron , Moulins en-Gilbert , Donzy, etc. D’autres châteaux, ceux de Saint- Vérain, de la Molhe-Josserand, Sauvage, Druye, Folin, Vieil-Manay, Passy, Sainl-Vcrain, Châtellux, la Roche-Milay, de Ternant, etc., présentent des ruines imposantes ou des parties bien conservées. Le manoir baronnial de Saint-Verain, avec ses remparts fianqués de tours massives, et son donjon du xiii’ siècle, protégé par un triple rang de fortifications, mérite surtout d'être visité. Le moyen Age ne se montre nulle part sous un aspect plus saisissant.
On lit dans Guy Coquille que le défaut dominant des Nivernais habitant le pays plat et les villages était la nonchalance et la paresse : non qu'ils manquassent d’esprit ni d’entendement, mais parce que trouvant chez eux presque sans travail toutes les aisances et les commodités de la vie, celte abondance même contribuait A les rendre moins industrieux et moius actifs. Peut-être l’esclavage de la
glèbe, qui existait aussi dans le Nivernais, quoique la maxime de droit féodal Nitl/e terre sans seigneur n’y fût point connue, était-il aus,si pour quelque chose dans celte nonchalance et cette paresse habituelle des Nivernais. Scion ia cou tume, tous héritages étaient censés et présumés francs et allodiaux, sauf la preuve du contraire; mais, comme l'a remarqué M. Dupin, une disposition de a'ttc coutume «admettait des mainmortes et des servitudes contractuelles pour certaines personnes et certains biens. • li s'agit des bortlelages, ou fonds de terre ', engagés par les seigneurs à une famille de laboureurs, moyennant une redevance annuelle en deniers, grains et plumes, c'est-.i-dire poule ou oie, et sous la condition que le domaine ieur ferait retour, avec toutes ies améliorations effectuées, à la mort du concessionnaire, s’il tie laissait point d'hoirs vivant en commun sur la dite terre. Cet usage entraînait plusieurs inconvénients : ainsi, dans ia crainte d’embeilir des biens dont la possession n’était pas cerhiine { car, outre ta clause principale, le noii-paiment de la redevance, pendant trois années de suite , privait te détenteur de tous ses (iroits I , ies paysans habitaient presque tous de mauvaises baraques, et mariaient leurs enfants de très-bonne heure, afin d’échapper îi la réversion de leur tiéritage. C.es unions précoces avaient pour effet de tarir promptement les sources de la vie, et les familles, surchargées de faibles rejetons, ne s’en éteignaient que pius vite. Les bordelagcs furent abolis et commués en rentes foncières, par les soins du duc Louis de lionzague et de sa femme Henriette de Clèves, qui obtinrent successivement, à cet effet, trois arrêts du conseil privé du roi (16 août 1.577 — IV mai 1578 — 2juitlèt 1579). La communauté des Jault, dont il a été parlé ailleurs, a eu pour origine, ainsi que celle des Gariols, dissoute pendant la Révolution, une de ces concessions seigneuriales.
•Vu nombre des anciennes coutumes du Nivernais, dont quelques-unes sont etuorc en vigueur dans certains cantons, nous citerons les tnariages par échangé, sur lesquels Guy C.oquille s’est exprimé ainsi : « Gens franks peuvent marier leurs enfants par échange, et les enfants échangés ont pareils droits, en la maison où ils vivent, quant aux biens jà acquis, comme avoient ceux au lieu desquels ils viennent. » Cet usage , introduit par l’esprit de famille , obvie au morcellement des patrimoines ; «La femme, dit M. Dupin, n’apporte point la moitié de la fortune de son père à un mari vpii réciproquement n’aura que la moitié de celle de ses parents. On ne change que lille contre garvon. » Née de La Rochelle mentionne, dans scs demeures, un ancien usage du Nivernais, dont il no donne point l’explication, mai's (|ui très-probablement avait jvour origine quelque sei'vitude féodale. Chaque année, à la Nativité de la Vierge, les religieux du prieuré de la Charité-sur-Loire voyaient arriver devant la porte de leur église, sous la conduite de plusieurs députés des Amogues, une charrette ornée de verdure et chargée d’une mine de froment, tirée par quatre taureaux, et guidée par quatre jeunes et belles Olles. I>es habitants de vingt-cinq paroisses environnantes étaient, de leur côté, processionnellement arrivés au rendez-vous, avec la croix et la bannière en tète. Les jeunes filles s’avançant alors présentaient leur mine de
1, Bordelage, de borde, mot tiidestiiic, ayant la QitiHne siginficalion que le mol Utin fundui , « Domaine ou lèncment i'S cUamiis », dit (iiiy Coquille.
froment au prieur ; celui-ei les faisait entrer au monastère dans la salle des hôtes, où on leur servait une collation : les laureauv étaient emmenés dans les étables des moines , et le froment dans leurs greniers.
Les paysans de la Nièvre portent ordinairement des cheveux longs, et se coiffent d'un chapeau, è forme basse, à larges bords soutenus par des cordons qui s'entrelacent autour de la forme; ils ont, en hiver, un gilet croisé sur la poitrine, une veste un peu étroite qu'ils boutonnent cependant è volonté, un large pantalon de laine grise ou brune, comme la veste et le gilet , des chaussons de laine et des sabots ; en été , ils s’habillent d'une sorte de toile écrue , fort solide , fabriquée avec le lin flié dans le ménage. Le costume des femmes se compose d'un cotillon court et plissé, d'un casaquin à manches courtes, lacé par devant, d'un mouchoir de cou aux couleurs éclatantes , et d'un chapeau bas de forme, sous lequel elles arrangent leurs cheveux avec beaucoup de goût, et qui leur sied à merveille. Les gens de la montagne parlent encore un patois qui diffère essentiellement de celui de l'Auvergne et du Limousin , et dont les formes grammaticales ont beaucoup d’analogie avec celles de la langue française.
Le caractère des habitants de la Nièvre, aussi bien que la physionomie du pays, s’est considérablement modiQé depuis 1789. Le peuple est sorti peu à peu de son apathie ; l’introduction, par quelques propriétaires intelligents, de diverses cultures utiles à sa subsistance, a nécessairement accru son émulation , et les encouragements donnés à l’industrie et au commerce lui ont communiqué un nouvel élan. I.OS mœurs, sans doute, ne sont point, dans les campagnes, aussi pures qu’autrefois ; mais la même observation pourrait s’appliquer, avec non moins de justesse, à toutes les autres provinces de France. Les Nivernais, aujourd'hui, se distinguent surtout par une sorte d'esprit bienveillant à la fois et caustique, par une vivacité qui n'exclut ni le bon sens ni la solidité du jugement ; ils passent pour braves, patients, laborieux, hospitaliers; ils aiment, en même temps, le plaisir et la société, le travail et les affaires. '
1. Achille Allier, Biitoité de l’ancien Bourbonnais. Baraiilon , Jlfonumenfe celtiques et romains du centre de la France. — Dalphonse , Mémoire statistique du département de l’Indre.
— Luçay, Description du département du Cher. — J.-M. Fabre, Mémoire pour servir à la sta^ tistique du departement du Cher. — Louis Balissier, Statistique monumentale du Bourbonnais.
— yotes manuscrites sur les meeurs et les usages du Bourbonnais , recueillies par M. Hosseeun'- Saiol'Hiliiire. — Guy Coquille. Hûro^re du pays et duché de Nivernais. — yéede La Hocbelle. Mémoire pour servir à l’histoire du département de la Nièvre.— Morellel , d/6um du Nivernais.
— Excursion dans la Nièvre, Lettre de M. Dupin à M. Étienne. — Relation de la cérémonie de l’inauguration du pont de Gouioux. — A nnuaires de V Allier, de Cltuire, du Cher et de la Nièvre.
UAUT'POITOU. MIBBBELAIS. — LOL'DUNAiS. — GATINB. — .NiOftTAI^. — TIIOUAIISAIS. BAS-POITOU. — LfÇONNAIà. — OLOMNAIS.
UKSCRIPTIO.N géographique. — IIISTOIIU; GÉNÉRALE.
Le Poitou , une des provinces les plus considérables de la France, s’étendait primitivement jusqu'à lu Loire, qui , à partir de son embouchure, le bordait au nord sur une partie de son cours : il avait [vour limites, à l'ouest, la mer; au midi, l’Aunis, la Saintonge et t'.Angoumois; à l'est, la Marche, le Limousin, le Berry et la Touraine. .Malgré ramoindrissement de son territoire, cette province comptait encore, avant la révolution de 1789, environ soixante lieues d'étendue, de l'ouest à l'est, et plus de trente lieues, du nord au midi. On en évaluait la superficie à un peu plus de raille dix-sept lieues carrées.
Peu de pays présentent une plus grande variété de terrains que le Poitou. Au nord existe le Bocage vendéen, dont le sol est granitique et schisteux et qui se continue, non loin de Poitiers, par iaGiltine. Vers l'Océan sont des bandes de sables amoncelés et deux anciens golfes d’où la mer s’est retirée, et qu'un travail séculaire a transformé en marais d’une fertilité extrême (le marais septentrional et le marais méridional de la Vendée]. Dans l’intérieur s'étendent plusieurs plaines calcaires, telles que la plaine centrale du bas Poitou , ut la grande plaine qui se prolonge des rives de la Vendée à celles de la Sévre du midi et au delà. Au midi et un peu vers l’est, on trouve des vignobles et des terrains de diverses natures. Tout à fait à l'est , régnent de vastes bruyères.
Le Poitou est coupé par une chaîne de petites montagnes, venant des Cévennes et partant du Limousin , qui va finir vers la Loire. En général , les pics en sont d'autant plus élevés, qu'ils s'éloignent davantage du point de départ : celui de Saint-Martin-du-Fouilloux s’élève à une hauteur de deux cent soixante-dix-huit mètres au-dessus du niveau de la mer, et celui de Saint-.Michel-Mont-Merciire à deux cent quatre-vingt-cinq mètres. La montagne des Alouettes présente une élévation de deux cent trente mètres. Le nombre des forêts ou des bois est assez considérable ; une bonne partie sont plantés sur des collines dont les rameaux se rattachent à la chaîne princi[>ule. La province abonde en rivières, et dans le Bocage vendéen on rencontre une foule de ruisseaux , de fontaines, et quelques étangs. Dans le Haut-Poitou coulent la Vienne, la Charente, le Cher et la Creuse; le Bas-Poitou est arrosé par la Sèvre du midi ou Sc'vrc-Murtaise , la Sévre du IV 38
POITOU
nord ou Sèvre-Nonlaisc , le Thonet, la Vendi'e, l’Aiilise et le l.ay. Il est des cours d'eau qui portent directement ou indirectement leurs eain h la mer; les autres sont des aflluents de la Loire.
Lors(iuc les Itomains enlreprirenl d'assujettir la totalité des Cailles à leur gigantesque empire, le Poitou était occupé par divers peu, îles. .\n premier ring nous placerons les l'iclonet, Picla>-i, picli, l'iclrs, qui O'Cupaieiit toute la contrée appelée depuis liant-Poitou, et meme le Poitou intérieur, jusi|u'à la gèvre du midi. Dans ce territoire était situé Lhiiiinmn , la eapitale du pays, titre qu’on a donné mal il propos au Vieux -Poitiers, simple mansion et forteresse d'une construction évidemment romaine. \ partir de la Sévre du midi et en allant nu nord, se trouvaient trois autres petits peuples alliés des l'irtows, savoir : les Ambilinles ou Ainhilnlri, les Anfig)iutf.< ou Ai/nntfs, et les Ag'sinnles. Les Ainbiliales habitaient les portions du Poitou qui ont été plus tard réunies à l'Anjou, notamment le pays de .Mange, et leurs possessions se prolongeaient Jusque vers les rives de In .‘^vre du nord. Les Anagnutes demeuraient dans cette partie de la province appelée d'abord le pays de Itai), et en dernier lieu duché de Reti. Dans cette contrée existait la ville de llnliaslum , Hntintum ou Hatinfe, dont la position est encore incertaine. Enfin les Anagnute< occupaient les cantons où sont les Alpes veniléi-nnes, ou le pays de Pareds, et venaient jusqu'aux rives de la Vendée. Quant aux Agesinales Cambulrclri (le nom de ce peuple se retrouve encore aujourd'hui dans Aisenay, petite ville ou gros bourg du Ras-Poitou), ils riaient cantonnés sur les bords de la mer et s'y étendaient, tout en longueur, et en s'éloignant peu de la eéte. Les trois petits peuples de la province avaient pour alliés les Pictones et semblaient ne faire qu’une seule nation avec eux, surtout dans les dernici'S temps .Xussi Pline a-t-il dit : Camboleetri Agesinales Pietonibiis juncti. Selon le même auteur, les Piétons étaient habiles dans la culture des terres, et ils employaient la chaux pour fertiliser leurs champs. On croit aussi qu’ils se livraient à la navigation et au rommerce maritime : les savants cherchent encore leur principal port, appelé Portas .Sreoe, de même que le’ Pnminntnriui» PicloHum, ou le promontoire des Poitevins.
A l’époque de l'introduction du christianisme dans les Gaules, le pays occupé par les Piétons et par les trois petits peuples leurs alliés, forma un seul diocèse dont le territoire s'étendait jusqu'à la Loire; le Limonum , depuis appelé Poitiers, fut la résidence de l'évéque. Ajoutons ici que cet état de choses dura jusqu’en 1317, époque à laquelle le pape Jean XXII divisa le Poitou en trois évêchés et plaça de nouveaux prélats à Malllezais et à Luçon.
Li;s Piétons fourniront leur contingent, lorsque les nations gauloises tentèrent de résister à César et de délivrer Alise. Mais, comme les autres peuples de cette région, ils durent se soumettre à la domination romaine. Leurs marins s’unirent même à César, pour l’aider à réduire les Venètes. Ce fut probablement à raison de ces sen iccs, que les Piétons furent exemptés des tributs que le peupleroi imposait aux autres peuples: Pictones immunes, dit Lucain. Pour s'assurer d’autant mieux de cette lidélité,les vainqueurs firent ouvrir dans le pays de nombreuses voies de communication nu réparèrent celles qui existaient déjà. I)n citera, parmi ces routes, celles qui pariaient de Limonum pour aller au Portas
HISTOIRE GÉNÉRALE
Nnnvetum , Nnntes; à Juliomngus, Angers; à Cesarodunum , Tours; et au MelUolanum Sontunutn , Saintes. Les maîtres du monde envoyèrent des Sarmates et des Teifaliens en garnison dans le Poitou. Le rantonnement de ces troupes mercenaires ne fut peut-être pas étranger à une division de territoire adoptée nu moyen dge , alors que le souvenir des trois petits peuples primitifs du Bas-Poitoa devait être a peu près éteint. A cette époque, on trouve le pays d'Herbauges, /'nffut Arbali/icHs, dont on prétend que le chef lieu a été englouti , vers le VII' siècle, dans le lac de Grandlieu ; ce canton prit, plus lard , le nom de pays de Rais, pngus Jlalin>is. Le pays de .Mauge, pagu.i Meilalgicus , apparaît aussi vers le même temps, ainsi que le pays de TiOaoges, pagiis Ti-ifa/gint.i. En 8.vl , le pays de Unis fut cédé par CliarIcs-le-Cliauve à Erispoé, prince breton. Quant au pays de Mauge, Alain-Barbe-Torte, comte de Nantes, se le fit donner, en 913, par Giiillaiime-Tête-d’Éloupes, comte de Poitou; rendu ensuite momentanément à cette dernière province, il passa définitivement, en 1037, dans la circonscription der.\njou, par suite d'un traité entre Guillaume-le-Gros, comte de Poitou et Geoffroy-Martel, comte d'Anjou. Ces différentes divisions territoriales curent des chefs particuliers, notamment Gaifer, Kamire et Girald , qui s'étaient partagé la rnntrée : le premier posséda le pays de Mauge, le second celui d’Herbauges, et le troisième le pays de Tiffauges. De plus, on voit un duc d'Herbauges, du nom de Bcgoii, en 84i, et des comtes d’Herbauges, institués pour défendre le Bas- Poitou , contre les invasions des Normands.
Des Marches séparaient le Poitou , ainsi réduit, des autres provinces avec lesquels il confinait. On désignait sous ce nom de vastes lisières de territoire communes <i deux pays. La Marche la plus étendue, située au sud-est, formait une petite province , qui était le commencement de la contrée où l'on cessait de se servir de la langue d’»t'/ ou du nord , en usage en Poitou , et on l’on commençait à parler la langue d'«c ou du midi. Au nord-ouest était une Marche créée p’us tard et appelée la Munhe l omuiune de Vodou et Bretagne; elle avait d’une demi-lieue à une lieue de largeur, et une longueur de quinze lieues. Ce canton, exempt de tailles, gabelles et tous droits fiscaux , était arrivé à un haut degré de prospérité ; nulle autre part l’agriculture n’avait fait plus de progrès, l'ne .Marche séparait le Poitou de l’Anjou et était commune b ces deux provinces.
Nous ignorons si l'empereur Honorius, en concédant aux AVisigoths la riche partie de la Goule comprise entre la Loire et les Pyrénées, leur abandonna aussi le Poitou; ce qu'il y a de certain, c’est que cette province fit partie du premier royaume de Septimanie , fondé par la nation gothique, et sur lequel régnèrent successivement Wallia, Théodorik I", Thorismond, Théodorik II, Evarik et Alarik IL Les Wisigoths y avaient, sans doute, propagé la doctrine d’Arius, comme dans tout le sud-ouest des Gaules, lorsque les évêques catholiques conspirèrent la ruine des Wisigoths. Nous ne reviendrons point ici sur les événements poliliques et religieux qui déterminèrent ('.hlodnig à envahir la Septimanie avec ses Franks. Nous nous bornerons à rappeler les principales circonstances de la bataille mémorable dont le Poitou fut le théâtre. Alank II, instruit des mouvements de l’armée de Chlodwig, s’était retiré dans Poitiers; il voulait y attendre des secours de l'Arvernie et de ses autres provinces méridionales,
aoo porroL*.
ainsi que l’arrivée d’un contingent que lui avait promis son beau-père, Ttiéodorik 11, roi des Ostrogotlis. Cependant, Ciilodwig avait passé 1a Loire à Tours; puis prenant la voie romaine qui conduisait a la capilale du Poitou, il avait franchi la Creuse et s’était porté sur les bords de la Vienne. Comme on était alors à la lin de septembre, et que lt;s chemins habituels se trouvaient impraticables, les Franks suivirent les liords de cette rivière jusque vers le pont où est bâti aujourd’hui Lussac. Là, une biche traversa la Vienne et indiqua ainsi un gué facile , qui servit au passage de l’armée. La Vienne franchie , Chlodv» ig et les siens se dirigèrent vci-s l'ouest et arrivèrent dans le Campus i ochirlentis, ainsi nommé d'un lieu habité dès cette époque, la villa \oclaiIis, à présent Voulon.
Cette marche était opérée déjà, et le roi des Wisigoths se tenait encore à Poitiers. Chlodwig chercha à attirer son ennemi hors de la position montagneuse et fortifiée qu'il défendait, en ravageant le pays et en attribuant à un défaut de courage la conduite d'Alarik. Sa tactique lui réussit ; les soldats du monarque wisigoth éclatèrent en murmures et déclarèrent qu’il était inutile d’attendre les secours promis , puisqu'ils étaient as.sez nombreux et assez braves pour avoir raison d'une horde barbare. 1^ roi goth, obligé ainsi de prendre rufTensive, conduisit ses troupes vers les lieux où les Franks s’étaient retranchés, en engageant les siens à faire aussi bien qu’ils le promettaient, et assurant que, quant à lui, on n’aurait rien à lui reprocher. Chlodwig, arrivé entre le Clain et la Clouëre', avait fait élever des retranchements qui forment ce qu’on appelle aujourd’hui le Camp de Sicliar; il était peu éloigné des hauteurs de Champagné-Saint-Uilaire, où il détacha sans doute quelques-uns des siens pour apercevoir les signaux qui devaieitt lui être faits de Poitiers.
ITi habile officier supérieur d'état-major, M. de Saint-Uippolyte, qui a examiné, sur les lieux, tout ce qui se rapporte à la bataille de 507, s'exprime ainsi : « La position de (Chlodwig était parfaitement choisie. Il se trouvait placé entre les deux voies romaines de Limoges et d’Angouléme, par où devaient arriver des secours aux ennemis. Chlodwig était en mesure de se jeter sur les Wisigoths, s’ils cherchaient à quitter Poitiers pour se porter dans le midi , ou de combattre Théodoiic s’il eût voulu secourir son gendre. Les mouvements faits par Chlodwig auraient aujourd'hui l'approbation des maitres de la science. Ils y reconnaîtraient des principes de haute stratégie. »
Alors eut lieu , non pas ( ainsi qu’on l’a imprimé trop longtemps ) dans la localité de Vouillé, qui ne se trouve point sur le Clain et qui est même au cété opposé, mais bien dans le Campus Voclailensis , indiqué par plusieurs auteurs, et dans le Campus Moÿuicnsis, nommé par llincmar, archevêque de Reims (le bourg de Voulon et le village de Mougun d’aujourd'hui], la grande bataille à laquelle les Franks durent la soumission des plus riches provinces de la Gaule et leur établissement déliintif dans cette contrée. L'armée de Chlodwig était composée de Franks et de Burgundes, et d’un corps d’Austrasiens envoyé par Sighehert, roi de Cologne, sous le commandement d’un de ses fils. Alarik avait sous ses ordres des Wisigoths et des (iallo-Komains des diverses provinces soumises à sa domination. C'était, dès lors, une lutte entre les populations du nord, pleines de vie et de courage, et les hommes du midi, énenés par la civilisation décrépite des derniers temps de l’em-
HISTOIRE GÉNÉRALE. SOI
pire romain ; aussi les premiers Qrent-ils promptement Ittcber pied aux autres. Or, il arrita qu’Alarik II , qui cherchait à ranimer le courage des siens, se trouva en présence de Chlodwig. Bientôt un combat singulier s'engagea entre les deux chefs : 1e roi frank, plus fort ou plus habile, renversa le roi wisigoth, qui expira sur-le-champ. De ce moment, la déroute fut complète dans les rangs de l’armée d'Alarik. Les Arverniens seuls , sous la conduite d'Apollinaire, firent une vive résistance, et arrêtèrent la marche des Franks, qui, sans cet obstacle, auraient détruit presque toute l'armée qu’ils venaient de vaincre.
Il est présumable que la déroute se mit surtout parmi les Gallo-Romains, de croyance catholique, lesquels avaient combattu malgré eux pour la cause des Wisigoths, sectateurs de l'hérésie d'Arius. Pendant cette bataille , un globe de feu apparut sur la tour de l'église du monastère de Saint-Hilaire de Poitiers; signal que, d’après la disposition même des lieux, on pouvait apercevoir de certains points sur lesquels avait lieu l’engagement. Les écrivains des temps éloignés en ont parlé comme d’un fait mystérieux ; l’abbé t'elly a cru y voir un simple météore, une aurore boréale. Nous savons, d’après les documents connus aujourd'hui, que c'était un signal convenu entre les catholiques qui habitaient Poitiers et les Franks qui se battaient à quelques lieues de là : un avis probablement donné è Chlodwig , non par l'évéque orthodoxe de la province', Adelphius, lequel s’était établi , depuis les persécutions d’Evarik,à l'extrémité nord de son diocèse, dans la cité appelée Katiastum , mais bien par Fridolin , abbé de Saint-Hilaire, homme d'action et d'une grande portée d’esprit. Cette supposition explique l'accueil si empressé et tout exceptionnel que le roi frank fit, quelque temps après, à Fridolin, dans la ville d'Orléans,
Alarik II mort, les débris de son armée et le surplus de la nation wisigothe quittèrent le Poitou et les provinces adjacentes, pour se réfugier vers les Pyrénées, où ils créèrent le second royaume de Septimanie. On doit aussi indiquer, comme ayant, à peu près en même temps que les Wisigoths, formé un établissement permanent en Poitou, les Teifaliens, dont un corps armé avait d'abord tenu garnison à Limonum et dans les environs, avec les Sarmates Sans doute , cette horde scythique obtint d'Uonorius une concession analogue à celle accordée aux Goths de l’ouest. Nous ne dirons rien sur scs moeurs dépravées : le christianisme, qu’elle embrassa , parvint à les anéantir. La conquête des Franks n'apporta, d’ailleurs , aucun changement dans la position des Teifaliens, puisque, d’après Procope, ils avaient déjà fait, dès Wl, un traité secret avec les chefs de ce peuple, qui devait flnir par réduire toutes les Gaules sous son empire. En outre, les Teifaliens s’étaient aussi alliés avec les Armoriques, ce qui assurait d’autant mieux leur position. On retrouve, plus tard, les Teifaliens non-seulement vers la Loire , dans le canton dont nous avons parlé , auquel ils imposèrent leur nom , et où existe aujourd’hui Tiffanges ; mais même en remontant au midi. En effet , sur les rives de la Sèvre niortaise, on voit la Tiffardière, et, vers la Vêne, des souvenirs historiques rappellent ce peuple. Citons des faits ; en 565, les Teifaliens, cantonnés non loin de cette deridère rivière , tuèrent le duc Austrapius, qui vivait au château de Celles-l’Evescaut , et qui les avait longtemps vexés. La roai.son de Lusignan, devenue royale, était de race teifalienne : aussi, elle avait pour
POITOU
emblènu! la Merlutine, femme dont le corps se terminait en serpent ou en poisson. Or, les Teifaliens étaient une race scythique, comme nous l'avons déjà dit, et les Scythes, suivant Hérodote, descendaient d'une mère commune, dont le corps finissait en queue de serpent.
Après la bataille de Vocladc, le Poitou demeura sous la domination des Fmnks et entra dans les différentes combinaisons adoptées, pour les partages, entre les rois de la race chevelue. Du reste, on sait que la nation franke ne s'établit véritablement qu'au nord de la Loire, et que les contrées au sud de ce fleuve furcut .seulement pour elle un pays conquis. On indique, comme ayant, après (ibludwig, régné sur le Poitou, Chlotaire I", Clilotairc II, Charibert, Sighebert, Chilpérik, Cbildebert et Dagliobert. Parmi les ducs ou comtes, non héréditaires, qui exercèrent leur autorité sur cette province, nous trouvons, vers 509, Willecbairc; en 5iV, Austrapius, que nous avons vu massacrer par les Teifaliens, après qu’il eut quitté le pouvoir; en 567, Sigulfe; en 577, Eunodius. Puis viennent Bcrulfe (581 ) ; Eunodins, pour la seconde fois (586) ; Maçon (589 j et Sadragésile (630). De .507 à 630, le Poitou, sous la domination des Franks, fut le théâtre de séditions, de désordres et de pillages.
En 630, commence l'existence du royaume ou duché d’Aquitaine, formé par Dagliobert I”, des pa\s situés au sud de la Loire, au profit de son frère Haribert. Jusque-là l'usage, dans la race chevelue, avait été d’attribuer un royaume à chaque enfant raàle ; mais alors il y eut au moins hésitation , car le fils atné s’empara d’alxird de tous les États ,du père commun. Xéanmoias Hilderik, fils d’Ilaribert, succéda à son père, en qualité de roi. L’Aquitaine fut ensuite possédée par des princes qui ne prirent que le titre de ducs : suivant les uns, et d'après le témoignage de la célèbre charte d'Alacon , si savamment attaquée et défendue, iis descendaient d’Ilaribert même, et, d’après ce système, ils auraient été les Mérovingirus (TAt/uilainf; suivant les autres, c'étaient des princes d'une race indigène et du voisinage des Pyrénées. Toujours est-il qu'on trouve tour a tour, comme ducs d’Aquitaine (et plusieurs d’entre eux furent des hommes d'une grande valeur) : lloggis et Berthrand. Odon, Hunold, Waifer et Hunold encore, jusqu'au moment où sa dynastie fut entièrement dépouillée du pouvoir par les descendants des maires du palais. Pendant cette période, de 630 à 769, le Poitou fut absorbé dans l’Aquitaine, dont il était la partie septentrionale, et, sauf quelques faits particuliers, son hisloirc se confond avec celle de ce beau duché. Toutefois un événement d’une portée immense se réalisa dans cette province , si essentiellement historique : nous allons en donner les détails.
Nous avons vu la nationalité française commencer dans les champs de Voulon : ici c’est encore un autre grand conflit humain. Il s'agit d'une guerre d’invasion ; mais, contrairement à ce qui est arrivé toujours, l'irruption, au lieu de venir du nord , partait du midi. On était en 732 : la race chevelue s’éteignait lentement dans la mollesse, et, à côté de celte dynastie décrépite, s’élevait celle des maires du palais. Les mahomélans, qui avaient renversé, en 712, le .second royaume de Septimanie, dont la capitale était au delà des Pyrénées, non contents d’occuper l’Ibérie et la partie la plus méridionale des Gaules, voulurent étendre leur domination Jusque sur les rives de la Loire, üdon, duc d Aquitaine , avait vainement
Digilized by Googh
HISTOIUE (lÉNÉKALE.
essayé de leur résister non loin de la Garonne, et il semblait que rien ne pouvait empêcher la marche des Sarrasins vers le nord. Ce n'élait pas seulement une armée que conduisait l’émir .\bd-el-llahman, mais bien tout un corps de nation, composé de guerriers, de vieillards, de femmes et d'enfants, dont on a porté le nombre à plus de troi> cent mille, et prêts A se fixer pour toujours sur la terre que foulaient leurs pieds. I^s .Vrabes n'ayant pu s'emparer de Poitiers, que ses mi.railles eonstruites par les Wisigoths mettaient à l'abri d’une surprise, continuèrent leur marche vers la Loire.
D'après un des colluborateurs de cet ouvrage, qui a adopté le système de Mann, de Chalmel et de .Uarcognet, la grande bataille dont nous allons rendre compte aurait eu lieu en Touraine : c'est une de ces prétentions, de pays A pays, qu'on rencontre pour certains points historiques; mais celui qui écrit ces lignes persiste A croire, sur le témoignage des vieux historiens, qu'elle fut livrée en Poitou. D'abord , Ëgynhard et toutes les anciennes chroniques donnent A la bataille de 732 une dénomination poitevine. Voici ces indications : Égynhard, apud Piclnvum ,■ la chronique de Moissac, l’n suburbio Pictavien<i ; celle de Saint- Gall , (iil Peitarh; celle de Saint-Bénigne de Dijon, eivUntein Pictavis; celle de Centule, npwl Pidnvum; les Annales de Melz.^uj-Zà urhem Piclarum. Les annales des Franks et de Fulde, les chroniques d'Aimoin etd'.Vdhémar de l'.haiMnais s'expriment dans le même sens. Tout ceci est bien exclusif de la Touraine et s'applique, sinon A la ville de Poitiers, du moins au vieux Poitiers, Vêtus Pictirvos, situé à peu de distance du confluent du (Main et de la Vienne. De plus, le manuscrit arabe de Cid Osmin-ben-Arton , cité par Chalmel et Marcognet , de même que l'ouvrage de Coude et de Mailès, son traducteur, décident encore la question, en faveur du Poitou. D'après res récits, en elTet, l’avant-garde des Arabes était déjA rendue à Senonc , lorsqu'ils apprirent que Karl , duc des Franks d'Austrasie, sollicité par le duc Odon, rassemblait des forces, pour se porter sur la Touraine et leur couper la retraite. Or, le Senone des auteurs arabes est, on n’en peut douter, le Saimmio ou Sonnode bon nombre de pièces d’or mérovingiennes, et le Senon ou Cenon d'aujourd'hui. La grande bataille des Sarrasins s'engagea, près de IA, sni- lu voie romaine de Poitiers à Tours, et dans le lieu upjvelé Moussais-la-Bataille, du nom d’un chef arabe. Moussa, qui sans doute y succomba, et afin de perpétuer le souvenir de ce mémorable événement.
Quoi qu'il en soit, à la nouvelle de l’arrivée des Austrasiens, Abd-el-Rahman lit un mouvement rétrograde, pour concentrer ses forrres. Il établit les non-combattants dans un camp formé A la liAte, et ses soldats furent placés, en arriére drr point oi'i est actuellement le bourg de Moussais, la gauche appuyée sur le Clairt, le centre sur la voie romaine, et la droite sur la hauteur oir se trouve la ferme de la Bataille. Ainsi, par ces dispositions, comme le fait l'cmarqucr un habile tacticien dont nous avons déjA cité les paroles, x les Arabes pré.sentaient uite vaste courbure, embrassant les plaines du vieux Poitiers, dans lesquelles ils croyaierrt, suivant l'usage des formations orierrtales, entour-er leurs adversaires, par le r'approcheraeirt de leurs ailes. » L’armée austrasicnne , qui n’étaif que d'environ trente mille hommes, passa la Vienne et se forma dans les plaines, en avant de Moussais. Lne sorte d'hésitation sembla précéder la représentation de ce drame
POITOU
è rcsullals si gigant 'sques. L’armée elirétienne et l’armée musulmane , la croix et le croissant, demeurèrent en pi'ésenee et comme immobiles, pendant plusieurs jours. Enlln, Abd-el-Rahman donna le signal A la tête de sa cavalerie; le premier choc fut terrible : la race du midi eut d'abord l’avantage ; mais celle du nord reprit le dessus , et des efforts d’une valeur indicible furent faits de part et d’antre.
La fougue des cavaliers orientaux rinissait par .se briser contre les armures d'acier des fantassins septentrionaux. Un mouvement inattendu décida tout à coup du triomphe de la croix : c’était Odon, le duc des Aquitains, qui, arrivant en toute diligence, avec son corps de troupes, attaqua la droite des musulmans et pénétra dans leur ramp où il fit un grand carnage, surtout parmi les non-combattants. S’apercevant du mouvement rétrograde de cette portion de son armée, .\b-el-Raliroan courut rétablir le combat; mais il y trouva la mort, et le désordre s'étant rois aussitôt parmi les siens , la déroute devint complète. La nuit seule, qui survint bientôt, empêcha l'entière destruction de cette horde arabe, qui se retira, par essaims, vers les Pyrénées.
On prétend , dans le pays , que le point appelé la Font au Roi, est celui où fut tué et inhumé le chef aralie; la tombelle de Cheneau date aussi probablement de la grande victoire de Charles-.Martel et d'Odon. Les Aralx's ne reparurent plus, du reste, en Poitou. .Ainsi , dans la même province, à Voclade, la foi orthodoxe triompha de l'arianisme ; à Moussais , ce fut plus encore : la croix terrassa le croissant, et sembla lui indiquer la ligne territoriale qu’il n’était plus permis aux sectateurs de Mahomet d'atteindre, à aucune autre époque.
la défaite des Sarrasins couvrit Charles-Martel de gloire et facilita l’avénement de sa famille au trône. Ce fut au vieux Poitiers que Pépin , le premier roi de cette race. Ut. avec son frère Karionoan, le partage des anciennes Gaules. En 778, Charlemagne reconstitua l'Aquitaine en royaume particulier, mais dépendant de l'empire frank, pour le donner, le jour même de sa naissance, i son Uls aîné, Louis-le-Débonnaire, dont le.sj.successeurs furent Pépin l" (81k) ; Pépin II (839) ; .Charles-le-Chauve (865); et Louis-le-Bègue (869) qui réunit en 877 toute la monarchie franke sous son sceptre. Le royaume d'Aquitaine prit Un , à cette époque, pour ne plus exister désormais, au moins sous ce titre ; et avec les princes aquitains de la race des maires du palais , commencèrent les comtes de Poitou , chaque division du royaume d'Uutre-Loire ayant été mise sous la dépendance directe d’un de les ofBciers. D'abord les comtes furent à temps et par conséquent révocables, pois à vie, et devinrent enfin héréditaires et souverains, sauf un lien féodal envers le roi de la contrée. Les comtes de Poitou , qu’on trouve , pendant toute cette période, sont: Abbon (778), Riewin (8U), Raynulfe I"
(839) et Bemhard (869).
Tandis que la race carlovingienne s’affaiblissait, les grands vassaux gagnaient en autorité et en indépendance. Il en fut surtout ainsi pour les comtes de Poitou. i .
Dès les premiers essais du pouvoir suprême par la race capétienne, et quand Eudes, comte de Paris, eut été déclaré roi de France, Raynulfe Tl, comte de Poitou en 880, ne se contenta pas seulement du titre de duc d’Aquitaine, déjà pris par Raynulfe 1", il s’arrogea encore celui de roi et eut de vifs démêlés avec Eudes, qui Ouit par le faire empoisonner. Raynulfe II fut remplacé par
HISTOIHE GÉNÈKALE Adhemar, pendant quelques années; mais bientôt Ebles Manzer, enfant naturel de Raynulfe II, s'empara de Poitiers par surprise et de«int comte de la province (902). Ce prince, doué de belles qualités, transmit son titre de comte de Poitou, et même celui de duc d'Aquitaine, à sa postérité à laquelle il laissa en outre une grande puissance. Alors se succédèrent , ayant Poitiers pour capitale, les princes du nom de Guillaume ou Guillelme, savoir : en 035, Guillaume- Téte-d'Êtoupes; en 963, Guiliaume-Fier-à-Bras; en OOi., Guillaumc-le-Grand ; en 1030, Guillaume-le-Gras; en 1037, Odon; en lO'vO, Guillaume- .Aigret ; en 1058, Guillaurae-Gui-Geoffroy; en 1086, Guillaume- le-Vieux ; et enfin, en 1127, Giiillaume-lc-Jeune. Plusieurs de ces comtes marquèrent grandement sur la scène du monde, et résistèrent aux princes de la race des comtes de Paris, avant et même après leur avènement définitif à la couronne de France. Ensuite, par des conquêtes et des alliances , ils arrivèrent è la souveraineté réelle , sauf l'hommage au roi , de presque toutes les provinces comprises entre la Loire et les Pyrénées. Durant tout cet espace de temps, le Poitou fut, bien des fois, ravagé par les Normands. Leur premier débarquement, quant à l’ouest des Gaules, eut lieu à l’île de Bouin, vers 82o, et ils firent, plus tard, de l'ile d'Hcr, aujourd'hui Noirmoutiers , comme leur quartier général , où ils portaient les richesses qu'ils avaient enlevées de l'intérieur des terres. Lorsque la Loire fut devenue leur voie d'eau, pour remonter au cœur des anciennes Gaules jusqu'à Orléans, ils formèrent aussi un établissement sur ce fleuve , vis-à-vis le monastère de Montglone, aujourd'hui Saint-Florent-le-Vieil.
Avant de revenir aux comtes, il est bon de parler des grands feudataires de la province, qui s'établirent pendant leur existence. D’abord, le sol du Poitou fut divisé en viguerics, institution empruntée à la nation gothique. Au-dessus des viguiers, juges et administrateurs , les vicomtes furent placés comme intermédiaires entre eux et le comte. Plus tard, ceux-ci grandirent en pouvoir et devinrent aussi de véritables souverains. Dans le Poitou proprement dit, sans compter ses annexes, où il s’en trouvait d’autres, on rencontrait les vicomtes de Melle, d’Aunay, de Chàtellerault et de Thouars Ce dernier finit par posséder un territoire grand comme un de nos départements actuels ; il était si puissant qu’il faisait la guerre alternativement aux rois de France et d’Angleterre , et traitait de la paix avec eux, suivant sa politique. Notons ici qu’il existait, dans la famille de Thouars, une manière d'hériter toute particulière, et qu’on ne rencontre nnl'e part : tons les frères prenaient le titre de vicomte et se succédaient les uns aux antres, dans lu po.-session de la seigneurie, de l’ainé au plus jeune, a la mort duquel les enfants de l’ainé étaient à leur tour investis de l’autorité, et toujours dans le même i>rlre. Ajou ons que, parmi les barons du pays, quelques- uns élai' nt Irès-iiches en honui es et en lern s. l e premier de tous, le seigneur de Pnrthenay, possédait toute la Gàllne, et allait de pair .-'vec les vicomtes la; seigneur de Lusignan ne lui c.’dait guère en puissance : eette famille donna plus tard des rois à Jérusilem et à l'ile de Chypre. On pourrait citer enrore le seigneur de Talmont, qui se qualifiait de prince, et ciux de Mauléon et de Bressuire. sans en énumérer beaucoup d'autres.
Le dernier des comtes de Poitou, ducs d’Aquitaine, descendant d'Ebles-.Manzer, IV. 39
POITOU
à résultats si gigant 'sques. I.'arméc chrétienne et l’armée musulmane , In croix et le croissant, demeurèrent en présence et comme immobiles, pendant plusieurs jours. Enfin , Abd-el-Rahman donna le signal à la tète de sa cavalerie ; le premier choc fut terrible : la race du midi eut d'abord l’avantage; mais celle du nord reprit le dessus , et des efforts d’une valeur indicible furent faits de part et d'antre. La fougue des cavaliers orientaux finissait par se briser contre les armures d’acier des fantassins septentrionaux. Un mouvement inattendu décida tout à coup du triomphe de la croix : c'était Odon, le duc des Aquitains, qui, arrivant en toute diligence, avec son corps de troupes, attaqua la droite des musulmans et pénétra dans leur camp où il fit un grand carnage, surtout parmi les non-combattants. S'apercevant du mouvement rétrograde de cette portion de son armée, Ab-el-Rahman courut rétablir le combat; mais il y trouva la mort, et le désordre s’étant mis aussitôt parmi 1rs siens , la déroute devint complète. La nuit seule, qui survint bientôt, empêcha l'entière destruction de cette horde arabe, qui se retira, par essaims, vers les Pyrénées.
On prétend , dans le pays, que le point appelé la Foae au Roi, est celui où fut tué et inhumé le chef aral>e ; la tombelle de Chéneau date aussi probablement de la grande victoire de Charles- Martel et d’fidon. Les Arabes ne reparurent plus, du reste, en Poitou. Ainsi , dans la même province, à Voclade, la foi orthodoxe triompha de l'arianisme ; à Moussais , ce fut plus encore : la croix terrassa le croissant, et sembla lui indiquer la ligne territoriale qu’il n’était plus permis aux sectateurs de Mahomet d'atteindre, à aucune autre époque.
La défaite des Sarrasins couvrit Charles-Martel de gloire et facilita l’avénement de sa famille au trône. Ce fut au vieux Poitiers que Pépin , le premier roi de cette race, fit, avec son frère Karloman, le partage des anciennes Gaules. En 778, Charlemagne reconstitua i'Aquitaine en royaume particulier, mais dépendant de l'empire frank, pour le donner, le jour môme de sa naissance, à son fils aîné, Louis-lc-Débonnaire, dont les[successeurs furent Pépin I" (81i) ; Pépin II (839) ; .Charles-le-Chauve (865); et Louis-le-Bèguc (86!l) qui réunit en 877 toute la monaix'hie franke sous son sceptre. Le royaume d'Aquitaine prit fin, à cette époque, pour ne plus exister désormais, au moins sous ce titre ; et avec les princes aquitains de la race des maires du palais , commencèrent les comtes de Poitou , chaque division du royaume d'Uutre-Loire ayant été mise sous la dépendance directe d’un de ces officiers. D'abord les comtes furent à temps et par conséquent révocables, pois à vie, et devinrent enfin héréditaires et souverains, sauf un lien féodal envers le roi de la contrée. Les comtes de Poitou , qu’on trouve , pendant toute cette période, sont : Abbon (778), Riewin (814), Raynulfe I” (839) et Bc'mhard (869).
Tandis que la race carlovingienne s’affaiblissait, les grands vassaux gagnaient en autorité et en indépendance. Il en fut surtout ainsi pour les comtes de Poitou. Dès les premiers essais du pouvoir suprême par la race capétienne, et quand Eudes, comte de Paris, eut été déclaré roi de France, Raynulfe II, comte de Poitou en 880, ne se contenta pas seulement du titre de duc d'Aquitaine, déjà pris par Raynulfe I", il s’arrogea encore celui de roi et eut de vifs démêlés avec Eudes, qui finit par le faire empoisonner. Raynulfe II fut remplacé par
HISTOIRE GitNËKALE 305
Adhetnar, pendant quelques années; mais bientôt Ebles-Manzer, enfant naturel de Raynulfe II, s'empara de Poitiers par surprise et devint comte de la province (902). Ce prince, doué de belles qualités, transmit son titre de comte de Poitou, et même celui de duc d'Aquitaine, à sa postérité à laquelle il laissa en outre une (grande puissance. Alors se succédèrent , ayant Poitiers pour capitale , les princes du nom de Guillaume ou Guillelme, .savoir : en 935, Guillaume- Tête-d'Éloupes ; en 963, Guillaumc-Fier-à-Bras; en 99i, Guillaume-le-Grand ; en 1030, Guillaume-le-Gras; en 1037, Odon; en lOiO, Guillaume-Aigret; en 1058, Guillaume-Gui-Gcoffroy; en 1086, Guillaume- le-Vieux ; et enlln, en 1127, Guillaume-le-Jeune. Plusieurs de ces comtes marquèrent grandement sur la scène du monde, et résistèrent aux princes de la race des comtes de Paris, avant et même après leur avènement déflnitif à la couronne de France. Ensuite, par des conquêtes et des alliances , ils arrivèrent è la souveraineté réelle , sauf l'hommage au roi , de presque toutes les provinces comprises entre la Loire et les Pyrénées. Durant tout cet espace de temps, le Poitou fut, bien des fois, ravagé par les Normands. Leur premier débarquement, quant à l’ouest des Gaules, eut lieu à l'tle de Bouin, vers 820, et ils firent, plus tard , de file d'Hcr, aujourd'hui Noirmoutiers , comme leur quartier général , où ils portaient les richesses qu’ils avaient enlevées de l’intérieur des terres. Lorsque la Loire fut devenue leur voie d’eau, pour remonter au coeur des anciennes Gaules jusqu'è Orléans, ils formèrent aussi un établissement sur ce fleuve, vis-à-vis le monastère de Montglone, aujourd'hui Saint- Florent-le- Vieil.
Avant de revenir aux comtes, il est ben de parler des grands Icudataires de la province, qui s'établirent pendant leur existence. D'abord, le sol du Poitou fut divisé en vigueries, institution empruntée à la nation gothique. Au-dessus des viguiers, juges et administrateurs , les vicomtes furent placés comme intermédiaires entre eux et le comte. Plus lard, ceux-ci grandirent en pouvoir et devinrent aussi de véritables souverains. Dans le Poitou proprement dit, sans compter ses annexes, où il s'en trouvait d'autres, on rencontrait les vicomtes de Melle , d’Aunay, de Chêtellerault et de Thouars Ce dernier linit par po.sséder un territoire grand comme un de nos départements actuels ; il était si puissant qu’il fai.sait la guerre alternativement aux rois de France et d'Angleterre , et traitait de la paix avec eux, suivant sa politique. Notons ici qu’il existait, dans la famille de Thouars, une manière d'hériter toute particulière, et qu’on ne rencontre nnl’e part : tons les frères prenaient le titre de vicomte et se succédaient les uns aux antres, dans la possession de la seigneurie, de l'ainé au plus jeune, à la mort duquel les enfants de l’aîné étaient à leur tour investis de l’autorité, et toujours dans le même or.Ire. Ajou ons que, parmi les barons du pays, quelques-uns étaii nt Irès-riclies en honin es et en terris, l e premier de tons, le seigneur de Parthenay, possédait toute la GAline, id allait de paj' .'vec les vicomtes Le seigneur de Lusignan ne lui c.Mlait guère en puis-ance ; cette famille donna plus tard des rois à Jérnsdem et à file de Chypre. On pourrait citer encore le seigneur de Talmont, qui se qualifiait de prince, et ciux de Mauléon et de Bressuire. sans en énumérer beaucoup d’antres.
Le dernier des comtes de Poitou, ducs d’Aquitaine, descendant d'Ebles-Manzer, IT. 39
Guillaume-le-Jeune, raourut le vendredi-sainl, 9 avril 1137, à Saint-Jacques de Compostelle, où il était allé en pèlerinage. Mous avons déjà eu plusieurs fois l’occasion de parler de l'alnée de ses deux Biles, Aliénor, héritière de ses riches possessions; de l’union de cette princesse avec Louis le-Jeune, bientôt suivie d'un divorce éclatant; et de son mariage en secondes noces avec Henri Plantagenet, duc d'.’Vnjou, qui du chef de sa mère ne tarda pas à devenir roi d'Angleterre. Le Poitou ayant ainsi passé sous la domination anglaise , le fils d’Henri U Plantagcnet et d'Aliénor d'Aquitaine , Kichard-('œur-de-Lion, fut créé comte de Poitou. Richard aimait cette province, qu’il habita longtemps, partageant surtout son temps entre le palais de la cité, à Poitiers, et le château de Montreuil - Bonnin , où il faisait battre monnaie. Devenu roi, et du consentement de sa mère, il donna le Poitou à son neveu Othon de Saxe, dit de Brunswick, qui, plus tard, devint empereur d’Allemagne. Après l’assassinat d’Arthur, duc de Bretagne (1202; , l’arrêt de confiscation prononcé par la cour des pairs de France contre Jean Plantagenet délivra le Poitou du joug de l'étranger, et la puissance anglaise fut refoulée, momentanément il est vrai, vers le sud-ouest des anciennes Gaules.
En 12’vl , saint Louis fit concession du Poitou à son frère .Alphonse ; cet acte donna lieu à une guerre, dans laquelle la comtesse- reine, Isabelle Taillefer, veuve de Jenn-sans Terre, entraîna son second mari, Hugues de Lusignan, comte de la Marche, et son fils Henri III , roi d’.Anglcterre. La lutte , comme nous l’avons raconté dans notre travail sur la Saintonge, se termina d'une manière bien glorieuse pour lu France, par la batai.le de l'aillebourg, gagnée sur les Anglais, le 2'i juin I2A2. Alphonse, qui était aussi comte de Toulouse , mourut sans enfanb, le 11 août 127'2, et les provinces qui lui avaient été données en apanage, notamment le Poitou, firent retour à la couronne. En 130A, le roi Philippe-le-Bel investit du comté de Poitou le second de scs fils, Philippe, depuis surnommé le Long, lequel, à son avènement, réunit de nouveau cette province au domaine royal.
Le Poitou, terre privilégiée où nous avons vu poindre la monarchie dans les champs de Vocladc, et la marche conquérante des musulmans s'arrêter dans leur course su nord, près de Senon , devait être le théâtre de l'un des plus terribles désastres de la Franco. Au mois d’avril 13ô6, le roi Jean, qui assiégeait Breteuil en .Normandie, apprit que le fils aîné du roi d’Angleterre, le Prince Noir, se dirigeait avec des troupes vers le Limousin et le Berri , et paraissait vouloir aller en Touraine, probablement pour joindre, par le .Maine, le duc de I ancastre occupés faire lu guerre en Bretagne, où il tvnait le parti de Jean de Montfort dans la longue lutte pour lu succession de ce dm hé. Le roi de France pressant alors le siège qu’il avait entrepris, donna des ordres pour opérer un rassemblement de troupes en Touraine, cl ne larda pas à en venir prendre le (oramandement, en arrivant par Blois et Tours à Loches. Cette mana-uvre habile arrêta la maiclie du Prince Noir, qui était devant Ivoinoranlin et qui se porta vers Poitieis. Instruit de son mouvement, le roi Jean s'achemina vers la Hairr et Champigny, ou il passa la Vienne, pour allei’ se portera la rencontre de l'ennemi. En ai prenant l’arrivée des Français, le prince de Galles, parvenu déjà à
HISTOIRK GÈNÉRALH;. 3ÜÎ
(leux lieues de Poitiers, fit halte et se retrancha , non loin de l'abbaye de Nonaill(^, dans la lande de Mauperluis de Beauvoir. Le roi Jean, qui atait press(^ sa marche, se trouva, le mardi 17 septembre, en vue des Anglais. Oux-ci (•(aient tout pri's de la maison appeh'-e depuis la Cafdinerie, aiitrerois .Vuipeduis, d'après les anciens actes, et dans le vaste cha(np d'Alexandre des A'igiieries et des listes des guerriers inhnm(^ aux Jacobins et aux Cordeliers de Poitiers.
Tacticien consommé, le prince de tîalles divisa son armée, comme à Créci, en trois batailles, de chacune mille homnics d'armes, deux mille archers et quinze cents ribauds; ce qui fa sait un total de quinze mille hommes environ. La premi('re bataille éiait aux ordres des maréchaux de Warwick et de .SulTolk ; à la seconde, la plus forte, se trouvait le prince lui-même ; et la troisième, formant l'arrière-garde, était commandée par les comtes de Sallebriick et d'Askersonchorck. I.e roi Jean avait le triple des troupes du Prince Xoir : maître du pays, il devait attendre les attaques de son ennemi et chetchcr è l'affamer. De plus, comme on occupait un terrain accidenté , coupé de fossés , de haies, de vignes et de brandes, il était difficile que toute l'année française püt agir à la fois. Aussi son chef désigna trois cents chevaliers de choix, bien' montés et bien armés, dont il confia la conduite au duc d’Athènes, connétable de France, et aux maréchaux de Clermont et d’Andreghem, se réservant de les faire appuyer par un bon nombre de chevaliers d'élite, afin qu’ils pussent pénétrer dans les retranchements des Anglais. Un reste, l'armée française fut aussi divisée en trois corps Le premier, sous les ordres du duc de Normandie, se composait de trois mille hommes d'armes, qui devaient mvdtre pied à terre , h cause de la nature du terrain, et en outre de neuf mille ribauds ou fantassins ; on le plaça en face de Mauperluis. sur la hauteur, dans le champ dit aujourd'hui de la Bataille. Le second . destiné a demeurer derrière le premier, pour lui porter secours au besoin , et conduit par le duc d’Orléans, frère du roi, comptait quinze mille hommes de différentes armes. Quant au troisième, dont le roi Jean s'était réservé le commandement, ses forces se montaient à vingt mille hommes, parmi lesquels figuraient mille hommes d'armes de choix.
I.es armv^^s étant ainsi en présence, pendant la journée du dimanclie, chacune d'elles as.sistait h l'oITice divin, lorsque les cardinaux de Périgord et d'I'rgel, qui arrivaient du camp des Anglais, vinrent trouver le roi de France pour le prier de faire de bonnes conditions au prince de Galles, son vassal. Mais le roi Jean, inexorable , déclara qu’il voulait que le Prince Noir, dont la position paraissait désespérée, se rendit son prisonnier, avec tous ses officiers et tous ses chevaliers. Il y eut plusieurs allées et venues, de la part des cardinaux ; enfin, leur médiation n'ayant pu rien obtenir des deux partis, les deux armées se préparèrent i combattre (19 septembre 1356).
Faible comme il l'était, le Prince Noir agit avec prudence, en se tenant sur la défensive. A sept heures du matin, les maréchaux de Clermont et d’Andreghem se portèrent, avec leurs trois cents chevaliers français et les chevaliers allemands, au rentre des r(-tranchemenls anglais, établis au milieu des vignes qui couvraient à cette époque un espace oii l’on ne voit aujourd'hui que des bruyères on des terres nouvellement défrichées. Suivant un chemin bas, sorte de
30« t>OITOU.
défilé, commandé de chaque côté par des mainebns, ils essuyèrent une grêle de traits que icur lançaient des archers nombreux , postés là pour défendre le passage. Alors tombèrent hommes et chevaux , et le terrain fut obstrué. Les chevaliers français et allemands qui réussirent à s’échapper firent nnssilét retraite et portèi’ent l'épouvante dans la première bataille. Le prince de Oslles profita de ce moment de trouble pour faire avancer ses chevaliers et ses archers sur le flanc de la première bataille française, dont la cavalerie monta à cheval et s’enfuit vers Chauvigni, emmenant avec elle le fils aîné du roi.
Voyant alors l’aflaire bien engagée pour lui, et l’armée française ainsi réduite, le Krince Noir, après avoir réuni ses trois batailles en un seul corps, quitta ses retranchements, afin de se porter en avant. .Au même instant, la seconde bataille française, aux ordres du duc d’Orléans, fit un mouvement qu'on ne saurait excuser : en eflet, si elle ne battit pas entièrement en retraite, comme la première, une partie du moins alla se placer derrière le corps du roi Jean, tandis que l'autre, s’éloignant, se tint à distance du champ de bataille pour attendre les événements et agir en conséquence. I.a troisième bataille se trouva seule en face de l’ennemi ; la grande disproportion des forces avait cessé ; vingt mille Français avaient affaire à quinze raille Anglais. Mais les premiers étaient démoralisés par la conduite inconcevable de leurs premières batailles, les autres, au contraire, électrisés par leur avantage et le changement de position qui venait de s'opérer. Du reste, parmi les Français, il y eut plus d'un homme de cœur : deux surtout se montrèrent éminemment braves, savoir : Jean et Philippe, le plus jeune de ses fils surnommé depuis le Hardi. Le roi, nu tète et à pied, tenant sa hache à deux mains, se défendit avec un courage héroTque, jusqu’à la fin de la journée; succombant alors sous le nombre, épuisé de fatigue, affaibli par scs blessures, il fut conduit au prince de Galles.
Dans cette néfaste journée de Maupertuis, la France perdit onze mille hommes, parmi lesquels figuraient le connétable, un des maréchaux, plusieurs princes et deux mille chevaliers. Le vainqueur mit le comble à sa gloire en traitant son illustre captif avec une grandeur magnanime. — « La nuit venue , il fit dresser dans sa tente une table abondamment servie où s’assirent , avec le roi et son fils , Jacques de Bourbon, Jean d’Artois, les comtes de Tancarville , d'Ëtnmpes, de Champ-Marie, de Graville, et le seigneur de Parthenay. Le prince de Galles senait lui-méme ses hétes * il refusa coaslamment de partager le repas du roi , disant qu'il n’était pas assez présomptueux pour s'asseoir à la table d’un si vaillant homme : ci Cher sire, disait-il à Jean, ne vous laissez pas abattre ; si Dieu n’a pas voulu faire aujourd'hui ce que vous désiriez, monseigneur mon père vous rendra les honneurs que vous méritez , et traitera avec vous à des conditions si raisonnables , que vous en demeurerez pour toujours amis. Vous devez certainement vous réjouir, quoique la journée n’ait pas été vôtre car tous les
chevaliers qui ont vu le combat s’accordent à vous en donner le prix et la couronne, n a Jusque-là, Jean avait supporté son malheur avec magnanimité,* continue M. de Chateaubriand, auquel nous empruntons une partie de ce récit; « aucune plainte n'était sortie de sa bouche, aucune marque de faiblesse n'avait trahi l’homme; mais quand il se vit traiter avec cette générosité, quand il vit
HISTOIRE GÉNÉRALE, ces m<incs ennemis, qui lai refusaient sur le trône le titre de roi de France, le reconnaître pour roi dans ses fers, alors il se sentit réellement vaincu Des larmes s'échappèrent de ses yeux et lavèrent les traces de sang qui restaient sur son visage. A ce banquet de la captivité, le roi trés^■hrétien put dire, comme le saint roi : « Mes pleurs se sont mêlés au \in de ma coupe, n — Le monarque anglais ne se montra pas, malheureusement, aussi généreux que son Dis. Jean, conduit à Bordeaux, le fut ensuite à londres , où l’on eut la cruauté de le faire figurer dans l’entrée triomphale du prince de Galles. Il fallut traiter de sa rançon, et elle fut plus forte qu'aucune autre, puisqu’un définitive, et après des conventions plus dures encore, intervint, le 8 mai 1360, le traité de Brétigny, par suite duquel le Poitou et une grande partie des provinces d’Outre-Loire passèrent sous la domination de l’Angleterre.
Édouard investi du duché d’Aquitaine , vint habiter ce pays, qu’il aimait beaucoup , et l’éleva bientôt par l'habileté de son administration à un haut degré de prospérité. Mais son amour du faste et son intervention ruineuse en Espagne, dans la lutte entre Pierre- le-Cmel et Henri de Transtamare, ayant absorbé les impôts ordinaires , ainsi que les revenus des biens royaux , il voulut établir un impôt extraordinaire appelé /ouai7r. Ce subside, refusé par le parlement d’Aquitaine, assemblé à Niort, fut accordé au prince dans une autre réunion tenue à Angouléme, où la plupart des opposants n’avaient pas été convoqués. Les principaux seigneurs du pays s’entendirent pour en appeler è la suprématie du roi de France; et une bonne portion de l’Aquitaine, celle du nord , ne tarda pas à redevenir française, grâce à Du Guesclin , b Clisson , et à tant d’autres braves capitaines. L’un des frères du roi Charles Y, Jean , duc de Berry, qui avait grandement concouru à la conquête du Poitou, obtint cette province en augmentation d’apanage (1369). Jean Dt beaucoup pour le pays, en général, et pour Poitiers, en particulier. Il mourut, en U16, et le comté de Poitou passa successivement au duc de Touraine, qui ne l’eut qu’en expectative, et enOn au dauphin. Dis aussi du roi Charles VI et d'Isabeau de Bavière.
A la suite du massacre des Armagnacs Imai ltrl8), Charles VII , échappé de Paris, se réfugia h Poitiei's, où il établit le parlement. Le Poitou devint alors la province centrale de cette partie du royaume où ne dominaient pas encore les Anglais et les Bourguignons; il ne fut irrévocablement uni à la couronne que vers l’an lb36, et depuis il n’a cessé d’appartenir à la France. Au commencement du XVI' siècle, cette contrée était encore considérée par beaucoup de gens comme faisant partie de la Gascogne. François P', né à Cognac , disait ; a Nous sommes quatre gentilshommes gascons, qui courons lance contre tout venant, savoir: moi, Sansac, d'Essé et Chataigneraye ». Or, ces deux derniers compagnons d’armes du roi chevalier étaient Poitevins.
I.e protestantisme s'introduisit de bonne heure en Poitou : il ne pouvait en être autrement, puisque Calvin , venu à Poitiers, y avait enseigné sa doctrine à des hommes avides de nouveautés religieuses, dans les grottes de Saint-Benoît et de Croutelle ; l'une d’elles porte encore son nom. Quand les novateurs curent recours aux armes et qu'un parti religieux fut devenu un parti politique, la guerre, résultat de cet état de choses, se Ot sentir en Poitou plus qu'en toute autre pro-
POITOU
âio
vince. Préoiüer les fails qui lui sont relatifs, durant toute rette période , serait esquisser l’histoire des guerres religieuses en Fraïue. Oisons seulement que les massai res de la Saint-Barthélemy n'ensanglantèrent pas la terre du Poitou , et bornons-nous à retrarer un grand fait qui , pour la lutte religieuse, y a dominé tous lus autres.
Le Poitou, comme nous l'avons dit, a été le grand champ de bataille de la monarchie franvaise ; nous voici arrivés au quatrième et dernier engagement mémorable, livré dans cette province : il s’agit de la bataille de Moncontour. Iji rencontre eut lieu, le 3 octobre 1577, non sur les hauteurs de Moncontour, mais assez loin de lè , dans la plaine, entre les bourgs d'.Assais et de Jumeaux , le village de Plumain et la butte de Puytaillé. Le sang roula surtout dans les vallées appelées aujourd'hui , à cause de ce grand événement , la fn/Zee $nnt/«ine et la ' nlli‘e de la imtuiUe. L'armée protestante, sous les ordres de Coligny, était forte de douze mille fantassins et de sept mille hommes de cavalerie ; l'armée catholique, conduite par le duc d'Anjou , se composait de dix-huit mille hommes de pied et de neuf mille chevaux. I.e duc, ou plutAt Tavannes son lieutenant, avait eu le bon esprit de former une réserve d'hommes sur lesquels on pdt compter ; Biron la commandait : elle devait aller au secours des parties de l'armée les plus fortement attaquées. Cetle mesure contribua beaucoup au succès de l'armée royale ; en elTet, le centre de sa ligne pliait au moment où le duc d'.Anjou venait d'avoir son cheval tué sous lui, et le maréchal de Cossé, arylvé avec la gauche, ne pouvait plus résister, lorsque Biron et les siens décidèrent de la journée , qui fut trèsmeurtrière. Le jeune prince de Béarn, depuis Henri IV, y fit ses premières armes, et, on le voit, il ne débuta point par un succès. Sans doute la bataille de Moncontour s'efface devant celles de Voclade, de Moussais et de Maupertuis; néanmoins, il est probable que si les protestants l'eussent emporté, cette victoire aurait eu de grands résultats pour eux. On sait que Catherine de Médicis, à qui on parlait des suites qu’aurait pu entraîner alors une défaite de son parti, répondit qu’il aurait fallu se résoudre à entendre la messe en français.
Après les guerres de religion, terminées pour ainsi dire par l’expédition de Louis \HI en Bas-Poitou et la déroule des Souhise à Rié (avril 1622), la province entière jouit de nombreuses années de repos ; les troubles de la Fronde y causèrent bien quelque agitation : mais qu'il y avait loin de ces passagères et futiles intrigues de cour aux querelles religieuses, si longues et si envenimées ! On peut juger du progrès opéré dans les esprits, en Poitou, au moment de la convocation des États-Généraux de 1780, par l'indication de quelques phrases empruntées aux cahiers de la noblesse du pays. Dans le préambule de ce travail, on indiquait ce que la réunion des trois ordres avait à faire ; « Assurer à la nation réunie h son roi le pouvoir législatif, et à la nation assemblée le droit d’accorder librement des subsides; poser des barrières, devant les entreprises illégales et téméraires des ministres; élever les lois à une telle hauteur, qu'elles dominent sur tous sans exception. » Enfin la noblesse du Poitou énonçait la nécessité de donner è l'État une constitution fixe et inébranlable, et parmi les points principaux qu'elle indiquait, était le droit reconnu à la nation, elle .seule, de voter l'impOt. Aux États-Généraux de l'vuA, Philippe de Poitiers avait dit «que la no-
HISTOIRE GÉNÉRALE
bleüst! avait appris à donner, uon de l'argent, mais des coups de lance ; que chacun avait son rôle : prier pour l'église, se battre pour la noblesse, payer pour le tiersétal, et tout cela dans l'intérél commun. » En 1783, les gentilshommes poitevins, «considérant qu'ils at aient le même intérêt que les autres individus de la nation au maintien de l'ordre public, » consentirent à supporter les charges pécuniaires dans une parfaite égalité, en proportion des fortunes et des propriétés, mais « dans le cas seulement ou les États-Généraux auraient lieu et paniendraient à statuer délinitivement et authentiquement sur le rétablissement de la constitution. »
L'assemblée constituante forma trois départements du Poitou, en y ajoutant de faibles annexes prises dans les pays voisins; savoir le département de la Vienne (Haut-Poitou), celui des Deux-Sèvres (Poitou intérieur), et celui de la Vendée (Bas-Poitou). Queh|ues fractions de l'ancienne province se trouvèrent enclavées dans des départements étrangers , notamment Aunay , chef-lieu de vicomté , lequel fnt attribué à la Charente-Inférieure.
Le Poitou, pour sa partie la plus septentrionale, joua pendant la Révolution un rôle tout à fait marquant et exceptionnel. Le Bocage vendéen , composé de la partie boisée de la Vendée et des Deux-Sèvres, et augmenté du territoire analogue affecté, depuis des siècles, à l'Anjou et à la Bretagne (portions de Maineet-Loire et de Loire- Inférieure), essaya de lutter contre la France entière. Le pays était, du reste, très-propre à une guerre de partisans ; Dumouriez, en arrivant dans le Poitou , où il avait un commandement, l'avait présagé, et sa prédiction su réalisa bientét. Cette lutte , aussi longue qu'inutile sans doute, fut néanmoins si glorieuse, que Napoléon appela la Vendée une /erre de yéants. Tous ses efforts tendirent à la civiliser, en y détruisant l'empire des anciennes idées, et il voulut même qu'un nouveau chef-lieu de département fût construit près de l'ancien château de La Roche-sur-Von , et portât son nom. Empruntant aux Romains le moyen qu'ils avaient employé pour soumettre les Gaules, il Ht ouvrir de belles et nombreuses routes dans un pays jusqu'alors, |iour ainsi dire, inabordable. De nouvelles voies de communication ont été entreprises, depuis 1830, el celte contrée est aujourd'hui l'une des mieux percées de la France.
On ne s'étonnera point que la levée de boucliers de 1831, dans la Vendée, n'ait eu aucun résultat sérieux , quand on considérera que l'ancien Poitou a suivi la marche ascendante des autres parties du territoire français. Mais , chose remarquable, plus on va au nord, plus le progrès est sensible; si les Deux- Sèvres remportent sur la Vienne, à ce point de vue, c'est surtout la Vendée qu'on doit indiquer, comme ayani à peu près entièrement changé de physionomie. Il n'est peut-être |ias, en effet, de département plus riche et mieux cultivé. Le chilfi'e de la population a suivi le même ordre de progression : le département de la Vienne n'a qu'environ 2 )8,0'I0 habitants ; celui des Deux-Sc'vres en compte près de 330,000 , et la Vendée 370,000. Dans une période de quarante uns, l'augmentation de population a été, pour la Vienne, de 53,000 âmes; poulies Deux-Sèvi-es, de 68,000; et pour la Vendée de 113,000. On doit avoir égard aussi aux pertes que les guerres civiles ont fait éprouver, en hommes, aux Deux- Sèvres et plus particulièrement à la Vendée.
POITOU
Le Puilou , depuis le démembrement de l'évéché de Poitiers et la translation à l.a Hochellc du siège épiscopal de Maillezais, formait, en comptant comme enclave le pays d'Aunis, trois diocèses, savoir : ceux de Poitiers, de La Rochelle et de I.Ufon; res trois évêchés étaient suffragants de Bordeaux. Quant à l'administration de la justice , la province entière ressortissait au parlement de Paris : un seul présidial, établi h Poitiers même, renfermait dans son district cinq chAtellenies, trois sièges royaux et six prévôtés. Ces divers tribunaux suivaient la coutume de Paris, sauf quelques rares occasions où l'on avait égard à des coutumes locales. Un des privilèges du Poitou était de ne point acquitter les droits de la gabelle. I.a généralité et l'intendance de Poitiers embrassait toute la province, excepté une très-faible partie qui dépendait de la généralité de Bourges : elle se divisait en neuf élections, dont une, celle de Confolens ou Confoulans, ville située près des confins du Poitou , comprenait un petit district de la Marche. Le Poitou, enfin , avec le haut et le bas Limousin, la Saintonge, l'Aunis et l'Angoumois, constituait un département des eaux-et-forèts, composé de quatre maîtrises particulières et d'une gnierie. Les Sables-d'OIonne possédaient une amirauté, et le gouverneur militaire de la province avait sous ses ordres deux lieutenantsgénéraux.
La biographie du Poitou est riche en notabilités de tous les genres, à commencer par les troubadours, parmi lesquels figure un comte de Provence ; car il es tè noter que si , à cette époque, la langue d'oif était celle des habitants, la langue d'oc était la langue des beaux-esprits de la cour de Poitiei's. I.a province a vu naître plusieurs historiens, tels que d’Aubigne, ta l'opeliniére, Besiget Buurhet; Commines a écrit ses mémoires à Argenton-le-Châtean. Parmi les nombreux jurisconsultes du Poitou , on ne doit pas oublier Tiraqueau et les deux Brisson Les guerres de religion suscitèrent une foule d'écrivains pour la controverse et la théologie; quant aux notabilités ecclésiastiques, elles s'effacent devant saint Hilaire. Les sciences mathématiques réclament Vielle, créateur de l’algèbre. Parmi les hommes d'Élat, on se bornera à citer le cardinal de llicheheu; et parmi les nombreux guerriers du moyen (Ige, le maréchal de ta MeiUernge. Comme résumé de la biographie poitevine, un évoquera, en terminant, le souvenir de la famille de Sainte-Harthe, actuellement éteinte, et qui a fourni plus d'érudits et d'écrivains qu'aucune autre, puisqu'on en compte au delà de trente, et que Dreux-du- Radier a été forcé de leur réserver un volume presque entier dans sa Bibtwgiap/ne du l’oitou. '
1. Stalitliqun de la ViVniw des Drux-Sèvrfs et delà Vendée, par Cochon de Lappar> nt , îhi • pin, Cavoit-au et de la Ponlciielle. — Gregoue de 1mirs. llisloire drt Fro$sks.—- Chronique dé Sainl‘Maixr‘ut, dite de .VaiZ/rx/iû.— Autres d(M'iimt*nUde la rollecUon des hislorims de France. — Bouchet, Annalrs d'Aquitaine. — , Cotutes de Puiton.— Duronr, Ancien Poitou. —
MS. de D. Fonteiieau. — De Fonteoelle : Histoire des ducs d Aquitaine et des comtes de PoitOït ; Prtits f ruplés du Poitou, hstai sur les i igueries ; tn Fronde en Poitou. — Châii'aubri;iiul , Études historiques. — Mémoires de ta Société des antiquaires de iou - t. — Mémoiv^es de la société ara 'émtque de Puilters. — Journal de le Riche. — Collection de documents oriy^ natix de t'auteur, etc.
Digitizee •
; ims
Jr.- : ( %. ibit «I ' ii"''^,
■i - --<** jHÉfc*-".
4'i»« =>-• --«airi ■À-P’
’ -- •- ' -*’^ V- -t-VsiJi “
■^ - ^4l«ru.«. lUiip-'iiili',:
«<r- r U*tit«» lr* A|k»|«Uj
é llilairc, l'é'i'qfei^i
(Nü'vpirtk W^lii'ILv^ >- -t^n •» 1H <f( 4^^
iiM CTiilt (|dî|iîfe«rt' fut, iaâ||^ *'' 3^^^ »
. J ■’.'vjtmtr.' e( -i
■ ' ^ • ‘Urile d« H^ieri 4i<‘ -‘V^S • »wy v-
■ Anw]% i> <V‘ '
POITIERS
Poitiers, sur les rives du Clain, à l’embouchure de la Boivre, est bien certainement le Limonum ou Ijfmnnum , choMieu des PictoHca. Les voies romaines partant de ce point, et tes constructions du peuple-roi qu'on y voit encore, ne permettent pas d'en douter. Mais Umonum dtait-il situé primitivement sur une partie de l'emplacement occupé aujourd'hui par la >illc de Poitiers; ou bien se trouvait-il de l'autre côté de la rivière, sur le mont Bernage, comme l'a prétendu l'érudit Dufour? c'est une question secondaire qu'on ne discutera pas ici. Quoi qu'il en soit, on lit dans Ilirtius Pansa, continuateur des Commentaires de César, que le Gaulois Duratius, ami des Romains, ayant été assiégé dans num par Dumnac, chef des Andes, révoltés contre eux, Caninius, lieutenant de César, arriva en toute liéle pour le délivrer. N'ayant pas assez de forces pour attaquer les assiégeants, Caninius campa et se fortifia dans un endroit peu éloigné de la ville, afin d'y attendre des secoui’s ; Dumnac vint l'y attaquer et éprouva une telle résistance, qu'il battit en retraite, après avoir perdu beaucoup de monde. Le chef des .\ndcs retourna alors à Limonum, qu'il investit de nouveau, mais pour quelques jours seulement; car Fabius, autre lieutenant de César, étant bientôt arrivé, le contraignit à se réfugier précipitamment au delà de la Loire.
A la fin du iv' ou au commencement du v siècle , Limonum, perdit, comme la plupart des cités des Gaules , son ancienne dénomination , pour prendre celle du peuple dont elle était le chef-lieu. Cette ville fut, on n'en peut douter, une des positions importantes sur lesquelles les Romains s'appuyèrent pour maintenir leur domination dans les Gaules, lue garnison de Sarmates et de Teifaliens, placée dans le pays, y eut son préfet ou commandant. Les habitants obtinrent , de bonne heure, une organisation municipale et des privilèges. Enfin, des restes de constructions tout à fait grandioses y attestent encore le séjour du peuple-roi : nous voulons parler d'nn amphithéâtre extrêmement vaste et curieux , et d'un aqueduc dont les conduits multipliés amenaient de nombreuses sources des environs dans la cité. Il y avait aloia à Limonum des écoles de grammaire et de rhélorique ; ou connaît les épigrammes d'Ausonne contre deux de leui-s professeurs, Ammon Anastase, et Rufus. Rappelons, à ce sujet, que la ville appelée Poitiers, en dernier lieu, fut, à toutes les époques, un centre de lumières pour l'ouest des Gaules et de la France.
Sous l'épiscopat de saint Hilaire, l'évéque le plus marquant de tous ceux qui occupèrent le siège de Poitiers, les écoles de cette ville eurent beaucoup d'éclat. On croit qu'Hilaire fut, malgré lui, nommé |)ar le peuple, vers l'an :U3. Savant, plein d'éloquence et de zèle pour la fui , il combattit à outrance les fausses ibu'trinc’s, au concile de Béziei's de S.'iG, et fut exilé en Phrjgie par l’empereur Constance II, a rin.slignlion des Ariens. En 3.59, il assista au concile de Séleucie, et
314 POITOU
»')■ eiïaca par une grande modération. Au concile de Constantinople, tenu en 360, et qui fut des plus agités, Hilaire supplia Terapercur de lui permettre de combattre les ennemis de ses doctrines. Renvoyé cette fois de l’Orient, comme un esprit turbulent, il rentra dans son diocèse (360-361); il le quitta en 362 et 363, pour aller combattre l’arianisme en Italie, et revint ensuite en Poitou, où il demeura jusqu'à sa raor(-(368). Les ouvrages de saint Hilaire sont placés au premier rang, parmi ceux des docteurs de rUglise, et il n'est guère de livres de ce genre plus forts en dialectique et en érudition.
Le dernier des rois visigoths qui ait régné sur le Poilou, Alarik II, Tixa sa résidence habituelle à Poitiers , parce qu'il était là mieux que iwrt'out ailleurs en position de résister aux entreprises de ses ennemis et notamment à celles des Franks. C’est aux Visigotbs qu’on doit l'enceinte la plus ancienne de Poitiers: enceinte dont on retrouve encore les restes, contenant des fragments romains en inscriptions, bas-reliefs, chapiteaux, et autres ouvrages d'art. Pendant In persécution qu’Evarik , prédécesseur d’ Alarik II, avait fait éprouver aux catholiques, Adolphius, évéque de Poitiers, obligé de quitter sa résidence épiscopale, s’était retiré à l'extrémité de son diocèse, dans la cité de Kaliastum : il y était encore, en 511 , lors de la tenue du premier concile d’Orléans.
Poitiers , qui a pour patron un évêque reconnu comme l’un des docteurs de l’Église, a aussi pour patronne une reine de France dont le nom est célèbre par la sainteté et la singularité de sa vie passée, en grande partie, dans la ville où elle est l’objet d’un culte public. Rhadegonde, lille de Berther, roi des Thuringiens, fut faite prisonnière, en 529, dans la guerre que ce prince avait entreprise contre son père, Chlotaire I", roi de Neustric. Chlotairc la lit élever dans le domaine d’Athis sur la Somme, et l’épousa en 538. L’éducation des femmes de race germanique était peu développée; mais on donna une autre éducation à la jeune Glle thnringienne, en lui faisant étudier la langue latine et en lui mettant entre les mains les auteurs sacrés et profanes. Au bout de six ans de mariage, le roi de Neustrie s’étant dégoûté de sa captive , et ayant fuit mettre à mort le frère de Rhadegonde, l’un des otages de la nation thuringienne, la jeune reine, que dominait un grand fonds de piété, se décida à quitter la cour. Elle se rendit d'abord à Noyon, auprès de saint Médard, et le supplia de la consacrer à Dieu. Le prélat s’y refusa, d’abord, à cause du lien qui l’unissait au prince frank; mais elle prit elle-même l’habit de religion et finit par obtenir du saint évéque d’être ordonnée diaconesse. Rhadegonde se rendit alors en Touraine, puis à Poitiers, où elle s’établit définitivement. Chlotairc voulut bien, un moment, revendiquer ses droits d'époux; mais il céda enfin à la vocation de celle qui avait été son épouse, et la nouvelle religieuse en obtint même des secours pour bâtir, tout près de Poitiers, un monastère dans lequel elle se renferma avec d’autres femmes pieuses, en prenant pour règle de conduite les statuts arrêtés par Césaire, évêque d’Arles. Ce monastère, commencé en 550, dans de petites proportions, agrandi successivement et terminé seulement en .'>59, reçut, en 568, le nom de Sainte-Croix , quand la sainte reine y eut déposé une parcelle de la croix de Jésus-Christ, que l’empereur Justin II lui avait envoyée de Constantinople. Le poète Fortunat, dont nous allons parler bientrtt , composa à cette occasion la belle hymne du Yexitta regis.
POITIERS
Les écrivains de l’époque ont décrit , en détail , le monastère de Rhadegonde : c'était une villa romaine, avec son portique, des salles de bain , une église et des jardins, le tout entouré de murailles en forme de remparts et garni de tours élevées de distance en distance. L’évèque Fient avait aidé la princesse à suivre ces constructions. Rhadegonde, par esprit d’humilité, établit pour abbesse de son monastère, à laquelle elle voua obé'issance, Richilde d'abord, et ensuite .\gnès, toutes les deux de classe moyenne. Le couvent de Sainte-Croix ne tarda point à se peupler de nombreuses filles de sénateurs, de race gauloise, et retenues dans leurs habitudes, et de quelques filles frankes, douées d’une exaltation trèsgrande pour le bien comme pour le mal. Dans cette société mêlée , l’ancienne reine de Neusirie ne voulut pas qu’on se souvint de son ancien rang. Quand sa semaine était arrivée, on la voyait, comme les autres recluses, faire les œuvres les plus serviles : balayer les appartements et apporter l'eau et le bois pour la cuisine. La règle prescrivait abstinence totale de viande et de vin : en dehors des heures d'église, on se livrait, pendant un certain nombre d'heures, à des exercices religieux , i la lecture des livres saints, et l’on travaillait à des ouvrages de femme, pour l'utilité de la communauté, étais l'usage du bain, le jeu de dés, étaient permis, ainsi que les réunions, les festins même où l'on admettait des membres du clergé et des laïques de distinction : alors il y avait souvent des jeux scéniques.
Dans la lutte des rois franks entre eux , Poitiers passa successivement d'un royaume à l'autre, et eut beaucoup à souffrir de cet état d’anarchie. Chramne, l’Absalon de l’époque, y domina pendant quelques années, marié qu'il était avec Catte, Olle de éVillechaire, comte de la province. Eunius-Mummole s'empara de cette ville pour Sighebert et Contran, en 568. Lors de la révolte des Poitevins, après la mort de Chilperik, Poitiers, obligé de se soumettre à Contran , ne se racheta du pillage qu'en livrant au vainqueur un trésor, dans lequel l’évêque Mérovée Ot entrer une partie de l’argenterie des églises. Plus tard, et quand son neveu Childebert fut un peu avancé en êge, Contran lui remit le gouvernement de ses États, dont Poitiers faisait (lartie.
Au séjour de Rhadegonde à Poitiers se rattache tout naturellement la biographie de Venance-Fortunat, qu'on croit avoir été évêque de cette ville, et dont les poésies écrites d’un style prétentieux toujours et incorrect parfois, trop prodigues de louanges envers les grands de l’époque , n’en sont pas moins une mine féconde pour la géographie et l’histoire du temps, surtout en ce qui concerne le Poitou et les pays voisins. Né en Italie et élevé à Ravennes, Fortunat se décida, bien jeune encore, à visiter les Caulcs, dans le but surtout d’acquitter un vœu au tombeau de saint Martin; arrivé à Poitiers, en 567, il Qnit par s'y fixer pour toujours et ne tarda pas à obtenir la confiance et même l'amitié de Rhadegonde. Fortunat fut, comme l’a dit M, Cuizot, le dernier poète de la société gallo-romaine; avec lui parut , & Poitiers , la dernière lueur de vie intellectuelle qui périt bientAt dans les ténèbres de la barbarie. Les relations qui s'établirent entre lui et Rhadegondc et l'abbesse Agnès, forment un de ces HéciU Mérovingieni, si palpitants d’intérêt sous la plume de M. Augustin Thierry. L’étudiant de Ravennes, fait prêtre seulement à Poitiers, devint le directeur du monastère, le conseiller, l'in-
316 POlTOli.
tendant et le secrélaii'e de la reine et de l'abbesse. Fortonat aimait la bonne chère,
il était joyeux convive et même buveur; Hhadegoude et Agnès flattèrent scs goûts,
en lui envoyant les primeurs des jardins du monastère et en lui apprêtant les I
mets les plus délicieux , dont la règle défendait l’usage aux religieuses. Souvent
c'était dans l'endêture de Sainte-Croix qu'on satisfaisait ainsi les goûts du poêle
italien : alors la salle à manger était tapissée de fleurs ; des fleurs ornaient aussi
la table sur laquelle coulait un nectar précieux, versé dans des coupes élégantes.
Fortunat remerciait de ces ovations la reine, qui, disait-il dans scs vers, était sa mère; remerciements répétés aussi à l'abbesse qu’il qualifiait de sœur, en y joignant de tendres épithètes, témoignage d'une amilié exagérée sans doute, mais où l’on a vu mal à propos l'expression d'un tout autre sentimimt. Rhadegonde mourut , le 13 août 587 ; le monastère de Sainte-Croix ne fut point la seule maison religieuse qu'elle fonda à Poitiers : elle créa, prés de ce grand établissement, le chapitre de Sainte -Rhadegonde, destiné à administrer les secours spirituels è scs religieuses, et dont le premier abbé fut Arnegisile. L'ne église fort curieuse, consacrée à sa mémoire, couvrit l'emplacement de son tombeau.
Vers la fin de 589, des troubles extrêmement graves éclatèrent dans le couvent de Sainte-Croix. L’abbesse Agnès vint à décéder, et Leubovere lui succéda. Son autorité fut, tout d'abord, méconnue par deux religieuses du sang royal : Chlodieldc, fille de Charibert et d’ingoherge, et Basine, née de Chilpérik et d’Audovere. Ces deux princesses refusèrent de se soumettre à une simple religieuse de naissance vulgaire , donnant pour prétexte les mauvaises mœurs prétendues de quelques-unes de leurs compagnes; et suivies de quarante de leurs sœurs, qu’elles avaient endoctrinées, elles se rendirent à Tours auprès du saint et savant évêque Grégoire, le père de l'histoire de France. Étonné d'une telle démarclie, le prélat engagea les fugitives à retourner dans leur couvent , offrant même de les y accompagner et de débattre avec l'évêque de Poitiers les causes de leur sorlie. Malgré ces exhortations et les menaces même d'une excommunication ,
Chlodielde partit pour la cour, où, disait-elle, on lui ferait justice; elle y arriva, en effet, avec quelques-unes de ses compagnes, tandis que d'autres abandonnaient la vie monastique et se mariaient. Ensuite la fille de Charibert revint à Poitiers, où elle s'établit, avec un certain nombre de ses sœurs, dans l'église de Saint-Uilaire. Pour se maintenir dans cette position et empêcher qu’on ne l'en- 1
levtt de v ive force, ainsi que les religieuses de son parti , Chlodielde prit à sa solde une troupe de gens prêts à tout et ayant pour chefs Wadon et Chilpérik-le-Saxon.
L'ne conduite si scandaleuse attira l'attention de l’autorité ecclésiastique supérieure. Le métropolitain de la seconde Aquitaine et les évêques de Poitiers , d'Angoulême et de Périgueux , se réunirent dans l'église même de Saint-Hilaire : là, usant de douceur, ils promirent aux religieuses rebelles leur pardon si elles voulaient avouer leur faute. La hautaine Chlodielde et ses adhérentes, sourdes à ^
ces paroles de paix, persistèrent à soutenir arrogamment qu'elles avaient agi avec droit et raison. Les prélats, indignés, procédèrent aussitôt aux lugubres céréino- |
nies de l'excommunication ; mais soudain , les brigands aux ordres de la Olle de Charibert entrant dans la basilique, renversèrent les évêques de leurs sièges, les |
frappèrent jusqu'à etTusion du sang et les obligèrent à se retirer. Les prêtres, I
Di xi :
POITIERS
les diacres et les clercs qui les assistaient, voulurent résister ; ils furent plus maltraités encore et s’enfuirent de tous côtés. L'évéque Mérovée, prévoyant les suites de cette aflairc, envoya Porrhaire, abbé de Saint-Hilaire, auprès du primat Gundegisile et de scs autres sulTragants, pour les prier de lever l'excommunication ; mais ils s'y refusèrent.
Pendant ce temps , le roi Childebert , sur la demandi^ de Chlodieidc , délégua un prêtre , nommé Thetbraire , afin de terminer ce scandale à l'amiable ; celui-ci vint à Poitiers, qu'il quitta bientôt sans avoir pu remplir sa mission. Alors les compagnes de Cblodicide se dispersèrent en partie et rentrèrent dans leurs familles. Néanmoins la fille de Cliaribert tint bon : elle envoya des détarbements de brigands à scs ordres dans les domaines de Sainte-Croix pour y tout enleier et obliger les tenanciers à ne reconnaître qu'elle. Ses gens escaladèrent pendant la nuit les murailles du couvent, et se saisirent de Justine, la prieure, la prenant pour l’abbesse Leuboverc que l’un d’eux avait voulu tuer d'un coup de lance, auprès de la cbAsse de la vraie croix, où elle s’était réfugiée. Pendant la marche, s’étant aperçus de leur méprise , ils ramenèrent la prieure au couvent et se saisirent de l’abbesse, qu’ils conduisirent à Saint-Hilaire. L'évéque Mérovée menaça vainement la fille de Cbildebert, si elle ne mettait pas son abbesse en liberté, de ne point célébrer la fête de Pâques et de l’attaquer avec les habitants de la ville. Chlodielde, irritée, donna l'ordre à ses stipendiaires d'égorger Leubovere à la moindre démonstration qu'on ferait pour l'enlever. Néanmoins , on parvint à effectuer l'évasion de cette pieuse fille.
Les massacres et le pillage continuaient dans le monastère de Sainte-Croix. Bazine, dédaignée par Chlodieidc, abandonna le parti de sa cousine et pria un moment l'abbesse de lui pardonner. « Qui pourrait, dit Grégoire de Tours, raconter tant de malheurs, énumérer tant de massacres? Il ne se passa pas un jour sans homicide, pas une heure sans querelle, pas un instant sans pleurs. » Les rois Childebert et Gontran envoyèrent enfin sur les lieux Grégoire, évéque de Tours, et Ebreginte, évêque de Cologne, pour s'enquérir des circonstances de cette étrange lutte et aviser aux moyens de la faire cesser. Le comte de la province , Maccon, sur l'ordre de Childebert, mit la force armée à la disposition des prélats, et se présenta avec sa troupe à la porte du monastère; un combat s’y engagea, entre ses soldats et ceux de Chlodieidc. Le comte, demeuré vainqueur, pénétra dans l'intérieur de la maison : alors la religieuse rebelle, portant la châsse et la croix du Christ , se présenta à lui en suppliante et le conjura de ménager la fille et la cousine de deux rois. Mais, sourd à ses prières, le comte fit main-basse sur ceux des affidés de la fausse abbesse qui opposèrent de la résistance et prit les autres prisonniers.
le révolte une fois étouffée, il restait à prononcer sur le sort des coupables : on amena devant les évêques de diverses villes, réunis â Poitiers, les deux filles du sang royal, car Bazine s’était de nouveau liguée avec sa cousine, et on les somma de fournir leurs moyens de justification. Chlodielde accusa I.eubovere d’un commerce criminel avec un homme habillé en femme qu’elle avait tenu dans le couvent ; mais il fut reconnu que c'était une calomnie ; elle articula ensuite contre l’abbesse plusieurs griefs qui n'avaient pas plus de fondement , tels que
POITOU
mauvaise tenue de la salle des bains, la céli^bralion d'une noce dans les cloîtres, des repas donnés à des séculiers, la parcimonie de la nourriture des religieuses, et le défaut d'habils suffisaiils pour les habitants de Sainte-Crois. Leubovere, déclarée innocente, reprit ses fonctions; Chlodielde et Bazine furent excommuniées de nouveau, condamnées à demander pardon à leur abbesse, et à faire pénitence. Mais les deux cousines persistèrent è soutenir l'inconduite de Leuboverc; prétendant, en outre, qu'elle avait, de concert avec plusieurs grands personnages, ses amants, conspiré contre le roi qui régnait sur cette partie des Gaules , en corre.spondant avec Frédégonde , son ennemie avérée. Il était adroit de mêler la politique à cette intrigue : on arrêta les suspects; ils réussirent pourtant à se disculper, et cette nouvelle attaque contre l'abbesse de Sainte-Croix fut encore jugée calomnieuse. Bazine et Chlodielde comparurent alors devant une ■assemblée d'évêques du royaume d'Austrasie qui se réunit à Metz. Là Bazine sollicita son pardon, promettant de se soumettre à son abbesse et de ne plus transgresser la règle à l’avenir; quant à Chlodielde, elle persista dans son obstination. Toutes les deux, cependant, finirent par obtenir leur absolution, et Bazine rentra dans l'abbaye de Sainte-Croix, tandis que sa cousine établit sa résidence à la campagne, dans un domaine que lui donna le roi Charibert.
On excusera la longueur de cet épisode : les détails en sont d'une grande singularité et ont beaucoup d’importance ; c’est, d’ailleurs, réellement l’histoire de Poitiers pour les années auxquelles ils se reportent. On a encore un autre exemple, h peu près à la même époque, de l’asile que l'église de Saint-Hilaire offrait à tous ceux qui étaient dans une position désespérée. Il s'agit de Lendaste, ce fils de serf, né dans l'Ilc Crncina, qu’on a prise mal à propos pour file de Ré , et qui était bien plutôt située dans le golfe formant aujourd'hui le marais méridional de la Vendée. Ixudaste, que l'intrigue avait fait nommer comte de Tours, fut excommunié pour scs crimes et se vit fermer les portes des luisiliques de Tours et de Paris. Il fut plus heureux à Poitiers , où il se réfugia dans la basilique de Saint-Hilaire; ayant organisé une bande de voleurs, il sortait à leur tête, dévalisait les maisons riches, mettait leurs propriétaires à rançon, et rentrait ensuite dans féglise, qui lui avait oITcrt un asile, et où il se livrait è ses habitudes de débauche. Sur un ordre du roi de Soissons , le misérable Lendaste fut enfin chassé de Saint-Hilaire , comme indigne de pitié.
A la fin du vi* siècle , la ville de Poitiers était en très-grande partie construite en bois ; le logis de l'évêque n'était pas d’une édification plus solide et se trouvait même contigu aux habitations voisines. Ceci résulte d’un passage de Grégoire de Tours, qui, parlant de l'incendie d'une maison è Poitiers, prétend que les fiammes eussent gagné le logis épiscopal, si on ne leur eût opposé un vase contenant de la poussière recueillie sur le tombeau de saint Martin, relique dont la vertu fit changer tout à coup la direction du vent. Lors du passage d’Abd-cl- Rahman, Poitiers dut à ses murailles visigothes de ne pas être dévastée par les sectateurs de Mahomet; mais les infuièles n’épargnèrent ni la basilique de Saint- Hilaire ni le monastère de Sainte-Khadegonde, bâtis en dehors de l’enceinte. La capitale du Poitou souffrit beaucoup dans la querelle des maires du palais et des Mérovingiens d'Aquitaine; Waifre fit raser ses fortifications en 765, et
POIÏIEUS.
Pépin-le-Bref les rétablit aussitôt qu'il se fut emparé de lu place. Lorsque Charlemagne eut créé le royaume d'Aquitaine (778), l'habitation des nouveaux rois fut d'abord dans les quatre palais champêtres du pays. Uois après la mort du grand empereur, Pépin I", üls de Louis-le-l>ébonnaire et roi d'Aquitaine, fixa son séjour à Poitiers, où il fonda, en 828, le monastère de 8uint-<"yprien. Pépin inuunit dans cette ville (13 décembre 838], et fut inhumé dans l'église de Sainte-Khadegonde, d'où ses restes oui été extraits, en 1838, et, par un acte de landalismc, placés à fextérieur et sous la gouttière. On attribue aussi à Pépin une partie de lu construction du palais de la Cité, aujourd'hui le poluis de Justice. Peu de temps après, Ëbrouin, évêque de Poitiers, fut assassiné dans sa ville épiscopale. Le fait est avéré, ma s on ne connaît pas bien le motif de ce crime ce fut probablement le résultat d'une émeute.
Pendant les démêlés de Louis-le-Üéboonaire avec ses enfants, l'impératrice Judith, sa seconde femme, accusée d'adultère, fut arrêtée et conduite à Poitiers dans le monastère de Sainle-Croiv : elle y résida assez longtemps et édilia les recluses par la régularité de sa conduite et par ses égards pour toutes celles qui approchèrent d'elle. Pépin P' étant mort, comme nous venons de le dire, Louisle-Débonnaire, qui avait passé à Poitiers les fêles de Noël de 839, y lit proclamer en qualité de roi d'Aquitaine Charles-lc-Chauve, issu de son second mariage avec l'impératrice Judith. Le fils du roi défunt. Pépin 11, réclama énergiquement l'héritage de son |ière, et eut recours h la voie des armes. Un accord intervint enlin , en 847, entre les deux prétendants : par ce traité, signé è Saint- Benoît-sur-Loirc, l'Aquitaine érigée en duché fut donnée à Pépin, et Cliarles eut le Poitou, fAunis, la Saintonge et l'Aiigoumois. C'est è celte transaction qu'on doit faire remonter la division de f Aquitaine en deux duchés, dont le plus méridional eut Toulouse pour capitale , tandis que celui du nord retint Poitiers pour chef-lieu.
Nous voici arrivés aux invasions des Normands : Poitiers fut plusieurs fois pris et saccagé par eux, notamment en 8G3, époque à laquelle, après avoir pillé la ville , ils mirent le feu à l'église de Saint-Hilaire. Iis revinrent, quatre ans après, détruisirent une partie de la population, emportèrent ce qu'ils trouvèrent de plus précieux , et incendièrent les églises ainsi que les édifices les plus marquants. On s'occupa, pendant cette période, de transporter au loin les reliques des saints, que le peuple prisait alors à l'égal des trésors les plus précieux. L’hérédité, pour les comtes de Poitou, n'était pas encore bien établie vers la fin du IX' siècle ni au commencement du x'. lùie nuit d'hiver de l'année 902, Ebles- Manzer, fils naturel de Kaynulfe 11, s'introduisit dans la ville de Poitiers et s'y nt proclamer comte, pendant qu'Adhémar, fils d'Ëmenon, qui avait, en 838, rempli les mêmes fonctions, prenait paisiblement le parti de la retraite. C'était évidemment le résultat d'un complot arrêté avec les grands du pays. Le nouveau titulaire était, du reste, digne de leur choix. Oir son règne fut toutè fait glorieux ; aussi le comté de Poitou et le duché d'.Vquitaine demeurèrent-ils dans sa famille jusqu'à la duchesse-reine Aliénor. Ebles-.Manzer épousa en dernières noces Adèle d'Angleterre, fille du roi Édoiiard-l'Ancien. Celte princesse, qui avait hérité des nobles qualités et du goiit pour les arts du grand roi Alfred,
3Î0 POITOU
flt venir de son pays des ouvriers et un architecte habile , nommé Galtier Coorland, lequel commença, d'après ses ordres, la construction en pierre de la basilique de Saint-Hilaire. La duchesse Adèle fonda, en outre, à Poitiers le monastère de la Trinité.
Poitiers fut assiégé, au mois d’août 975, par le roi Lothaire, accompagné de Hugues-lc-Graml, comte de Paris, auquel il avait concédé le duché d'Aquitaine. Le comte Guillaume-Tètc-d'Ëtoupcsse trouvait absent, occupé qu'il était è réunir des troupes pour résister à l’invasion : la ville ne s'en défendit pas moins bien , et, au bout du deuv mois, les assaillants furent obligés de lever le siège à la suite d’un violent orage que les chroniqueurs ont représenté comme ayant quelque chose de miraculeur. Hugues et Lothaire ne s’étaient emparés que du faubourg de Saiiite-Khadegonde, dont ils avaient réduit l’église en cendres. Le comte Guillaume se porta à leur rencontre pour les arrêter dons leur retraite ; mais il ne put y parvenir et essuya même une rude défaite. Il revint alors vers l’intérieur de son duché, dans la possession duquel il parvint è se maintenir. En 9A6, il abdiqua en faveur de son fils , Guillaume- Pier-à-Bras, et se retira dans l’ahbaye de Saint-Cyprien de Poitiers, puis dans celle de Saint-Maixent où il mourut (OClt). Guillaumc-Fier-à-Bras, quoique beau-frèie de Hugues Gapet par le mariage de sa soeur Adélaïde, suivit la politique de scs prédécesseurs contre la famille des comtes de Paris. Le nouveau roi assiégea Poitiers, en 987, mais le frère de la reine stimula si bien les siens, qu’il lu contraignit à se retirer après un siège assez long. Plus tard, les deux beaux-frères s’étant réconciliés par l'intennédi.iire de la reine Adélaïde, Guillaume-Ficr-è-Bras consentit enfin è reconnaître Hugues-Capet pour son suzerain. En 993, il abandonna l’administration du duché à son .Ills Guillaume-le-Grand afin de se retirer dans le monastère de Saint-Maixent , où il mourut dans le courant de l’année suivante.
En l’an 100>), il fut tenu un concile à Poitiers, dans lequel on s’occupa de la discipline ecclésiastique. On n’y Gt que trois canons assez sévères , et par le dernier il fut défendu , sous peine de dégradation , aux prêtres et clercs d’avoir des femmes chez eux. Quelques années apiés, un autre concile fut réuni dans la même ville afln de s’y occuper de Tapostolat de saint 5Iartial de Limoges; question tranchée pour l’affirmative aux assemblées de Bourges et de Limoges (1031]. Guillaume-le-Grand s’était retiié, en 1029, dans le monastère de Maillezais , après avoir puissamment marqué sur la scène du monde et rehisé la couronne impériale. En 1033, Geoffroy-Martel , comte d’Anjou, vint assiéger Poitiers; s’il ne s’empara pas de la ville , il brûla le bourg de Sainte-Rhadegondc. On sait que, cette année-lè même, le prince angevin délit, dans les plaines de Saint-Jouin-de- Marnc, Guiliaume-le-Gros , Gis et héritier de Guillaume-le-Grand, et s’empara de sa personne. Pour racheter ce prince , tout le Poitou , et Poitiers en particulier, furent obligés de s’imposer de grands sacriQces. Seize ans après . l’église de Saint-Hilaire se trouvant terminée , on procéda à sa dédicace ( 1" novembre 1049), et treize archevêques et évêques y assistèrent. Un légat du pape Grégoire VII réunit, plus tard, à Poitiers des prélats et de grands feudataircs, aGn d’organiser une croisade : le comte-duc Guillaumc-Guy-Gcoffroy fut présent à celte assemblée.
POITIERS
Le même prince fonda, vers 1075, le MoitUer-?ieuf, ou le monastère de Moutier- Neuf, dans le bas de la ville , tout près du Clain et dans l'emplacement de Chassciguc. Ce fut, en réalité, une satisfaction imposée au duc par le pape Grégoire VII, pour avoir épousé sa parente , Aldéardc de Bourgogne. La basilique n’était pas encore terminée, en 1077, lorsque Guillaume-Guy-Oeolfroy la fit visiter par le roi de France, Philippe I*', qui veuait lui demander des secours contre Guillaume-le-Ilfitard , roi d'Angleterre et duc de Normandie. Le fondateur y fut enterré, le 25 octobre lOSO. A cette église se rattache le souvenir de la plus grande cérémonie religieuse qui ait jamais eu lieu à Poitiers : i>ous voulons parler de sji dédicace, faite le 21 Janvier lOOC, par le pape Urbain 11 , assisté de trois archevêques et de trois évêques. L'église n'avait pas été, du reste, terminée par le fondateur: l'homieur en demeura à son Ois Guillaume-le-Vieux. Pendant son séjour à Poitiers, le pape Urbain II régla plusieurs contestations entre des établissements ecclésiastiques. Il s'occupa notamment, dans une assemblée composée de prélats, d'abbés et de grands feudataires, d'un procès qui existait entre les chanoines de Saint-Miaire et les moines de .Moutier-N'euf : une transaction ayant été proposée, les chanoines résistèrent et allèrent jusqu'à prétendre qu’ils ne voulaient pas des prières des moines et qu’ils n'entendaient pas prier pour eux. .\lois le chef de l’Église dit à ces clercs insoumis : « Un loup fut placé chez un instilutcur pour y apprendre ses lettres; mais lorsque celui-ci disait A, celui-là répondait ayneau, et si le inuitre disait B, l'élève répondait pure. Vous fuites comme ce loup, dit Urbain II ; je vous propose psaumes et oraisons, et vous réclamez des choses qui certes ne sont d’aucun profit pour lu salut des dmes ». Sur cela , la transaction offerte passa tout d'une voix, et l'on défendit aux moines de Saint-Hilaire, sous peine d'anathème , de reproduire leur réclamation.
Le 29 novembre 1100, il fut tenu un concile a Poitiers, composé d'un légat, d'évêques et de beaucoup d’abbés : on y excommunia de nouveau le roi Philippe P' et Ilertrade, femme de Foulques Réchin, comte d'Anjou , qui ne voulurent pas se séparer. Ia: comte-duc Guillaume-le-Vieux, influencé par le roi, invita le légat et les assistants à vider la ville ; mais il ne persista pus longtemps dans son opposition, «parce que la nuit suivante, dit l’annaliste Bouchet, le légat vist saint Hilaire, vision que le légat récita le lendemain au dit comte Guillaume, qui le laissa faire ce qu’il voulut». Dans cette réunion, on rédigea un canon pour défendre aux laïques, contrairement à ce qui se passait alors, de rien prendre des oblations faites aux églises.
Le mariage d’Alienor, lllle de Guillaume X , et héritière des immenses possessions des comtes de Poitou, avec Louis-le-Jeune, ne tarda pas à être suivi de l’avénement Je ce prince au trône. Après avoir fait couronner à Paris sa femme, comme reine de France, le nouveau roi se rendit dans le midi, cl il fut à son tour couronné à Poitiers, comme duc d'Aquitaine, le 8 août 1138. Ce fut aussi dans la capitale du Poitou qu’Alienor, répudiée par Louisle-Jeune, épousa Henri Plantagenet, duc d'Anjou et de Normandie {11.52). Henri, devenu roi d'Angleterre, enferma Poitiers dans une nouvelle enceinte , où furent compris les bourgs de Saint-Hilaire cl de Sainte-IUiadegundc avec d'autres annexes. On peut juger de l'augmentation de territoire qu'obtint IV. 51
POITOU
la ville, en remarquant que la porte qui alors tenait lieu de relie de la Tranchée d'aujourd’hui, se trouvait au point où s’élève actuellement l'héter des Trois piliers. Le second épout d’Alienor fit aussi esécuter de grands travaux à la basilique de Saint-Pierre, laquelle pourtant ne fut terminée que longtemps après lui.
En 1202, pendant les guerres entre Philippe Auguste et Jean-sans-Terre, arriva ce qu’on appelle à Poitiers le .llhucle des clefs. Voici avec quels détails on le raconte. Le maire de cette ville avait un clerc ou secrétaire, hOiname d’esprit et de capacité, mais aimant beaucoup l'argent. Les .Anglais, ronnaissant la rapacité de l'homme, lui offrirent en l’absence du maire, qui avait été obligé de faire un voyage en Périgord , une forte somme d'argent, s'il voulait leur livrer les clefs de Poitiers, pour le jour de Pâques suivant. Le clerc ara'pla ; revenu à Poitiers, ca mauvais Français agit comme s'il eût été plus dévoué que jamais à la cause de la France, et la confiance qu'on avait en lui ne fit que s'accroître. Im nuit qui précédait Pâques, les Anglais ne manquèrent pas de se rendre à la porje de la Tranchée, attendant qu'on la leur ouvrit. Le clerc alla prendre, sous le chevet du maire endormi, les clefs de la ville, mais il ne les trouva pas, quoiqu'on fût dans Tusage de les y placer. Il avertit alors les Anglais, dans une lettre qu’il leur jeta par-dessus les mùrnilles, d’attendre un peu pour arriver à l’exécution du camplot. Le clerc, en effet , étant entré à quatre heures du matin dans la chambre du maire, pour réclamer les clefs, sous prétexte qu'il y avait un courrier ù dépêcher au roi, à cette heure, on les chercha vainement sans pouvoir les trouver. Le maire, croyant à une trahison, donna i'ordre aux troupes dont il disposait de s’avancer vers les portes de la ville , et du haut de la porte de la Tranchée , on vit les Anglais en armes. Le tocsin sonna, on fit une sortie et on écrasa les ennemis qui, fascinés par l’apparition, au-dessus de la porte, des patrons de la ville, savoir: de la Sainte -Vierge, de sainte Hhadegondc et de saint Hilaire, ne firent presque pas de résistance. Quant aux clefs des portes , on les trouva dans l'église de Notre-Dnmc-la (irande, entre les mains de la statue delà Vierge : une procession fut instituée pour perpétuer la mémoire de cet événement , et la même cérémonie a lieu encore chaque année.
Un événement d’un caractère tout particulier et qui peint bien les mœurs féodales de l'époque, eut lieu dans les murs de Poitiers, en t2il. Le roi Louis 1\ avait concédé à son frère Alphonse le comté du Poitou ; il lui en donna l'investiture, dans la grande fête qui eut lieu à Saumur et qu’on appela la. tionpnreitle. Hugues de l.usignan, comte de la Marche, et sa femme, Isabelle d'.Angoulême, veuve de Jean-sans-TciTe, y avaient figuré et obtenu l’honneur de s’asseoir à la table des rois et des reines. Mais la cointesse-icine se trouvant trop humiliée d'être la vassale d'un simple prince et de l’époux de la Toulousaine, détermina son mari h armer contre .son surerain. Le saint roi se rendit, de sa personne, et accompagné d’une faible escorte, à Lusignan même, pour éclairer Hugues sur le résultat de son imprudence, et partit ensuite pour Paris. Il était à peine en marche, que, surexcité par les repreches d’Isabelle, Hugues courut à Poitiers afin de provoquer le comte Alphonse cl de lui retirer son hommage. Non content de cela, il mil le feu è l’hùlel où il était logé avant de relourner
POITIERS. 323
dans sa seigneurie. Ce fui le début de la guerre qui sc termina sur la chaussée de Taiilebourg.
Dans le xiii' siècle, et même auparavant, il existait à Poitiers, comme dans beaucoup d'autres villes, un nombre assez considérable de juifs, qui occupaient une rue particulière, appelée d'abord la Juiverie. A celte époque, les Israélites se livraient au commerce de détail et prêtaient surtout à usure. Vers 1291, la haine qu'on leur portait les lit accuser d'avoir voulu empoisonner les eaux, afin de faire périr tous les chrétiens, et Philippe-le-Rel ordonna aux habitants de Poitiers de les expulser de leurs murs ; mais, pour de l'argent, ils obtinrent un certain temps de répit. Chassés de France, en 1306, ainsi que tous leurs coreligionnaires, ils obtinrent de revenir, dix ans après, en donnant encore de l'argent. \ Poitiers, les Juifs furent moins persécutés qu'ailleurs; seulement, la nuit, on fermait, au moyen de portes dont on voit encore les ouvertures, la rue qu'ils habitaient alors et qu'on a depuis appelée rue de Penthiévre.
Quelques-uns des principaux incidents de l'alliance que conclurent vers ce temps Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, et le roi Philippe-le-Bel , au prieuré de La Fayolle, dans les bois d'Essouverts, près de Saint-Jean-d'Angely, se rattachent à l'histo'ire de Poitiers. Ce fut à Lusignan, où il paraissait faire la visite de sa province ecclésiastique, que l'archevêque reçut le décret, signé de dix-sept cardinaux, qui, à l'unanimité, lui conférait le titre de souverain pontife. Il se rendit aussitôt dans la capitale du Poitou, et partit ensuite pour Rome, où, intronisé sur la chaire de saint Pierre, il prit le nom de Clément V. La principale des conditions stipulées à La Fayolle, était la suppression de l'ordre des Templiers. Le pape, afin de remplir ses engagements, retourna à Poitiers, au commencement d'août 1307, et y séjourna jusqu'à la Un d'août 1308, temps pendant lequel on dit que cette ville éluit devenue la capitale du monde chrétien. Clément V se logea au couvent des Cordeliers, fondé par Guy de Lusignan, qui habitait alors cette maison. Un acte secret d'accusation, basé sur les dépositions de quelques frères apostats, était déjà dressé contre les, Templiers. Le pape, voulant donner le change sur son projet, engagea le grand maître des chevaliers de Saiat-Jean-de-Jérusalem à venir à Poitiers; puis il adressa la même injonction au grand maître du Temple et à scs principaux commandeurs. De Poitiers, le grand maître Molay alla à Paris, où, à un jour indiqué, il fut arrêté avec toute sa suite, tandis que les autres l'empliers étaient constitués prisonniers sur les divers points du royaume.
Bientôt cependant , Clément V ayant prétendu que c’était à lui de juger les chevaliers du Temple , parce qu'ils relevaient directement du saint-siège, la nécessité de conférences entre le pape et le roi devint évidente. En conséquence, Philippe-le-Bel se rendit à Poitiers, accompagné de ses trois Gis, Louis de êiavarre, Philippe de Poitou et Charles de la Marche, et de ses deux frères, les comtes de Valois et d'Ëvn-ux. Le roi logea chez les Jacobins, et comme ce couvent était vis-à-vis celui des Cordeliers, on établit sur la rue, à la hauteur du premier ébige, un corridor couvert, qui donnait au monarque et au souverain pontife la plus grande facilité pour se réunir, à toutes les heures, sans qu’au dehors on pût s'en apercevoir. A la suite de ces conférences, le pape approuva
32i POITOU.
tout ce que le roi nvait fait, et il fut décidé que le procès commencé contre les Templiers serait continué, par les archevêques et évêques, dans leurs diocèses respectifs. Alors on fit venir à Poitiers soixante-douze chevaliers, pour les interroger et leur demander si, comme on le prétendait, ils avaient renié Jésus- Christ, foulé la croix aux pieds, adoré une idole, etc., etc. Toute cette procédure se termina , comme on sait, par la condamnation des Templiers, auxquels la tortui*e avait arraché des déclarations mensongères que le grand matlre Jacques de Molay et les autres dignitaires désavouèrent sur le bilchcr.
La maison de Lusignan , qui avait tant marqué en Poitou , vint finir à Poitiers, dans sa branche aînée, peu après le départ de Clément V (1308) : le comte de la Marche etd’Angoulème, Guy de Lusignan, fils de Hugues XIII, y mourut dans le couvent des Frères Prêcheurs qu’il avait fondé. Philippe-le-Bcl, prétextant une conspiration ourdie par quelques-uns de scs héritiers, et s'autorisant de traités conclus avec quelques autres, confisqua aussitôt les deux comtés. « Ainsi, a dit le rédacteur du Mémoire tur l'église de Notre-Dame de Lusignan, périt aux lieux mêmes qui l'avaient vue naître la tige principale de ces Lusignan qui, pendant quatre siècles, avaient jeté tant d’éclat sur notre province, et donné à une de ses plus petites villes un renom supérieur A celui de beaucoup de grandes cités. Ses innombrables rameaux, transportés en cent lieux différents, souvcnt.à peine reconnaissables sous leurs noms nouveaux , les uns illustrés, les autres plus humbles, seront désormais étrangers au sol de leur origine. »
Clément V, désirant raviver l’ancien esprit chevaleresque et chrétien , qui avait donné naissance aux croisades, emmena avec lui A Poitiers un Lusignan d’Orient. C’était Hayton, prince de Gorigos, en Cilicie, lequel s’était d’abord distingué dans la carrière des armes, notamment contre les Mamelouks d'Égypte, qu’il avait aidé A chasser de sa province. S’étant dégoiUé du monde, le jour même de sa victoire, Hayton abandonna sa principauté A son parent, le roi d’Arménie, et prit l’habit de l’ordre de Saint-Augustin au couvent d'Episcopion , dans rite de Chypre. Il fut ensuite envoyé prés du pape , pour solliciter des secours en faveur des chrétiens d’Orient, et après avoir accompagné Clément V A Poitiers, finit par se fixer dans cette ville. Sur la demande de Clément V, il y dicta A Nicolas Salcon ou Faulcon, en français, langue familière aux descendants des croisés, une histoire de l’Orient pleine de faits curieux. Le pape fit traduire en latin, par ce même Faulcon, qui était un de ses secrétaires, le travail original dont on vient de parler, sons le titre de Historia orientaUs seu de Tarlaris. Cet ouvrage, imprimé souvent, mais d'une manière non satisfaisante, existe, plus complet que les imprimés , dans un manuscrit , presque contemporain , de la bibliothèque de Poitiers, ville où Hayton mourut dans un Age très-avancé.
Nous revenons aux luttes anglo-françaises. En 1346, après le désastre de Créci, Poitiers fut assiégée par le comte de Derby, qui dirigea successivement ses attaques du cùté de la Tranchée et de Pont-Achard , points qui furent bien défendus, tandis qu'il entrait par le Moulin-Cornet dont il s’était assuré. I.es Anglais pillèrent la ville et l’abandonnèrent, au bout de huit jours, pour se porter sur Saint-Jean-d’Angely dont ils firent le centre de leurs opératiodi^peiidant tout le reste de la campagne. En 13.56, A la nouvelle de la funeste Ùtaille de
POITIERS
Maupertuis, livrée à deux lieues de Poitiers, les habitants de cette ville ayant fermé leurs portes, les Anglais ne purent entrer dans la place, et le PriDce-^o^r qui voulait surtout conduire sans obstacle son royal prisonnnicr à Bordeaux et à Londres , ne chercha point h la réduire sous son obéissance. Les Jacobins et les Cordeliers de Poitiers se chargèrent de réclamer les débris sanglants de ceux qui avaient combattu, pour la cause de la France, dans un champ maudit; ils les apportèrent en ville et les inhumèrent dans leurs églises et leurs cimetières. L'église des Jacobins reçut notamment la dépouille mortelle du duc de Bourbon , du maréchal Jean de Clennont, du vicomte de Rochechouart, d'Aymar de La Rochefoucault et du seigneur de Lafayette. Parmi les autres seigneurs qui y furent ensevelis , on peut indiquer, comme appartenant au Poitou , Jean de Chambes, Gilles Cherchemont, Robert d'Aulnay, Philippe de Pierrelitte, Jean de Montmorillon et son fils. Dans l'église des Cordeliers, on inhuma, entre autres grands personnages, le duc d'Athènes, connétable de France; Régnault Chauveau, évêque de Chèlons; le vicom e .André de Chauvigny et Geoffroy de Chamy, garde de l'oriflamme. Au nombre des gentilshommes poitevins , leurs compagnons de sépulcre, nous citerons : Ives du Pont, seigneur de Rochervière ; Hugues de Maillé, Guillaume de Linyer, Jean de Noireterre et Imbert de Cliamborant. Quant à la masse des combattants français, trouvés morts sur le champ de bataille, on les apporta par charrelres et on les mit dans une même fosse, creusée dans le cimetière des Cordeliers; u et furent faites les obsèques honorablement, dit un Mémoire, par toutes les Églises, couvents et monastères, aux dépens des bons bourgeois de cette ville. »
La défaite de Maupertuis fit tomber une grande partie du Poitou au pouvoir des Anglais; mais, tandis qu'on traitait de la rançon du roi Jean et que Paris était livré aux plus grands désordres, Poitiers tenait toujours pour la cause nationale. I.'ennemi essaya vainement, plusieurs fois, de s'en emparer. Les habitants, craignant une surprise, résolurent alors de détruire le prieuré de Ligugé et la maison abbatiale de Saint - Cyprien , placés sous les murailles même de la ville, afin d'empêcher les ennemis de s’y loger, comme ils l'avaient fait précédemment [ 136P). Mais à quoi servaient ces précautions? Le traité de Brétigny fut conclu, le Poitou cédé 4 l’Angletenv, et, sur l'ordre et exprès commandement du roi Jean, Jean Chandos, maréchal d'Aquitaine, prit possession de la place an nom d'Édouard III (t.3GI). L'année suivante, le Prince-Noir, investi du gouvernement des provinces de ta Loire aux Pyrénées, vint de sa personne à Poitiers et y séjourna. Depuis, et pendant tout te temps de sa domination en Aquitaine, il passa , chaque année , un certain temps A Poiticis, où il habitait le palais de la Cité. Ce prince se plaisait aussi beaucoup au cbAteau de Montreuit-Bounin , où il faisait battre monnaie , et se délectait à chasser dans les forêts situées entre cette localité et celles de Fontaine-le-Comte et de Croutelle, dont les moines étaient, par suite d'un droit féodal, appelé canagium, obligés de nourrir les chiens de scs meutes.
La révolte des seigneurs Aquitains et la mort de Jean Chandos, tué à l'affaire du pont de Lussac, par l’écuyer Jacques de Saint-.Martin , préparèrent la délivrance de la province. Aussi , le connétable Du Guesclin , dès qu'il eut con-
quis le Limousin, sungea-t-il à s'emparer de Poitiers, où il se ménagea faei- Icment des intelligences, les deux tiers de la population, et même la portion la plus riche, souhaitant avec ardeur de secouer le joug étranger. En conséquence, quand les .Anglais marchèrent au secours de Saint-Sevcr, en IJmousin. qu'assiégeait Jean, duc de Berry, on fit avertir Du Guesclin, qui, après avoir pris Montmorillun et Moncontour, s'était porté devant cette place. l.e connétalilc partit à l'improviste, avec deux cents lances, fit trente lieues dans une soirée et dans une nuit , et arriva de grand matin devant Poitiers- dont on lui ouvrit les portes. La ville fut ainsi occupée , malgré le maire Jean Régnault et un tiers environ de la population. Pour récompenser le corps municipal de ce témoignage d'attachement, Charles Y lui concéda des privilèges et accorda la noblesse' au maire et aux échevins.
Lorsque après l'expulsion des Anglais, Charles V eut donné le Poitou, en augmentation d'apanage , à son frère Jean, duc de Berry, celui-ci partagea son temps entre Bourges, Poitiers et ses différents châteaux. La capitale du Poitou eut beaucoup il se louer de son nouveau comte, qui l'enferma dans une autre enceinte forlifiée, construisit le château de Clain et Boivre, dont il fil une demeure délicieuse , et ajouta au palais de la Cité la belle façade décorée de statues , qui vient d'étre mise dernièrement à découvert. Jean de Berry dota aussi Poitiers d'une horloge, la troisième qui fut établie dans le royaume : celle de Paris remontait, en effet, à ISIO, et celle de Montargis à 1380. Or, l'horloge de Poitiers, placée dans une tour, sur la place >'otrc-l)amc-la-Grande , et aujourd'hui détruite, datait de 1383, quoique sa cloche n'eùt été fondue et moulée qu'en 1388. Il fut tenu plusieurs fois, des Grands-Jours à Poitiers, sous le gouvernement du duc Jean, et notamment en 139.5, tant pour le Poitou que pour les provinces voisines. Comme le ressort du parlement de Paris était beaucoup trop grand , plusieurs membres de ce corps visitaient certaines villes centrales, afin de faire ressentir au loin les bons effets de l'administration de la justice. Alors étaient poursuivis et punis des crimes demeurés jusque-là sans répression , par suite de l'influence locale de leurs auteurs ; la paix publique gagnait donc Iteaucoup à la tenue de ces sortes d'assises, qui duraient d'ordinaire plu.sieurs mois. Il y eut encore des Grands-Jours à Poitiers, à d'autres époques : nous aurons occasion d'en parler.
Jean de France, duc de Berry et comte de Poitou, mourut fort vieux (IU6). Ce prince a tant fait pour Poitiers, qu'il n'est pas hors de propos de donner sur lui une courte notice. Il était savant, il avait du goût en toute chose; son courage était grand , mais son caractère mobile. Avide d'argent, il s'en procurait par toutes sortes de moyens, surtout en foulant ses vassaux comme un avare ; et cet argent, si rudement et si péniblement acquis, il le dépensait avec une extrême facilité et une sorte de laisser-aller, en constructions magnifiques, en achats de pierreries, de bijoux, de livres et de meubles. En ce qui concerne Poitiers, surtout, il dut dépenser des sommes énormes pour ces différentes constructions, pour scs ameublements, et pour y composer une précieuse bibliothèque. Sous ce prince , si ami des arts , il y eut véritublement une première renaissance , dont les types se renconlrcut en plusieurs lieux et particulièrement à Poitiers.
POITIERS
Nous touchons à un« époque qui fui, pour Poitiers, la plus brillante de toutes celles qu'offrent les annales de cette ville. En mai l'vlS, le dauphin Charles, échappé auv massacres des Arinajjnacs, se rendit dans la capitale du Poitou, comme dans un pays où il lui était possible de résister à ses ennemis, d'autant plus que le comté lui avait été donné en apanage. I.c palais de Clain et Boivre , btlti par son oncle Jean, duc de Berry, se trouva disposé, comme tout exprès, pour recevoir la nouvelle cour. Là vint bientôt Volande d'Aragon, reine titulaire de Sicile , cl duchesse d'Anjou, qui amenait au dauphin sa jeune épouse, Marie d'.Anjou. Puis on vit arriver à Poitiers des princes puînés de la maison royale, .Arthur de Richemont, le valeureux Utlard d'Orléans, le sire de Rais, La Ilire, Xaintrailles, Barbasan, Jean d’Harcourt, Jean de Brosse de Sainte- Sévère , Raoul de (iaucourt , Loré, le président Louvet , Juvénal des Ursins, la Trémouille, et tant d'autres encore.
Le Dauphin ne s'intitula d'abord que tieutenanl yénéral du roi, eu so/i royaume, à qui appartenait , en l'absence et empêchement du roi , de pourvoir au youvernement de set sujets, comme son seul JUs et héritier de la couronne et représentant sa personne. Ce ne fut que l'année suivante qu'il prit le titre de régent. Toujours est-il que les ollicicrsdela ville de Poitiers prêtèrent, entre les mains du prince, le serment d'ôlre loyaux et obéissants au roi et au dauphin, leur naturel seigneur, et non à d'autres , contre tous adversaires. Les fortifications furent réparées à la htllu; on réunit des armes et des provisions, et le monastère de Saint- Cyprien, si mal placé prés des remparts d'en-bas, fut de nouveau démoli Le 21 septembre lil8, le Dauphin étant à Mort, y exposa, dans des lettres-patentes, que, depuis le 29 mai précédent, le duc de Bourgogne s'était emparé de Paris et de l'autorité; en conséquence, il décréta la création d'un parlement à Poitiers, lequel devait commencer à siéger le I*' décembre de la même année , et continuer de fonctionner à l'avenir, en commençant par la Touraine, l'Anjou, le Poitou et le Maine, en suivant par le Limousin, la Suintonge, le grand fief d'Aunis, l'Angoiimois et le Périgord , et ainsi de suite. En même temps, par d'autres lettres datées du même jour et du même lieu , ce prince chargea l'un des présidents du parlement, trois maîtres des requêtes de l'hôtel, cl des conseillers , de tenir le si eau à Poitiers, en l'absenee du chancelier, et d'expédier toutes les lettres de ehanccllerie , pour les pays soumis a son obéissance. Le parlement s'installa au palais de la Cité, et le sénéchal du Poitou et ses officiers tinrent leurs séances dans le couvent des Jacobins.
Le parlement de Poitiers, peu nombreux d'abord, fut composé de Jean de Vailly, premier président, qui avait été auparavant chancelier d'Aquilaine, puis cliargé de missions diplomatiques; de Juvénal des l'isins, doyen des conseillers; des maîtres des requêtes Guillaume Thoreau, Arnaud de .Marie et Bureau Boucher; des conseillers Jean Tudert, doyen de Paris; Guillaume de Masie, chanoine de Senlls; Guillaume Delaunay, archidiacre de Meaux ; Guill.iumc Guérin , archidiacre de Poitiers; Nicolas Potin, Jean Gencien, Jean Girard, .Vdam «le Cambray, Hugues de Combarel, Thibault de Vilry, Guillaume de Querdeville et Nicolas Esehallart. Le parquet fut occupé par les avocats généraux Jean Ra'iatcauct Jean Rupiault. Plus lard, et à la mort de Jeni) de Vailly, Adam de Cambray le remplaça comme
POITOU
premier président, et Hugues de Comlinrel devint évéque de Poitiers. Puis arrivèrent d'autres magistrats, tels que Jean BailliP et limien Lefebvre, pré.sidenls . an parlement, et enfin un certain nombre de coM.seillers, parmi lesquels nous mentionnerons Guillaume de Charpaigne, qui, plus tard, fut aussi évéque de Poitiers. L’installation de la mur et du parlement dans la rapilale du Poitou fit hausser le prix des denrées. Alors, eonf(}rmémcnl aux usages de l'époque, une ordonnance de police établit une taxe ou sorte de maximum , pour les objets à vendre. Qu'on nous pardonne de reproduire ici quelques articles de ce tarif ; ils sont curieux ; "Une charretée do bois à deux bœufs, garnie aux coHifés suffisamment , neuf blancs; somme de bois à cheval et jument, douze deniers; somme de bois qu'elle doit estre, deux sols six deniers; chapon , cinq blancs; lièvre, huit blancs; grosse perdrix , quatre blancs ; petite perdrix , trois blancs; assée (bécasse), dix deniers ; chair de ronil (lapin), étant en poil, cinq blancs, et sans poil, quatre blancs. »
Nous voyons un habitant de Poitiers, nommé Jean Frotlier, prendre une part active A l'assassinat de Jean-sans-Peur, dur de Bourgogne, sur le pont de Montereau-Fault-Yonne (tOseptemb-e tV19). La cause du Bauphin, qui fut alors déclaré indigne du trône par le parti des Anglais, n’en continua pas moins d'étre celle de la nationalité française : aussi chaque jour on voyait arriver i Poitiers des hommes de marque et des guerriers de renom. Le régent était dans celle ville, en H21 , lorsqu'il apprit que les Écossais avaient défait Ira Anglais au petit Beaugé, en Anjou, et que le comte de Clarr'iice, frère du roi d'Angleterre, avait été tué dans cette bataille. Le prince partit aussitôt pour Tours, et donna l'épée de connétable au comte de Buchan, auquel il devait un .si grand avantage. Dès qu'il eut appris la mort de son père, arrivée le 25 octobre H22, le Dauphin, salué roi par les personnes de sa suite , au rhâleau d'Expally, près le Puy-en- Vélay, ne larda pas h partir pour Poitiers, qui était sa capitale, et s'y fit proclamer d'une manière solennelle en plein parlement, au milieu de toutes les autorités, de tous les capitaines et de toutes les personnes dont se composait sa cour. Cette cérémonie eut lieu dans l'ancienne salle des gardes des comtes de Poitou , appelée aujourd'hui la salle des Pas- Perdus du Palais de Justice. Peu de temps après, Charles A'II se rendit A Bourges, où des affaires l'appelaient; il revint bientôt à Poitiers, et y reçut le serment des grands vassaux des provinces qui lui obéissaient encore , ainsi que des officiers des villes demeurées soumises à son autorité Dans cette cérémonie, de Taunay, maire de Poitiers, et Guillaume Taveau, baron de Morlemer, échevin, prirent séance parmi les comtes et les barons. Le roi confirma les privilèges de Poitiers, qu'il appela sa vi/lr fidèle; il la visita de nouveau, è la suite d'un voyage à La Itochclle, où il s'élait fait accompagner par une compagnie bourgeoise de celle rité, et y pa.ssa huit mois presque sans en sortir. Ce fut vers ce temps qu'il commença à se sen ir d'Écossais pour sa garde : telle a été l'origine de la compagnie écossaise des gardes du corps, laquelle a existé jusqu'à In révolution de juillet 1830. Enfin, en janvier 1427, le roi assembla à Poitiers les Étals- Généraux pour plusieurs provinces.
Arthur de Richemont avait remplacé dans la dignité de cotmétable le romlv' de Buchan , tué à la bataille de Verneuil. Richemont exigea bientôt le renvoi de la rour de Poitiers de tous ceux qui avaient contribué à l’assassinat de Montereau.
POITIERS
Il (U, une nuit, saisir Ginc, chargé par Charles VII du gouvernement des llnances, poste dont on prétendait que le favori usait i son profit, et après un procès sommaire fait , il le fit jeter dans un sac à la rivière, l.'intendance du trésor ayant été donnée à Le Camus dé Beaulieu, celui-ci déplut encore, et les gens du connétable le tuèrent dans la prairie joignant le château de Clain et Boivre,.et presque sous les yeux du roi. .\lors commença la faveur de Georges de l.a Trémouille', qui non-seulement sut résister à Richemont, mais encore soutint contre lui la lutte la plus acharnée.
En octobre 11-28, malgré lo gain de la bataille des Harengs, les affaires de Charles VII semblaient désespérées, et Ton ne doutait pas qu'il ne succombât enfin dans la lutte, si les Anglais venaient è s'emparer d'Orléans. C'est dans ces circonstances qu'après avoir vu le roi à Chinon, Jeaniie-d'Arc fut conduite à Poitiers pour y subir d'autres épreuves ; aussi, en route, disait-elle qu'elle aurait beaucoup â faire dans cette ville, mais que Hessire (Dieu) l'aiderait. Arrivée à sa destination, elle fut logée chez Jean Rabatcau, avocat général au parlement, dont la femme, sage et vertueuse dame, eut la surveillance de la jeune fille. Par ordre exprès du roi, quinze à vingt docteurs en théologie se réunirent aussitét, sous la présidence de Régnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France , pour examiner Jeanne d'.Arc, sur sa doctrine et ses promesses , et déclarer si le roi pouvait ou non ajouter foi à sa parole et accepter lUitemenl ses senices. Ces docteurs se rendirent alors dans la maison de l'avocat général, et firent comparaître Jeanne devant eux. On voulut d'abord savoir ses apparitions, et elle les fit connaître. Lorsqu'on lui demandas!, dans son système, il n'était pas besoin de gens d'armes pour combattre, elle répondit que les gens d'armes batailleraient , et que Dieu donnerait la victoire. Frère Seguin, professeur de théologie, qualifié par un chroniqueur de bien aigre homme, l'ayant interrogée sur l'idiome dont se servait la voix qu'elle avait entendue, elle lui répondit avec vivacité : D’un meilleur français que le i-àlre; il parait que le docteur, né en Limousin, parlait effectivement un français corrompu. Continuant ses agressions. Seguin s'enqiiit de la jeune fille si elle croyait en Dieu : sa réponse fut qu'elle y croyait mieux que lut. Enfin, le docteur la poussont dans scs derniers retranchements et la sommant de prouver sa mission par quelque chose d'extraordinaire, elle objecta que Dieu ne l'avait point envoyée pour opérer des miracles, mais bien pour faire lever le siège d'Urléans, et qu'on n'avait qu'à lui donner si peu d'hommes de guerre que l'on voudrait et qu'elle répondait du succès. Jeanne d'.Arc , se résumant, promit de délivrer Orléans , de faire sacrer (Charles VII à Reims, et prédit la soumission de Paris, ainsi que le retour du duc d'Orléans, prisonnier en Angleterre. Les commissaires s'enquirent des mœurs et des habitudes de la jeune fille, auprès de la dame Rabateau et des autres femmes qui l'approchaient, et on fut convaincu qu'elle était bonne chrétienne et jamais oisive. I.e lendemain , un nouvel examen eut lieu de la part des membres du parlement et autres notables, lesquels demeurèrent pleinement satisfaits. Vint le tour des dames, damoisellcs et bourgeoises, qu'elle accueillit gracieusement; et quand elles lui exprimèrent le déplaisir qu'elles éprouvaient de ce qu'elle ne portait pas les haluts de son sexe, elle s'en excusa sur le genre de vie qu'elle devait mener pour arriver