CHATEAU-THIERRY
les doute jurés qu’ils avaient , ils éliront chaque année quatre échevins qui prêteront serment, imposeront la commune et rendront leurs comptes , tous les ans, au bailli devant douze notables. Le bailli connaîtra des différends qui surviendront entre le prévôt et les échevins. Nul ne pourra être emprisonné pour dettes, s’il possède assez de biens pour y satisfaire, sauf 1rs privilèges des foires de Champagne. Les habitants ne pourront être forcés de plaider hors de la châtellenie, excepté dans les causes qui concernent le rai. Leurs dievaux et leurs armes lie pourront être saisis pour dette ou cautionnement. Le rai promet que la châtellenie ne sera jamais mise hors de sa main , ni hors de celle de ses successeurs comtes de Champagne. Les serfs qui voudraient demeurer dans la ville seront libres après prescription. Les Hubains et les bâtards jouiront des mêmes privilèges que les nutres personnes : cependant les bâtards ne pourront disposer de leurs immeubles l>ar testament. Les habitants auront la faculté de prendre la tonsure cléricale. Le rai se réserve sur eux le droit d’ost et de chevauchée. Ils lui paieront une rente annuelle de neuf cents livrres de terre, douze deniers par feu, et divers droits, tels que deux deniers sur chaque inuid de vin, et six deniers sur chaque pièce de drap de couleur fabriquée en la ville, etc.; le tout montant à cent quarante-sept livres dix sols, outre cent soixante livres de cens.
Après la funeste bataille de Courtray, le roi de France Philippe-le-Rel convoqua les grands du royaume à Château-Thierry (1302). Philippe-le-Long y vint aussi et y négocia les arrangements de la succession de son frère Louis-le- 1 1 h I in ( t320}. Ver» 1330, Philippe de Valois donna cette ville en apanage à Jeanne d’fcvwux , veuve dé Charlcs-le-llel ; et, en 1315, il maria Blanche, héritière de Jeanne, à sois fils Philippe, duc d’Orléans. La nouvelle duchesse sut si bien gagner l'affection des habitants, qu'en 1371 , pendant la guerre contra les Anglais , Robert Knolles essaya vainement d'emporter le château de vive force. Vingt-neuf ans plus tard, Charles VI érigea la ville en pairie, pour ta donner à son frère, Louis d’Orléans. En 1521 , le brave l,a Hire ne put empêcher qu’elle ne tombât, par surprise, au pouvoir du sire deChâlillon, partisan du duc de Bourgogne. Charles VII la reprit JM '1529. Par le traité de Pérenne, [.nuis XI en assura la possession au duc dé Berry , son frère ; après la mort de ce prince, il la céda nu connétable de Saint-POl , en échange de l’ile dé Ré et de quelques aalres terres ;1V73) ; puis, lorsque le connétable eut été décapité en place de Grève, il la donna au bâtard de Rourgogne, Antoine, fils naturel de Philippele-Bon et île Jeanne de Preslcs (1478). La châtellenie fut alors comprise, avec Vnssy etChâtillon, dans le comté de Sainte-Ménehould. A la mort d’Antoine, Louis XII , redevenu maître de la ville, fit rédiger les coutumes de chaque bailliage. Château-Thierry, qui relevait dé celui de Vitry en Pcrthois, envoya nu chef-iicn des députés pour concourir à la rédaction de ces lois locales.
lai construction d'uu nouveau pont sur la Marne et l’établissement d'une foire qu'alimentaient surtout la vente des cuirs et la fabrication des étoffes de diverses espères, marquèrent le règne de François I". En 1526, ce prince donna Châtemi- Thierry nu jeune Robert de Iji Marche, depuis maréchal de Fleuranges. La ville passa dès lors dans le domaine de la maison de Bouillon, qui, après de nombreuses vicissitudes, ta possédait encore au moment -où éclata la révolution française, ni. 12
Charles-tjuint entra par capitulation à Château-Thierry, en 1544, et, au mépris de la foi jurée, pilla les magasina et les couvents l.a paix conclue a Crespy vint rendre uu\ habitants quelques années de calme; leur cité fut érigée en présidial par Henri II ( 1551 ). Charles IX la constitua en duché-pairie, eu 1506, et elle devint l’apanage de François d’Alençon. En 1575, les rellres, que le prince de Coudé amenait d'Allemagne , furent rencontrés sous les murs de Château-Thierry pur les ducs de Guise et de Mayenne qni les taillèrent eu pièces ; c'est dans ce combat • qu’ilenri de Guise reçut la blessure, à laquelle il dut le surnom de Balafré.
Il faut rapporter à la même époque une peste et un tremblement de terre qui désolèrent la ville. Le duc d'Alençon y mourut eu 158'». lorsque , pur la mort du dernier Valois , la couronne échut à Henri de Navarre , ce prince roulia la défense de Château-Thierry à lainouit. qui délit les ligueurs dans plusieurs escarmouches. Henri IV eut le tort de remplacer Lanoue par le sieur de Pinard , vicomte de Comblisy, qu'oli soupçonnait d'ètre vendu au duc de Parme, et qui, en effet, livra la ville à May enne lorsqu'il vint l'assiéger en 1591. Le duc y laissa une forte garnison sous les ordres de M. de Saint-Chamans. En 1593, celui-ci remit Château-Thierry à Henri IV, qui le maintint dans son poste, rendit aux habitants les privilèges dont ils avaient été dépouillés, et rétablit ou réunit dans ses murs le bailliage, le siège présidial , f élection , la prévôté , le grenier à sel , d'autres juridictions ordinaires et extraordinaires , et tous les officiers tant de judirature que de Gnanre ,1 595»).
Pendant la minorité de Louis XIII, les princes, si puissants en Champagne,
|wr l'alliance du duc de Bouillon, s'emparèrent de Château-Thierry, après l’avoir battu en brèche (1614). Le traité de Loudtin fit rentrer lp ville sous l'autorité royale (1616). Louis XIII la donna en apanage, à titre de duché, à François d'Orléans comte de Saint-I'ol, avec la faculté de nommer aux offices judiciaires.
Ce seigneur combla les maisons religieuses de ses bienfaits. A sa mort ( 1631 ), le roi reprit possession du duché ; il vint souvent habiter le château avec Anne d'Autriche et Richelieu, et y rendit plusieurs ordonnances. En 1650, lorsque la guerre étrangère et la guerre civile désolaient à la fois les bords de la Marne , Château-Thierry fut préservé de l’attaque dont le menaçait l'archiduc Léopold , par l'énergie du prieur du mouaslère deCoincy. Cet homme intrépide, nommé Jacques Bataille, arma ses moines, leur inspire son courage, et, résistant à un parti de douze cents hommes, qui étaient venus l'assiéger dans son abbaye, leur tua beaucoup de monde et contraignit le reste à se retirer. La ville fut moins heureuse en 1652 : Charles de Lorraine réussit â y pénétrer; ses soldats exercèrent les plus grandes cruautés sur les habitants. L'histoire a conservé le souvenir du dévouement patriotique d'un échevin , nommé Étienne de Harny, qui refusa de livrer aux ennemis la caisse de la maison commune et le trésor de l’église Saint-Crépin; nu, enchaîné, traîné par les rues, attaché ensuite â une colonne , meurtri de coups, il succomba héroïquement à son martyr. Cependant l'un des chefs des mécontents, Frédéric Maurice de la Tour, duc de Bouillon, négociait avéc la cour: il abandonna sa principauté de Sedan à Louis XIV, et reçut en échange les terres d’Albret et de Château-Thierry, pour les tenir en pairie avec le titre de duc, transmissible à ses descendants (16521. Des lettres-
f, RATEAU-THIERRY. 91
patentes du roi, datées de Saumur 1652, et enregistrées en 1665, confirmèrent cet échange.
I.a domination des ducs de llouillon ne fut signalée par aucun événement digne de remarque. Vers 1700, on rasa les fortifications du château. Le dernier hâte illustre que reçurent ces vieilles murailles fut Marie Anne de Manrini, duchesse de Bouillon, laquelle impliquée avec le maréchal de Luxembourg dans la fameuse affaire des poisons, et Hère de son innocence, répondit, comme on sait, avec tant de hauteur et de sarcasme au président La Revnie. Bannie dans ses trrres, elle vint passer son exil à Château-Thierry : Iji Fontaine, dont elle était la bienfaitrice, l'y visita souvent. Ce fut à cette époque qu'une aventure scandaleuse amena la suppression de l’abbaye de Labarre , renversée de fond en comble en 1755. Quoique la ville eût beaucoup souffert des invasions et des impôts, le commerce des vins et des bois, qu’elle transportait à Paris par eau, lui avait rendu quelque prospérité. Les habitants en profitèrent pour construire un nouveau pont (1768). Une émeute de paysans, qui au nombre de quatre mille envahirent la cité dans le dessein de piller les marchés et d'enlever les grains (1775), est h; dernier fait intéressant que nous ayons à mentionner avant la révolution. Lorsque les états-généraux se réunirent, Charles-Henri-fiodefroi de Bouillon venait de faire casser le testament de son père qui le déshéritait ; le dernier de tous ces nobles possesseurs, il porta le titre de duc de Château-Thierry. Le mardi 25 mais 1789, les trois ordres du bailliage, réunis dans l'église des Cordeliers, nommèrent leurs représentants. Les cahiers, que les députés emportèrent A Versailles, exprimaient, entre autres vœux, le rétablissement périodique des états-généraux, le vote par tète, la promesse d'une constitution arrêtée entre les trois pouvoirs de la nation, la garantie de la liberté individuelle , la liberté de 1a presse, la promulgation d’un code national, l'uniformité des poids et mesures, la répartition uniforme de l’impftt , et la suppression des jurandes et des maîtrises. L'effervescence des passions politiques se manifesta â Château-Thierry par quelques excès révolutionnaires. Louis XVf, arrêté dans sa fuite, y passa avec toute sa famille en retournant à Paris. Quelques mois après, Lafayette visitait les fortifications de la cité, érigée en chef-lieu de district, et y enrôlait des volontaire*. Bicntrtt la Convention nationale envoya dans le département de l'Aisne deux commissaires extraordinaires, Lejeune et Lequinio ; ils se rendirent û Château-Thierry et y provoquèrent la formation d’un club pour solliciter des représentants du peuple l'autorisation de supprimer l'ancien nom de la ville, et de le remplacer par celui de ('.hâJtaii-ÊgalUè.
Sous l’empire, Château-Thierry reçut plusieurs fois Napoléon dans ses murs, ainsi que les personnages les plus considérables de cette époque. L’empereur lui concéda gratuitement, à la mort du dernier descendant des Bouillon, les bâtiments, l'emplacement et le parc du vieux château. Lorsque les alliés envahirent la France, la position stratégique de Château-Thierry en fit l'un des centres les plus importants des opérations militaires de la campagne de 1815. lœs corps de Blucher, de Sarkcn et du général York, aux prises avec le duc de Tarente, manœuvrèrent autour de la place et s’en rendirent maîtres (9 février 1815). Après la victoire de Napoléon A Monlmirail l’armée des coalisés battit en retraite
S2 CHAMPAGNE
sur Château-Thierry et s’y concentra. Vaincue de nomeau, elle évacua la ville où elle avait commis de grands excès. Un rnrps de bourgeois de Château-Thierry, organisé en bandes de partisans , lit beaucoup de mal à l'ennemi ; d'un autre rAté, les paysans en armes ne lui faisaient aucun quartier; plus de deux mille hommes réfugiés dans les bois y furent poursuivis et massacrés.
Tandis que Napoléon triomphait à Vauxcbamps du général Blucher, le général Vincent, laissé avec mille hommes de garnison dans Château-Thierry, y organisait la garde nationale, dirigeait des excursions dans les environs et balayait devant lui quelques troupes éparses, le 21 février Blucher lance une proclamation par laquelle il menace de mettre à feu et à sang les communes qui s'armeront pour soutenir les troupes françaises. Ce manifeste sauvage n'intimide point lu brave population de l’arrondissement; elle continue à s’insurger, et les alliés, par représailles, incendient les maisons et n'épargnent ni les vieillards ni les femmes. Cependant Mortier, arrivé le 24 a Château-Thierry, dégarnit la ville et se replie vers la Ferté-sous-Jouarre et vers Meaux. Tu parti de rosaques se présente à 1a tête du pont, il y reçoit la fusillade des habitants, au moment où une compagnie prussienne pénètre dans la v ille par la barrière de Brasles. Château-Thierry est encore une fois mis au pillage. Mais telles sont les vicissitudes de cette guerre, que le 8 mars l'apparition de l'empereur avec un corps de la garde jette l'épouvante au milieu des ennemis, qui s'enfuient en désordre. Une garnison française occupe de nouveau la cité qu’elle évacue le 22 ; l’ennemi y rentra et s’y porte encore à toutes sortes de violences. Beaucoup d'habitants , suivant l’armée française dans son mouvement rétrograde , abandonnèrent leurs foyers. L’arrondissement et son chef-lieu furent accablés sous le poids des réquisitions. Le retour de la paix n'allégea point d nhord ces souffrances, la cherté excessive du blé , eu 1817 , occasionna dans les environs de la ville des troubles assez sérieux ; et une multitude d’ouvriers, de paysans, s'y porta à quelques violences et en pilla les magasins. Un détachement de la garde royale, dirigé sur Château-Thierry, fil feu sur les rassemblements; la cavalerie se répandit dans la campagne, dissipa les insurgés, fouilla les maisons et opéra un désarmement complet. Plus de deux cents personnes, qui avaient été incarcérées, furent graciées par le roi.
I,es anciennes armoiries de Château-Thierry étaient d’aaur « un château composé <lc cinq tours d'argent, pavillonnées cl girouettées de même, posées en face , accompagnées de trois fleurs de lys d'or, posées deux en chef rt une en pointe. L'éco était entouré autrefois de deux branches de houx, et surmonté de la devise : i\ul ne s'y frotte , emblème des ducs de la maison de Bouillon.
Château-Thierry compte environ ">,000 Ames, et l’arrondissement, le cinquième (h; l'Aisne , 68,465 habitants. Cette petite ville a produit plusieurs hommes illustres. Nous ne citerons que l'habile mathématicien /.omet, qu'un biographe appelle le Sterne de la science ; V esse lier, économiste et auteur dramatique du xviii* siècle; Pintrel , traducteur de Sénéque-le-Philosophc ; mais elle est Ocre surtout d’avoir donné, non-seulement à la France, mais au monde, un de ses plus grands poêles : Jean de La fontaine, qui naquit dans ses murs , le 8 juillet 1621 , d'un maître des eaux et forêts. On sait que le roi Louis XVIII
fit élever à cet illustre fabuliste , dans sa ville natale , une statue en marbre , due au ciseau du sculpteur Initié et dont l'inauguration eut lieu le 6 novembre 18-2%. O fut une fête de famille pour les habitants de Château-Thierry. 1
WW
ha ville de Provins est située en partie (huis une vallée fertile qu'arrosent deux affluents de la Seine, le Oartaio et la Voutzie, et en partie sur le versant et le sommet d une des collines qui forment la ceinture du vallon. Des restes de murailles et de forts, une tour massive à huit pans, tapissée de lierre, un déme, quelques églises et un petit nombre de maisons sculptées sont les derniers vestiges qui témoignent d'une puissance depuis longtemps détruite. Provins, cette ancienne capitale de la Brie champenoise, est aujourd'hui l'un des chefs-lieux de sous-préfecture du département de Seine-et-Marne.
L’origine de cette ville a été pendant longtemps l’objet de vives discussions. Plusieurs écrivains provinois l'ont rapportée à l’époque romaine et out cru retrouver dans Provins V Agtntlicvm Srnomim mentionné par Jules-César et par les géographes antiques. Il est maintenant reconnu que la ville de Sens, et non (■elle de Provins, occupe In place où se trouvait jadis Agmdicum, et que les rorlilicntions de Provins, dont la construction avait été attribuée au vainqueur des Gaules, ne sont point romaines. Forcés de renoncer à leurs prétentions, les érudits provinois ont voulu rattacher au moins l’existence de leur cité aux derniers souvenirs de l'empire et aux premières traditions de lu monarchie franque; mois jusqu'au ix' siècle de l’èrc chrétienne , toutes les données historiques qui se rapportent à Provins sont ou trop vagues ou d’une authenticité trop douteuse poar mériter une sérieuse attention.
Au temps de Charlemagne, les renseignements deviennent plus précis. On sait par les Capitulaires qu’en 802, des commissaires royaux ou missi dominici furent envoyés dans le pagus dont Provins était le dtef-lieu. En 833, les fils de Louis le Débonnaire emprisonnèrent dans cette ville leur frère Charles pour l'exclure de la succession paternelle. Plus tard , Charles , devenu roi et empereur, délégua,
1. Extrait de diverses pièces manuscrites de la Bibliothèque Royale. — Joinville, Histoire de saint Louis. — Frodoard, Chronique — Expiliy , Dictionnaire des Gaules. — Lamartinièrc. — Le P. Anselme, Histoire généalogique. — L'Art de vérifier les dates. — Larcher, Mémoires sur la Champagne. — Le P. Labbe , Conciles. — Recueil des historiens de France — Recueil des ordonnances des rois de France. — Oc Thou , Histoire universelle. — Dcvisme , Manuel histo - % rique du département de V Aisne. — Pocquet, Histoire de Château- Thierry .
94 CHAMPAGNE
comme son aïeul des missi dominici à Provins (864) , et y fit frapper des monnaies dont quelques échantillons précieux sont parvenus jusqu'à nous*.
Tombé au |>ouvoir de Thibault-le-Trirheur et des comtes de Champagne ses successeurs, Provins se développa sous l'influence de l'entliousiasme chrétien. Saint Thibault y prit naissance ; sainte Lucence y lit éclater ses vertus virginales ; le peuple y construisit des églises en l'honneur de saint Ayoul (. iijgulfu «), abbé de l.érins, et de saint (Juiriare, évéque de Jérusalem. Les comtes de Champagne, et particulièrement Thibault III, Thibault IV (Thibault I" et Thibault II suivant d'autres supputations) et Henri le Libéral augmentèrent le nombre des établissements religieux, enrichirent les églises de leurs dons et fondèrent des hôpitaux |M>ur les malades et pour les pèlerins, liés le x' sièrlc, Provins, que Thibault III érigea en vicomté, parait avoir eu une enceinte de murailles. On le trouve désigné dans les chartes et dans les chroniques sous le titre de castrum ou oppidum, et il est certain qu’on le considérait comme un lieu sflr et a l'abri des roups de main. Ix-s papes Innocent II (1131) et Eugène III (1147) s'v arrêtèrent; Abailard vint y chercher un asile contre la persécution et y donna des lerons de philosophie (1 12-2).
Le commerce prit à Provins, surtout depuis le xii* siècle , un développement considérable, et la population s’y éleva à plus de 60,000 habitants. Des juifs en grand nombre s’v établirent et y firent la banque. D'habiles ouvriers s'v étant appliqués nu tissage des laines, les draps sortis des fabriques prov inoises acquirent une réputation européenne. Cne monnaie frappée dans la ville même par les comtes de Champagne , avait un cours très-facile. Deux foires tenues au mois de mai et au mois de septembre, attiraient de nombreux marchands ; il en vennit du midi de la France, de l'Italie, de la Flandre et de l'Allemagne. L'ordre du Temple y fondait en même temps une de ses colonies; les guerriers provinois couraient aux croisades avec les comtes de Champagne, et Milnn de fl réban ou de Provins brilla au premier rang parmi les chevaliers qui firent, en 1204, la conquête de Constantinople. Enfin un poète, Guyot de Provins, lança contre les vices du xir siècle, une satire sanglante qui est restée un des documents les plus curieux de cette époque.
la prospérité de Prov ins s’accrut encore sous Thibault-le-Cliansonnier. Menacée mais non pas attaquée par les ennemis de ce prince, cette ville échappa aux malheurs de la guerre ; il n’en fut pas ainsi de ses environs , qui furent cruellement ravagés. Thibault se plaisait particulièrement dans la capitale de la Brie et aimait à y séjourner. On dit qu'il avait fait peindre sur les murs de son (valais les vers de ses chansons amoureuses. Suivant une tradition populaire, Thibault rapporta de la Palestine et planta à Provins cette belle et bienfaisante rose rouge qui a le charme des fleurs et la vertu des simples. Il y favorisa l'établissement d’un couvent de Cordeliers, et,' inspiré par une vision divine (1248), y fonda une abbaye de Cordelières où son cœur fut déposé en 1252. Sous ce prince , un concile fut tenu dans la cité prov inoise 1 1251 ) ; l'archevêque de Sens, Cilles Cornu,
I. On a prétendu que Thibault-le~Tricbeur avait fait enfermer dans la lourde Provins le roi Louis d'Oulre-iner ; mais celle assertion esl contredite par tous les témoignages vraiment historiques.
eu eut I* présidence ; on y renouvela les statuts adoptés par le concile tenu à Paris en 1-248.
L'est à Thilvault-le-Chansonnier , devenu roi de Navarre, en 1234, que la ville de Provins doit sa première organisation communale. Dès Tan 1190, Henri -le- Libéral, comte de Lhampagne, avait déclaré 1e commun de Provins libre de toute taille, moyennant une redevance annuelle de si\ cents livres. Thibault-le-Chansonnier, par une charte du mois de septembre 1230, qui porte le titre de Lillert franchitie île l'ruvino, et dont les dispositions se retrouvent dans les chartes octroyées pur le même prinre à plusieurs villes de Champagne, renouvela l'alTranrhisseinrnt de la taille en faveur des Provinois, et changea la redevance de six cents livres en un impôt sur les personnes et sur les meubles. Il oreorda aux bourgeois de Provins la justice et la pré vêlé dont il était auparavant en possession, et se réserva seulement l'examen de quelques cas graves; cnlin, il établit un échevinage de treize membres nommés par le comte, et autorisés à choisir chaque année, parmi eux, un maire, administrateur des affaires de la ville. I.a nature et la répartition de la taille destinée à indemniser le seigneur de ses coucessions Tut plusieurs fois modifiée par Thibault-le -Chansonnier et par ses successeurs. Henrile-Gros ayant, en 1273, remplacé l'impôt personnel par des taxes qui prsaicul principalement sur la population industrielle, un violent mécontentement éclata dans Provins, et les magistrats municipaux, trop attachés aux intérêts du comte. Turent eu butte aux haines populaires.
L'agitation et les désordres augmentèrent vers la fin de ce siècle, lorsque la comtesse Jeanne fut placée, pendant sa minorité, sous la protection du roi de France Philippe-le-Hardi. Guillaume Penteeoste, maire de Provins, pour satisfaire les riches qui réclamaient contre les taxes, ordonne que la- retraite des ouvriers, au lieu d'être sonnée au temps ordinaire , s'effectuera désormais une heure plus tard; mais au moment du couvre-feu, les ouvriers, n'entendant pas la cloche, sortent des ateliers, s'assemblent au nombre de quatre ou cinq mille , massacrent le maire, tuent plusieurs de ses domestiques, pillent son palais et dévastent les maisons des échevins. Ceci se passait en 1280, le mercredi avant la Chandeleur. Philippe-le-Hardi, irrité, veut faire un exemple; Jean de Bricnne et Edmond de Lancastre sont chargés de punir les révoltés. On leur ouvre les portes de la ville, elle est déclarée déchue de ses privilèges; la mairie est suspendue , les habitants sont désarmés , et de nombreuses exécutions compriment l'élan populaire. Enfin, grilce à de puissantes sollicitations, Edmond de Lancastre accorda aux Provinois une amnistie i juillet 1281 ) , qui fut bientôt confirmée par le roi. Les privilèges, les sceaux et la juridiction furent rendus aux bourgeois, mois l'autorité municipale resta faible.
L'assassinat du maire Guillaume Penteeoste divise en deux parties bien tranchées l'histoire de la ville de Provins. Jusqu'en 1280 s'étend une période de prospérité et d'accroissement ; à la révolte des ouvriers commence une décadence rapide. Provins, par le mariage de Jeanne avec un fils de France, se trouve privé de la protection immédiate de scs seigneurs féodaux. Dès le commencement du xiv' siècle, les marchands étrangers désertent ses foires et ses marchés ; les ouvriers, sans travail et sans pain, se mettent en révolte ou vont chercher ailleurs de
CHAMPAGNE
meilleures conditions d'existence. Les couvents, réduits è la misère, implorent vainement la piété publique. Les Templiers du Provins et des environs subissent l'arrêt de proscriptiou dont Philippe-lé- Bel frappa leur ordre; la famine ut la maladie sévissent sur la population. Cependant la bourgeoisie de Provins fait acte de vie politique en adhérant i la cause du roi dans sa querelle avec le pape Ronifacc VIII (1303). Philippe-le-Long réorganise, en 1329, la commune proviuoisè d’une manière assez libérale ; mais, un peu plus tard, i une époque qu'il est impossible de déterminer, cette commune est en partie détmite. Iles procureurs de ville remplacent les maires. On lit dans un acte de 1356 : « Au temps que maire y avoit à Prov ins. »
Charles, régent du royaume pendant la captivité de son père, Jean II, convoqua à Provins, pour le 0 avril 1338, les états de Champagne, et assista à l'ouverture de cette assemblée aver le dur d'Orléans, le comte d'Étampes et plusieurs autres seigneurs, le dauphin reçut de vifs témoignages de sympathie ; nuis les plus puissants personnages de la Champagne ne s'étant pas présentés, l’assemblée fui transportée à Vertus. Cette mauifestalion valut aux Provinois la haine des adversaires de la royauté, les Anglais et les N'avarrais ravagèrent la Brie, incendièrent les rouveuts des environs de Provins, et le roi de Navarre, Charlos-lc- Mauvais, se rendit maître de la ville en 1378. Le dur de Berry la remit bientôt en possession du roi de France ; mais, pendant les sanglantes querelles dea maisons d'Orléans et de Bourgogne, elle tomba au pouvoir d'un capitaine lorrain nommé Cahlot ou Chariot de Lhiciily, qui commit toute sorte d’exactions et de cruautés. Les Provinois avaient alors perdu lenr concitoyen et leur protecteur lean Dcsmarets, avocat général, que les oncles de l’insensé Charles VI sacrifièrent à leurs haines personnelles, et qui fut eiéruté aux Halles, en 1.782, avec douze bourgeois de Paris. Provins, longtemps livré à l’influence bourguignonne, finit par se rallier au parti du Dauphin, et s'étant rendit Pruneau, reçut, en 1429, les officiers de Charles VII.
En 1430, les Anglais s’emparent de Provins et le laissent ressaisir presque aussitôt par les troupes myslcs. En 1432, ils mettent de nouveau le siège devant la place, et la prenneut d’assaut dans la nuit du 2 au 3 octobre. Le commandant anglais, Thomas Guérard , fait exécuter quelques travaux de fortifications pour mettre sa conquête en état de défense ; néanmoins elle lui est enlevée en 1433.
Tant de désastres avaient ameaé la dispersion des habitants de Prov ins. Charles VI essaya vainemeut de relever le commerce de cette ville; l'établissement des foires de Lyon porta le dernier coup aux foires de Champagne. Henri II créa, il est vrai, un siège présidial à Prov ins (1351); Charles IX y rétablit ta mairie (1564); un collège y fut institué pour l'enseignement des humanités. Mais la guerre civile survint avant que ces nouvelles institutions eussent pu réparer les maux occasionnés par la guerre étrangère. Provins, au milieu des luttes des factions religieuses, se distingua par sa modération. La ville était remplie de protestants qui essayèrent d’en prendre le gouvernement et d'y faire entrer des troupes de leur parti. Lorsque la réaction catholique sc fit sentir, ils furent expulsés, mais pas une goutté de sang ne fut versée. I.cs habitants dévoués au parti des Cuises se soumirent au duc de Ijonguevilie le 2 avril 1590, ouvrirent leurs portes au dur de
Moyenne au mois d'octobre de la même année et rentrèrent sous l’obéissance , de Henri IV, qui vint assiéger la place au mois d'aodt 1 502. En vertu d'une attache mise au» lettres de Charles IX, le procureur de ville reprit le titre de maire ; et, à la fin du xvr siècle, .il se forma à Provins une société de beauxesprits, de jurisconsultes, de philosophes, de savants, qui fit imprimer plusieurs ouvrages, et qui compta parmi ses membres l’orientaliste-astronome Christophe Lauret.
Jusqu'à l'époque de la révolution, les événements sont presque tous intérieurs.
Iji Fronde n’atteint pas directement Provins. Michel Prévost découvre aux abord, de cette ville une source d’eaux minérales, en 1651 ; le collège est confié aux Pères de l’Oratoire ( 1670 i ; l'antique déme de l'église de Saint-Quiriace est incendié ( 1662) ; un couvent de Cordeliers et un couvent de Cordelières s'accusent l'un et l’autre de graves désordres ; l'affaire à laquelle se trouve mêlé l'archevêque de Sens, de Gondrin, reçoit une effrayante publicité; et enfin un arrêt du parlement (1669) retire aux Cordeliers la direction des Cordelières.
Provins resta pendant la révolution aussi calme, aussi modéré qu'il l'axait été aux temps de In Ligue et de la Fronde, et son député à la convention, Christophe 0|K>ix, refusa de voter la mort de Louis XVI. Lors de In division de la France en départements, Prov ins fit partie de relui de Seinc-et-Mnrne et fut désigné comme le rhef-lieu d'un district, l'n décret de l'Assemblée nationale du 28 février 1792 > conserva trois paroisses : Sainte-Croix, Saint-Ayoul et Saint-Quiriace. Ce sont les seules (pii soient aujourd’hui affectées au culte; des autres il ne reste guère que des ruines. Pour dernière épreuve, Provins, en 1811 et en 1815, devait voir deux fois passer dans ses murs les troupes des souverains coalisés. Sa population est aujourd’hui de 5,80i habitants, et celle de l'arrondissement de 52,829. le commerce le plus important de ce chef-lieu de sous-préfecture est celui des grains, le Voulzie et le Durtain fout tourner de nombreux moulins, et la farine est transportée à Paris par la Seine. On fabrique encore des conserves de roses, dites do Provins; mais la culture de la rose rouge est très-négügée. le ville de Provins n’attend et ne regrette rien. Contente des richesses de son sol , des produits de son commerce , du bien-être que donne le travail patient et sans ambition , elle oublie qu’elle a été grande et puissante, et n'en est pas moins heureuse.
Mais l’histoire se souvient. Elle a conservé les noms de beaucoup de personnages éminents que Provins a vu naître. Nous ne citerons que les principaux : saint Thibault, le patron des rarbonari; (luijot, l'auteur d'une Bible satirique ou Xii' siècle ; le comte Thibault-te- Jeune ; Robert, médecin de saint Louis; l’avocatgénéral Jean Desmarets; l’astronome Christophe Laurit, et, dans ces derniers temps , le conventionnel Opoix, l'académicien Pierre Lebrun et l'infortuné poêle Hégésippe Moreau' .
t . Collections manuscrites de M. Rtvnl el de M. Vllder, à la bibliothèque communale de Provins.
— Opoix, Histoire et description île Pror ins. — Diverses disserlalinns sur Âgendicum, par MM.
Doê, Aclialuliv, Pâques, Uuérard, Corrard de Brehon, elr. — M. Félix Bonrquelot, de Provins, à qui nous devons celle notice sur sa ville natale, l'a puisée dans son Histoire de Provins ( i vol. in-s°
Paris , |k:»-i .10 ; , le meilleur ouvrage, sans contredit, qui ait paru sur l'histoire locale de la Champagne depuis les excellents travaux de Dont Toussaint Du Plessis el de Jean Grosley.
Ht- Il