SAINTE-MENEHOULD. - VOUZIKRS. — ÉPERNAY
Chartres; mais le prélat, frappé d’un trait d'arbalète, tombe mort, et le due décampe aussitôt. Les Anglais s’emparent de Sainte-Menehould en 14:16; ils en sont chassés par le connétable de Richemont. En 1544, François I" répare les fortifications du château, à l’approche de Charles-Quint qui avait franchi la frontière.
Le prince de Portion, général calviniste, livre A la ville, dans la nuit du -26 août 1502, un terrible assaut avec cinq cents hommes, qui avaient revêtu leur chemise par-dessus leur habit, afin de pouvoir se reconnaître. Les assaillants, repoussés avec la plus grande vigueur, se décident enfin, vers les huit heures du matin, à battre en retraite, laissant leurs échelles et leurs morts dans les fossés. En 1588, le capitaine Lamothe se jette dans la place, pendant l'absence et sur l'ordre du gouverneur, Duvalk de Mondreville , ardent ligueur, qui voulait la conserver à son parti; mais, un jour de fête, le lieutenant-général du bailliage, nommé de Renneville, monte au château, suivi de quelques bourgeois, y surprend et arrête Lamothe, dont le commandement lui est donné par Henri III, en récompenae de son dévouement et de son courage. Baugier, dont nous suivons ici la version , est en désaccord avec l’auteur de la notice sur Sainte-.VIenehould , insérée dans les Vo ucellet Iteihcrches sur la l-'rance. lequel affirme que Mondrev ille était en personne dans le château, qu'il en fut chassé, et se réfugia dans une de ses terres, appelée Hans. Ce même Renneville, quoiqu’il n’eût d’autres soldats que les habitants , défendit , deux ans après , la place nvec le plus grand avantage contre Chnrles H, duc de Lorraine , alors attaché au parti de la Ligue. Le duc leva le siège au bout de trois semaines de tranchée ouverte (25 octobre 1590). Lors de l’expédition d’Henri IV contre le dur de Bouillon, Sainte-Menehould fut prise par un de ses généraux, le marquis de Praslin (27 décembre 1606). En 1614, les princes mécontents de la cour s’y étaient donné rendez-vous ; ils y signèrent la paix avec Marie de Médicis le 16 du mois de mai 1624. Le prince de Condé, à la tête des troupes espagnoles, y entra par capitulation en 1652; Louis XIV la reprit en personne une année après ; il y pénétra par la brèche , et afin de récompenser les habitants de leur vigoureuse résistance au prince de Condé , il le exempta de la taille pendant dix ans , et « honora la ville de ses livrées. » En 1712, les brèches faites aux murailles n’avaient pas encore été réparées, de manière que le général Growestcin s’étant avancé jusqu’à Sainte-Menehould, put aisément en exiger des otages.
Un violent incendie dévora la ville en 1719 ; l’ancien hôpital, dont on attribuait la fondation à deux Juifs expulsés de Châlons par saint Alpin, fut la proie des flammes. Il devint impossible d’arrêter les ravages du feu , parce qu’on manquait totalement de seaux, de pompes et d'échelles, et que d’ailleurs presque toutes les maisons étaient construites en bois. Une somme de trois cent mille livres fut destinée, par arrêts du conseil du roi (20 septembre 1720 et 2 octobre 1725), nu ■•établissement de la ville sur un plan plus régulier.
Ce fut le 21 juin 1791 que Louis XVI, traversant Sainte-Menehould avec sa famille, fut reconnu par Drouet, le fils du maître de poste de la ville. Celui-ci courut aussitôt à Vnrennes , où il attendit la voiture royale sur le pont par lequel elle devait passer : là, un fusil à la main, et assisté d’une autre personne, il ar-
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rèta le rui, et, sous le prétexte de s’assurer si son passeport était bien en régie, le conduisit devant Sausse , le procureur de la commune. Sainte-Menehould joua un rôle important, en 1792, dans les combinaisons stratégiques de ltumouriez, lorsque, l'un des défilés de l’Argonne ayant été forcé par les Autrichiens, le général français fut dans la nécessité de lever immédiatement le camp de Grand-Pré. Il y concentra ses troupes , et fut bientôt rejoint par les corps des généraux Beurnonville, Cliazot et Kellermann. Celui-ci prit position sur le coteau de Valrny, situé au centre du bassin formé en avant de Sainte-Menehould par des hauteurs circulaires qui ont plus de trois quarts de lieue. Là s'engagea la canonnade du 20 septembre 1792. Le brave général Kellermann prit une part glorieuse à cette mémorable journée, comme le rappelle l’obélisque qui a été érigé le 3 septembre 1821 à la hauteur d’Orbeval, en vue du village de Valrny et de la grande route de Chülons à Sainte-Menehould. Ix- cœur du maréchal duc de Valrny , conformément à ses dernières volontés, a été enfermé dans ce monument.
Sainte-Menehould était, sous l'ancien régime. Je chef-lieu d’une élection et le siège d'un bailliage : elle avait eu jadis un hôtel des monnaies, qui, à l'époque de la réunion du duché de Bretagne à la couronne, fut transféré à .Nantes. Cette ville a été érigée en chef-lieu de sous-préfecture. Elle est jolie : on y remarque la maison commune, bâtie depuis l'incendie de 1719 sur une grande place qui occupe le centre de la cité.
L'itinéraire d'Antonin désigne sous le nom de Yongvs un lieu situé à mi-chemin entre Reims et Yvois. On a prétendu d’abord, non sans quelque fondement, que ce bourg avait été un municipe romain (municipium Yonqum), et qu'il fallait y voir le berceau de Vouziers. Plus tard, une inspection plus attentive des localités ayant fait reconnaître l'erreur de celte opinion, les savants sont en général tombés d'accord que l'emplacement de l'antique Yongux ne pouvait être que celui de Vonrq ou d’Yoncq, deux villages des Ardennes en faveur desquels on arguë de l'étymologie. L'origine de Vouziers n’en passe pas moins pour très-ancienne ; au xi v siècle, ce n’était encore, il est vrai, qu'un gros village, mais il portait le titre de v icomté : on l'appelait Yourq , et il s'étendait autour de deux fermes nommées les Vouziers. François 1", par lettres-patentes de 1510, constatant qu’en ce lieu avaient existé de temps immémorial des marchés et des foires, y établit un marché aux grains , lequel , en attirant l'affluence des acheteurs et des marchands, finit par augmenter rapidement la population. La ville prit dès lors le nom de Vouziers. Il y avait déjà des fortifications, dont il est parlé dans quelque titre du xvr siècle, et un château qui , avec une partie du bourg et du moulin, constituait un fief dépendant du Temple de Reims. Lé fief du Vieux- Poul était un autre domaine seigneurial formé en grande partie du bois de Condé.
Vouziers n'a point d'histoire. Jusqu'ici, du moins, nous ne trouvons dans les auteurs où il est question du vieux bourg et de la cité actuelle aucun autre détail que le peu de faits qui précèdent. Ix seul événement que nous puissions enregistrer est le combat livré dans ses en» irons le 15 septembre 1798; le prince de Ligne, commandant des émigrés, y périt en défendant contre le général français
SAINTE-MENEIIOULD. — VOUZIERS. — ÉPERNAY. 153 t'.liazot son poste de la Croix-aux-Bois, l'un des cinq défilés de l'Argoiuie, eidevé le 13 par les Autrichiens.
C'est un des chers-lieux de sous -préfecture du département des Ardennes. Vouziers, comprise autrefois dans le diocèse de Reims, ressort issnit au parlement de Paris, à l'intendance de Eludons et l'élection de Réthel. dessein en parle comme d'une bourgade dont la population montait à sept ou huit cents luilritants. Aujourd'hui cette ville, composée presque d'une seule rue, mais agréable et bien liâtie, s'élève sur la rive gauche de l’Aisne, en face de deux Iles qu'on aperçoit à l’orient. La position topographique de Vouziers, favorable au commerce, s'accorde avec le caractère entreprenant et laborieux des habitants. Les travaux de la terre ne sont pourtant pas négligés : Vouziers a une société d'agriculture. L'église, quoique construite de plusieurs styles différents, mérite d'attirer l'attention par ses trois t>eau\ portails en ogive sculptés.
Il est impossible de préciser la date de la fondation d’Épernay (Sparnacum ou Sparnacvs, ou mieux Af/utr-Vi-rcntirt, d'où l'on fit Ujrperne, Épernay), autre petite ville du Rémois : l'on peut affirmer seulement que, dès le milieu du v» siècle, c'était un bourg considérable, ayant des seigneurs particuliers qui résidaient dans un château. L'un d'eux, nommé Euloge, implora l'assistance de saint Rémi, afin de se faire pardonner certain crime dont il s'était rendu coupable envers Chlodwig, mais que l'histoire ne spécifie point. Le roi frnnk lui accorda sa grâce, cl Euloge, dans sa reconnaissance, donna à saint Kemi sa maison d’Épernay >< qu'il aimait beaucoup. » Mais, dit naïvement Itaugier, auquel nous empruntons ce récit, « le saint prélat ne voulut pas la recevoir sans récompense; il luy fil présent à son tour de cinq mille livres, qui étaient alors une très-grande somme, qu'il lira du trésor de l'église de Reims. » Lu vérité, probablement, c’est que saint Remi désirait la possession de ce château pour l'unir au domaine de son église, et qu'Euloge ayant remis sa fortune et sa vie entre ses mains, n'osa point ensuite refuser de le lui vendre. Le château d’Épernay servit postérieurement île maison de plaisance aux archevêques de Reims, qui achevèrent de le fortifier. Le bourg se peupla bientôt de quelques familles de tanneurs, dont le ruisseau de Cubry, roulant dans les environs, favorisait l'industrie. Enfin, lorsqu'il eut pris rang de v illc par le développement de son commerce , le voisinage de la Marne augmentant son importance comme position militaire, Robert, deuxième comte de Champagne, saisit la première occasion qui se présenta d’en dépouillera son profit l’église de Reims, sous la condition toutefois de foi et hommage a l'archevêque.
Au temps où Épernay n’était encore qu’un simple village ( vicits), Childebert, roi de Paris, l'avait emporté de vive force et en avait fait passer tous les habitants nu fil de l’épée (533). Frédégonde l'avait pillé vers 593; Hincmar, archevêque de Reims, s’y était réfugié au ix' siècle, pendant les courses des Normands, avec le trésor de la cathédrale et les reliques de saint Remi. En 1019, à la mort d’Étienne I", quatrième et dernier comte de Champagne de la mnison de Vermandois, Eudes II, de la mnison de Blois, ayant hérité de ce comté, vint à Épernay où il fit réparer les fortifications du château, construites par l'arche-
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vêque Foulques, successeur d'Ilincmnr, puis démolies par ordre de Charles-le- Chauve, relevées par Gervais, successeur de Foulques, et abattues de nouveau en 923.
Lorsque le comté de Champagne passa , en 1284, dans la maison de France par le mariage de Jeanne, tille de Henri -le-Gros, avec Philippe, lils aîné du roi Philippe-le-Hardi , ce jeune prince, alors <!gé de seize ans, fit hommage de la terre d’Épemay à l'archevêque de lleinis. Plus tard elle fut comprise dans l'apanage des durs d'Orléans, pour nu faire retour à la couronne que l'an 1531, à la mort de Louise de Savoie, mère de François 1". Cette même année cependant, le roi en donna l'usufruit au duc de Guise; un des Strozzi et après lui Marie Stuart, veuve de François II, succédèrent au duc dans la jouissance de cet usufruit. A la mort de Marie, llenri III réunit pour la seconde fois Épernay au domaine royal; mais il l'aliéna presque nussiUM. Le fief tomba ainsi, tour à tour, en diverses mains, jusqu'en 1643, époque à laquelle les villes d’Épcrnay, Château-Thierry, Èvreux et autres lieux furent cédés au duc de Bouillon, eu échange des principautés de Sedan et Kaucourt. Le traité stipulait que le duc pourrait y faire rendre la justice en son nom après le décès des officiers nommés par le roi; mais cette clause ne reçut point d'exécution, et la justice royale continua d'avoir son cours dans le bailliage et la prévôté d'Épcrnay.
En 1542, François I" avait incendié cette ville, afin que Charles-Quint ne s'emparât point des approvisionnements qu'il y avait amassés; il la fit bientôt rebâtir, et, en outre, dédommagea les habitants par la concession de plusieurs privilèges. Les calvinistes l’investirent en 1586: ils y pénétrèrent après la plus vigoureuse défense; mais ils en furent chassés parle duc de Guise, dont les troupes, attaquées par les habitants eux-mêmes, abandonnèrent la place en 1588. Itosy, lieutenant-général de la Ligue, échoua d'abord dans une tentative dirigée contre Épernay ; il la reprit enfin sur les royalistes en 1592; Henri IV l’assiégea en personne et l'obligea de capituler le 9 août. L'acharnement avnit été terrible : le maréchal de Biron fut tué, dans une reconnaissance , au moment où le roi tenait une de ses mains posée sur son épaule. En 1635, Louis XIII l’enleva au comte de Soissons, qui s'en était emparé l'année précédente. De cette époque jusqu'à nos jours , nous n’avons d'autre particularité intéressante à noter dans l'histoire d'Épcrnay que le passage de Napoléon dans cette ville, le 27 mars 181 4 ; c'est Ht qu'il apprit la défection du maire Lynch et l'entrée des Anglais à Bordeaux. Le 10 du mois de février. Napoléon avait battu à Champaubert l’avantgarde russe conduite par le général Alsufief; le 11, il avait remporté sur l'armée misse et prussienne la glorieuse victoire de Montmirail, et, le 24, mis en pleine déroule , A Vauxchamps, vingt mille Prussiens commandés par Bliicher ; tous ces lieux, dont le nom est impérissable, font partie de l'arrondissement d'Épernay.
Le décret de l'Assemblée nationale, sanctionné le 4 mars 1790, avait fait d’Épernay l'un des six districts du département de la Marne ; depuis la loi du 28 pluviôse an vin, c’est l'un des quatre chefs-lieux de sous-préfecture du môme département. Sous l’ancien régime il y avait une élection, une prévôté et un bailliage. On arrive il la ville en débouchant d'une riche vallée, et l’on y traverse la Marne
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sur un pont à six arches surbaissées, de l'aspect le plus hardi. A l'époque où écrivait Baugier une partie des fortifications tombait déjà en ruines, les fossés ne contenaient plus d'eau. Les coteaux d'Épernay sont couverts de vignobles et percés de vastes caves crayeuses où l’on conserve le vin du pays, le meilleur de la Champagne; on l'appelle vin de rivière, par opposition à celui de Reims, connu sous le nom de vin de montagne.
Le principal commerce d'Épernay est celui de ses vins, qu'elle expédie dans toutes les contrées de l'Europe , et son industrie la plus importante l'exploitation des carrières d'argile à poterie et de pierres meulières qu'on trouve dans les environs. Vouziers fait le commerce des vins , des grains , des huiles et des bestiaux; Sainte-Menehould celui des blés, avoines, seigles, bois et merrains, serges et étoffes de laine dites ras de dations. Des tanneries, des verreries, des faïenceries et des forges sont établies à l'entour de cette dernière ville.
Ou compte 5,876 habitants à Épernay; 2,200 à Vouziers; 4,000 environ à Sainte-Menehould. Des arrondissements dont ces villes sont les chefs-lieux , le premier renferme 80,000 âmes; le second 61,410; le troisième 36,215. Le chroniqueur Flodoard est né à Épernay, le cardinal de Retz à Montmirail. Parmi les hommes célèbres originaires de la ville et de l'arrondissement de Sainte-Meneiionld, nous citerons Henri Duratk. comte de Dnmpierre, généralissime de l’empereur, et Jean- Armand, marquis de Joyeuse, maréchal de France, qui reçurent le jour, le premier à Hans, le second à Ville-sur-Tourbc; le savant jésuite Jean Dé, fondateur et recteur de l'académie de Strasbourg, et Jean-liaptiste Drouet, tous deux nés à Sainte-Menehould. Les électeurs de la Marne envoyèrent Drouet à la Convention nationale, et, plus tard, pendant les Cent-jours , à la chambre des représentants; le Directoire le choisit pour commissaire près le département de la Haute-Marne ; et Bonaparte , n’étant encore que premier-consul, le nomma sous-préfet de sa ville natale. L'arrondissement de Vouziers a produit aussi quelques hommes distingués : Rennudin d'Attigny, poète latin du xv* siècle; le jurisconsulte Lambert, né à Sainte-Vaubourg ; les savants bénédictins Dom Jean Mnbillon et Jean Gelé, et le jésuite Jean-Baptiste Duchesne, nés à Chêne-le-Populeux. 1
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Il y a des villes dont la destinée est simple et dont l’histoire suit une pente uniforme depuis le premier jour de leur existence jusqu'au dernier. Les unes deviennent le siège de l'industrie, les autres 11e sont que des places de guerre ; dans
fl. IVim Mario! , Histoire de Heinu. — Nouvelles Recherches sur la France , t. H. — Piganinl, Description de la France. — K\ pilly , Dictionnaire des Hautes. — Hilbert , Géographie historique des Ardennes. — M. Pâle, Notice sur Vouziers.
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celles-ci le commerce fleurit , dans celles-là les sciences et les arts sont en honneur. L’histoire de Sedan est loin de présenter celte facile unité. Elle ressemble bien plulét, sauf l’inégalité des proportions, à celle des grandes capitales où l’on voit se développer dans un majestueux ensemble, à côté de la puissance militaire, la culture des lettres et l’activité de l’industrie. Au reste, le passé de cette population s’explique naturellement par l’importance des positions qu’elle occupe encore aujourd'hui. Sedan est situé au milieu des forêts de la vallée de la Meuse, tout prés de la frontière, et au pied d’un rocher taillé pour former une place d'armes, sur un sol où l'abondance du minerai de fer et de la houille appelle les établissements métallurgiques et au confluent de plusieurs cours d’eau couverts d’usines; aucune ville ne possède donc à un (dus haut degré les instruments de la guerre ainsi que ceux du travail.
Dans cette héroïque et industrieuse vallée, les manufactures s’élèvent généralement à une certaine distance des forteresses et ne se laissent pas renfermer dans le même rayon. Mézières, sur son rocher, n'a d’espace que pour les remparts qui la couronnent et pour les canons qui la défendent. Charleville, au contraire, cité manufacturière et commerçante, est ouverte de tous les cotés . Deux foyers de population se formant à une demi-lieue l’un de l’autre, deux villes surgissant sur le même territoire, séparées bien que contiguës, n’est-cc pas le signe d’une incompatib lité profonde, et n’y a-t-il pas là comme deux races différentes aussi bien que deux éléments d’action?
Sedan est la seule ville des Ardennes qui réconcilie ces apparents contrastes : on dirait Charlcville et Mézières réunis Mais Gharlcviile a une spécialité industrielle et se borne à fabriquer des armes ainsi que de la quincaillerie. L'industrie sedanaise a plus d étendue et de variété. Sedan est aujourd'hui un centre manufacturier, de même qu’il a été un centre politique. AcOté des fabriques de draps, qui font sa principale célébrité, se placent les filatures de laine, les hauts-fourneaux, les forges et les laminoirs des environs. La production et l'épargne y ont accumulé les capitaux, et les ouvriers y affluent comme au plus grand marché du travail qui existe entre Reims et Liège.
Toute ville prétend remonter à une haute antiquité et enveloppe son berceau de fables. Selon la chronique, Sedan aurait été fondé par Sedanus, trois siècles avant l’ère chrétienne ; mais l’histoire place plus près de nous l’origine de cette cité. Sedan n’existait pas avant le xv* siècle : antérieurement à cette époque, ce n’était qu'une arouerie, un hameau, qui dépendait des abbés de Mouzon. f.e territoire de Sedan, situé entre la France et l’Allemagne, entre l’archevêché de Reims et l'évèehé de Liège, demeura longtemps abandonné aux vicissitudes d’une guerre de frontières. Au xilic siècle, Albéron , évêque de Liège, qui avait acheté de Godefroy la seigneurie de bouillon , entreprit d’en reculer les limites et envahit les terres de la mélro|>ole de Reims. Les Liégeois , battus à Villers- Cernay, assiégèrent Douze, qui était alors une place forte et qui n'est plus aujourd'hui qu'un village peuplé de tisserands. En 1260, un traité intervint, qui rendait indivis entre l'archevêque de Reims et l’évêque de Liège les villnges de Sedan, de Douzv et les hameaux des environs.
En 1289, Gérard de Jaussc, avoué ou défenseur de Sedan, ayant légué sa
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charge à Ciiiillaume de Jausse, son neveu, ccipi-ri s'affranchit de la suzeraineté des oldiés de Mouzon. Sedan devin! ainsi une seigneurie indépendante que .Marie de Jausse, à la mort de Guillaume, porta en dot à Hugues de Barba nçon , seigneur de Bossu. Mais celte usurpation devait être encore bien mal assise ; car Charles V, voulant mettre ses frontières de Champagne à l'abri des incursions des Allemands, donna au chapitre de Reims le bourg de Cormier , situé à trois lieues de la ville, en échange de l'abbaye de Mouzon et de ses dépendances, qu'il réunit sans difficulté, y compris le territoire de Sedan, nu domaine de In couronne. Quarante ans plus tard, on trouve Guillaume de Brnquemont, chambellan de Charles VI, investi de cette seigneurie à la seule condition de foi et hommage. Son lits, Louis de Brnquemont, n'ayant pas d'enfants, In vendit, en l Vzi'i , à Evrard III de la Marck, son beau-frère, chef de cette dynastie d'aventuriers qui devait y commander avec éclat pendant un siècle et demi.
La maison de la Marck compte parmi les plus vaillantes familles qui aient figuré dans les guerres du xv' et du xvi' siècles. Originaire de la Westphalie, ce n’est qu'en se grelTant sur une souche française qu’elle a pu développer les (nullités dont elle apportait le germe, une audace incomparable, une persévérance à toute épreuve, et une habileté administrative digne, assurément, d'un plus grand théâtre.
Le fondateur de Sedan, Evrard fit était presque un cadet de famille. A la mort d'Evrard I", son fils allié Adolphe, archevêque de Cologne, avait hérité du comté de la Marck et de la seigneurie de Clèves; le second fils, Evrard II , comte d'Aremherg du chef de sa mère, devenu par un mariage seigneur de Lumain et de Neufchâtel en Antenne, avait ainsi un pied sur ce territoire tant convoité. Evrard III , en acquérant la seigneurie de Sedan, prépara la grandeur de sa race.
Ainsi que le fait remarquer l'historien de Sedan, M. Peyran, Evrard III ne devait pas être un homme ordinaire. Il comprit bien vite l’importance que pouvait acquérir relie obscure châtellenie, située sur les confins de la France et de l'Allemagne. La bravoure de la population, un banc de rochers escarpés, le voisinage du lleuve, tout l'invitait à y établir un poste militaire qui le rendrait également utile ou dangereux à ses seigneurs suzerains, le roi de France et l'évêque de Liège. Il jeta donc les fondements du château de Sedan, à l'abri duquel vint bientôt se fixer une nombreuse population.
L'adresse avec laquelle les la Marck se ménagèrent entre deux forces rivales et souvent ennemies, est démontrée par les honneurs ainsi que par les accroissements de puissance qui leur vinrent de l'un et de l'autre côté. En considération de leurs services, l'évêque de Liège les constitua défenseurs et hauts avoués de Bouillon ; un d'eux, Fleuranges, qui n laissé des mémoires curieux, avant de gouverner Sedan sous le nom de Robert III, avait été élevé à la dignité de maréchal de France. Jean, successeur d'Evrard, entoura Sedan de murailles en 115V. L’enceinte de la vide embrassait alors, de l'est à l'ouest, l'espace compris entre la place de la Halle et la rue du Rivage; le château formait la clôture au nord ; des marais, où dérivaient les eaux du fleuve, s’étendaient au sud.
Le règne de Robert 1", héritier de Jean, fut l’âge héroïque de Sedan et de la
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maison de I» Marck. Hubert était l'ainé de quatre frères dont le courage et l'union rappellent les ligures beaucoup moins historiques des quatre lils d'Aymon, et dont l'un, Guillaume, baron de Lumain, surnommé le sanglier des Ardennes, remplit cette époque du bruit de ses cruautés autant que de ses exploits.
L’évêché de Liège devint le champ de bataille de cette autre guerre de trente ans, dans laquelle la maison de 1a Marrk apparaît comme l'avant-garde de la France, tantôt luttant contre la maison de Rourgogne, tantôt attirant sur elle les forces de l’Empire, presque toujours sacrifiée ou désavouée, mais ne cédant jamais, et, apres de longues vicissitudes, finissant par conserver une partie des domaines qu'elle avait conquis. Il serait hors de propos d’entrer dans le récit d’une querelle, dont Comines s’est fait l’historien et que Waller Scott a élev ée à la hauteur de l’épopée; mais les incidents de cette guerre donnent une bien grande idée des ressources et de la puissance des la Marck. On les voit au début aider l’évêque île Liège Heinsbcrg a repousser les agressions de Philippe 111, duc de Bourgogne. Lorsque celui-ci , s’étant rendu maître par une trahison de la personne de l'évêque , le contraint d'abdiquer en faveur de Louis de Bourbon, c'est encore le sanglier des Ardennes qui , venant au secours des bourgeois révoltés , chasse l'usurpateur de Liège. Il ne faut rien moins que les troupes combinées de Charlcs-le-Téméraire et de Louis XI pour étouffer la rébellion dans le sang. Mais quand l’inondation armée des Bourguignons s'est écoulée, les la Marck reviennent à la charge; et Guillaume, après avoir défait les soldats de Louis de Bourbon , le tue de sa main dans le combat. Le vainqueur fait élire sou fils prince -évêque ; toutefois une partie du chapitre porte scs suffrages sur Jean, (,-omte de Ilornes, qui triomphe, grâce à l'appui de l'Autriche, mais qui est obligé de céder à Guillaume, après un avantage obtenu par celui-ci en 148V, le château et le duché de Bouillon.
On sait de quelle manière l'évêque et l'empereur prirent leur revanche. Guillaume , attiré à Liège , où on lui promettait le spectacle d'un tournoi , fut enlevé et conduit à Macstricht; l’empereur le fit décapiter. Cette barbare exécution ne demeura pas impunie. Robert et Evrard, à qui le roi de France, Charles VIII, avait envoyé des troupes, mirent le pays de Liège à feu et à sang. « Ix‘ récit des cruautés qui se commirent, ■> dit M. Peyran, « dans une guerre de sept années, fait frémir. La culture des terres et toute espèce d'échange furent abandonnées; le feu détruisit les bourgs , les châteaux et jusqu'à de vastes forêts; les Ardennes furent dépeuplées et n’offrirent plus qu’une solitude couverte de ruines, de cendres et de tombeaux : dès lors, la civ ilisation de cette contrée a été évidemment retardée. » Le résultat de la guerre fut d’affranchir la principauté de Sedan de tout lieu d’obéissance ou d'hommage à l’égard des évêques de Liège; ils acquirent encore, sous la garantie de la France, la propriété définitive du duché de Bouillon.
A l'avénement de Robert II , Sedan formait déjà un petit état qui comprenait Florcnville, une partie de la seigneurie de Raucourt, Fleuranges, Jamets et Bouillon, lxs habitants, qui allaient à la suite de leurs princes porter la guerre au dehors, n'en souffraient pas sur leur propre territoire, l'n gouvernement intelligent et actif faisait régner l'ordre, défrichait le sol et encourageait les
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premiers efforts de l’industrie. L’administration de ces terribles capitaines semble inoir eu au dedans le caractère le plus paternel. « Les coutumes qu’ils sanctionnaient, » dit encore M. Pcyran, « et dont l’esprit se retrouve dans un recueil manuscrit d'ordonnances rendues depuis 1502, étaient empreintes d'un caractère de douceur, de raison et de justice, qui montre que, s’il y avait de la gloire, il n’v avait pas moins de bonheur à vivre sous leurs lois. »
Kobert II , après avoir donné à la France les plus grandes preuves de dévouement , se laissa, vers la fin de sa vie, entraîner dans le parti allemand par son frère Evrard, qui était devenu évêque de l.iége, et contribua même à l’élection de Charles-Quint. Rappelé au sentiment du devoir par l’invasion des troupes françaises, il lui déclara la guerre et, ce qui était une démarche inconvenante plutôt qu’un acte de courage, il lui envoya même un cartel. Au reste , l'inébranlable lidélité du fils pré-sente un beau contraste avec l’inconstance du père. Flcurangcs, laissé pour mort sur le champ de bataille de Navarre , fut fait prisonnier à Pavie , avec François I". Rendu a la liberté par le traité de Pavie, il servit la France, dans les négociations comme dans la guerre, avec, une constance qui ne se démentit jamais. On attribue à Robert II cette devise ajoutée aux armes de Sedan, et qui n’exprime pas moins exactement sa légèreté politique que sa bravoure : o IS'n qui veut la Marck. » Les armes de Sedan représentent un sanglier sur un rocher ailossé à un chêne ; tout est dans cette image : la position du lieu et les habitudes des hommes.
Sous Robert IV, Sedan fut érigée en souveraineté; par celte mesure, la population perdit en sécurité tout ce qu’elle gagnait en importance. Robert IV publia, sous forme d’ordonnance, le recueil des coutumes, fixant ainsi la législation locale. Il agrandit la ville , ajouta nu chilteau la tour de Jnmets , et resserra le lit de la rivière, afin de ménager plus d'espace aux habitations; mais c'est de l’avénement de Henri-Robert (1555) que date, à Sedan, un mouvement intellectuel qui, en détournant les esprits des préoccupations exclusives de la guerre, donna l’impulsion aux réformes.
On ne saurait trop admirer la facilité avec laquelle cette race indomptable des la Marck s'accommode aux circonstances. Après avoir fourni de grands capitaines, elle produit un grand politique; et après les accroissements de la guerre viennent pour elle ceux de la paix. Le protestantisme avait pénétré en France; mais à peine avait-il fait quelques prosélytes qu'il s’était vu proscrit. Henri II établit l'inquisition en France par un édit enregistré dans un lit de justice, ('.elle ordonnance attribuait aux cardinaux de Lorraine, de Bourbon et de ChAtillon, ainsi qu’à leurs délégués, « le pouvoir d’arrêter, d’emprisonner et de punir du dernier supplice toute personne, sans distinction de rang et de qualité, suspecte ou atteinte d'hérésie. »
Henri-Robert était déjà disposé à embrasser les doctrines nouvelles; son intérêt concourut avec le cri de sa conscience à faire cesser les hésitations qui le retenaient. Il comprit bien vite ce que pouvait gagner un état indépendant, placé aux portes de la Franre, à devenir l’asile des opinions persécutées et le refuge des familles mécontentes : il abjura donc le catholicisme, et donna le plus grand éclat à sa conversion. la- conseil de la ville , en approuvant la démarche du prince,
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décida que les ileu\ cultes seraient librement célébrés a Sedan et dans toute l'étendue de la souveraineté, sans que personne pût être inquiété ou recherché pour le fait de religion. La seule violence que l’on puisse reprocher à ce gouvernement, fut la réunion au domaine public des biens ecclésiastiques; encore lu plus grande partie de ces richesses, au lieu de servir, comme en Angleterre, à récompenser les complaisances de quelques favoris, fut-elle consacrée à doter des établissements de charité et à donner gratuitement l'instruction primaire auv enfants de la classe indigente. Des celle époque et grâce à la prévoyance d'un gouvernement qui soulageait les misères réelles, la mendicité se trouva interdite à Sedan.
Dès que la déclaration du prince et de son conseil fut connue, les réfugiés affluèrent à Sedan en si grand nombre, qu’il fallut agrandir la ville et tracer une nouvelle enceinte : on réunit le Mesnil à Sedan ; le faubourg du rivage n'eut bientôt plus d'espace disponible; le faubourg de la Cassine s’éleva sur l'emplacement d'une vaste prairie, relui du Dijomal fut commencé; enlin, l'industrie manufacturière, importée par les réformés, établit des fabriques de fnulx à Givonnc et des fabriques de serges à Sedan.
L’éclat des lettres se joignit bientôt aux bienfaits de l'industrie. Ce fut surtout après le massacre de la Saint-Barthélemy que Sedan devint le rendez-vous de tous les hommes à qui l’indépendance de leur esprit et la supériorité de leuis lumières faisaient craindre la persécution. Henri-Robert accueillit les savants avec une bienveillance libérale, les admettant à sa table, leur donnant des pensions ou leur confiant des emplois qui devaient leur servir de ressource dans l’exil. Les salons du château étaient convertis en écoles de théologie, de philosophie et de jurisprudence. Duplessis-Mornay, qui devint plus tard le conseiller et l’ami de Henri IV, échauffait les esprits de sa parole, et les dirigeait par une sagesse éprouvée. De concert avec ces illustres proscrits , Henri-ltobert traça un plan d’instruction supérieure et jeta les fondements de cette académie qui, cinquante ans après, était déjà célèbre en Europe, et qui comptait parmi ses membres les plus actifs Bayle et Julien.
Divers édits d une grande sévérité attestent que le prince n'apporta pas moins de sollicitude à la réforme des mœurs qu'à celle des lois, et que l’influence religieuse se confondit quelque temps avec le gouvernement civil; mais de tous les changements accomplis par Henri-Robert, aucun n'a l’importance de ceux qu’il introduisit dans l'ordre judiciaire, auquel il donna , sous d'autres noms, l'organisation qui existe de nos jours. Les causes devaient être jugées, en première instance, par une cour composée du prévôt et de son lieutenant, des échevins, du receveur et du procureur de la ville. On appelait des arrêts de la cour prévôtale nu bailliage , tribunal que formaient le bailli et les possesseurs de fiefs; enfin, le conseil du prince était un troisième et dernier degré de hiérarchie. En matière criminelle, les arrêts du bailliage étaient sans appel ; mais les condamnés avaient leur recours en grâce auprès du prince. Cette organisation donne une haute idée d’un gouvernement qui pratiquait déjà, comme par instinct, au milieu du xv r siècle, les principes que l’assemblée constituante ne devait appliquer à la France entière que deux siècles plus tard. Dans les étals constitutionnels, le pou-
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voir législatif surveille l'administration de 1a justice ; mais, dans les gouvernements absolus, il n'y a pas d'autres garanties contre les malversations ou lu négligence du juge que l'équité personnelle et les lumières du souverain. Afin de préserver la loi elle-même des passions ou de l'incapacité de ses organes, Henri-Robert établit à Sedan les Imuts et grands jours , institution qu'il empruntait aux coutumes de quelques provinces françaises. « A un certain jour de l’année, » dit M. Peyrun , " qui était indiqué quelque temps à l'avance, tous ceux qui remplissaient des fonctions à la nomination du prince, tels qne baillis, lieutenants, procureurs, substituts, gruyère, sergents de justice, notaires, greffiers, étaient convoqués dans le temple. Le prince en personne assistait à l'assemblée, et la présidait. Là, tous les sujets et bourgeois qui avaient à se plaindre de malversations, dénis de justice, actes arbitraires, fausse interprétation ou application des lois, se présentaient et faisaient publiquement, et en présence du magistrat qu'ils incriminaient, l’exposé de leurs griefs. Celui-ci, à son tour, se justifiait ; et, avant In dissolution de l'assemblée, ceux qui avaient porté quelque plainte en déposaient le résumé entre les mains du souverain, qui en délibérait en son conseil et redressait ou laissait subsister les actes qui lui étaient déférés. »
Les grands jours ne pouvaient pas être une pure cérémonie, avec un prince qui avait poussé l’amour de la justice jusqu'à proclamer, par un dédain inouï des préjugés de son siècle, l'égalité devant la loi. Les ordonnances de Henri- Robert statuent que o nul bourgeois ou sujet ne pourra être arrêté sans une information préalable; l’accusateur et l’accusé devront être emprisonnés pendant vingt-quatre heures, et si , dans cet intervalle , le premier ne fait pas informer , les deux détenus doivent être relâchés, l’accusateur acquittant les dépens et supportant même des dommages-intérêts. Iji confiscation des biens est abolie, même pour les cas de lèse- majesté, lorsque les condamnés ont des enfants. Toute donation au profit des tuteurs, curateurs ou gardiens est annulée. Toute cession ou transport de dettes à une personne privilégiée ou puissante est réputé nul. Celui qui assaillit un pâtre est puni comme s'il edt assailli quelqu'un dans sa maison. » Pour couronner l’œuvre, Henri-Robert établit une police vigilante et organisa 1a garde bourgeoise, entretenant ainsi l'amour de l'ordre avec l’habitude des armes. Cette principauté frontière fut dotée, par un seul homme, d’institutions qui auraient pu faire la force et la grandeur d'un état puissant ; spectacle bien instructif à une époque où les plus affreux désordres déchiraient en même temps la France et l'Empire.
Iji veuve de Henri-Robert, Françoise de Bourbon, signala sa régence, pendant la minorité de Guillaume- Robert , par des mesures qui continuaient cette sage politique. Les villages annexés à la principauté administraient leurs intérêts par des assemblées populaires, où la différence des religions avait liui par exciter des démêlés tumultueux. Françoise de Bourbon retira l’administration au peuple, pour la remettre aux délégués que le peuple choisissait : chaque année, aux fêtes de la Pentecôte, les habitants se réunissaient pour nommer leurs érhevins et leurs jurés. Les institutions municipales ainsi pratiquées, n'étaient-elles pas préférables aux privilèges dont les communes réclamaient l’onéreuse possession? La régente augmenta la dotation du collège des Douze- A pôt res, où la jeunesse m. 21
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allait se former à l'étude des langues et des lettres, et elle en régla l'enseignement de manière à le rendre accessible aux croyances des deux cultes. Lorsque Françoise, en 1583, après onze années de gouvernement, remit à son lits la direction de la principauté, celui-ci trouva la liberté de conscience établie et acceptée par tout le monde, les revenus excédant les dépenses, l'agriculture en progrès, la fabrication des armes et des étoffes de laine se développant chaque jour. Françoise de Itourbon avait fondé à Sedan un hôtel des monnaies où l'on frappait des espères d'or, d'argent et de cuivre; ces pièces portaient, d'un côté, les armes de la maison de la Marck, avec le nom du prince régnant, et de l'autre, une croix terminée par des (leurs de lis, avec cet exergue : « Aon est consilium arlversus tloniinum. »
Ce pouvoir qui lui avait été rendu si florissant, Guillaume-Kobert ne le garda pas plus de cinq années. Les conférences de Joinville venaient d'unir l'Espagne et la maison de Lorraine, dans le but d’écarter de la succession au trône tout prince hérétique, et d'y placer le cardinal de Bourbon. Les ducs de 1 .orrai ne et de Guise, qui avaient une armée en Champagne, après avoir emporté Chiliens, Tout, Verdun et Mézières, se jetèrent sur Je territoire de Sedan, où leurs bandes fanatisées maltraitèrent le peuple, pillèrent les maisons, détruisirent les récoltes, enlevèrent les grains et les bestiaux. Les communes, qui ne purent pas payer en argent ou en nature les contributions (pii leur étaient imposées, eurent à souffrir des cruautés inotiirs, et telles qu'on les eilt à peine attendues de l'invasion étrangère.
Trop faible pour tenir la campagne, Guillaume avait renfermé ses troupes dans la forteresse de Jamets et dans la ville de Sedan, où tout citoyen en état de porter les armes était soldat ; mais il faisait de fréquentes sorties, et, harcelant l'ennemi, parvenait très-souvent il le surprendre. Dans une rencontre aux environs de Givonne, Guise, complètement battu, ne s'échappa qu'en laissant son manteau pour trophée entre les mains d'un cavalier sednnois; et le bois où se livre rette brillante escarmouche en a gardé le nom de Bois-Chevalier.
Après trois campagnes infructueuses, l’armée de Guise, réduite par les combats et par les maladies, se replia sur la capitale. Guillaume-Robert, qui avait accepté une mission de Henri IV auprès des princes protestants de l'Allemagne, envahit bientôt la Loraine avec une armée; mais cette expédition, mal combinée et mal conduite, devait lui être doublement fatale. Son frère, Jean de la Marck , trouva dans les fatigues de la guerre une fin prématurée, et il mourut lui-même quelques mois plus tard à Genève, en 1688, emporté par une maladie inflammatoire, à l’âge de vingt-six ans : avec lui finit la maison de la Marck.
Charlotte de la Marck, sœur et héritière de Guillaume-Robert , était alors mineure. Mais le célèbre La Noue, aussi brave soldat que bon politique, gouverna la principauté en qualité de lieutenant-général, et sut la mettre à l’abri des incursions des Lorrains et des Espagnols. Les drapeaux espagnols pris à 1a journée de Douzy ont été conservés à Sedan jusqu'à la révolution de 1789, et ont servi de trophée à la garde nationale pendant deux cents ans. Au reste, ce petit état eut, comme l’Angleterre, la bonne fortune de rencontrer chez les
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femmes appelées ail gouvernement un courage viril et une sagesse peu commune ; il suffit de nommer Françoise de Brézé, Françoise de Rourlion, Charlotte de la Merck et la mère de Turenne, Elizabeth de Nassau.
Guillaume-Robert, en léguant à Charlotte la souveraineté de Sedan, avait mis pour condition qu’elle épouserait un prince du même rang et de la même croyance. Ces conditions se trouvaient réunies au plus haut degré dans la personne de Henri de la Tour-d'Auvergne, vicomte de Turenne, capitaine habitué fi vaincre et habile diplomate , que Henri IV lui fit épouser. Le mariage fut célébré sous les yeux du roi, le 11 octobre 1591 , et Turenne prit le litre de duc de Bouillon et de prince de Sedan. La nuit même de ses noces, le duc surprit Stenay : « Ventre saint-gris, s'écria Henri IV à cette nouvelle, je serais bientôt maître de mon royaume, si les nouveaux mariés me faisaient de pareils présents de noces. »
Mais lu reconnaissance ne tint pas longtemps contre l’ambition. Cette maison de la Tour, qui ne le cède à la maison de la Marck ni en intelligence ni en talents militaires, et qui a donné Turenne à la France, présente le plus affligeant spectacle, sous le rapport de la loyauté politique et de la fidélité au devoir; elle a, sans l'excuse de la barbarie, les mœurs des condottieri du moyen tige, et sa bonne épée n’est au service que de l'intérét personnel. Le duc de Bouillon devait tout au roi. Henri IV l'avait fait prince de Sedan ; il axait confirmé tacitement l'espèce d'usurpation qui, à la mort de Charlotte, retint la principauté dans les mains du duc de Bouillon, nu préjudice des collatéraux de la famille; et en retour de la protection de Henri IV, ce prince s’était constitué duns un état perpétuel de trahison et de conspiration avec les ennemis de la France. Il avait d’abord refusé de joindre scs troupes à celles du roi qui assiégeaient Amiens; il s’était fait le chef de la ligue protestante de CliMcücrnult ; il avait enfin imaginé, de concert avec le prince d'Orangc, son beau-frère, un état Tédératif, au milieu du royaume , formé du Limousin, du Périgord, du Quercy et de la Giiiennc, et s'était jeté dans une révolte ouverte, qui eût infailliblement amené sa ruine sans la clémence du roi. Après la mort de Henri de la Tour, en 1623 , Elisabeth de Nassau envoie ses deux fils faire l'apprentissage de la guerre sous le prince d’Orangc, au lieu de les attacher à l’armée française : l'alné, Frédéric Maurice, devenu duc de Bouillon, conspire avec le comte de Soissons, appelle les Espagnols et gagne contre les troupes royales la bataille de la Marféc. Plus tard, il entre dans la conspiration de Cinq-Mars, et n’échappe à une fin ignominieuse que par le sacrifice tout aussi honteux de scs états. Enfin, Turenne lui-même n'avait-il pas débuté par une trahison, que rachetèrent du moins de longues années de fidélité et d' éclatants services?
la ville de Sedan souffrit moins qu’on n'aurait pu le craindre de cette humeur remuante de ses princes. Les levées de soldats se faisaient en dehors des limites de la principauté, et les impôts étaient assez modérés pour ménager les ressources des habitants. Henri de la Tour n'avait pas pu s'accommoder des franchises municipales ; mais, en revanche , il avait institué , sous le nom de Justice consulaire, un tribunal composé du bailli et de quatre consuls, qui devait terminer sans frais les différends en matière commerciale et qui jugeait souveraine-
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ment dans loulos 1rs affaires ou le capital en litige n'excédait pas une valeur de cent écns.
lit régente, Marie de Médicis, a\ait exempté de lout droit, à l’entrée du royaume, les provenantes de Sedan. Cette mesure, qui assimilait In principauté aux autres provinces de la monarchie, donna un grand essor à la quincaillerie cl à l'industrie des tissus de laine. En même temps,, l’imprimerie était introduite à Sedan; un imprimeur de cette ville, Jean Jannon, inventait le caractère connu d'abord sous le nom de sedanoise , aujourd'hui sous relui de parisienne, et une édition des classiques latins soldait de ses presses. Par une rare émulation de goûts bien divers, pendant que les salles du château réunissaient cette riche collection d'armures antiques qui a fait la base de celle du musée d'artillerie à Paris, le dur enrichissait la bibliothèque des manuscrits les plus précieux. L'académie de Sedan, où s'étaient fixés Tillène, Dumoulin, Rordellius ctCappel, et où des cours de théologie, de mathématiques, de philosophie et de droit se joignaient â l'étude des langues anciennes, attirait la jeunesse protestante de toutes les parties de la France et de l'Europe. Marie de Médieis avait assigné, en faveur de res enseignements, sur le trésor publir, une rente de quatre mille li\ res ; les sv ondes votaient aussi des dotations , sur les fonds dont ils disposaient • celui de Gap, dix-huit cents livres, en 1003; celui de lai Rochelle, en 1607, deux mille quatre cents livres; celui de Privas, en 1612, quatre mille livres; et celui de l sistres , quatre mille livres, en 1620. On voit que l'université protestante de Sedan avait alors la même célébrité et remplissait les mêmes fonctions que celle de Genève de nos jours.
Il y a déjà deux siècles que l'histoire de Sedan lie se distingue guère plus de celle de la France. Ce fut en IGVique le maréchal Fahert prit possession de la ville au nom du roi ; toutefois la fusion des Sedanais avec la famille française ne se fit que par degrés. Ils conservèrent, pendant quelque temps, une sorte d'individualité locale, et formèrent un état sous un gouverneur héréditaire ; mais celte charge fut supprimée en 1669. Fahert signala son administration par deux mesures d’une égale importance : il compléta les fortifications de la ville du cûté du nord, et subvint à la dépense au moyen d'une augmentation des droits d'octroi; il attira et fixa dans les murs de Sedan la fabrication des draps lins, dont la Hollande et la Flandre se réservaient le monopole ainsi que le secret.
Depuis quelques années déjà, les maisons Étienne Béclict et Jean Poupart, établies à Sedan , avaient tenté de fabriquer les draps façon de Hollande et d’Espagne; leurs grossières imitations étaient cucore bien loin d'approcher des modèles, lorsqu’une société de fabricants, encouragée par le gouvernement, et dans laquelle figuraient Nicolas Cadeau, Jean Binet et Jacques de Marseille, vint fonder, en 1616, sur un emplacement que le conseil leur concéda pour dix-huit cents livres, et avec des matériaux fournis par la commune, le bel établissement du Dijonval Mais le véritable importateur de cette industrie fut un Sedanais plein de dévouement et d'intelligence, et préparé, par des connaissances pratiques, à la grande tâche qu'il allait entreprendre. Abraham Chardron , envoyé dans les Pays-Bns, explora les manufactures, acheta les machines les plus perfectionnées, enrûla des ouvriers habiles, et ramena tout une colonie industrielle à Se-
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dan. Le succès fut complet, et le Ilijonval prospéra. Pour récompenser Nicolas Cadeau et ses associés, le gouvernement leur accorda, indépendamment de diverses prérogatives, le privilège exclusif de fabriquer des draps fins, à l’imitation de la Hollande ' ; mais cette maison y fit participer d'autres fabricants qui lui payaient une redevance annuelle; et lorsque Colbert, en 1660, rendit commune à tous les établissements de Sedan une faculté réservée jusque-là aux propriétaires du Ilijonval, il donna la sanction de la liberté à un état de choses que le privilège lui-même n’avait pas pu empêcher.
La révocation de l'édit de Nantes, qui frappa si cruellement Sedan , fit perdre il la principauté environ quatre cents familles : elle réduisit deux mille ouvriers à mendier leur [vain, amena la suppression de l'académie et de toute culture intellectuelle, et dépeupla les villages de Givonnc et de Daigny, en exilant de ces intéressantes localités l'industrie ferronnière. Toutefois, elle parait avoir pesé moins durement sur l'industrie des tissus; les fabricants et les ouvriers en draps étaient catholiques pour la plupart l'n demi siècle après cette mesure barbare, Roulninv illiers écrivait : « Iji manufacture de Sedan est sans contredit la plus considérable du royaume; elle est de deux cent soixante métiers pour les draps fins, dont la beauté et la perfection approchent tellement des draps d'Angleterre et de Hollande, qu'on n peine à les distinguer. » Lorsque le duc de Choiscul, en 1760 , voulut, par des privilèges et par des distinctions honorifiques, ajouter à la puissance d'expansion dont la manufacture de Sedan était douée , il trouva des hommes et des capitaux qui répondirent à cet appel. Les maisons l'oupart de Ncuflize et Louis Labauche furent érigées eu manufactures royales, et leurs chefs anoblis. Ces encouragements, qui avaient un caractère exclusif, portent le cachet de l'époque ; mais les fabricants que nous venons de nommer méritaient de fixer l’attention du pouvoir par l'étendue de leurs relations commerciales et par l’activité qu'ils avaient imprimée à l'industrie : la maison Ncuflize employait à elle seule quatre mille ouvriers.
L'édit de 178", rendu a la requête de Turgot, avait relevé les protestants de quelques incapacités civiles ; la révolution de 1789 les lit rentrer dans la plénitude de leurs droits : les temples se rouvrirent, l'industrie devint accessible et les lois égales pour tous. Les Sedanais se montrèrent dignes de ce grand acte de justice ; ils avaient accueilli la révolution avec enthousiasme, ils surent régler et contenir chez eux la liberté. Certes, la population n'avait rien perdu de ses instincts belliqueux ni de son patriotisme ; car on la vit répondre à l'appel de Lafayette, que la garde nationale de Sedan avait nommé pour son colonel, et former cette légion des
I. «La crainte de perdre une acquisition , dont les avantages étaient incalculables, décida les chefs de l'entreprise à procurer au\ colons tout ce qui pouvait diminuer leurs regrets de s’être ex I «a tries. Une ch.i|)clle fut construite au Dijonval, et un prêtre flamand appelé pour la célébration «lu culte. On lie leur inqiosa point les ternies techniques reçus avant leur arrivée pour les o|»érations de leur métier; l'aunage ampicl ils étaient habitués leur fut laissé, ainsi «pie leurs réglements sur la discipline dis ateliers; ils fixèrent la durée du travail et celle du repos, et imposèrent cet usage ignoré jusqu'alors d'accueillir |iar un cri général le coup de cloche «pii annonce i\ charpie heure la suspension du travail. Avec leurs coutumes, on adopta plusieurs de leurs termes : noper, ploquer, spouler, cloque , etc., n'ont point d'équivalents à Sedan , et rappelleront longtemps encore les auxiliaires industrieux recrutés [Kir Abraham Cbardroo. u
Histoire de Sednn , |Kir J. Peyran, I. u. )
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Ardennes qui se lit remarquer sur les champs de bataille ; mais elle avait des habitudes d'ordre et de discipline, et elle ne s'était jamais prêtée ni aux abus du pouvoir ni aux excès populaires. Aussi, en apprenant la condamnation de Louis XVI, les magistrats municipaux protestèrent , au risque de payer de leur tête , danger commun dans une époque de troubles, cette noble et courageuse protestation. Quand il a fallu résister il l'invasion, les habitants de .Sedan ont prouvé qu'ils n'avaient pas dégénéré «le leurs valeureux ancêtres , et ils ont compris qu’en leur confiant la défense de ce poste avancé on leur avait remis, selon la parole de Henri IV, une des clefs de la France.
I.c gouvernement constitutionnel , héritant en cela des préjugés de la monarchie absolue, scmlde avoir voulu retirer à Sedan toute importance politique : la ville la plus considérable du département n'en est pas même le chef-lieu, et un simple sous-préfet représente le pouvoir dans une principauté qui fut, pendant deux siècles, un état indépendant et souverain. En revanche, on n’a pas méconnu son importance militaire : le château, qui est une citadelle de premier ordre, a été réparé et agrandi ; un hôpital militaire , placé au point le plus élevé , domine, à une hauteur de cent vingt-cinq pieds, le cours de la Meuse. Hans la ville s'élèvent trois casernes; le clultean renferme une manutention et un arsenal. La Meuse défendait Sedan, au sud, du cOté de la France. Pour étendre et pour fortifier cette ligne de défense, on couvre d’une enceinte le village de Torcy, qui doit former ainsi un vaste camp retranché. L'industrie elle-même, resserrée jusqu'alors dans l'espace compris entre le chilteau et le fleuve, ne peut que gagner à cette extension.
Li ville de Sedan a une physionomie qui lui est propre, Pâlie avec une sorte de luxe et peuplée, pour ainsi dire, en hauteur, chacune de ses maisons, élevées de trois, quatre et cinq étages, comme celles de Lyon, est une manufacture. l.es rues sont larges, bien percées et arrosées; des places publiques, de lielles fontaines, des promenades, une salle de spectacle , une bibliothèque , tout annonce une v ille où l'intelligence et la richesse sont au-dessus du niveau moyen. Les fabricants et l'état-major de la fabrique habitent l'intérieur; les ouvriers résident dans les faubourgs. I)e là vient que les marchands cl revendeurs en détail, celte classe ailleurs si nombreuse, sont clairsemés à Sedan. Paris étant le grar.d marché où s'écoulent les produits de la fabrique, devient aussi ie lieu d'où les manufacturiers tirent les objets qui servent à leur consommation personnelle.
Il est dans lu nature humaine que les peuples se montrent plus reconnaissants envers les hommes qui reflètent sur eux un rayon de leur gloire qu’envers les hommes qui leur font du bien. L’exemple de Sedan ne déroge pas à cette règle générale. On voit sur la place de Turennc une belle statue en bronze de cet illustre guerrier; au centre du château, une pierre noire, avec cette inscription : o Ici naquit Tureune, » indique l'emplacement du pavillon où il vint au monde; enfin, les habitants de Uazeille montrent encore, dans le vieux château, la chambre où Tu renne fut allaité. Cependant Évrurd III, qui fonda Sedan, Henri-Robert, qui donna des institutions à la ville, Nicolas Cadeau, le créateur de son industrie, et Abraham Chardron, qui en fut le premier instrument , n’ont pas même obtenu l'honneur d'une mention sur quelque monument municipal ; il a fallu pour les venger de cet indigne oubli l’impartialité de l'histoire, qui commence heureuse-
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mt'nt , de nos jours, à s’affranchir des préoccupations exclusives de la guerre et de la complète.
Sous l'empire cl sous la restauration, l'industrie de l’arrondissement a fait de notables progrès. I.a métallurgie et la manufacture de laine ont marché du même pas ; elles emploient aujourd'hui un nombre à peu près égal d'ouvriers. L'arrondissement renfermait, en 18’iH, selon .M. Hubert, huit hauts-fourneaux, dix-neuf fours daffinerie, sept fours il pudler et une multitude de petites usines destinées au travail de la savonnerie; on y fabriquait de la fonte moulée, des projectiles, des enclumes, des fléaux de balance, des boudes, des éperons, des clous, des ouvrages en tôle. Les maîtres de forges des Ardennes, par la substitution du bois torréfié au combustible ordinaire, et par l'emploi de l'air chaud, avaient obtenu de grandes économies dans la fabrication; mais la cherté de la houille les place dans des conditions désavantageuses pour lutter avec la concurrence étrangère, désavantage qui ne cessera que lorsque des voies de transport plus économiques les auront mis en communication avec les houillères de Lhnrleroi.
La manufacture de draps a plus d’avenir; placée entre l’Allemagne, la Belgique et la France , elle peut faire sur divers marchés ses approvisionnements de laine. Trente à quarante filatures, établies sur les cours d'eau voisins, préparent la matière première pour le travail du lissage. Les fabricants ne se trouvent ni assez près de Paris pour que cette proximité amène le renchérissement de la main-d’œuvre , ni assez loin , pour que la distance rende plus difficile l’écoulement de leurs produits. La plupart d'entre eux ont des comptoirs dans la capitale et à l’étranger. Dans la draperie française, la fabrique de Sedan est la seule qui ait conservé et même accru ses débouchés au dehors. Le progrès paraîtra surtout remarquable depuis quatre ans : Sedan avait expédié, en 1811, pour les marchés étrangers, mille soixante-cinq pièces; l’exportation a été, en 1812, de douze cent trente-huit pièces; de treize cent quatre-vingt-douze, en 1813, et de deux mille trois cent vingt-neuf, en 1811; ce qui représente un accroissement de cent trente pour cent.
Néanmoins, l’activité industrielle de Sedan est demeurée relativement stationnaire : pendant que la production d’Elbeuf s’élevait de trente millions de francs à soixante-dix, relie de Sedan ne dépassait guère le chiffre de vingt millions. La manufacture, qui avait donné l’impulsion, se voyait devancée par l'élan des autres , et ne figurait plus nu premier rang que par la perfection des produits. Nous ne parlons pas de la diminution dans le nombre des ouvriers; car s'il est vrai que la fabrique de Sedan, qui employait, en 1821, douze mille cinq cents ouvriers, n'en occupe aujourd'hui que neuf mille cinq cents, cela tient uniquement au progrès de la mécanique, qui a remplacé un certain nombre d’ouvriers par des machines. 1.0 tondeuse Collier, par exemple, qui exige deux hommes, tond douze pièces de drap par jour, tandis que les anciennes forces, mnnœuvrécs par un seul homme, ne tondaient qu’une seule pièce à la journée; et la machine la plus récente, la tondeuse longitudinale, peut donner trente-six coupes, en sorte que deux hommes font l’ouvrage de dix-huit.
lai manufacture de Sedan ne peut pas aspirer à la même popularité que les fabriques de draps communs; quand on vise à la qualité, on atteint difficilement
Cil AM FAUNE.
ii la quantité; et il n'v a que Ica tissus à bon marché qui entrent dans la consommation ordinaire. Les draps de Sedan sont recherchés pour la finesse, pour le moelleux et pour la solidité de leur tissu. Les draps qui se fabriquent dans le comté de (ilocesler ont peut-être plus d'apparence, mais le noir de Sedan reste le même, et ne s'use qu'avec l'étoffe ; aussi a-t-il fini par obtenir la préférence, malgré l'élévation comparative du prix, sur les marchés de la Belgique, de l'Italie et des Élats-l'nis.
En dépit de cette vogue méritée, comme le nombre des personnes qui peuvent acheter uni* belle étoffe est partout assez peu considérable , la consommation et par conséquent la fabrication de la draperie fine ne fait que des progrès très-lents. Mais Sedan joint , depuis quelques années, it la production des draps celle des tissus de fantaisie , dits nouveautés, genre que M. Boujcan a naturalisé en France, et qui est devenu, pour nos tisserands des Ardennes, une ressource de plus. On aura une idée plus exacte des débouchés que cette branche de travail ouvre à l'industrie drapière, quand un saura que Sedan exporte, aujourd'hui, quinze cents pièces de nouveautés, contre cinquante qu'il exportait en 18*1 , et que la fabrication des tissus de fantaisie, qui était à celle du drap, en 1811, dans le rapport de seize à douze, avait atteint , en I 8’i l , la proportion de vingt-cinq à treize ; d’où il résulte que l'accroissement d'environ dix mille pièces, qui se fait remarquer dans la production sedanaise, de ISM à 1 8 i ü, porte presque entièrement sur la nouveauté Mais là encore les progrès de Sedan restent bien eu arrière de ceux d'Elbeuf et de Roubaix; car ses tissus de fantaisie sont, comme ses draps, des étoffes d'une qualité admirable, des étoffes destinées aux riches, et qui ne vont pas à la masse des consommateurs.
La population de la ville de Sedan se compose de près de 11,000 habitants, celle de Parrndissenient de 60,000. Sur les neuf mille cinq cents ouvriers qu'occupe la fabrique de laine, on en compte cinq mille cinq cents intrà mit rot et quatre mille extra muros; dans ce nom' re ne sont pas compris les deux mille ouvriers, belges pour la plupart, qui travaillent aux filatures des environs. Les ouvriers de Sedan, sans jouir d'un bien-être qui n’appartient aujourd'hui it aucune classe de travailleurs, sont cependant plus heureux que ceux des autres villes manufacturières; quoique douze l'ents d'entre eux soient inscrits au bureau de bienfaisance , et que plus de deux cents soient, en moyenne, admis à l'hospice, ni leurs logements, ni les rues qu'ils fréquentent, ne présentent cet aspect repoussant de dégradation et de misère que l'un remarque à Lille et à Rouen.
Cette, supériorité physique et morale ne tient pas, autant qu'on pourrait le croire, au niveau du salaire ; car le salaire est moius élevé il Sedan qu'à Rouen ou qu'à Lille et que dans nos principaux centres manufacturiers. Selon un document, qui émane des notables industriels, l'ouvrier d'apprêt gagnait, en 18VV , deux francs vingt-cinq centimes en moyenne; l’ouvrier tisseur, dans le drap uni, un franc cinquante centimes, et, dans la nouveauté, deux francs cinquante ren-
I. Voici It» chiffres : IRM, draps, 12,363 pièces; Casimir, non veau les, I6,6'i6 pièces; loi. 29,019. — 1818, draps 12,211 pièce*; Casimir, nouveautés, 21,374 pièces; loi. 33,585. — 1843, drape, 12,611 pièces; casimir, nouveautés, 17,575 pièces; loi. 30,219. — 1814, tlraps. 13 9G0 pièces ; Casimir, nouveautés, 25.628 pièces ; loi. 39,568.
SEDAN
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tintes; lus Tommes obtenaient depuis soixante-quinze centimes jusqu'à qualre- \ iuyt-dix centimes, et les enfants, de cinquante centimes à soixante-quinze centimes par jour. Toutefois les mêmes sommes n'auraient pas la mc'me valeur dans toute autre fabrique; le bon marché des aliments, dans une* ville où le pain de bonne qualité vaut communément onze à douze centimes le demi-kilogramme, et ou les pommes de terre de première qualité se vendent quatre à cinq centimes le kilogramme, est un élément de calcul qu’il ne faut pas négliger.
La journée de travail est à Sedan d'une longueur meurtrière; quatorze à quinze heures effectives, été comme hiver. Mais si les fabricants demandent aux forces de l'homme tout ce qu’elles peuvent produire, en revanche, ils montrent pour le sort de leurs ouvriers une sollicitude active et éclairée.
La sobriété est une vertu fort ancienne à Sedan. Déjà, vers 1a lin du xvr siècle, La Noue avait obtenu de la régente, f.harlottc de la Marrk, des ordonnances qui interdisaient la fréquentation des cabarets à toutes personnes domiciliées dans la ville. Ce que La Noüe avait fait pour la bourgeoisie sedanaise, les manufacturiers de Sedan le font aujourd'hui pour leurs ouvriers. Les principaux fabricants et les plus honorables s’entendent entre eux, pour renvoyer de leurs ateliers ou pour n'y pas occuper les ouvriers qui s'enivrent ; et ceux-ci, connaissant la sévérité des maîtres, évitent de contracter une habitude qui leur enlèverait toute chance d'obtenir de l’emploi. lien résulte que les cabarets deviennent de plus en plus rares à Sedan, et que, loin de chômer le lundi, les ouvriers prolongent souvent le travail jusqu'à midi pendant la journée du dimanche.
Mais les fabricants ne se contentent pas de veiller à la moralité des ouvriers, ils s’occupent aussi de leur bien-être. « Il y a des v illes, dit M. Villcrmé , où l’on rencontrerait à peine quelques vieillards dans les manufactures ; on trouve qu’il est avantageux de payer plus cher des ouvriers plus jeunes. A Sedan, il n’en est pas ainsi dans plusieurs maisons et particulièrement cliez MM. Bacot: j’y ai vu, avec surprise, de vastes et très-bons ateliers, bien chauffés, tenus avec beaucoup de soin , où il n’y avait guère que des vieillards et des vieilles femmes, occupés à éplucher de la laine ou bien à dévider des fils. Chacun d’eux, commodément assis, annonçait, par la propreté de toute sa personne et par son teint fleuri, une santé et une aisance que l’on trouverait bien rarement dans une réunion de vieilles gens qui ne gagnent pas plus de dix à dix-sept sous par jour. Ils étaient la plupart , il est vrai, plus ou moins secourus par leurs enfants. Il existe, chez le plus grand nombre des fabricants de la ville, un usage très-moral que l’on doit regretter de ne pas retrouver, aussi fréquent, à beaucoup près, dans toutes nos cités manufacturières : c’est l’usage de conserver à l’ouvrier qui tombe malade son emploi ou son métier pour le temps où il pourra le reprendre. Quand la maladie n’est pus une simple indisposition, celui qui en est atteint ou sa famille présente un remplaçant, que le fabricant admet toujours, lors même qu’il est pris parmi les moins bons sujets de la fabrique. On m'en a montré qui tenaient ainsi la place d’un absent depuis plus de six mois. L’ouvrier malade continue à recevoir son salaire entier, et il paie lui-même son remplaçant, mais de manière à gagner quelque chose sur lui. On concevra maintenant qu’il y ait peu de manufactures dans lesquelles on trouve, proportion gardée, autant d’anciens ouvriers Ut. 33
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que dans les premières maisons de Sedan. On n'y connaît point le nombre de ceux qu'on emploie sans interruption depuis dit ans, tant il est considérable, et j’en ai vu, dans quelques-unes, qui n'avaient pas cessé d'y travailler depuis plus de vingt ans, et même depuis cinquante ans de père en fils. Les ouvrière savent qu'une fois admis dans res maisons il n'y a plus pour eut de chômage, ou qu’il y en a moins que partout ailleurs, et que l'on adoptera également leurs enfants ; ils savent encore que, s'ils tombent malades, ils retrouveront leur emploi lorsqu'ils seront guéris; que, s'ils deviennent vieux ou infirmes, loin qu'on leur refuse tout travail , comme cela se fait dans tant d'endroits, on leur en donnera un proportionné à leurs forces; enfin, qu'ils recevront des maîtres, quand l’âge avancé les rendra incapables de travailler, de généreux et permanents secours. Aussi, dans leur pensée, ce maître est-il très-fréquemment pour eux un protecteur sévère , il est vrai , mais juste ; et ils préfèrent être employés chez lui plutôt que dans les autres manufactures. Les fabricants de Sedan se montrent généreux envers leurs ouvrière, ceux-ci le sont à leur tour envers leurs camarades tombés dans le malheur, ou envers les veuves et les enfants en bas âge de ees camarades : des quêtes auxquelles ils donnent tous, sont faites, chaque semaine, en faveur de ces derniers , dans les manufactures. C’est ainsi qu'ils suppléent aux bienfaits des sociétés de secoure mutuels qui n'existent pas à Sedan. »
Il n'y a rien il changer à ce tableau, qui est de la plus entière exactitude. Cependant, MM. Paul (tacot et fils, propriétaires du magnifique établissement du Dijonval, ont donné, depuis les observations de M. Villermé, un exemple qui, s'il était généralement suivi, compléterait l’organisation en quelque sorte providentielle de la fabrique de draps à Sedan. Nous voulons parler de la caisse de secours mutuels et de prévoyance, fondée en 1812 par ces habiles manufacturiers , pour les ouvriers du Dijonval , et qui a déjà commencé à rendre les services que l'on pouvait attendre de cette bienfaisante institution. Au moyen d'une retenue sur les salaires dans la proportion de un pour cent durant les cinq mois d'hiver, et de deux pour cent durant la belle saison, la caisse fournit aux malades et aux blessés, un secours en argent qui représente la moitié de leur salaire; elle lait aussi les frais des soins médicaux, des médicaments et des bains. Une somme de vingt-cinq francs est accordée à la famille de l'ouvrier qui viendrait à mourir, pour subvenir aux dépenses de l’enterrement. Si l’ouvrier laisse des enfants et une veuve, l’allocation peut être portée à cent francs. Tout ouvrier qu'une blessure grave, reçue dans la manufacture, rendrait, à l'avenir, incapable de travailler, doit recevoir une pension mensuelle de dix à vingt francs; après trente ans de service dans la manufacture, l’ouvrier auquel l'âge ou les infirmités ne permettraient pas de pourvoir entièrement à sa subsistance, a droit également à une pension dont la quotité est proportionnée à l’importance du fonds de réserve. Le fonds de réserve est formé par la contribution du manufacturier, qui verse à la caisse de secours une somme égale à la moitié de celle qui provient des cotisations fournies par les ouvriers. Une touchante solidarité s'établit ainsi entre les chefs et les employés de la manufacture , et les invalides du travail voient s'ouvrir «levant eux une autre perspective que le dénuement et l'abandon.
Au demeurant, les ouvriers de Sedan jouissent d'une meilleure santé, sont
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mieux vêtus, plus économes, plus sobres et plus heureux que la plupart de ceux qui peuplent les manufactures de la France, de la Belgique et de l'Angleterre. Les enfants, n'étant pas admis dans les fabriques avant l’Age de dix ans accomplis, fréquentent les écoles, et il en résulte tout ensemble que le crime devient plus rare dans l'arrondissement, et que l'instruction est plus étendue. On sait que les caisses d'épargne ne font pas fortune dans les villes de fabrique; il Sedan, les ouvriers préfèrent acheter ou louer quelques parcelles de terre qu’ils cultivent le dimanche, et qui leur fournissent les légumes consommés par le ménage, lin habit noir et un jardin, voilà les objets de leur ambition. On observe en Angleterre des traits de mœurs semblables, particulièrement à Birmingham et dans les fabriques placées à quelque distance des grandes cités.
Iji prospérité industrielle de Sédan, déjà favorisée par l'ouverture du canal des Ardennes, qui rattache la navigation de la Meuse à celle de l’Aisne, de l’Oise et de la Seine , doit beaucoup gagner à l'établissement des chemins de fer. Le chemin de fer projeté entre Reims et Rocroy mettrait Sednn en communication avec le bassin houiller de C.harleroy et donnerait à ses manufactures ce qui leur manque, le combustible à bas prix. Ce rail-way réduirait encore à une durée de six heures le trajet de Sedan à Paris, à cinq heures le trajet de Sedan à Bruxelles, et à dix heures le trajet de Sedan à Cologne, (o manufacture de draps, qui exige des connaissances si variées et des relations si étendues, verrait alors son horizon s'étendre ; Sedan prendrait bien v itc les accroissements qui lui ont été jusqu'à présent refusés, et la vallée de la Meuse deviendrait encore une fois une grande voie internationale.
Outre le maréchal de Turenne et quelques-uns des membres les plus illustres de la famille de la Marck , Sedan a vu naître l’alchimiste Henri de Lrmz ; le poète Na vie res; le ministre protestant Drelincourl; le musicien Hugo!; l'orientaliste Jnsuè Levasseur; le maréchal Varduna/d. M. Cunin-Gridttine, ministre du commerce, est né aussi dans cette ville. Deux villages de l’arrondissement, Angccourt et Givonne, ont produit, l’un, /'terre Angecourt, poète du xn* siècle; l’autre, Daniel Gofftn, graveur distingué. 1